JEAN CHACAL. I
— Au revoir, Lnna^f^lo.
Et le bandit partit d'un pas léger.
Jean et les deux volontaires avaient été frappés comme par un coup de toudre.
Disparue!
Ils étaient atterrés tous trois.
Jean se remit le premier.
— Le coup, dit-il, vient de la main qui vous a versé de l'opium ; le comte X... poursuit sa vengeance; on a attiré la comtesse dans un piège.
— Je le crois, dit Luidgi.
Un domestique vint à Jean.
— Signor, dit-il, un paysan du territoire venète désire voas parler tout de suite.
— Ah! fit Jean.
Et son front se plissa.
— Je tiens mon homme î murmura-t-il.
Puis tout haut :
— Que l'on amène ce paysan ! dit-il.
Le messa-;cr entra.
C'était un de ces campagnards à figure si honni^^te qu'il tst impossible de les soupçonner d'une trahison ou d'une perfidie; Jean le dévisagea, et reconnut qu'il n'avait devant lui qu'un instrument agissant sans avoir conscience de ses act s.
— Vous êtes le Français qui devait épouser la comtesse Ûc !/**? demanda le meifsager.
Lbidî^i fit un geste de surprise.
— Ils s'aimaient, murmura-t-il à l'oreille de Giuseppe, Si* en doutais, t'en souviens-iu?
— Ce n'était pas difficile à deviner.
Et Giuseppe sourit; sans doute, il pensait que Luidçii aurait dû avoir plus de perspicacité pour ce qui les concevnait personnellement tous les deux.
Jcau avait hésité à répondre; enfin il dit :
— Oui, c'est moL
-— Alors, fit le paysan, voici pour vous. Et il tendit la lettre.
Jean la lut avec soin, pesa chaque mot, réfléchit et murmura à mi-voix :
~ C'est bien d'elle.
Ensuite il questionna le messager.
— • Qui vous a remis cela? demanda-t-il.
— Un émissaire des comités; celui-là môme qui avait amené la comtesse chez moi.
— Comment a-t-elle été arrêtée ?
— On est venu faire une perquisition; on a emmené la signora et l'on nous a roués de coups.
— Et le guide?
— Je n'étais pas là, heureusement, quand on est venu fouiller la cass^ina.
— C'est ensuite qu'il vous a apporté la lettre?
— Oui.
— Gomment l'a-t-il reçue ?
— Par un geôlier dévoué à l'Italie.
— Merci du renseignement.
Puis Jean reprit :
— Mon ami, ce guide est un traître; il faut vous en défier; c'est un espion autrichien.
— Corps du Christ l s'écria le paysan. Jean continua :
— Il a tendu un piège à la comtesse, et il cherche à nous attirer dans un autre.
— Le birbante?
— Vous feriez bien de ne pas retourner chez vous; ce misérable vous dénoncera certainement, quand il n'aura plus besoin de vos services pour ses intrigues.
— Per Bacco! je retourne, au contraire, gïonda le paysan furieux. Je veux tuer ce misérable !
— Ceci vous regarde, dit Jean.
Et tirant miile francs en or de sa poche, il les offrit au paysan qui refusa.
— Non ! dit-il fièrement, pas de récompense ! Nous agissons par amour de la patrie.
Jean remit son or dans sa bourse; mais il ouvrit une
malle, en lira un magnifique poignard armé d'une émeraude à ia poignée et i'otfrit au messjger :
— Pour ce traître ! dit-il.
— Merci ! répondit le paysan.
— Êtes-vous pressé de rêiourncr? deminda Jean.
— Non.
— Eh bien ! restez. Vous me servirez de guide pour passer en territoire venète avec vous.
— Volontiers, signor.
Jean, devenu fort calme, commanda à souper.
On servit donc le repas dans sa chambre; tous les convives mouraient de faim.
En mangeant, Luidgi voyant Jean de" bonne humeur, l'interrogea sur ses projets.
— La comtesse ne court aucun danger, répondit l'exzouave. On lui fera son procès ; elle sera emprisonnée. Elle aura à souffrir d'une captivité désagréable.
— Ne craignez-vous pas que le comte X*** ne cherche à l'empoisonner?
— Non, dit Jean. Une fois entre les mains delà justice, la comtesse échappe au comte, qui ne l'a fait arrêter que pour nous attirer à Venise.
— Et que pensez -vous faire ?
— Faire prévenir la comtesse que vous êtes sauvés; lui donner l'assurance qu'elle sera délivrée bientôt, et la délivrer, en effet, le plus tôt possible.
— Nous irons donc à Venise ! fit Luidgi joyeux de courir de nouveaux dangers et de lutter de ruse avec ia meilleiue police du monde entier.
— Vous allez au camp, ht Jean.
Luidgi avait oublié qu'il était lié par un engagement au service de la patrie.
— C'est vrai ! murruura-t-il.
— 11 faut rentrer auprès du général! continua Giuseppe. L'amour est égoïste. La jeune Sicilienne se disait qu'il
était iJien heureux qu'un impérieux devoir forçât Luidgi de De pas s'exposer à retomber aux mains des sbires.
Jean, après tout, ne risquait que la prison.
Luidgi était attristé.
Jean le consola.
— Soyez sûr, lui dit-il, que je délivrerai votre sœur avant peu, d'ici à quinze jours à peine,
— Les prisons de Venise sont bien gardées ! fit le jeune homme d'un air de doute.
— Pas mieux que les prisons chinoises, dit Jean, et pourtant j'en suis sorti, moi.
L'on avait fini de dîner ou plutôt de souper; Jean se leva en disant :
— Demain nous partons. Vous, jeunes gens, vous allez au caTiip; moi, je vais étrangler un peu ce misérable Langeio qui me gênerait dans mes opérations.
Et Jean appela le garçon.
— Une chambre, lui demanda-t-il.
— Vous avez celle de la comtesse, messieurs. Il n'y en a plus qu'une dans la maison.
— Moi, fit le paysan, je coucherai volontiers à l'écurie ; qu'on ne s'inquiète pas de moi.
— Alors, dit Luidgi, mon ami et moi prenons cette chambre qui est disponible.
Ciuseppe était sur les épines.
— Bonsoir, monsieur Jean, disait déjà Luidgi. Vicns-tu, Giuseppe, je tombe de sommeil.
Le Sicilien implora l'ex-zouave do regard.
— Voyons, dit celui-ci, vous êtes fatigué, Luidgi : allez vous coucher immédiatement et laissez-moi votre ami pour m'aider dans un petit travail de correspondance que j'ai à terminer cette nuit même.
— Ah ! oui, des ordres à vos employés! fit Luidgi. Ma foi, si je ne suis pas nécessaire, tant mieux. Je suis brisé, moi. Puis, je n'aime pas à écrire. Bonsoir!
— Bonsoir, Luidgi ! fit railleusement Giuseppe. Il n'y vit pas malice.
Le paysan était déjà parti.
Seul avec Jean, Giuseppe lui serra la main avec reconnaissance , mais il ne trouva pas un mot,
— Vous me devez une fière chandelle, signora, dit l'exzouave en riant.
— Oh ! merci ! dit-elle.
— En revanche, donnez-moi votre nom. Me voilà presque le tuteur de Luidgi.
iEAN CHACAL. 20D
— En qualité de beau-fj ôre, liL-el!e.
Et la jeune Sicilienne sourit à son tour. Puis elle dit à Jean :
— Vous voulez savoir qui je suis ! Je me nomme Paola de S... V... ; je suis orpheline ; j'ai une fortune immense ; un tuteur bourbonnien qui me persécutait.
— On vous cherche partout! s'écria Jean. On vous croit perdue, les journaux ont annoncé votre disparition.
— Je le sais. Mais mon père était liliéral, un noble cœur ; je me sens le courage d'un homme ; je veux être indépendante et liûre, et puis, j'étais persécutée.
— Je comprends lout ! dit Jean.
— Vous ne me trahirez pas !
— Au contraire,, je suis votre meilleur ami. Je vous abandonne cette chambre,
— Et où irez-vous?
— A l'écurie !
— Je ne
— Laissez donc, un soldat!
Et il prit la main du jeune homme, non de la jeune fille, y laissa un baiser, puis partit.
— Galant hommel murmura Giuseppe.
Le lendemain tout le monde était sur pied de fort bonne heure ; on louait un cabriolet et on se mettait en route pour Desenzano (1).
Au moment où on y arrivait, il se passait un incident assez curieux à l'entrée du village. Quatre coriespondants. parisiens qui quittaient cette localité pour retourner à Brescia, étaient en pourparlers avec un capitriine garibaldien, lequel escortait trois hommes vêtus en bourgeois.
C'étaient trois Français, arrêtés la veille à onze heures du soir, aux avant-postes; on les avait pris pour des espions tyroliens déguisés en Français.
Les journalistes les avaient rencontrés au moment où on les conduisait au brigadier de gendarmerie de Desenzano ; ils avaient reconnu ces prétendus espions pour des comnaîiiotes qui étaient venus à Brescia afin de s'engager dans les volontaires; ils avaient dinéavec eux l'avant-veille.
(1) Le fait suivant a 6t6 rapporté par la Fahïa,
20é JEAN CUACAL.
Les correspondants parisiens s'étnient donnés comme garants des Français, et l'un d'eux leur avait déjà remis une lettre de recommandation pour Garibaldi en y joignant un mot qu'il avait reçu du lieutenant de Flotte avant qu'il mourût en'se dévouant pour l'Italie. Ce devoir rempli, les correspondants partirent pour Brescia. On conçoit que les Français, avec une pareille intervention, furent* immédiatement relâchés, et qu'on fit môme mieux, car deux d'entre eux furent incorporés dans le quatrième régiment, celui du colonel Corte.
Le troisième ne put être accepté.
C'était un gamin de Paris, âgé de quatorze ans, qu'on ne pouvait raisonnablement admettre.
Jean proposa de l'emmener déjeuner, en attendant mieux, ce qui fut adopté.
Quand les deux jeunes gens entrèrent à Desenzano dans la cour de l'hôtel, ils furent salués d'acclamations parleurs amis qui les croyaient perdus. Garibaldi avait son quartier général dans cet hôtel ; les guides étaient là.
