‹ Jean Chacal, souvenirs d'un zouaveChapitre 16 sur 19 · JEAN CHACAL. 2G · texte numérisé non relu

JEAN CHACAL. 2G

vrait â première réquisition.

Le cliL'f de police commença un interrogatoire en règle; il apprit d'abord qu'une gouvernante anglaise avait été placée ce jour même auprès de la comtesse; ce fait lui inspira des soupçons; il voulut les éclaircir.

— Pourquoi a-t-on remplacé la fille qui servait de caraériste à la prisonnière? demanda-t-il.

— Parce que nous l'avons soupçonnée d'avoir des sentiments trop Italiens, Excellence, répondit le geôlier.

Le porte-clets, qui tremblait que madame Gribisch ne fût renvoyée, ajouta :

— j'ai surpris un jour la comtesse lisant un billet, et ça m'a donné l'éveil.

Il mentat; mais c'était un sbire, un porte-clefs ! Il ne faut pas demander aux gens des qualités qui ne sont pas de leur emploi.

— Et ce billet ? fit le ciief de police.

— La signora l'a brûlé aussitôt, Excellence.

— Il fallait le lui arracher!

— E.xcellence elle a été plus prompte que moi.

— Une autre fois, fit sévèrement le chef de police, tâchez d'être plus adroit.

Le porte-clefs baissa la tête sous la mercuriale ; mais il riait dans sa barbe ; on ne dupe pas son supérieur sans se moquer un peu de lui.

Le chef de police continua :

— Comment et par qui celte femme est-elle entrée ici? Le porte-tlefs raconta franchement l'histoire de madame

Gribisch, qui était fort naturelle.

Pourtant le comte doutait.

— Il faudrait faire appeler ce groom ! dif-il.

On envoya en toute hâte quérir le factotum de Tsin-Tsin à son domicile. Pierre hésita; il ne savait s'il devait fuir ou suivre les agents; il supposa qu'on soupçonnait quelque chose, soit sur le meurtre de Langelo, soit au sujet de dame Gribisch ; il se dit que sa fuite ne servirait qu'à le mettre personnellement en sûreté, et qu'il devait faire bonne contenance, coiite que coûte, dans l'intérêt de son patron et de la comtesse.

Il se rendit à la prison.

A la vue du comte et du chef de police, il trouva une ingénieuse entrée en matière :

— A-t-on des nouvelles de sir Tsin-Tsin? demanda-t-il avec un feinte anxiété.

Ceci fut dit avec un naturel parfait qui eût fait honneur à un comédien consommé.

Le chef de police et le comte y furent pris; ils s'entreregardèrent un instant.

— Ah! mon Djt^u! s'écria Pierre, faisant mine d'interpréter sinistrement ce coup d'œil; est-il arrivé maliieur à mon maître?

Le chef de police répondit :

— Nous continuons nos recherches; nous espérons retrouver cet étranger et nous sommes sur sa trace. Mais ce n'est pas pour cela que nous vous avions fait mander.

Pierre se croisa insolemment les bras.

— Comment! dit-il, vous faites réveiller un citoyen de la libre Angleterre à minuit, pour lui dire quand il accourt : « Une seule chose vous intéresse, la disparition de votre maître; mais ce n'esi nas de cela qu'il s'agit! »

Et il toisait le chef a? police. Jamais Roui.iin n'avait dit plus fièrement le fameux Ego sum civis Roma)ius!

— Vraiment, reprit-il, Cv'St trop fort. Si un ne s'occupe pas dès demain de savoir ce eue sir Tsin-Tsin est devenu, je porterai plainte au consul. '

Et, avec la majesté de Neptune ayant lancé le quos ego, Pierre attendit une réponse.

Le chef de police était embarrassé; toutefois il revint habilement à ses moutons.

— x>Ion petit bonhomme, dit-il, ne prenez pas de ces airs-là avec la justice. Je vous ai fait venir pour vous questionner sur votre tante.

— rrrand Dieu ! s'écria le groom d'un air ironique, la chère femme est donc devenue muette et ne saurait vous répondre elle-même !

La réponse était si drôle que les assistants et le comte lui-même se mirent à rire.

