‹ Jean Chacal, souvenirs d'un zouaveChapitre 14 sur 19 · KAW CHACAL · texte numérisé non relu

KAW CHACAL

— Certes.

— Et, pourtant nos instruments sont forcément des bandits de la pire espèce.

— JI leur est défendu de continuerleurs rapines; une fois agents, ils ne doivent plus voler.

— Bah! fit le comte, ça arrive souvent aux vôtres, comme aux miens. Avouez-le franchement!

Le chef de police sourit.

— Chassez le naturel, il revient au galop, dit-il. Te ne demande pas mieux que d'être indulgent. Mais pour savoir ce que j'ai à faire, il faudrait que ce Langelo me contât comment les choses se sont passées.

— Faites-le venir.

— - Allons à la prison, ça vaudra mieux. Tous deux partirent.

Quand Langelo vit le comte, son premier cri fut une protestation d'innocence.

— Voyons, dit le comte, pas de comédie? Nous voulons te sauver, fais des aveux!

— Excellence!... fit le bandit.

— Ecoute, reprit le comte, sois franc. Si tu l'as tué, dis-nous où il est; on jettera le corps à la mer, et on dira qu'il s'est noyé, voilà tout,

— Excellence, je vous jure que je ne suis pour rien dans ce meurtre !

— Hum ! hum I Langelo eut une idée.

— A quelle heure a été commis l'assassinat? demandat-il au chef de police.

— Avant-hier, au soir.

— Alors, je suis à même de constater mon alibi. Je ne suis arrivé par le chemin de fer qu'hier matin.

Et Langelo fit sa preuve d'une façon indiscutable; sur ce, il fut mis en liberté.

Le comte lui donna rendez-vous; il avait encore à causer avec le chef de police.

— 3Ionsieur, lui dit-il, je comptais vous rendre visite sans cet incident. J'avais à m'entendre avec vous pour une capture importante.

— A vos ordres, monsieur le comte.

254 JEAN CHAGAI..

— Il s'a2:it d'un intrigant loit aangweux.

— Ah ! ah !

— Un Français.

— Diable! s'écria le chef de police.

— Ne craignez rien ; la culpabilité est si claire que le consul n'aura pas un mot à dire.

Et le comte raconta toute l'histoire de Jean, et il expliqua comment il espérait le prendre.

— Je vouj aiderai de tout mon pouvoir, dit lech^fde police; cet homme m'a joué personnellea.ent un bien mauvais tour.

— Vraiment ?

— lî s'est proposé comme sbire.

— Voyez-vous cela ?

— Et 'il a profité de cela pour faire échapper la comtesse et son frère.

— Alors on peut compter sur vous. Il y a une revanche à prendre.

— Nous l'aurons bientôt. Allons à la prison où est détenue la comtesse. Je veux organiser moi-même une souricière pour y prendre cet aventurier. En même temps, nous tâcherons de savoir s'il n'a pas fait quelque tentative pour communiquer avec la comtesse.

— Il n'est pas arrivé encore.

— Qui sait ?

Et ils s'éloignèrent ensemble. C'étaient deux limiers adroits j allaient-ils se défier de la vieille Anglaise ?

Pierre était tout heureux d'avoir réussi à faire coffrer (nous conservons sa propre expression parce que cette ligure vaut mieux que beaucoup de celles qui circulent avec approbation de l'Académie), à faire coffrer, disonsnous, ceLangelo, qui venait sans doute espionner autour de la prison de la comtesse ; le gamin avait Aicile-

ment devine cela.

Restait à expliquer le coup de feu et la mystérieuse disparition du bandit, qui avaienifsuivi sa mise en liberté par ordre de Giirihaldi.

Pierre chercha.

Contrairement à cette fameuse parole '^e l'Evangile ; Quœrite et invenietis (cherchez et vous (rouv^Tcz), il ne trouva rien autre chose qu'une migraine; le gamin de Paris, nerveux comme une femme, est sujet à cette indis» position.

Pour dissiper son mal de tête, Pierre s'en alla promener; il dirigea ses pas sur les quais, théâtres de sa gloire et de ses succès. On l'accueillit par des murmures flatt'eurs; vingt jolies lilliîs lui avaient déjà souri, une des plus belles porteuses d'eau de Venise lui avait même offt^rt une fleur.