Ce furent des embrassades sans fin.
Après de longues, d'interminabli-s explications, on laissa enfin aux jeunes gens la permii^sion de déjeuner.
Jusqu'alors le Paris;ien n'avait trop rien dit : il avait l'air embarrassé et ennuyé. Jean l'observait à la dérobée et essayait de le juger.
'On s'attabla.
Luidgi, rassuré sur la comtesse, était très-gai, Giuseppe aussi ; ils mirent à l'aise leur petit convive. Jean lui apprit qu'ils étaient compatriotes; le jeune homme ou plutôt le gamin prit aussitôt confiance.
C'était un petit blond, malin, futé, gentil garçon, du reste, homme avant l'âge, coa:)me tout gamin de Paris, n'ignorant rien, amoureux d'aventures, de voyages, de liberté.
Il raconta son histoire.
Son père était un contre-maître très-habile, gagnant largement sa vie; il avait une belle-mère, une marâtre, comme on dit dans le Midi.
Malmené à la maison, il avait pris la clef des rues, avec l'intention bien arrêtée de quifter Paris et de faire son tour
JEAN CnAGAL. 205
âu monde.
Jean l'écoutait pirler avec une joie non dissimulée; il se revoyait à quatorze ans.
Le petit Parisien avait eu déjn son odyssée; il avait pris un engagement dans une troupe de saltimbanques; il avait été contrebandier sur la frontièrii suisse ; il avait porté la balle de colporteur; il avait fait un peu de tout, de ci de là.
Puis, après deux ans de pérégrinations, il avait entendu dire qu'on formait des bataillons de volontaires, et il avait voulu s'y engager,
— Que vas-tu faire, maintenant qu'on ne reut pas de toi ? demanda Jean.
— Me mettre marchand de fil, d'aiguilles, et de tout ce qui est nécessaire aux soldats, dit le gamin. Comme cela, je suivrai les bataillons partout.
Jean était ravi.
— Comme c'est bien moil pensa-t-il. Voilà un garçon qui me va très-bien. Voyons! lui dit- il, ta es bien décidé à ne pas retourner chez les parents, n'est-ce pas?
— Pour ça, jamais avant ma majorité.
— Et tu aimes les émotions, la vie errante?
— Les aventures, c'est mon élément! s'écria le jeune gamin. Plus je suis dans \e pétrin, mieux je m'amuse.
— Alors, viens avec moi.
— Qui êtes-vous ?
— Un aventurier, mon garçon.
— Cela me suffit ! Vous avez une figure qui me va, d'abord. Et quand les figures me reviennent, je me fie à cela. Jamais je n'y ai été trompé.
— Dire que j'ai été comme ça ! fit Jean. Puis il reprit :
— Ecoute, j'ai une excursion à faire, je vais te laisser ici pour une nuit; je te reprendrai demain.
— Du tout. Emmenez-moi avec vous.
— C'est que c'est dangereux.
— Tant mieux !
Jean hésitait.
Puis il se décida
— Bah! dit-il, il faudra qu'il se bronze; l'habitude du courase, le sang-froid ne viennent qu'à force de braver le
206 iBAN CHACAL.
péril ; il faut s'y accoutuiuei- jeune.
Il regarda encore la loyale figure du gamin qui avait pris un air crâne et déterminé.
— Tu viendras ! dii-il.
— A la bonne heure ! fit le Parisien.
— Ton nom ? demanda Jean.
— Pierre Desroclies.
— Eh bien, Pierre, je te prends avec moi.
— Et vous avez raison 1 dit le gamin avec fierté. Vous ne trouveriez pas mon pareil sur mille.
— Voilà cinq louis pour les arrhes, dit Jean. Quand nous nous quitterons, je le donnerai une pacotille pour aller en Chine, avec la manière de s'en servir.
— Hourra! s'écria le gamin. Je serai millionnaire à vingt ans, si je vais au pays des magots!
Jean souriait de cet enthousiasme.
— Tu as toute la journée pour te promener; nous partons à la nuit tombante. Prie ces messieurs, qui seront tes amis, de l'apprendre à tirer un coup de lusil et à donner un coup de couteau. Je leur ai montré cela.
Pierre ne se fit pas répéter la recommandation, et les deux volontaires se prêtèrent de bonne grâce à faire son éàucation comme tireur.
La journée se passa gaiement.
Pierre vit Garibaldi qui fit appeler ses deux guides et écouta d'eux le récit de la bataille de Custozza ; irsavait le soir même manier proprement une carabine ; Giuseppe lui avait enseigné comment on applique proprement un coup dB poignard avec un poignet assez faible, par l'élan, la dextérité et le jeu de l'avant-bras.
Il avait acquis l'amitié des deux guides.
De plus, il avait su conquérir l'affection de Jacques, le chacal, par mille attentions délicates et par des flatteries auxquelles le fier animal était sensible.
Tout était pour le mieux quand Jean vint le chercher po:u' s'embarquer sur le lac.
En ce moment même, Langelo tenait conseil avec le comte et arrêtait un plan de conduite.
— Excellence, disait-il, mon messager va revenir. Je l'attends cette nuit même.
JEAN CnAGAL. 207
- Bien! dit le comte.
— Nous jillons savoir si notre homme a mordu à l'hameçon tendu pour le prendre.
— Peui-èlre même, fit le comte, va-t-il venir avec ton émissaire.
— J'y compte, Excellence. Il demandera à cet homme de lui servir de guide.
— Ce serait le moment de s'emparer de ce di ôle et de nous veni^er.
Langelo sourit.
— Qu'as- tu ? fit le comte.
— Vous allez vite en besogne ! fit le bandit. Nous m sommes sûrs de rien.
— Tu as raison.
— Il peut même arriver que ce diable de Français se défie de quelque chose.
— C'est vrai.
— Au(]uel cas il aurait mis en garde ce paysan. El ces patriotes ont de terribles rancunes.
— Tu as peur?
— Oui, Excellence: je crains de recevoir un nouveau coup t-n allant seul à la Gassina-Bianca.
— Veux-iu des soldats?
— Je préférerais des agents de la police.
— Tu en auras.
— J'en désire huit,
— On l'en donnera huit, et des plus vigouveux.
— Avec cela, Excellence, je pare à toutes les éventualités; si le Français vient, il est pris; si le paysan veut me faire un mauvais parti, on le pend
— Bien pour le paysan, mauvais pour le Français, maître Langdo ! fit le comte.
— Qu'^ pense donc Son Excellence?
— Qu'il ne faut pas s'empurer de notre ennemi pour le livrer à ia justice.
-- Je saisis. Il f.iut l'expédier de suite. Comptez sur moi, Excellence; je lui brûlerai la cervelle. •— C'est cela.
Langelo reprit :
— Je vais dresser si bien mon embuscade qu'il est ira-
208 JEAN CCACAL.
possible de ne pas réussir.
— Queferas-lu?
— Les agents me garrotteront ; ils m'amèneront ainsi à la Cassina-Bianca; ils diront aux paysans que j'étais un traître; qu'ils sont, eux, des patriotes, et qu'ils veulent me juger et m'exécuter. Si mon émissaire a eu des soupçons, s'il ramène le Français et que ct/lui-ci se défie, quand tous deux sauront que des agents secrets des comités italiens ont découvert ma perfidie, et m'en vont punir, leur méfiance tombera et ils perdront toute prudence.
— Lcingelo! Langelo! vous êtes un grand fourbe! s'écria le comte. Allez et réussissez.
Certes, le bandit avait eu là une idée ingénieuse et c'était un digne adversaire, — pour la ru.se, — de Jean, qui ne s'attendait pas à une pareille machination.
Pauvre Jean i Le lion tombe parfois dans un piège et il succombe sans pouvoir se défendre contre la dent des hyènes.
Jean, le Parisien, le guide et Jacques débarquèrent. Un paysan les attendait à l'endroit convenu à l'avance pour mettre pied à terre.
— Eh bien? demanda le guide.
— Il y a du nouveau! répondit le paysan.
— On nous espionne?
— Non. Mais le prétendu -émissaire qui a amené cette signora était un traître.
— Je le savais !
— Les patriotes l'ont arrêté.
— Ah ! ah !
— Ils l'ont amené à la maison pour le juger et le condamner à mort devant nous.
— Bravo !
— On t'attend.
— Pourquoi ?
— Parce que Ton veut que les témoins de la trahison et
y^AU CHACAL. 209
ceux qui en auraieni souffert soient là pour assister à la vengeance des comités.
Jean se trottait les mains.
— A la bonne heure! murmurait-il, police contre police; voilà comme j'aime les sociétés secrètes, moi! ces patriotes vénitiens exercent une surveillance active.
Puis il reprit :
— Marchons, j'ai hâte de voir trépasser ce brigand-là, qui m'a forcé à me cacher dans un four, où j'ai failli cuire sous la cendre comme une pomme de terre.
— Dites donc, patron, demanda Pierre, c'est un sbire que l'on va pendre ?
— Mieux que cela, mon garçon.
— Mieux, patron ! lit Pierre alléché.
— C'est un brigand napolitain, un vrai, un authentique brigand, qui nous a donné du fil à retordre dans les environs de Bari il y a peu de jours.
— Ça commence bien ! fit Pierre.
En vrai Parisien, le gamin considérait la chose comme un drame auquel il assistait gratis.
En une heure, on gagna la Gasa-Bianca.
Le guide entra, suivi de Jean et de son petit compagnon; ils trouvèient, au milieu de la cuisine de la ferme, un homme couché et lié.
C'était Langelo.
Huit hommes debout et armés semblaient le garder.
C'étaient les sbires.
Ils avaient revêtu des costumes de paysans et jouaient en conscience leur rôle de patriotes indignés.
Dès que les nouveaux venus furent dans la salle, l'un des sbires se glissa vers la porte et la ferma; Jean remarqua ce mouvement et n'y prit pas trop garde.
— Eh! eh! m^iitre Langelo, dit-il au bandit garrotté, nous allons donc passer un mauvais quart d'heure; on va nous pendre !