Maisla police veut toujours avoir le dernier mot et elle l'a souvent, siuf de rares exceptions.

— Arrêtez ce drôle! ordôuna le chef de police.

— Moi! fit le groom.

— Oui, vous, mon petit monsieur; il est bon que la justice ait sous la main le serviteur de sir Ts'n-Tsin, comme vous dites, afin de commencer sur son compte une enquête qui aboutira peut-être mieux que les autres.

Et pour écraser U groom :

— Vous avez déjà accusé quelqu'un à faux, et c'est assez la méthode des coupables de détourner sur autrui les accusations qu'on porterait contre eux.

Pierre, continuant son rôle d'Anglais impertinent, défia son interlocuteur d'un regard insolent et lui dit :

— Quand la police est embarrassée en Chine et qu'elle ne peut trouver le véritable criminel, pour ne pas être accusée d'ineptie, elle met un innocent sous les verrons et amasse de fausses preuves contre lui; il parait qu'à Venise c'est comme à Canton!

Et il ajouta :

— Assez de comédie ! qu'on m'emmène; mais je me réclamerai de notre ambassadeur.

Le porte-clefs, qui était convaincu de l'innocence de son ami John, le prit par le bras et le mena dans la meilleure chambre dont il ptit disposer.

— Je vous rendrai, dit-il au ?room, tous les services possibles; du reste, on vous relâchera. La mauvaise humeur du chef tombera bien vite.

— En attendant, prévenez ma tante Gribisch, dit Pierre ; c'est ce que je vous demanûe.

— Et ce sera fait.

Le porte-clefs se retira.

Cependant le comte et le chef de police conféraient sur le parti à prendre.

— Evidemment, disait le comte, ce petit n'est pas coupable, et vous ferez bien de le remettre promptement en liberté.

— Je compte l'envoyer promener de l'autre côté de la frontière, dit le chef; ce sera le moyen d'en finir avec ses réclamations; car ce Tsin-Tsin est introuvable, décidément.

— C'est bizarre.

— Vous n'ignorez pas ce que j'ai mis en œuvre pour arriver à un résultat. Mais rien; "pas un indice. De ifuerre

lasse, je renonce à percer ce mystère.

— Mais le consul anglais?

— Le groom éloigné» l'affaire s'apaisera; je fournirai Is preuve au consul que rien n'a été négligé pour éclairer cette K,Tstérieuse affaire; que peut-on demander de plus?

Et se retournant :

— Demain, dit-il, on reconduira le prisonnier de brigade en brigade jusqu'aux rives du Mincio.

— Je n'en désirerais pas moins voir cette vieille Anglaise, dit le comte.

— Vous avez raison. Nous la chasserons aussi.

— Point! Conservez-la et donnez à entendre à ce petit entêté que s'il fait trop de bruit, on renverra sa tante ; vous le tiendrez par l'intérêt.

— Excellente idée.

— Puis, nous remplacerions difficilement cette femme par une fille du pays. Nous allons nous assurer son dévouement par des promesses et obtenir son concours. Ce Français ne manquera pas, sachant qu'elle approche de la comtesse, de lui proposer d'être son intermédiaire; nous engagerons cette dame Gribisch à accepter ce rôle et elle nous livrera les messages.

— Vous avez mille fois raison.

— Allons! qu'on aille nous chercher cette Anglaise, ordonna le chef de police.

Malheureusement pour la prisonnière, Jean avait eu l'imprudence de se mettre en l'étal que nous savons; les verrous tirés avec bruit l'avertirent trop tard du danger qu'il courait d'être reconnu; la porte s'ouvrit avant que Jean eût pu regagner sa cham.bre...

La comtesse, poussant un cri d'effroi, s'était cachée sous les rideaux de son lit. Jean, la tête dégarnie de perruque, était indécis et muet au milieu de la chambre; le geôlier regardait le toui\ les tire-bouchons, tout l'attirail capillaire de dame Gribisch, déposé sur une table de nuit.

On peut juger de la terreur de la comtesse et de l'embarras de Jean.

Ce dernier, si prompt dans ses décisions, n'en prenait aucune; car tout parti avait pour lui une issue fatale; en une minute dix projets se présentèrent à son esprit; pas un ne

lui parut praticalDle.