C'est un cadeau significatif en tous pays ; On sait ce que cela veut dire.

Poétique Venise !

Nous avons, nous les prétendus Athéniens modernes, des porteurs d'eau fort honnêtes gens, mais laids, sales; qui n'appliqueraient jamais à leur propre usage l'eau qu'ils montent dans les maisons, dans la crainte sans doute de la faire renchérir; jamais un bain n'a lavé leurs corps; jamais paire de chaussettes ne déshonora leurs pieds ; ils sont en somme révoltants de malpropreté, et en montant nos escaliers ils laissent derrière eux une odeur acre, qui suffoque; des types repoussants, enfin.

A Venise, au contraire, ce sont des femmes charmantes, coquettement mises, au visage souriant, qui font ce métier de porter de l'eau aux habitants.

Est-ce assez humiliant pour Paris?

Pierre y songeait, tout en acceptant le bouquet qu'on lui présentait; il y a des contrastes qui sautent aux yeux du premier venu.

Mais quelle surprise!

Au moment où il échangeait des compliments contre des agaceries, il aperçut Langelo !

C'étfiit bipn le brigand en chair et en os, vivant et menaçant, là, devant lui.

— Ce soir, à sept heures ! dit-il à la jeune fille gui l'a-

256 JT^AN CDACAL.

vaif un peu effroniémeni accosté; mais en Italie, on excuse ces démarciies inconsidérées par un mot :

— C'est par amour, dit-on.

Tout est tini alors.

Les femmes font les mœurs en tous pays; celles de Venise semblent avoir pris pour devisa ce vers, emprunté, avec corrections, à un homme qui fut un grand pcète, devint un diplomate médiocre et reste... ce que vous savez.

Ce vers, le voici :

L'amour efface îcat ; tout, excepté le crime De l'iulidélité

Le rendez-vous pris, la jeune filie s'éloigna heureuse; Pierre vint droit à Langelo.

Le jeune homme avait compris qu'il fallait, jouer serré €t montrer de l'audace.

— On vous a donc relâché? demanda-t-il le sourcil froncé et d'un air déterminé.

Il affectait l'accent anglais le plus possible en baragouinant l'italien.

— Parbleu ! fit Langelo.

•— C'est pourtant bien vous qui aviez emmené mon maître l'autre jour?

— Vous en paraissez biensiàr; mais le chef de police en a décidé autrement.

— C'est un imbécile! dit carrément Pierre. Je soutiendrais, la cordeau cou, que vous êtes l'homme qui est /enu chercher Tsin-Tsin.

— Vous seriez pendu, alors.

— Je prendrais votre place, en ce cas. La discussion s'envenimait.

Chose inattendue, Langelo se calma.

— Je comprends votre mauvaise humeur, dit-il ; vous aimiez votre maître et vouliez le venger; mais vous vous êtes trompé en pensant me reconnaître.

— Non !

~ Tenez, en voici les preuves que j'ai exhibées au chef de police, dit Langelo.

El devant un passe-port prouvant l'alibi, Pierre dut se •endre.

JEAN CDACAL. 257

Du reste, il savait mieux que personne que Langelo n'était pas coupable.

— Diable! lit Pierre; je me rends à l'évidence... et pourtant j'aurais juré...

— Il ne faut jurer de rien.

— Vous devez bien m'en vouloir!

— Ma foi, non.

— Laissez-moi vous offrir une indemnité dans la mesure de mes moyens.

— Je refuse.

Pierre leva la tête.

— On m'a changé mon Langelo! pensa-t-il.

Ce bandit refusant de l'argent paraissait phénoménal au gamin.

— Après tout, se dit-il, il était chef de bande; la fierté est la vertu de certains coquins.

Langelo reprit :

— Erreur n'est pas compte. Vous n'aviez contre moi aucune mauvaise intention; j'ai passé deux heures seulement en prison, ce n'est pas une affaire.

Et il tourna les talons.

Pierre continua à se promener.

— Ça s'est bien passé, pensait-il, il ne m'a pas reconnu ; il ne se doute de rien.