Et l'ex-zouave s'avançait.
Un sbire, tenant une corde à nœuds coulants, se tenait derrière Jean; il suivait ses uiouvement.^, sans avûii l'air animé d'intentions hostiles.
Pierre trouva .pourtant ceia sini^ulier.
' Il vit aussi, dans un coin, le guide et le paysan qui étaient tout pâles ; un sbire leur parlait à voix basse, tandis que les autres causaient très-haut.
Les autres habitants de la Gassina avaient été éloignés sous prétexte de garder les abords du bâtiment.
Tout cela p;;rut suspect à Pierre, auquel, vu sa petite taille, on ne prenait pas garde.
— Evidemment, pensaii-il, tout ceci n'est pas naturel; veillons au grain.
Et il prit dans la poche de son paletot un mignon revolver qu'il arma sans bruit.
Tout à coup le sbire qui tenait la corde fit un geste; il s'apprêtait à lancer son lazzo sur Jean qui raillait toujours Langelo.
Pierre n'hésita p:is.
— Garde à vous, patron ! cria-t-il. Nous sommes trahis. Et il tira un coup de pistolet contre le sbire, qui tomba
aussitôt par terre.
G'était un crâne petit bonhomme que ce gamin des faubourgs; il avait une décision sans pareille; deux sbires voulurent sauter sur lui; il les coucha net par terre de deux b:;'les de son revolver.
Jean, lui, s'était retourné.
D'un regard il jugea la siLuation.
— Ah ! rugit-il, c'était un piège!
Il avait saisi son couteau.
Les sbires déchargèrent sur lui leurs pistolets; mais prompt comme l'éclair, il s'était jeté à plat ventre et il fut manqué; alors, se relevant, il bondit.
En un clin d'œil, il éventra un homme, troua la poitrine d'un second, planta sa lame dans le dos d'un troisième qui fuyait et y cassa son arme.
Uestaient deux hommes.
Les paysans s'étaient jetés devant les fenêtres pour leuf couper la retraite; c'était inutile.
Jean prit l'un par les reins, le retourna avec une force inouïe, et le soulevant comme il eût fait d'un pilon, lui broya la tête sur le sol, en le laissant retomber après l'avoir soulevé en l'air.
JCAN CUACAL. 211
L'autre avait trouvé un escalier.
Pierre avait tiré sur lui et l'avait manqué.
Jean le saisit par une jambe au moment où il allait disparaître sur le palier de l'étage supérieur, il le fit dégringoler au bas des marches.
Puis il l'empoigna au jarret, qui fut étreint avec une vigueur incroyable par la main de fer de l'ex- zouave; le bandit chercha en vain à se dégager par des secousses furieuses.
— Attendez, patron, je vais lui brûler la cervelle ! dit Pierre.
Mais Jean, d'une voix furieuse :
— Gare! cria-t-il.
El par un etîbrt énorme, il imprima au corps du brig;tnd un mouvement de rotation et l'envoya donner du crâne contre la muraille.
— La cervelle jaillit. C'était fini.
— Tonnerre! s'écria Pierre un peu pâle, car c'était une scène horrible, voilà un homme aplati crânement, sans caJembour; c'est comme cela que j'arrangeais les chats qui me griffaient; je les prenais par la queue et, après deux tours, je les lançais aux murs.
— Vite, dit Jean, filons. Il y a peut-être de la troupe aux environs.
Puis il ajouta en s'adressant aux paysans :
— Venez aussi, vous au ires.
Langelo était toujours à terre et garrotté, bien garrotté, ma foi.
Du reste, Jacques, en bon chacal, avait compris que c'était la proie principale; il avait, sur un geste du maître, sauté sur !e bandit et i! lui montrait ses crocs.
Un mouvement, et il l'eiit étranglé.
— Bâillonnez ce gredin, dit Jean, et emportons-le.
Les deux paysans s'empressèrent d'obéir et on quitta le théâtre de la lutte.
Pierre y jeta un dernier regard.
— Patron, dit-il, vous faites de la rude besogne, quand vous vous y mettez.
— Tu en verras d'autres, dit Jean.
212 JEAN CUACAL.
— Vous luttez mieux uu'Arpinl continua Pierre, dont l'admiration était sans bornes.
— Tu trouves? lit Jean.
Puis il reprit :
— Je suis très-content de toi; tu as agi en brave; nous nous entendrons tous deux.
Et il serra la main de Pierre,
— Ah ! dit celui-ci, je serai un bon apprenti, allez, patron ! Vous verrez.
— Apprenti de quoi? demanda Jean étonné.
— Apprenti aventurier! répondit naïvement Pierre. Jean sourit.
On marchait, Jacques éclairant la petite troupe ; on atteignit la barque.
Tout le monde y prit place, et Langelo fut couché au fond sur le dos.
La lune était brillante.
— Patron ! dit Pierre, on ne lui voit guère que les prunelles à ce bandit-là , mais quels regards !
— Il se sent perdu.
— N'importe, si ses yeux étaient des fusils, nous passerions un vilain quart d'heure !
Jean rit de bon cœur de la plaisanterie.
— A propos, demanda-t-il, pourquoi u'as-tu pas continué û tirer tout à l'heure?
— Crainte de vous blesser !
— Bravo, garçon ! Tu as du jugement; il ne faut jamais jouer du pistolet à VaveiKjlette,
Puis il ajouta encore :
— Mon petit Pierre, sois tranquille, on fera quelque chose de toi plus tard.
— Monsieur Jean, je l'ai toujours pensé!
Et le gamin dit cela avec l'aplomb qui caractérise le faubourien, lequel est l'être le plus modestement orgueilleux du monde.
La barque fendait les flots.
— Est-ce que les deux garibaldiens cont ennemis de votre prisonnier? demanda Pierre.
— Il a voulu les rôtir, dit Jean.
r— Quelle joie pour eux de revoir une aussi aimable con-
JEAN GOACAL. 213
naissance! s'écria Pierre. J'ai idée qu'ils vont faire à ce camarade-là une réception soignée.
On ;trriva à dislance de Desenzano.
— Il faut aller au-devant d'eux. Marchons. Pierre offrit d'aller les chercher.
— On n'entre pas facilement dans un bourg où stationnent des troupes, dit Jean.
— Je pénètre partout, moi! dit Pierre.
Et il s'éloigna.
Une deirji-ljetjre après II revenait en croupe derrière Luidgi. Giuseppe à cheval suivait son ami.
— Comment as-tu fait pour passer? demanda Jean.
— J'ai pris par les jardins, j'ai rampé derrière les haies et je suis piirvenu à éviter les sentinelles !
Giuseppe était d'une joie folle.
— Le voilà donc pris ce gueux! s'écria-t-il. Et il s'approcha de Langelo.
— Tu vas mourir, lui dit-il.
Luidgi s'approcha de son ami.
— Sois donc plus digne, lui dit-il. Venge-toi, mais n'insulte pas ton ennemi sans défense.
— Il nous insultait bien, lui! C'est un brigand! fit noblement Giuseppe; nous sommes d'honnêtes gens, nous!
Jean n'entendait rien de ce dialogue.
— Or çà, mes enfants, dit-il, voilà notre bourreau pmcé ; nous allons le griller un peu, pas vrai ?
— Oui. dit Giuseppe.
— Non ! dit Luidgi.
— Est-ce que vous avez mieux à nous offrir? demanda Jean.
— Certainement, fit Luidgi.
— Quoi donc?
— Un conseil de guerre qui statuera sur le sort du prisonnier et le condamnera légalement.
— Par exemple ! fit Jean.
— Nous sommes citoyens d'un pays civilisé, dit Luidgi, nous sommes les soldats d'une cause généreuse; nous ne devons pas nous substituer à la loi.
— Est-ce votre avis, Giuseppe? demanda Jean.
— Moi, je veux qu'il souffre de ma main, dit le Sicilien
avec force.
— Et tu es garibaldien, toi! s'écria Luidgi, et tu es garde d'honneur du grand patriote! Si jamais Giiribaldi apprenait qu'un de ses guides s'est permis pareille chose, il le chasserait honteusement des rangs.
Giuseppe baissa la tête.
— Du reste, dit Luidgi, vous allez compromettre notre honneur; on nous accusera de violences; ce meurtre sera un prétexte à déclamations contre les volontaires. Car on saura toujours quelque chose. On sait tout.
Le jeune Sicilien tendit sa main à Luidgi en lui disant :
— Tu as raison, tu es un noble cœur; le général nous blâmerait d'avoir été juges dans notre cause.
— Possible! fil Jean. Mais moi je ne suis pas Italien, je suis Français. Je suis libre de mes actes; cet homme m'a voulu tuer, je le tue.
— Vous, monsieur Jean, vous serez sensible à une autre considération.
— Non, ma foi i
— Même si, au nom de ma sœur Anita, je vous demandais une grâce.
— Non ! dit Jean.
— Eh bien, je vous jure que, quand je reverrai la comtesse, je lui dirai : « Anita, j'ai imploré l'homme que tu aimes en invoquant ton souvenir, et il m'a refusé, »
— Au diable ! dit Jean de mauvaise humeur. Faites de ce gredin-là ce que vous voudrez.
— Vous me l'abandojinez?
— Il le faut bien. Vous avez une manière de prier les gens, le couteau sur la gorge, qui les force à dire oui, quand ils pensent non.
— Allons, en route, demain on préviendra le général de ce qui est arrivé.
— Il le sait! dit une voix.
Tous se retournèrent.
En homme enveloppé d'un long manteau, était debout derrière les jeunes gens.
— Le général ! dit Luidgi.
— GariDaldi! fit Jean.
JCAN CHACAL. :^15
Et tous se découvrirent.
— Tu as un grand cœur, jeune homme, dit Garibaldi, tendant sa main à Luidgi.
Cdui-ci n'osait la serrer.
— Allons, dit le général, c'est l'étreinte d'un honnête homme à un autre. Qu'a fait cet homme? Je n'ai entendu que la moitié de votre discussion; je vous ai aperçus étant en tournée pour inspecter mes avant-postes.