Se jeter sur le geôlier et le tuer, était chose possible, mais comment sortir ensuite?

Puis Jean ignorait pour quels motifs le porte-clefs était venu, il avait peut-être quelque accolyte dans le couloir et l'on serait accouru au bruit.

Ce fut un instant de suprême angoisse que celui-lù, dans la vie de cet aventurier qui avait vu la mort si souvent et de si près.

XUII

Le geôlier, au lieu de s'elTarer à la vue de Jean, comme celui-ci s'y attendait, se mit à sourire d'un air protecteur, ce qui étonna fort l'aventurier.

— Dame Gribisch, dit-il, on vous demande; veuillezvous habiller; je vous attendrai hors de la porte. Seulement, ajouta-t-il, hâtez-vous un peu.

Puis il ajouta tout bas :

— Je n'ai pas frappt^, parce que cette marque d'attention aurait pu être rcm.uqurte et m;;l inierprétée; il est inutile que l'on sache que j'ai des égards pour vous.

Et il se retira.

Jean reprit son sang-froid.

— Ne craignez rien, dit-il à la comtesse, il ne m'a pas reconnu et nous sommes sauvés-

La comtesse ouvrît ses ridenux.

Elle était paie encore de celle alerte. Jean lui dit :

— La lanterne éclairait mal ; il m'a vu sans ma per-ruque, mais en robe et en cornette; il ne s'est douté de rien ; je vais avoir l'air désolé qu'il ait appris que j'ai de faux cheveux.

Et tout en parlant tout bas, il remettait sa perruque et s'agençait au plus vite.

— Pressons-nous, dit le geôlier.

Jean était prêt.

Mais avant de partir, il voulut un baiser qu'il donna et

reçut rapidement; il était si drôle avec ses papillotes que la comtesse riait tout en l'embrassant.

Il sortit.

— Me voici, dit-il au porte-clefs. Mais puis-je savoir ce qu'on me veut ?

Jean, à l'air de son protecteur, avait bien deviné qu'il n'y avait rien à craindre.

. — Dame Gribisch ! nt le porte-clefs, votre neveu est arrêté, mais ce ne sera pas grave.

— Seigneur! Seigneur! s'écria la vieille.

— Je vous assure, belle dame, que votre cher John ne court aucun danger.

Et il raconta ce ^ui s'était passé.

— Entre nous, ajouta-t-il, le chef de police a été de mauvaise humeur, parce que votre neveu s'est un peu moquéde lui et a été an-ogant.

— L'imprudent enfant! exclama la vieille.

— Mais si vous acceptez les propositions que l'on va vous faire, je crois le deviner du moins, on relâchera ce jeune homme demain matin.

— Je ferai tout ce qu'on voudra, pourvu que mon pnuvre John recouvre sa liberté ! dit dame Gribisch en joignant les mains.

Puis se retournant ;

— iMonsieur, dit-elle, comment reconnaîtrai-je jamais vos bons soins pour moi ?

— En me permettant de réparer les torts du sergent Pe» ters! dit galamment le porte-clefs.

— Hélas! que dites-vous là !

— Que je vous aime, belle dame !

— C'est de l'ironie; mes faibles charmes n'ont pu vous plaire , et ce que vous avez vu cette nuit...

La vieille coquette minauda.

Le geôlier, pensant toujours à la dot, écarta ce fâcheux souvenir en disant d'un air léger :

— Vous voulez parler de ces quelque-^ boucles de cheveux que vous ajoutez aux vôtres et qui vous vont si bien, du reste. Ah! chère dame, c'est prendre souci de peu et s'exagérer les choses.

— Cependant...

Le g'eôlier interrompit d'un air fin :

— N'est-ce pas la mode aujourd'hui! Toute dame a quelques mèches qui ne lui appartiennent pas. Tenez, la femme au gouverneur, par exemple !

— Elle en a?

— Pour dix florins au moins I Dame Giibisch parut consolée.

On arrivai! à la geôle.

Le porte-clefs se tut et introduisit la vieille Anglaise devant le comte et le chef de police.

Ils étaient seuls tous deux.

D'un signe, le porte-cletsfut congédié.

— Asseyez-vous, madame, dit le comte, qui tenait & prendre la vieille par la douceur.