D'autre part, le bandit monologuait tout en marchant à pas rapid'S :

— Ce groom m'est suspect. J'ai eu poui' prisonnier un Anglais qui n'avait pas cet accent-là; on dirait parfois que ce petit bonhomme grasseyé sur les mois comme le Parisien dont la rançon n'est jamais venue.

Une fois le soupçon éclos, un homme comme Langelo ne pouvait dormir sans avoir découveit la vérité; en conséquence, intelligent et rusé, il demanda aux passants si on ne pourrait pas lui enseigner un professeur d'anglais; on lui en indiqua un; il courut chez lui.

C'était un Allemand.

Noire homme, écrivain public, avait le don des langues, comme tout bon Allemand; ex-pion d'une université de quatrième ordre, d'où on l'avait mis à la porte, parce qu'il étudiait uop souvent l'inlluence comparée de l'alcool sur

les cerises sauvages, ei des cerises sauvages sur l'alcool, au fond d'une bouteille de kirsch.

Il s'était établi écrivain public et il excellait à envoyer les lettres d'amour des gondoliers aux porteuses d'eau; celles des marins à leurs familles; celles des soldats à leurs fiancées; mais comme professeur, il était plus qu'insuffisant-, pour se relever aux yeux de ses clients, il avait bien écrit sur son échoppe : £J«r//is/i spoken ! Se habla, etc., une longue énumération de langues étrangères qu'il était censé parler; mais, en somme, il était ignorant comme une carpe, à part le l.itin qu'il avait oublié et le grec dont il ne se souvenait plus, par suite de sa passion pour l'eaude-vie de cerises.

Il avait un procédé miraculeux pour satisfaire les clients de différentes nationalités que lui fournissait l'armée auiridiienne.

Buhêmes, Hongrois, Galliciens, Croates, tous étaient satisfaits.

Il commençait par entamer le dialogue en allemand ou en italien; tout soldat autrichien sait cette langue, comme nos Alsaciens savent le français.

— Mon ami, disait l'écrivain, tu veux envoyer de tes nouvelles à ta fijincée, n'est-ce pas?

— Oui, répondait le soldat.

— Et tu ne sais pas écrire?

— Non.

— Ça te coûtera un demi-florin.

— - Bien, le voilà.

-r Dicte-moi ce que tu veux dire à ta fiancée, mon garçon.

— Hein! faisait le soldat,

— Oui, dicte. Je veux transcrire mot pour mot, afin d'être sûr de ne pas me tromper. Autrefois on m'expliquait les choses en gros {grosso mo'lo) ; mais il y avait souvent des discussions entre mes clients et moi. Sous leur dictée, je ne risque plus de me méprendre sur leurs intentions.

Et le soldat s'exécutait.

Le pauvre diable suait sang et eau pour arriver à donner à sa missive une tournure possible, et l'écrivain public, sans comprendre un mot la plupart du temps, traçait syllabe par syllabe les sons que proférait le troupier.

JSAN CQAGAL. 059

On peut juger de l'orthogs-iplie.

La lettre était dans le genre de celles qu'écrivent les biches aux idiots qui les substantent; on disait : If you please, il écrivait : / ouffe plisse.

Et les destinataire?, brouillés dès leur enfance avec la grammaire, lisaient presque toujours fort bien et sans faire d'observations dans leur réponse. Jamais l'écrivain public n'avait reçu de plaintes.

0 orthographe naturelle, voilà de tes coups!

Cet homme, nous le recommandons aux touristes, cap c'est un type curieux, avait trouvé le moyen de ne ':as savoir plusieurs langues et de s'en faire mille flori'.- de rentes, en plus des gratifications de la police, car était quelque peu mouchard.

Maintenant que l'Italie va, dit-on, posséder Venise, nous craindrions de désigner cet homme à la colère des patriotes en disant la rue oîi il exerçait son singulier métier, sans quoi nous aurions donné son nom, et les voyageurs auraient pu se procurer le plaisir de lui dicter une lettre.

Quand Langelo entra, notre homme limait le bec de ses plumes; car il avait imaginé, pour en acheter le moins possible, de les rajeunir en retaillant l'acier avec une lime.

— Que désirez-vous? demanda-t-il flairant une nraiiaue.

— Une lettre en anglais, dit Langelo.

— non dictpz? fit l'écrivain.