Luidgi raconta toute l'histoire du brigand.
— 11 y a un grand exemple à donner ! dit Garibaldi. Et à Jean :
— Monsieur, dit-il, vous avez le droit de faire juger cet homme; cependant je vous demanderai si vous voulez m'ab.iudonner ce misérable!
— Général, dit Jean, je ne retrouverai jamais l'occasion d'obliger le plus grand homme de l'Italie, aussi je la saiiiis avec empressement.
— Merci, monsieur, dit Garibaldi.
Puis aux deux guides :
— Déliez-le, dit-il.
Luidgi obéit.
— Oîez-lui son bâillon ! ordonna le général. Le mouchoir tomba.
Langelo tremblait de tous ses membres; la mort lui avait fait moins peur que la présence du héros, dont tous les échos de la péninsule redisaient le nom.
— Ecoute, lui dit Garibaldi. Tu as briàlé, pillé, incendié; tu as massacré les patriotes, lu es un bandit et un bourbonnien. Comme bandit je te pardonne, à cause des vices moraux qui rongeaient ton pays et à cause de ton ignorance qui fait de toi une Lête sauvage, suivant des insiincis que rien n'a combattus. Comme bourbonnien, je te pardonne encore*: bandit, ils t'ont appelé à les servir! tu es moins coupable qu'eux : ce sont eux qui ont armé ton bras.
11 y eut un moment de silence solennel.
— Va! reprit le générai, va, tu es libre! Je te fais grâce ; tu diras à tes pareils que l'ayant rencontré sur leur chemin, les patriotes, au lieu de l'écraser, ont eu pitié de toi, parce que tu es, après tout, un enfant delà patrie pour le salut de laquelle ils se battent.
Langelo tomba à genoux, prit l;i main du général et la baisa humblement; puis il disparut.
Garilialdi s'enveloppa de son manteau et s'éloigna.
Alors, les témoins muets de cette scène imposante retrouvèrent la parole; ils crièrent tous ensemble :
— Vive Garibaldil
Mais celui-ci avait continué à s'enfoncer dans la campagne, donnant, en visitant ses postes, l'exemple de cette vigilance inquiète qui l'empêcha toujours d'être surpris.
— Eh bien ! que pensez-vous de lui ? demanda Luidgi.
— Je l'avais bien jugé, répondit Jean.
— Et votre jugement ?
— Est qu'il est trop au-dessus de l'humanité pour la comprendre; qu'il est grand capitaine, grand citoyen; mais que sa générosité l'entraîne à des faiblesses et à des fautes ; il ne sera jamais bon politique. Son cœur a des enin.iL'emenis irrésistibles qui deviennent fatals aux intérêts de son parti. A vrai dire, c'est un grand homme mal pondéré, incomplet j le côté héroïque est trop développé chez lui.
— C'est mon avis, dit Luidgi. Il aurait dû faire juger cet homme. Qui sait combien de crimes ce Langelo va commettre encore !
Et les guides, précédant leurs compagnons, retournèrent vers Desenzano.
Tout à coup, non loin d'eux, une détonation retentit; à la lueur du coup, ils crurent apercevoir deux hommes; l'un c'était Langelo, le pistolet en main ; l'autre, c'était Garibaldi !
— Le misérable ! s'écria Jean, il a tiré sur le général! El tous, ils coururent vers le brigand.
XXXIJI
Fait bizarre !
Ils avaient entendu le coup de feu ; ils avaient vu deux ombres se touchant presque et mises en lumière par l'éclair du cou^ ; ils avaient reconnu le général et le bandit ; ils
accouraient
Tout avait disparu.
Une iieure, ils cherchèrent, explorant tout : broussailles et bouquets d'arbre, trous et fossés, collines et ravins !
Rien !
Ils rentrèrent inquiets à Desenzano.
— Avez- vous vu le général? demandèrent-ils aux sentinelles avancées de la station.
— Il vient de partir dans sa voiture, répondirent les vedettes.
— Vous en êtes certains ?
— Il nous a parlé.
Ils furent rassurés.
Restait à expliquer le coup de pistolet et la fuite étrange de Langelo.
Jean s'y perdait.
— Il faut qu'il ait pris le chemin des airs, s*écria-t-ilj Chacal aurait trouvé sa pisie.
En somme, comme il fallait renoncer à trouver le secrel de l'énigme, on ne s'en préoccupa plus.
Le jour était venu.
Jean était de ces hommes bien constitués qui n'oublient iamais l'heure d'un repas ; il voulut qu'on déjeunât, et que i on déjeunât bien.
Au dessert, il annonça son départ.
— Quoi, sans dormir!
— Qui parle de cela? fit-il. Je vais louer un char ; nous y attellerons deux chevaux; au fond on jettera deux bottes de t.tin ; Pierre et moi nous nous étalerons au fond, et vogue l;i ii:alcre! Nous dormirons en courant surBrescia.
— Puis delà? fit Luidgi.
— A Venise ! répondit Jean.
— Vous jouez votre liberté.
— Je jouerais ma tête!
Luidgi serra la main de l'aventurier.
— Rassurez-vous, du reste, dit-il à celui-ci. Ce n'est pas moi, Jean Chacal, qui vais dans la cité des doges; j'ai mille déguisements à mon service.
— ■ La police est fine.
— El moi je suis rusél
218 JKAN CHACAL.
— Prenez garde.
Jean sourit. .
— Tenez ! dit-il, je veux vous ôter toute crainte. Sachant combien ma vie est exposée parfois, j'ai les moyens de me rendre méconnaissable. J'ai les papiers les Plus authentiques pour jouer des rôles divers,
-- Authentiques!
— Mais oui. Je les ai achetés à prix d'or pendant mes voyages. Je puis être à mon gré Chinois, Persan, Brésilien ou Anglais, et je présenterai les lettres de recommandation les plus sérieuses aux personnages influents de chaque ville importante du monde entier.
Et avec un air un peu railleur :
— Ah ! vous ne connaissez pas Jean Chacal !
— Au contraire! s'écria Giuseppe. Je vous ai jugé, et Luidgi aussi, comme capable des choses les plus étonnantes.
— Adieu ! dit Jean.
— Au revoir ! dirent les jeunes gens.
Et l'on échangea des poignées de mains cordiales.
— Es-tu heureux, gamin, de partir avec lui! dirent les jeunes gens au petit Parisien.
— ify a du pl;iisir pour tout le monde! dit Pierre. Vous allez vous battre k'I
Et l'on se sépara
Quelques jours après les scènes que nous avons décrites, un événement d'une certaine gravité mettait Venise en émoi; le fameux Tsin-Tsin, un commerçant chinois archimillionnaire, venait d'arriver; il s'était montré, en gondole, sur le grand canal.
Venise ne voit pas souvent des Chinois; pourtant il en vient quelquefois pour admirer Saint- Marc ; mais Tsln- Tsin était un homme qui, outre sa position de fils du Céleste Empire, avait le mérite d'être le capitaliste le plus riche de Hong-Kong, oîi l'on remue l'or à la pelle dans les
caisses des factoreries ; en outre, c'était l'être le plus original qui se pût voir; il avait étonné les Anglais résidant à Canton.
Dieu sait pourtant quelle dose de bizarrerie il faut avoir dans le caractère pour qu'un enfant de la Grande-Bretagne daigne vous remarquer.
Comment savait-on cela dans Venise un jour ou deux avant l'arrivée de Tsin-Tsin?
C'est parce que le consul anglais avait reçu une lettre de ce fameux marchand; à ladite lettre était jointe une recommandation très-cliaude d'un otficier de la marine de Sa Majesté Britannique, lequel était précisément un ami du consul.
Celui-ci avait lu dans une Revue et dans le Times dt>s articles et des faits concernant Tsin-Tsin, l'ami des barbares, comme on l'appelait à Hong-Kong ; il avait retenu une foule d'anecdotes sur les excentricités de ce négociant célèbre ; il en avait causé le soir, dans une réunion de famille.
Le bruit s'en était répandu dans Venise.
On y apprit que Tsin-Tsin voyageait toujours sans suite, n'ayant qu'un seul domestique avec lui.
On sut aussi qu'il ne prenait jamais ni chemin de fer, ni diligence, mais qu'il courait le monde en palanquin, et il le courait en effet.
Soit en Europe, soit en Asie, il louait de solides portef lix qui le portaient au pas gymnastique dans sa chaise à porteurs, se relayant de quart d'heure en quart d'heure.
Mais Tsin-Tsin préférait la mer à tout.
Jamais de paquebot, pourtant.
Il avait en horreur tout ce qui était services publics, depuis l'omnibus jusqu'au train express.
Il frétait un brick si la traversée était longue, une barque si eiJ!' était courte. Excellent marin, il n'emh;!r^'r;jit que deux hommes sur le brick; il gouvernait la barque seui avec son domestique.
Enfin, en arrivant à destination, il vendait toujours son esquif, dùt-il repartir huit jours après; c'était une de ses manies.
On achetait toujours fort cher, soit son canot, soit son
navire; il avait coutume d'y abandonner une partie de ses bagages, soieries ou coffrets trcs-riclies.
Ma'is c'était une ciiance à courir.
Enfin, jamais Tsin-Tsin ne logeait à l'hôtel ; il louaitune maison pour lui.
A Venise, ce n'était pas dispendieux; pour rien, ou à peu près, on a un pabis.
A Paris ou à Londres, c'était plus coûteux.
Quand Tsin-Tsin arrivait dans une ville, il était ou en voyage d'affaires, ou en partie de plaisir; dans le premier cas, il ne visitait aucun monument, n'allait à aucun théâtre, ne se donnait aucune distraction.
Il avait refusé de faire un pas pour visiter Londres en 1854 ; il avait conclu des marchés pour dix millions de livres sterling en vingt-quatre heures; il avait vendu et racheté un brick et il était reparti.
Toute la Cité en était ébaubie.
Mais on ne tarirait pas à raconter les faits et gestes de Tsin-Tsin,
11 arriva...
Mais, grande déception, personne ne le vit.
Il entra dans le port pendant le jour; son canot ne différant point des autres, on n'y prit pas garde.