Dame Gribisch prit un siège.

— Nous avons, dit le comle, un service à vous demander, service qui sera bien payé.

— Je suis à vos ordres, répondit l'Anglaise en s'inclinant avec respect.

— Il s'agit, continua le comte, de nous amer à prenare un criminel important.

— Un homme, dit le chet de pohce, qui viendra vous proposer de iransmeure un message à la prisonnière auprès de laquelle nous vous avons placée.

— Je refuserai ! lit l'Anglaise avec fermeté.

. Vous accepterez, au contraire ! dit le cofxite.

— Si vous le désirez, messieurs.

— Oui , certes. Vous nous remettriez ces lettres, et nous vous donnerions vingt florins pour chacune d'elles.

La vieille dame se leva :

— Le Seigneur, dit-elle avec dignité, a dit : Tu marcheras idans^la voie droite et ne t'en écarteras pas.

— On mettra cent florins pour vos scrupules religieux, dit le comte, qui pensait pouvoir, à force d'or, calmer la conscience de cette Anglaise puritaine.

Mais elle, indignée :

— Ni pour or, ni pour argent ! s'écria-t-elle. N'essayez pas de me tenter; je renonce à ma place.

Vraiment dame Gribisch eut là un beau mouvement.

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— Elle est honnête ! pensa le comte.

— Gomment faire ? se dit le chef de police. Puis tout à coup il eut une idée.

— Vous avez un neveu, dit-il; il est accusé d'avoir tué soii maître.

— Lui ! exclama la vieille; lui! John ! tuer sir Tsin-Tsin, son bienfaiteur! Jamais.

-— De graves charges pèsent sur lui.

— Je moiiireraï loa innocence, a dit le Seigneur, murmura la vieille, qui parlait toujours par sentence; John sera blanc coQmie neige devant ses juges.

— Il sera pendu ! fit le comte.

Le chef de police ajouta :

— C'est comme s'il l'était.

La vieille perdit contenance,

— Voyons, messieurs, dit-elle suppliante, ce cher enfant n'est pas' coupable !

— A dire vrai, c'est possible ; mais tout parle contre lui ; c'est bien malheureux.

— Moi, je le regarde comme condamné, fit le comte d un air convaincu.

— Que faire! que faire! criait la vieille en se tordant les mains avec désespoir.

— Accepter nos offres, fit le comte.

=- Et on le tirerait de là ! ajouta le chef de police.

— Sinon...

Le comte eut un geste significatif.

— Dieu me pardonnera, s'écria la vieille dame affolée, mais c'est vous qui porterez le péché.

— Vous acceptez !

— Oui, à la condition que je parlerai à John et qu'on le remettra en liberté.

~ C'est entendu.

— Que jelui parlerai tout de suite.

—Comme vous voudrez. Mais vous ferez tout ce quenons exigerons de vous.

— John sera toujours sous votre main, hélas! pour répondre de moi.

— C'est vrai! fit le comte.

Et alors il traça à la vieille ce aa'elle aurait à faire au cas

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OÙ Jean lui parlerait ; puis il liii donna par avance dix florins. Dame Gribisch les accepta.

— Honnête! pensa le Domte; mais elle prend tout de même l'argent de sa future dénonciation.

Oh! ce Jean, comme il jouait serré!

— Combien de fois par jour avez-vous le droit, d'après vos conventions, de sortir de la prison? demanda le comte.

— Une fois seulement! dit la vieille.

— Ce n'est pas assez. Pour faciliter vos rencontres avec ce Français, vous irez plus souvent dehors.

— Comme il vous plaira.

— Nous veillerons à ce qu'on vous ouvre les oortes tant que vous le désirerez.

— L.,, Kju.-^i^i va le tuef de police, protilezsouvciiL ac celte peniiission.

— Merci, messieurs.

Les deux interlocuteurs de la vieille dame se levèrent pour se retirer ; elle crut qu'on ne tiendrait pas la promesse qu'on lui avait faite au sujet du groom.

— Mon neveu, mon pauvre John ! brama la bonne dame, quand elle vit le comte et son allié s'apprêter à partir. Vous m'avez promis que je le verrais!