— Je ne sais pas te te iangue-là, moi ! fit le brigand; si je la connaissais je ne viendrais pas vous trouver.

L'écrivain parut un peu embarrassé; mais c'était un homme à ne pas se décontenancer facilement.

— A qui vuulez-vous écrire? deinanda-t-il.

— A qui vous voudrez, lit Langelo.

Cette fois l'écrivain leva la tète tout troublé, il crut avoir affaire à un fou.

— Voici pourquoi, dit-il, je désire cette lettre; j'ai un ami qui prétend parler l'anglais et j'ai parié que ce n'était pas vrai.

— Ah ! ah! fit l'écrivain. Et vous voulez confondre cet imposteur avec mon concours.

— Oui, vous me mettrez n'importe quoi en anglais, sur

une feuille de papier.

— S'il ne peut pas traduire vous aurez gagné. Vous ne pouviez pas mieux vous adresser qu'à moi.

— Sur une autre feuille, reprit Langelo, vous me mettrez la traduction.

— Bien ertendu.

L'écrivain réfléchissait.

— C'est un florin, vous savez, dit-il.

— En voilà deux ! dit Langelo.

Il n'y avait plus à reculer : Je bonhomme était au pied du mur. Il fallait ou s'exécuter ou avouer son ignorance.

— iMa foi ! pensa-t-i!, je risque peu de chose, après toul; le camarade de cet homme est quelque vaniteux qui se targue d'un savoir qu'il n'a pas; il y a des gens si glorieux ! Je m'en vais écrire des mots vides dans une langue qui n'existe pas; je donnerai n'importe quelle traduction, j'empoiiierai mon florin, et si l'adversaire de mon client ne s'avoue pas vaincu, et prétend que ce n'est pas de l'anglais, je déchirerai que c'est un imbécile ou un homme de mauvaise foi. J'aurai toujours, pour me soutenir, ma pratique, qui a tout intérêt à ne pas perdre.

El l'écrivain tit comme il avait projeté.

Langelo empocha la lettre, qui était censée anglaise, et il lut la traduction qu'il plaça près de l'original ; puis il s'en alla content.

— Que je trouve mon groom, dit-il, et je saurai bien si mes soupçons sont fondés.

Langelo revint sur les quais.

Par malheur, Pierre, n'ayant rien à faire ailleurs,- flânait de ce côté; il attendait l'heure du rendez-vous donné à la gentille porteuse d'eau.

Lani^elo vint à lui.

— Tiens, dit-il, je vous cherchais.

— Ah! fit Pierre en souriant d'un air affable, quoiqu'il eût souhnité le bandit au diable.

— Oui, reprit Langelo. J'ai un service à vous demander, si vous y consentez.

— Comment donc ! avec plaisir.

— Je suis matelot!

— Blagueur! pensa tout bas le gamin. Joli métier! fit-il

tout haut.

— Je me suis lié dans les temps, continua Langelo, avec un Irlandais qui m'écrit.

Pifrre vit venir son homme; il ne savait pas l'anglais ou fort peu.

Le brigand continua :

— Cet Irlandais m'écrit; j'ai trouvé la lettre ici en arrivant .'ivant-hier.

— Et vous désirez que je la traduise 1

— Oui, dit Langelo.

— Donnez.

Pierre regarda attentivement cette prélendue lettre, la lonrna, la retourna et se convainquit qu'il n'en déchiffrait pas un traître mot.

— Laissez-moi chercher les phrases italiennes, dit-il, je parliî mal votre hmgue.

— Oh ! pourvu que je sache à peu près ce que me veul le pauvre Toby ! fit Langelo hypocritement.

Picrri^ réfléchiss.iit ;)ii parii au'il ;i!i.iit nrendre.

— Evidemment ce drôle a des soupçons, pensa-t-il; c'est un piège qu'U me tend.

— Mon cher, dit-il, je dois vous faire un aveu humiliant; mais je ne puis déguiser une ignorance dont mes piironts ont plus à rougir que moi : je ne sais pas lire.

Langelo n'avait pas prévu ce coup; il resta coi.

— Comme c'est fâcheux, dit-il; je comptais sur vous; me voilà forcé d'avoir recours à un domestique du consulat d'Angleterre; enfin, qu'y faire?