Il demeura deux heures dans son bateau, pour ne débarquer que le soir ; les douaniers visitèrent ses bagages, ses malles, ses caisses.
Tout était bourré d'objets chinoii:.
Les agents de police vérifièrent ses papiers, qui furent trouvés bien en règle.
Dès lois, il put passer.
Il donna en chinois un ordre à son domestique; celui-ci tira de sa poche une giande bourse pleine de pièces de monnaies étrangères ; il en jeta une poignée aux douaniers et aux agents.
C'était de la monnaie d'or, d'argent, de billon et de cuivre tout mêlé.
On se battit.
Heureux ceux qui mirent la main sur les sapéques d'or de Canion et les sequins de Constantinople; ils eurent bonne pan dans la distribution.
JEAN CDACAL. 221
Comme on ne pui compier l.t somme jetée ainsi, le M'uit courut que Tsin-Tsin avait semé au moins îa valeur d'un million de florins.
C'était une exagération.
Quant aux faquins qui avaient porté les bagages, le domestique, qui était un groom anglais, leurdonna'^une assez maigre rétribution d'un demi-florin par lête.
Mesquinerie d'une part.
Munificence de l'autre.
Ce Tsin-Tsin n'en faisait pas d'autres.
Un gondolier le mena à la maison louée par lui; elle donnait sur un canal, comme il en avait donné l'ordre à l'homme d'affaires que le consul lui avait désigné.
Sans doute ce fils du Céleste Empire avait entendu dire que les gondoliers vénitiens chantaient les plus jolies barcarolles du mondt^; mais il ignorait que c'tV;iit seulement une certaine association, formant des équipages dit dVmrmonie, qui avaient des gondoles spéciales.
Tout batelier ayant une belle voix entrait dans cette association orphéonique.
Les autres faisaient le service de manœuvres; et, dépourvus d'un gosier mélodieux, ils s'en tenaient au simple transport des voyageurs et des bagages,
Tsin-Tsin, supposant que tout nnutonier vénitien éînu un rossignol pour le chant, se coucha à l'arrière de sa bar • (me et '^it ininérativement :
" — Ch.uite!
Le gondolier, étonné d'entendre ce Chinois parler italien, le regarda curieusement,
— Chante! répéta Tsm-Tsin.
— Signer, je ne suis pas musicien; je n'appartiens pas aux associations d'harmonie.
— Chante ! répéta encore Tsin-Tsin.
— Imbécile, dit alors tout bas le domestique au gondolier, fais ce qu'il te commande; tu auras bonne récompense.
Le gondolier entonna de la voix la plus fausse du monde une barcarolle qu'il écorcha de la façon la plus criarde; un Anglais se lût sauvé.
Et pourtant ils ne brillent pas par la délicatesse de l'o-
reille, les Anglais.
N'importe I
Tsin-Tsin parut trouver i'air délicieux ; il dodelina de la lète, agita ses deux index en cadence; puis, transporté d'aise, il accompagna en fausset.
Quand ce fut fini, il fallut recommencer.
Le gondolier observa que l'on était arrivé ; mais le marchand chinois fit signe de dépasser la maison et de continuer à ramer en continuant à chanter.
Ainsi fut fait.
Pourtant les bras et la voix du batelier se fatiguèrent : il dut se reposer.
Tsin-Tsin n'exigea pas davantage de ce malheureux épuisé par un double effort ; il lui enjoignit d'accoster une autre gondole.
— Voici justement une barque oîi se trouvent trois de mes camarades qui sont chanteurs, dit le Vénitien, si Sa Seigneurie le permet... je...
— Va ! va ! dit Tsin-Tsin.
Et on changea de gondole.
En quittant le virtuose qui l'avait si fort récréé avec sa voix de crécelle, le Chinois voulut lui témoigner sa reconnaissance; il lui donna deux petits lingots d'or qui furent évalués vingt-trois florins par un changeur juif auquel ils furent présentés.
Le gondolier fut ravi.
Mais il fut bien surpris quand, le soir, ses camarades lui apprirent que le Chinois ne leur avait payé que le prix strict de la course.
Pourtant ils avaient entamé la plus jolie barcarolle ; elle n'avait pas plu à cette brute (les artistes froissés ne ménagent pas les termes); au premier refrain, il s'était bouché les oreilles en criant : Assez!
Ce n'éiait pas tout.
Il avait siPilé, comme on fait au théâtre.
On juge si de pareils traits couraient les quais; si l'on jasait sur Tsin-Tsin!
En vingt-quatre heures tout Venise le connut.
Le lenaemain il visita les curiosités.
Il fit à peine attention à Saint-Marc; mais le lion ailé lui
plut.
Il proposa gravement au cicérone de l'acheter (le lion) pour remporter en Chine.
— Mais, signor, vous n'y pensez pas! s'écria le cicérone renversé par celte prétention.
— J'y pense beaucoup! répondit Tsin-Tsin simplement. Je payerai cela ce qu'on voudra.
Puis il ajouta :
— Il y aura mille florins pour toi î
— Les Autrichiens consentiraient peut-être à ce marché, si la somme était grosse ! reprit le cicérone. Pour eux, qui vo it pai'tir, ils seraient contents d'empocher des marengos. Mais le peuple se fâcherait.
— On le fera taire.
— S'exposer à une émeute ! C'est grave.
— il n'y aura pas d'émeute; je distribuerai de l'argent aux meconienis.
— Les gonaoliers prendraient l'argent et crieraient tout de même si fort...
Quand tout à coup l'attention de Tsin-Tsin fut distraite n.ula vue d'un marchand de phofoi^^nipliies représ^ntanf (les actrices parisiennes, des vues d'édifices et des reproduiUions de statues, entre autres le lion de Saint-Marc
Tsin-Tsin se précipita sur ce dernier portrait-carie et l'arracha des mains du vendeur.
— Combien? demanda-t-il.
— Un tlorin ! dit le marchand, qui volaille Chinois après avoir échangé un coup d'œil avec le cicérone.
Tsin-Tsin paya.
Le marchand^ glissa un demi-florin dans la main de son compère.
— Menteur! fit Tsin-Tsin au cicérone, après avoir comparé son lion de carton au monument.
— • Il devrait plutôt m'app^ler filou, pensa le digne cornac du plus étrange des Chinois.
— Pourquoi m'as-tu dit que je ne pouvais pas acheter ce monsli^e ailé? il se vend pour presque rien.
— Signor, la photographie n'est pas chère, mais l'original ei)t hors de prix.
— Pour une livre d'or, à Hong-Kong, un artiste ae mon pays me fera avec cette peinture une statue représentant igelle-là exactement.
Puis il se reprit :
— Pour deux livres d'or, elle sera le double plus grosse, même. Vous êtes donc des imbéciles qui n'entendez rien au commerce.
— Pourquoi, signer?
— Tu aurais dû proposer au mandarin qui commande à Venise de me vendre son lion très-cher et vous en auriez fait faire à la place un autre pour une somme modique.
— Ce n'eût pas été la même chose. Excellence. Tsin-Tsin haussa les épaules en signe de pitié.
— Va, dit-il, vous êies bien nommés les barbares ; si je vous aime, c'est parce que je peux vous voler beaucoup en commerçant avec vous.
Et il tourna les talons.
Ce soir-ià on causa encore du fameux Chinois qui voulait acheter le lion de Saint-Marc,
Le lendemain, Tsin-Tsin demandait au gouverneur I.i permission de visitei' les prisons.
Elle lui fut accordée.
Le Ctiinois et son domestique se présentùrert donc à la geôle munis des autorisations requises.
Les guichetiers et les soldats admirèrent fort la magnifique queue, la calotte chamarrée et la robe de soie de ce fils du ciel égaré à Venise.
Le guichetier en chef tit les honneurs de la maison, luimême, espérant bonne rémunération.
Tsin-Tsin fit signe à son groom de demeurer au guichet ; celui-ci ne fit aucune observation.
Il tenait en laisse un chien qui venait de Hong-Kong sans doute; car il ne ressemblait en rien aux chiens de QOîre Europe.
Le domestique anglais parlait l'italien avec nn fort accent; mais enfin, il se faisait comprendre; il s'assit en attendant son maître. Comme il semblait s'ennuyer, il s'amusa avec son chien, en lui faisant faire des tours d'adresse très-variés.
L'animal était dressé à ravir.
Les porte-clefs et les soldats prirent un vif intérêt à ces exercices ; le groom engiigea la conversation avec le guichetier.
— Vous le (rouvez gentil ce chien ? dem.inda-t-il. -- ii est très-intelligent, dit le guichetier.
— Pauvre bcie! fit le groom. Quand je pense que je me suis pris d';imitié pour lui et que mon maître va le dévorer comme les auu ..
— Le dévorer! lit l. soldat.
— Commo les autres . Vécria un porte-clefs.
— Tlijljs ! oui, reprit ^ groom. Imaginez-vous que les Chinois mangent du chien
— C'est vrai, dit un jeune soldat. J'ai lu cela dans ua journal.
Le feà'^om contiRU? ;
— .>uus avons quille la Chine avec un vrai troupeau de caniches.
— Pourquoi ?
— C'étaient les provisions de mon patron. Il adore cette chair-là, et il lui en faut au moins une fois p;ir mois. Quand il quitte son pays, il calcule combien il sera de temps parti et il emmène un nombre de chiens correspondant au nombre de mois.
Les auditeurs s'ébaubissaient.
— Mais, continua le groom, j'ai pris en affection celuici; je lui ai enseigné de jolis tours; j>ar égard pour moi mon maître l'a respecté jusqu'ici. Il m'a averti qu'il le mangerait le dernier. Ce pauvre Tom a encore trois jours à vivre au plus.
Il y eut un chœur unanime de soupirs attendris.
Les soldats aiment les chiens, puisqu'ils aiment tout le monde, bêtes et gens.
Les geôliers les aiment, parce qu'ils ne sont aimés de personne, excepté de leur caniche.
— Pourquoi votre maitre ne mange-t-il pas nos chiens plutôt que celui-là?