— Nous en donnerons l'ordre ! dirent-ils. Seulement, engagez-le à ne pas trop attirer l'attention sur lui, en réclama'nt son maître avec des criailleries qui n aboutissent à rien.

Et ils se retirèrent.

Dame Gribisch fut aussitôt conduite vers John, son cher et bien-aimé neveu.

La tante et l'enfant s'embrassèrent avec une effosion touchante; la vieille dame surtout était émue; le porte-clefs remarqua qu'elle tenait longtemps John serré sur son sein.

— Elîe est bonne femme! pensa-t-il.

Mais dame Grisbisch ou Jean, comme on voudra, avait, profité de la circonstance pour dire à John ou à Pierre, au

choix du lecteur :

— Demain, prépare tout pour un déguisement chmois ;

ÏG

278 JEAN CQACAL.

Tsin-Tsin sera retrouvé; achète une bonne barque, et nous nous sauvons demain.

Puis ils s'étalent séparés.

John fut rerais aussitôt en liberté.

Dès que Jean fut revenu auprès de la comtesse, il lui raconta ce qui s'était passé.

— Nous sommes maîtres de la situation, lui dit-il, demain nous nous échapperons.

— Ferons-nous bien? demanda la comtesse.

— Certes!

— Peut-être devrions-nous attendre ici l'arrivée aes Italiens qui nous délivreraient.

Et la comtesse ajouta :

— Vous vous ennuieriez près de moi peut-être?

— Vous êtes fiille, Anita! dit Jean d'un ton boudeur.

— C'est vrai! lit-elle, j'ai eu tort de vous dire cela. Pardonnez-moi.

Mais comment comptez-vous fuir ? demanda-t-elle.

— Vous le verrez.

— Je veux savoir.

— Impossible.

— Jean, je vais bouder.

— Mais je ne sais pas moi-même quel plan j'arrêterai ! dit le jeune homme.

— Bien vrai?

— Je vous le jure; j'agirai selon les circonstances.

— Je me résigne, alors.

— En tout cas, reprit Jean, il faut que nous travaillions toute cette nuit.

— A quoi, mon Dieu!

— A ma garde-robe.

— Volontiers, dit la comtesse.

Et siir que personne ne le surveillerait plus maintenant que dame Gribisch était dûment vendue à la police, Jean alluma la bougie; puis il étala les robes qu'il avait apportées avec lui et un nécessaire.

— Que voulez-vous faire? demanda la comtesse.

— Ajustez à votre taille les effets de dame Gribisch, répondit-il; quoi qu'il arrive, cela est nécessaire.

La comtesse, confiante, exécuta sous les ordres de Jean

tous les changements nécessaires dans les ajustements; elle coupa et cousut toute la nuit.

La besogne ne l'ennuyait pas; de temps à autre, elle poussait des rires étoulïés.

La besogne était amusante, paraît-il.

Au jour, tout était terminé.

La comtesse et Jean dormirent jusqu'au déjeuner, ce qi!* ji'^ surprit pas trop le porte-clefs, puisque la nuit de ces ames'avaitété troublée.

La journée se passa sans incidents; dame Gribisch, selon l'ordre reçu, sortit et rentra dans l'après-midi, sans que personne fît la moindre observation; elle fut dehors pendant près de trois heures; on n'y prit pas garde.

Mais une grande nouvelle occupa Venise ce jour-là; on sut que Tsin-Tsin était retrouvé.

La police en fut avertie.

Le chef de cette inestimable institution se préoccupa de l'heureux événement; il envoya aux renseignements et il sut que M. Tsin-Tsin avait trouvé le chemin du cœur d'une femme ravissante, qu'il s'était tout simplement enfermé avec elle dans une chnmbre où il s'était oublié pendant trois fois vingt-quatre heures.

On ne s'étonna plus de la disparition du Chinois; on plaignit seulement le pauvre John.

Celui-ci avait, paruît-il, rencontré son maître coram populo et en avait reçu une dégelée de coups de bambou irès-corséc, pour deux motifs.

Le premier, parce qu'il s'était permis de témoigner une satisfaction bruyante en apercevant sir Tsin-Tsin, qui avait trouvé larhose très-inconvenante.