— Désespéré de ne pas pouvoir vous épargner la peine d'aller au consulat! lit Pierre; mais pour tout ce qui me sera possible, je suis votre homme.

Et ils se quittèrent.

— Plus de doute, murmurait Langelo, j'ai vu ce petit finaud-là lire un journal italien au café ; je le reconnais parfaitement à cette heure , malgré sa perruque rousse, qui lui cache la moitié du front et les mèches de cheveux qui lui couvrent les joues. C'est ce gamin qui était avec les Français la nuit où j'ai failli mourir. Nous allons aviser.

D'.iutre part, Pierre se disait :

262 JEAN CUACAL.

— Il faut en finir!

Et avisant dans un groupe le gondolier qui lui avait servi d'homme de paille, il l'appela :

— Vous allez suivre cet homme, qui s'en va là-bas, dit-il en lui montrant Langelo.

— Bien ! dit le gondolier.

— Quand il s'arrêtera quelque part vous m'enverrez ici un messager pour m'en prévenir, dans la maison de Tsin-Tsin.

— Très-bien.

— II y a trois florins.

— Je cours alors.

— Ne courez pas, imbécile, tenez- vous à distance au contraire, et ouvrez l'œil.

Cela fait, Pierre s'empressa de se renure à la maison indiquée; il y trouva un vêtement de jeune Vénitienne préparé pour une autre occasion; il l'endossa; il s'ajusta du mieux possible, et vraiment il faisait honneur au costume; il prit ensuite un stylet et le cacha dans sa robe; puis il attendit en songeant.

— Ce Langelo, pensa-t-il, est un scélérat; il mérite mille fois la mort. La justice ne le condamne pas en ce pays parce qu'il est espion; moi je vais remplacer la justice et le tuer sans remords.

Puis ensuite :

— Quelle idée ridicule Garibaldi, tout héros qu'a est, a eue de sauver cette bête fauve-là, qui est incapable de se corriger jamais! Tout serait fini maintenant, au moins.

Et le gamin maudissait ce qu'il appelait la funeste indulgence du général.

Sur ce, le messager du gondolier arriva.

— Le groom du seigneur Tsin-Tsin? demanda-t-il.

— Il vient de sortir, il m'a chargé de recevoir un renseignement à sa place, dit Pierre.

Le messager hésitait.

— Parlez sans crainte, dit Pierre d'une voix féminine et fiûtée; je suis la sœur de John.

— Eh bien, signora, l'homme qu'il cherche est embusqué près d'ici dans une rue, au fond d'un cabaret d'où il a l'air de surveiller la maison. D'où il est, on peut voir les personnes qui entrent et qui sortent d'ici.

JEAN CILVGAL. 2(53

— Bien! dit Pierre.

Et il se fit montrer le cabaret; puis il congédia l'envoyé du gondolier, en lui enjoignant de prévenir celui-ci que son rôle était fini.

La maison de Tsin-Tsin avait une issue sur une seconde façade, d'où l'on pouvait, par le canal, contourner le j^TOupe de maisons où était le bouge dans lequel Langelo faisait faction, afin de saisir le secret du groom.

Pierre s'arrangea de façon à gagner une rue d'où i! pouvait surveiller, sans être trop remarqué; il se promena, <,'n affectant les allures d'une fillette qui a un rendez- vous ■l'amour et qui attend.

A VMiitîe. on respecte ces choses-là et l'on passe sans inquiéter la femme qui est dans la rue, impatiente, mal- Leureuse de ce que son amant ne vient pas.

Chaque pays, chaque mode.

La nuit était venue ; les rues ne brillent pas par un brillant éclairage à Venise; les ruelles y sont presque entièrement dépourvues de lumières.

Une heure, deux heures, trois heures se passèrent; Langelo, avec une patience rare, guettait toujours; mais il éi.îit guetté avec une patience non moins admirable.

Enfin le bandit sortit.

Pierre le suivit d'un pas léger.

Le brigand était loin de se défier d'une fillette regagnant son logis d'un pas furtif. •

Ça se voit si souvent en Italie.

Pierre activa sa marche, en s'apercevant que le brigand s'engageait dans une sorte de passage tout à fait ténébreux; il tenait son stylet à la main.