— Ce n'est pas la même espèce ; le goiit diffère, répondit le groom. Ah ! si je trouvais seulement quelqu'un qui me promit d'aimer comme moi mon pauvre Tom et d'en
avoir soin, je le donnerais; je dirais que je l'ai perdu.
— Je le prendrais bien, moi, dit un guichetier.
— Et vous seriez bon pour lui?
— Oui, per Bacco! un animal pareil !
— Alors je vous l'amènerai ce soir. Mais à une condition, c'est qu'il ne faudra pas le laisser sortir ; car s'il sort, il reviendra me trouver.
— Soyez tranquille ! dit le guichetier. Quand j'irai faire mon service chez les prisonniers, je l'attacherai.
— Au contraire, emmenez-le avec vous. Vous lui mettrez un panier dans la gueule, et il le portera sans chercher à se sauver. Quand on lui donne quelque commission, il est tellement gonflé de son importance, qu'il ne pense plus qu'à son affaire.
— C'est entendu! dit le geôlier.
Tsin-Tsin avait terminé sa visite; il fut très-large à l'égard des geôliers.
Chose bizarre pour un Chinois.
— Es-tu sûr, demanda-t-il en français au groom, de ne pas l'être trompé?
— Bien siir, patron ! fit l'antre. C'est bien ce porte-clefslà qui est chargé du service des chambres à la pistole.
— Bien I dit le Chinois. A demain l'autre comédie.
Comme le groom l'avait promis, il conduisit son chien <e .^oir même au geôlier.
Celui-ci était ravi.
C'est qu'aussi Tom faisait de si jolies choses !
Le geôlier voulut se montrer reconnaissant du cadeau qu'il recevait ; il emmena le groom au cabaret et lui offrit avec force démonstration une bouteille de speudolianti.
Le groom, lui, prétendit qu'il devait une gratitude éternelle au geôlier pour avoir fait échapper Tom à l'horrible sort qui lui était réservé.
Nouvelle bouteille de lianti.
Le porte-iîlefs ne consentit pas à une générosité pareille sans protestation.
Troisième bouteille.
Voilà deux hommes gris.
l^e uroom entra dans la voie des confidences et raconta des clioses pyramidales sur son maiîre.
Au bout d'une ht-ure, le porte-clefs avait une estime et une affection proloiides pour son camarade; le vin délie les langues et lie les cœurs, comme dit Salomon dans les Pro' verbes.
Qu lud le groom vit son ami un peu titubant, il lui proposa d'aller boire le ihé au rhum (peu de ihé, beaucoup de rhum), chez sa lanie Gribisch.
— Vous avez donc une parente ici? demanda le geôlier.
— Hélas ! oui.
Et le groom poussa un soupir.
— Ourdirait que ça vous attriste? fît le geôlier, qui avait conservé quelque lucidiié d'esprit.
— On serait chagrin à moins; ma tante a été une mère pour moi, elle m'a élevé, et aujourd'hui elle est malheureuse; quand je dis malheureuse, je me trompe; car je lui viens naturellement en aide; mais elle me coûte les yeux de la tète, cette pauvre tante (iribisch.
Le groom fit une pause, puis il reprit :
— La pauvre chère femme! je l'avais bien prévenue! Elle m'avait écrit quelle se mariait avec un sergent de l'armée du Bengale qui avait obtenu sa retraite. Je les connais, moi, les sergents du Bengale! Ils aiment démesurément l'aie, le porter et le gin.
— C'est comme les sergents autrichiens! fit le porte-cltfs. Ils adorent la bière et le vin.
— Les sergents de tous les pays se ressemblent par leurs goiàts pour la boisson, conclut philosophiquement le petit groom.
Puis il reprit :
— Bref, j'avertis ma tante que tout son pécule y passerait et qu'avant peu elle n'aurait plus un penny; mais elle ne me crut pas.
— Elle eut tort.
— Que voulez-vous! C'est une pitié! Ce sont les jeunes qui donnent les conseils à cette heure, et ce sont les vieux qui ne les suivent pas.
22 3 JEAN CQACAL.
— Le monde est détraqué! lit le géôîier qui voyait de travers, et pour cause.
— Enfin quand je suis arrivé à Londres, ma bonne tante était sur la paille.
— Malheureuse femme! crut devoir s'écrier le geôlier d'un air de compassion.
— J'agis en neveu qui comprend ses devoirs, reprit le groom.
— Et vous avez bien fait,
— Je donnai une bonne somme à la vieille.
— Très- bien.
— Ah! bien oui, goddam! Très-mal, au contraire.
— Bah! Et pourquoi?
— En quinze jours, le sergent but tout.
— Quel puits! fit le geôlier.
— Ça ne pouvait pa^durer et ça menaçait d'être éternel; car si je donnais d'une part de l'argent à ma tante, Peters, son mari, la battait pour l'avoir.
— Le gueux!
— Oh! ces sergents de l'armée des Indes ont fait bien des victimes parmi ces vieilles gouvernantes!
Et le groom reprit :
— J'avisai à sortir de cette situation et je trouvai un bon moyen.
— Ah ! fit le geôlier.
— Un moyen ingénieux.
— Contez'cela.
— Un moyen admirable!
— Dites-lè-moi, voyons!
— C'est que, sur ma part de paradis, c'est une invention sublime et radicale.
La curiosité du geôlier était violemment surexcitée
— Voyons, que fites-vous? ti'^manda-t-il avec un hoquet.
— Je coupai le mal par la racine.
— Mais, corpo di Bacco! comment?
— Quelle était la r;icine?
— Peters, le sergent !
— Hurrah for you! Vous avez deviné juste } j'ai co^^-tj... non, j'ai tué le sergent.
Le porte-clefs fit un soubresaut
— Plus bas, dit-il, revenu au sentiment de ses fonctions. Plus bas, si on vous entendait.
— Oli! je peux le crier sur les toits! dit le groom. Le sergent est aiori en duel.
— C'est différent.
— Je l'ai mis loyalement dans la tombe, honnêtement, en bon Anglais.
— Et à quoi vous êtes-vous battu? au sabre? Et le geôlier considérait la taille du groom.
— Oh! non.
— A l'épée?
— Encore moins.
— Au pistolet! suis-je bête! Vu voire âge et votre firce, c'était l'arme nui convenait.
— Point, point.
— Vous avez boxé?
— Le sergent n'aurait pas voulu. Je suis petit, mais si furi a la boxe que les chances n'eussent pas été égales.
— Alors je ne vois plus rien.
— Eh bien! dit le gamin, je l'ai défié au porter, à l'aie et au gin!
— Quelle idée !
— C'est l'Evangile qui me l'a suggérée. Nous autres, protestants, nous lisons beaucoup les livres saints.
— Je sais ça.
— Et j'ai vu dans un chapitre de saint Mathieu, que le Christ disait : .'( Celui qui se servira de l'épée, périra par l'épée. » Puis j'ai lu encore : « Celui qui aime le péril, périra par lui. »
— Je ne vois pas le rapport...
— Parce que vous ne poriez pas bien le vin, dit le groom; votre cervelle est troublée. Le rapport est clair comme le jour, mon cher ami.
Le porte-clefs n'osa protester.
Le groom reprit :
— Si le Christ a dit vrai, pensai-je, le sergent est perdu; car il aime l'alcool et il périra par l'alcool ; il joue avec l'a» poplexie, il mourra d'apoplexie, S;iisissez-vous , l'ami?
— Oui, dit le geôlier; je suis une brute, je n'aurais pas trouvé cela, moi, dans la sainte Bible,
— Parce que vous la lisez ^an-s ailenlion, mon maître, il faut lire et réfléchir ensuite.
— Peters fut vaincu?
— Grâce à mon maître , qui m'indiqua une certaine plante, dont la vertu est de combattre l'ivresse. Les Chinois ont des recettes merveilleuses.
— J'ai ouï dire cela.
Le groom parut se recueillir un instant, puis il reprit :
— N'importe! ma l;mte est une grosse charje pour moi; elle nous suit, mon maître et moi, par les ctiemins de fer et le bateau à vapeur partout où nous allons. El ça coûte les yeux de la tête. Encore, si mon patron consentait à la prendre dans un palanquin à sa suite ou dans son brick en mer.
— Ce seraient des frais en moins.
— Mais il ne veut pas. J'espère toujours placer la vieille comme gouvernante ou femme de chambre nuprès d'une famille anglaise en voyage ou en résidence à l'étranger; jusqu'ici je n'ai pas réiissi.
— C'est n'avoir pas de chance.
— Si voiîs entendiez parler d'une place, et si minime qu'elle soit, je vous serais bien reconnaissant de m'en faire part; je donnerais bien cinquante florins pour être débarrassé de la vénérable vieille.
— Est-elle bien âgée ?
— Cinquante ans, mais pleine de vigueur. Elle mange un bifteck d'une livre à son dîner; l'estomac est excellent; ie reste se maintient bien.
— J'aurais eu votre aflaire il y a quelques jours ! dit le geôlier, si toutefois votre tante avait consenti à se soumettre aux règlements. Il nous est arrivé une prisonnière, »fl comtesse'X., qui est dans mon service à la pistole. On * dii, par ordre, lui donner une femme de chambre; l'emploi est pris.
— Quel dommage ! fit le groom.
— Ça aurait plu à votre parente?
— Certainement. Pauvre chère femme; elle sent bieu qu'elle me gène beaucoup.
— Comme c'est fâcheux !
Mais le groom ne se tint pas pour battu.
JEAN CUAGAL. 231
— Ne feriez-vous rien pour gagner cinquante florins? dii-il. La somme est rondelette!
— Per Dio! mes appointements d'une année!
— Trouvez un prétexte pour faire renvoyer celte femme de chambre et prenez ma tante!
— Quel prétexte?
— Ue quel p.iys est cette servante?
— De Venise.
— Dites au geôlier en chef que vous la soupçonnez d'être pati iote et de compatir aux maux de la prisonnière. OfiVez ensuite ma parente, en faisant observer qu'étrangère à la ville, n'ayant aucun parti pris, elle tiendra à conserver son emploi avant tout, et fera mieux l'affaire qu'une femme du pays.
— Quel esprit malin vous avez ! s'écria le porte-clefs avec admiration. C'est comme si j'avais mes cinquante florins en poche !
— Et vous allez voir la respectable madame Gribisrh ; une femme d'ordre et qui prépare des punchs à réveiller des morts.
Un était arrivé à la demeure de Tsin-Tsin.
— Elle loge ici? fit le geôlier.
— Je l'y cache. Mon maître n'habite qu'une pièce; jamais il ne visite le reste de ses appartements. En sorte que ma tante peut demeurer dans une chambre voisine de la mienne sans que le patron s'en doute. Pour l'instant il est en tournée de plaisir.
— Ah! ah!
— Il est en quête d'un joli minois.
— il n'en manque pas ici.
— Il est difficile. 11 ne veut que des marquises, duchesses ou baronnes, des femmes titrées enfin.
— Diavolo! Il ne réussira pas ici. Jamais une patricienne ne consentira...
— Ta, ta, ta, fit le groom. Mon maître a deux moyens irrésistibles de triompher des plus rebelles et des plus fières : le premier, c'est l'argent.
— Et le second?
— C'est la curiosité. Ecoutez donc, mon cher, tout ce qui est rare est précieux.
^32 JEAJ! CHACAL.
— Et le Chinois est r.ire ! vous avez raison, fit !e porteclefs en riant aux éclats.
Il était jovial, quoique geôlier; ça se voit. Les plus tristes métiers sont ceux où il y a le plus de farceurs. Les croque-morts et les huissiers passent pour être gens fort réjouis.
Le geôlier fut introduit auprès de madame veuve Gribisch qui tricotait des bas pour son neveu, l'excellente femme, avec des lunettes bleues sur le nez, par une originalité toute britannique.
La présentation eut lieu selon les règles du plus strict décorum ; le geôlier se sentait tout intimidé par la dignité avec laquelle lady Aurore Gribisch l'accueillit.
— Ma chère tante, avait dit le groom, le gentleman que voici est un honorable porte-clefs des prisons de Venise qui sera enchanté de vous placer auprès d'une prisonnière en qualité de d;.me de compagnie.
Nous nous dispensons de traduire l'accentuation toute britannique de ce dialogue parce qu'il avait lieu en italien et que nous ne saurions en faire ressortir, dans notre langue, les coq-à-l'âne et les drôleries.
Madame Giibisch était une grande et maigre personne, réalisant le type le mieux réussi des gouvernantes anglaises qui, une fois divisées en trois classes, se ressemblent^toutes dans chaque classe.
3Iadame Gribisch avait la taille plate, — devant et derrière, — ce que les soldats et les paysans appellent une Dianche à pain; point de hanciies, point de gorge, point de... rien enfin de ce qui forme cet ensemble gracieux qu'on appelle les charmes de la femme.
La figure avait pu être agréable... autrefois. ^ Mais coquette et pincée en vraie fille d'Albion, madame Gribisch tâchait de « réparer des ans l'irréparable ouii'age » en se maquillant un peu. Le fard et le blanc de céruse en effaçant les rides, agrémentaient son visage défraîchi d'un teint de fantaisie qui faisait du reste très-bon etîet sous la coiffe.
Si les cheveux de la vieille lui eussent appartenu, ils lui eussent composé un fragment de beauté; car de magnifiques tire-bouchons encadraient ses joues creuses.
JEAN CHAGAL. 233
Mais il était inadmissible qu'à son âge madame Gribisch ne grisonnât pas, et ses boucles étaient d'un blond cendré quijurait outrageusement avec la cinquantaine accusée par son neveu.
Il y a, comme cela, des enfants terribles qui ne respectent rien.
N'importe! Le grand air de cette ex-gouvernante, formée aux bonnes façons, le fard qui dissimulait les ravages des ans, la perruque qui trompait les regards naïfs, tout cela séduisit le porte-clefs, légèrement aviné du reste.
— Voire tante est encore fort bien ! glissa-t-il à loreille du groom.
— Vous trouvez? dit-il.
— Oui ; et si elle avait encore la dot que ce misérable Peiers, dont Dieu ait l'âme, a mangé si malproprement, je vous demanderais sa main.
— On pourrait s'entendre. Mon maître se doute que la bonne dame nous suit en cachette, et il prétend que cela me rend moins ponctuel. Je pourrais le décider à donner une bonne somme à la chère femme pour qu'elle se mariât, et qu'il fût bien sûr de ne plus l'apercevoir derrière mes talons.
— A combien cela irait-il?
— Cinq ou six mille florins, ma foi!
Le porte-clefs fut ébloui.
— IMus peut-être! fil le groom. Mon maître est si riche qu'il jette l'or par les fenêtres.
— On le dit. Nous causerons de la chose quand vous aurez parlé au seigneur Tsin-Tsin.
— Volontiers.
Sur la prière de son neveu, la vieille Anglaise prépara un punch qui fit les délices des deux amis;''elle fut affable en restant digne vis-à-vis du convive de son neveu qui, le rhum aidant, finit par découvrir des trésors de beauté, d'esprit, de candeur et de grâce à la veuve Gribisch; ce que c'est que de voir les choses et les êtres à travers le prisme de l'ivresse, avec les yeux de la cupidité.
— Signora, dit galamment le porte-clefs en prenant congé de la vieille dame, — il se tenait au rebord d'une chaise pour faire bonne contenance; —signora, vous au-
rez ]a place, et votre serviteur fera tout au monde pour que vous la gardiez toujours !
C'est sur celte allusion que les deux amis se retirèrent emmenant Tom avec eux.
Ils regagnèrent la prison, non sans avoir erré un peu, pour donner le temps aux fumées de l'alcool de se dissiper, afin de paraître dans une tenue convenable à la gtôl^^, où le groom laissa son chien et sa nouvelle connaissance, après avoir embrassé le premier sur le museau et serré vigoureusement la main du second.
Le lendemam matin, le geoiier voulut commencer son service avec Tom, qui n'avait pas paru trop désolé de son changement de patron ; peut-être un instinct secret Taverlissail-il du danger qui le menaçait.
Donc le porte-clefs mit dans la gueule de Tom un panier, dans ce panier les plats et assiettes dont se composaÎL le déjeuner de la comtesse; puis il s'achemina vers la cellule de celle-ci.
La jeune femme était profondément triste.
Quand Tom l'aperçut il posa le panier sur le plancher et vint se placer derrière la jeune femme; puis il se gratta l'oreille et il vint caresser la comtesse.
Celle-ci reconnut Jacques; car c'était lui, défiguré par des coups de ciseaux dans les poils, mais reconnaissable; toutefois elle comprima l'angoisse qui l'avait saisie pour dire d'une voix qu'elle lâcha de rendre assurée :
— Voilà un chien bien doux!
— Oui ! dit le geôlier. Il vous flatte parce qu'il aime les parfums et que vous avez de la bergamote dans vos effets. Son ancien maître m'a averti que Tom adore les odeurs.
— Vous l'avez depuis peu ? Je ne vous l'ai pas encore vu ?
— Il n'est à moi que d'hier.
Et le geôlier raconta l'histoire de Tsin-Tsin, du groom et de Jacques ou de Tom, comme on voudra. La comtesse eut une espérance. Pour elle Tsin-Tsin
c'était Jean.
— Quelle idée ! pensa-t-elle. Lui seul pouvait imaginer cela; pauvre Jean!
Puis elle pensa :
— 11 sauvera peut-être mon frère et ce jeune Sicilien! Le guichetier se retira en emmenant son chien. Quand
il eut disparu, la comtesse se leva toute pâle à l'idée que Jean était h Venise.
— Si près de moi ! pensa-t-elle.
Puis elle songea encore.
— Hier on m'a dit qu'un Chinois était venu visiter les prisons, mais qu'il n'avait pu parler aux détenus! C'était lui.
Et elle se promenait avec agitation.
— 11 fera tout pour me faire parvenir un mot, pensat-elle. Peut-être ce pauvre Jacques a-l-il un avis gravé sur son collier!
Tout à coup elle remarqua sur le plancher une petite boule de papier roulé et sali.
Un piisoniiier s'accroche à tous les espoirs; elle ramassa cette petite boulette qui semblait avoir longtemps été frottée entre le pouce el l'index, et elle la déploya le cœur palpitant.
C'était un mot de Jean.
Voici ce qu'il contenait :
« Luidgi et Giuseppe sont sauvés. Je vais vous délivrer avant peu. Acceptez la gouvernante anglaise qu'on vous proposera. Je vous aime, Jean. »
— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle.
Et elle trembla de joie et de crainte à la fois.
— Qu'il me laisse donc ici! murmura-t-elle. Si les autres sont libres, moi je ne cours aucun danger.
Puis elle reprit :
— Mais il m'aime! Il veut m'épouser au plus tôt, et il fera quelque folie!
La comtesse se demanda ensuite comment Jean avait pu lui donner cet avis; elle se rappela que Jacques, le chac;il, s'était gratté l'oreille, et elle ne douta pas qu'il n'en eiit fait tomber la boule de papier.
Comment avait-on pu arriver à dresser un animal au
point de lui faire exécuter un pareil miracle d'instinct ou d'inlelligence, — ad libitum, — c'est ce que nous allons expliquer au lecteur.
Jean avait pris une robe de la comtesse, avait placé une boulette dans l'oreille de son chacal et lui avait appris à ne se gratter celte oreille qu'après avoir flairé cette robe portée par la jeune femme. Puis ensuite, il lui avait montré à ne s'en aller qu'après avoir vu tomber à terre la boulette en question.
Après un exercice sufïlsnnt, Jacques rempli* ce programme à la satisfaction du maître.
3Iais maiheurt'usement la pauvre bête accomplit troj) religieusement sa iiiiision. comme on va le voir.
Le geôlier revint pour desservir le déjeuner.
Jacques courut aussitôt à la comtesse, (laira la robe et se mit à se gratter à outrance.
Rien ne tombait bien entendu.
Le pauvre chacal se mit l'oreille en sang,
— 11 a un abcès dans la lête, dit le concierge.
Et il fit cesser le manège de Jacques en l'emmenant avec lui.