Quand il fut à cinq pas de Langelo, il regarda autour de lui et n'aperçut rien; il fit un bond et plongea son arme dans le dos du bandit.

Langelo tomba É^me une masse.

Pierre se remit h marcher; mais soudain deux hommes s'élancèrent sur M et le saisirent; c'étaient des agents en embuscade, gueWant les voleurs et les assassins; car les crimes étaient fréquents dans ces parages mal fréquentés.

Pierre allait avoir à répondre d'un meurtre.

XLÏ

Nous avons dit avec quelle impatience la comtesse attendait la nuit.

Elle vint enfin.

Madame Gribisch fit observer à la jeune femme qu'il se faisait tard et qu'elle désirait s'aller coucher si toutefois cela ne contrariait pas la prisonnière.

— Je me couche tôt et me lève tôt, dit sentencieusement la vieille dame; c'est sain pour la tête et pour le corps, la nature vous l'enseigne.

— Moi je veille, dit mélancoliquement la comtesse. Je songe chaque soir à ceux que j'aime ; leur souvenir me tient éveillée bien longtemps.

— Moi, fit madame Gribisch, je rêve en dormant à mes défunts maris; à Peters surtout.

— Vilain cauchemar! dit la comtesse souriant en se rappelant les tribulations de la gouvernante.

— Oh ! non, répondit celle-ci. Je vois le sergent tel qu'il était avant mon mariage, sage, rangé, beau, empressé... et galant.

La pudique vieille avait un peu hésité à ce mot; mais elle ne fut pas maîtresse de le retenir.

La comtesse, à la clarté de la bougie, crut voir la bonne dame rougir sous son fard ; à coup sur file baissa les yeux chastement, cachant les orages que les ressouvenances d'autrefois soulevaient dans son cœur.

Les affarouchements pudibonds de dame Gribisch amusaient fort la jeune femme.

— Vous devriez vous remarier, lui consedla-l-elle ; peut-être senez-vous heureuse cette fois.

— Ah '.fit la vieille avec componction, le Seigneur me devrait bien ce dédommagement.

Et elle salua la comiesse, en femme bien apprise, dres- .sée aux convenances dans les grandes rn;iisnns; puis elle gagna sa chambre, avec des soupirs qui firent éclater do rire la jeune veuve.

Et pourtant, elle aussi soupirait...

Jean n'était pas là...

Il est vrai qu'elle était jeune et jolie, et madame Gribisch était vieille et laide.

Mais, est-ce une raison ?

La nature est la nature; les années ne comptent pas pour les cœurs chaleureux qui battent aussi fort pendant l'hiver de la vie qu'au printemps de l'existence; il y a longtemps que Martial, le poète latin, l'a dit en forts beaux vers dont nous donnons la pâle traduction :

0 fortunatos, tempestas, etc....

Dame Gribisch referma sa porte; elle alla, vint, remua un instant dans sa chambre, puis la comtesse l'entendit réciter tout haut sa prière du soir en anglais; ensuite la brave dame se coucha.

Un quart d'heure après elle ronflait.

La comtesse, elle, accoudée à sa fenêtre, regardait la lune qui s'était levée; elle s'ennuyait et s'impatientait; le bîuit nocturne de la respiration bruyante de sa dame de compagnie l'agaçait :

— Elle s'est endormie! murmura-t-elle.

Et ce sommeil la taquinait.

— Vraiment, murmura-t-elle, c'est trop fort. Depuis près de sept heures, j'attends un mot, un mot qui me tranquillise! Puis cette vieille folle, au moment venu de me le dire, se couche et s'endort pour tout de bon.

Et elle ajouta :

— Ces Anglaises! Il n'y a qu'elles pour avoir un pareil sang-froid, une Française m'aurait déjà tout dit.

Puis un instant après :

— Allons! c'est assez de patience?

Elle frappa à la porte de sa dame de compagnie qui sauta à bas du lit.

Celle-ci apparut... nous renonçons à la dépeindre dans .son accoutrement nocturne...

Paul v^e Koek seul, de joviale mémoire, pourrait se tirer de celte description-là.

La vieille Anglaise avait fait une toilette de nuit impossible; avt.c un peignoir flottant sur son corps décharné.

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