Et le geôlier fit cette remarque :
— Ce b là, ça ne le prend qu'ici.
Il cessa même de l'amener dans la chambre de la comtesse.
Pauvre Jacques, son maître n'avait pas pu lui enseigner que pour faire soriir une boulette d'une oreille, il fallait d'abord en mettre une.
Le lendemain, Tsin-Tsin joua un tour mémorable aux Vénitiens. Il mit en vente le canot qui l'avait amené.
D'après tous les bruits qui avaient couru et qui semblaient confirmés par les excentricités de ce personnage, il avait coutume d'abandonner quelques objets de prix dans le fond de son embarcation.
Le groom se promenait sur les quais le jour où celle
JEAM CaACAL. 237
encnère devait avoir lieu; on le questionna. Il répondit que son maître ne lui confiait jamais rien; qu'il ne savait pas si, comme de coutume, il avait laissé quelques châles ou quelques soieries de prix. Mais il continua à attendre l'ouverture des enchères.
Un le vit parler bas à un gondolier, lequel lui fit un signe d'intelligence et disparut.
Une masse de curieux s'étaient rendus là.
L'enchère fut ouverte.
On vit alors le gondolier auquel le groom avait parlé, pousser les prix.
Ce fut un trait de lumière.
Chacun comprit que le domestique en savait plus long qu'il ne disait, et que le gondolier était un homme de paille.
Aussitôt les juifs et les autres acquéreurs se mirent à couvrir les mises avec une fièvre incroyable, qui se soutint, car on voyait du fond de la salle le groom échanger des signes avec son gondolier.
"En même temps, on ne sait comment une rumeur circula dans la salle :
— Il paraît, disait-on, que cette fois Tsin-Tsin dégoiJté d'un lot de diamants l'a abandonné; ça vaut cent mille fiancs.
— C'est donc cela, murmurait-on, que le groom cherche à acheter la barque.
— Et si c'était fjux! faisait un brocanteur défiant.
— Ce serait la première fois que Tsin-Tsin en agirait ainsi.
— Hum! hum ! murmurait l'homme circonspect; c'est jouer gro3 jeu!
El la vente continuait.
Le canot valait mille francs.
Mais les spéculateurs, une fois lancés, ne savent plus s'arrêter quand ils caressent une espérance; l'embarcation, en un quart û'heure, arriva à deux mille, cinq mille, six mille francs.
Il y eut un temps d'arrêt.
Puis quand on vit le gondolier auquel elle allait échoir s'approcher avec le groom et tirer déji des billets de ban-
que pour payer, comme r.nijîrîication n'était pas faite, une vnix'mit une enchère et l'assaut recommença plus emporté encore, pour s'arrêter à ce chiffre fabuleux de cinq mille florins, soit environ douze mille francs immédiatement exigibles.
Ce fut un armateur qui fut l'heureux triomphateur dans celle luite à coup de billets de banque.
Il paya et courut à la barque ; la foule suivit, mais dut rester en face de l'esquif; le propriétaire seul y entra.
Espoir déçu :
Il fouilla tout, ne trouva rien.
Pourtant si ; il découvrit dans une sorte d'armoire un sac en crin; le cœur lui battait, il ouvrit ce sac et, ô déception, s'aperçut qu'il ne renfermait que d'ignobles cailloux au lieu de pierres fines.
Dans sa fureur, notre homme éparpilla dans la mer le contenu et le contenant.
Quand il sortit, la première personne qu'il rencontra fut le groom.
— Misérable ! lui dit-il avec rage, tu m'as poussé par des manœuvres frauduleuses à ma ruine; tu m'as mystifié, mais les tribunaux décideront...
— De l'amende et des indemnités que vous me payerez pour m'avoir insulté, s'écria le groom. Voilà de quoi les juges décideront.
Puis il reprit :
— Je reprends votre marché si vous me garantissez que vous n'avez pas enlevé le sachet de crin qui contient les diamants du maître !
Le marchand, indigné, s'écria :
— Je l'ai vu le sachet ; mais ton maître et toi vous êtes des filous!
— Prenez garde ! fit le groom.
— Le sachet ne contenait que des cailloux et Tsin-Tsin est un voleur.
— Il ne vous avait rien promis, imbécile; si vous ayez été dupé, c'est votre faute. Mais vous avez, au contraire, réalisé un beau bénéfice.
— Joli, le bénéfice, gronda la marchand.
— Parce que ce que vous prenez pour des cailloux, c'est
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tout bonnement du aiaraant brut.
— Dio mio ! fit le marchand.
— Mon patron, qui destinait ces précioux cailloux à des cadeaux aux personnes qui lui plaisaient, en a fait tailler un; il espérait qu'il en tirerait deux brillants de trois carats; mais la pierre toute taillée n'a donné qu'un carat.
Le marchand pâlissait.
— Alors, continua le groom, Tsin-Tsin qui ne veut que (ies pierres d'une certaine valeur, deux ou trois carats au moins, a jugé que ce lot était indigne de lui. Il a pensé à le laisser dans le petit coffre de son canot et il m'a dit : « Ce sera ma surprise habituelle à l'homme qui aura le bon goût d'acquérir la barque Qui a eu l'honneur de me porter. »
La foule écoutait émerveillée Le groom reprit :
— Mon patron m'avait bien défendu , — selon son habitude, — de surenchérir. Mais cette fois je n'ai pas pu y tenir, et j'ai prié ce gondolier de pousser les prix jusqu'à quatre mille llorins. Je ne pouvais disposer comptant que de cette somme.
— Et combien peuvent valoir les diamants? demanda le marchand, dont les dents s'entre-choquaient, et qui avait la lièvre.
— Quarante! cinquante! cent! peut-être deux ou trois cent mille livres ! en ne sait jamais, avec le diamant brut, ce qu'il rendra.
— Je suis perdu ! fit le Vénitien, qui étouffait de rage, de regrets, de fureur.
— Pourquoi? fit le groom.
— J'iii jeté bêlement les cailloux à la mer dans un accès de coîère stupide.
— Où ! fit le groom.
— A quel endroit? demandèrent cent voix.
— Près la poupe ! s'écria le marchand. Il regretta bien vite son imprudence.
Le gondolier, qui ;ivait été l'homme de paille du groom, et qui, gràii' à quelques florins de gratifications, avait la foi du charbonnier, se jeta à l'eau aussitôt sans se déshabiller.
— Q-ufe fait-il? s'écria le marchand.
— 11 plonge pour trouver les diamants! s'écria le groom. Ah ! mon Dieu, si je savais nager!
A ce mot, trois, quatre, cinq, dix autres individus se jetèrent sur les traces du gondolier.
— Arrêtez ! hurla le marchand.
Mais il avait beau faire; comme les moutons de Panurge, tous, portefaix, bateliers, les marins, se précipitaient sous la poupe de la barque et disparaissaient sous les flots; bientôt une centaine de nageurs grouillèrent dans la vase qui couvre le fond du port et la remuèrent à ce point que la surface des eaux devint trouble.
L'acquéreur s'arrachait les cheveux.
Tout à coup, le gondolier haletant, reparut pâle, défait, à la surface; il avait les poings serrés et pleins de cailloux ; il se soutenait en faisant la planche afin de reprendre haleine avant de redescendre.
— Bandit! s'écria le marchand exaspéré.
Et indigné, il sauta du quai dans sa carque, et de celleci à côté du gondolier; on eut alors le spectacle d'un combat naval entre ces deux hommes.
L'un voulait garder ses diamants; l'autre voulait reprendre son bien ; ils pugilaient tous deux avec furie, se prenant corps à corps, se mordaient, se déchiraient.
Tantôt, on eût dit deux marsouins se livrant à ces pirouettes qui annoncent un orage; tantôt, on les eût pris pour deux phoques se disputant une femelle, en fondant, à coups de tête, l'un contre l'autre au milieu des vagues.
D'autres fois, on aurait cru apercevoir deux requins acharnés à se dévorer.
Enfin le marchand l'emporta sur son adversaire, épuisé par un long plongeon; il revint à terre avec des cailloux enlevés à son adversaire.
Mais sa force l'abandonna quand il mit le pied sur le quai; des gens humains et empressés le soutinrent aussitôt et l'aidèrent à marcher.
Tout à coup le pauvre homme repoussa ces officieux, mnis il était trop tard.
Ces braves gens s'étaient empressés de dévaliser celui uuquel ils prêtaient secours.
JEAN GUACAL. 241
— Les g'aeux, les scéléiuis, les voleurs ! criait avec dése-^poir lepauvre homme.
Mais que faire?
Ceux qui avaient ouvert les mains du marchand par force et pi is les diamants avaient été aussitôt assaillis par d'autres individus indignés de cette conduite.
Ces partisans de la probité et de l'honneur avaient roué de coups les voleurs qui s'étaient défendus; les diamants avaient, roulé à terre et alors, honnêtes et malhonnêtes gens s'étaient jetés dessus dans une mêlée inexprimable.
Les horions pleuvaient donc comme grêle.
Pendant ce temps, le gondolier, remis de sa défaite, guetta l'apparition d'un plongeur pour lui arracher son bulin comme on avait fait pour lui.
Une lutte s'étant engagée de nouveau sur ce point, elle dégénéra bientôt en bataille.
Ce fut alors une scène superbe.
Combat sur terre et sur mer.
Sur ces entrefaites apparut la vénérable madame Gribisch, qui avait assisté à toutes ces péripéties du seuil de la salle où l'enchère s'était faite et où son neveu lui avait donné rendez-vous.
La brave dame, voyant le groom trop engagé dans la mêlée, alla le chercher et, après lui avoir administré une bonne volée de coups d'ombrelle, elle lui prit le bras et s'en alla avec force récriminations en poussant des shockings ! véhé-ments.
Le groom, penaud, baissait la fête.
'Enfin la vieille dame se calma ; elle rajusta son chapeau, déformé d'un coup de poing dans la bagarre, et elle arriva souriante à la prison.
On Ty attenJait.
Madame Gribisch était impatiemment attendue à la prison; le porte-clefs, qui soupirail pour elle, la reçut avec