John avait rapporté les paroles de son patron, au sujet de cette démonstration affectueuse.

— Je te paye pour me servir, avait dit Tsin-Tsin ; je ne te paye pas pour m'aimer; tu ne devrais donc pas avoir d'amitié gratis pour moi qui ne veux rien devoir à personne.

Puis, ajoutait John :

— Mon maître, convaincu de mon affection, augm^^nta aussitôt mes gages de trois cents livres sterling, évaluant ladite affection à ce taux élevé.

280 JEAA CHACAL.

On s'était rpdit la chose dans tout Venise; ce n'est pas là que Tsin-Tsin perdra jamais sa réputation d'excentricité.

On sot aussi que le digne Ciiinois allait partir et qu'il avait besoin d'un canot.

Aussitôt cent propositions furent faites au groom, qui accepta celle qui lui convint.

.11 acheta en effet une barque pontée, fine marcheuse et facile à gouverner, qu'il fit choisir par le gon iolier dont il s'était servi plusieurs fois et q^u'il engagea comme matelot par ordre de son maître.

Ce gondolier passait pour un des meilleurs marins de tout Venise, et Pierre avait éprouvé sa fidélité.

— Je t'avertis, avait-il dit à Carico (c'était le surnom sous lequel le gondolier éiait connu), que mon maître part ce soir, quelque temps qu'il fasse.

— La mer est mauvaise, dit Carico.

— N'importe. Si tu as peur, il vaut mieux ne pas accepter mes offres!

— Je ne crains ni l'eau, ni le vent, dit Carico. Ce que j'en dis, c'est pour Son Excellence.

— SirT.Nin-Tsin ne redoute rien.

— Alors nous gagnerons le large; moi, d'abord, je suis né marsouin ; j'aime à jouer avec la tempête comme le poisson dont je parle.

— Tu es notre homme alors.

Et John compta cent florins au gondolier à titre de pourboire ou de bonne-ma'in, comme on dit en Italie, ce qui enchanta Cf/rico au point qu'il jura de suivre au besoin Tsin-Tsin en enfer.

Cependant dame Gribisch était rentrée.

— Je reviens dîner, dit-elle au porte-clefs; John part; il va venir vous dire adieu.

— Ce cher garçon ! fit le porte-clefs. La vieille reprit :

— Ensuite, je l'accompagnerai jusque chez lui pour veiller un peu à ses bagages.

— Vous êtes libre, dit le geôlier. On a ordonné de vous laisser aller et venir à votre guise.

JEAN CUACAL. 281

La vieille dit encore :

— Vous seriez bien aimable d'offrir un verre de vin à mon neveu pend.mt que je dînerai: il veut causer d'aff;iire> avec vous au sujet de je ne sais quel projet dont vous lui avez touché un mot.

— Son mariage et la dot ! pensa le geôlier ravi. Et il attendit le groom avec impatience. Celui-ci vint.

Le porle-cic'f-; emmena le jeune homme dans sa chambre et lui offrit unel'ne bouteille de cherassi, que le groom parut trouvera son goùi.

— Or çà, camarade, dit-il, avez- vous toujours envie d'être mon oncle par alliance?

—j'en serais flatté plus que jamais! dit le porte-clefs.

— Eh bien ! mon maître, la belle lante Giibisch a touché les six mille florins! Elle et eux sont à vous! La digne femme m'a avoué qu'elle vous aimerait fort pour mari.

— Et moi, je serai enchanté de l'avoir pour femme! s'écria le porte-clefs enthousiaste.

John et lui réglèrent dès lors le jour et les conditions de cette union, le verre à la main; les bouteilles se succédèrent assez rapidement.

Il en résulta que, quand dame Gribisch parut, le porteclefs avait la vue trouble ; pourtant il remarqua que la vieille semblait un peu confuse,

— C'est l'émotion, pensa- t-il.

Le groom s'était levé et avait aussitôt été offrir son bras à Sa tante.

Le geôlier ne voulut p"s qu'on se quittât ainsi :

— Belle dame, dit-il, nous n'avons plus rien à nous cacher, nous nous aimons ; faites-moi l'honneur et le plaisir de trinquera noire prochain honheur.

Et il emplit un verre bord à bord.

— Buvez! dit Pierre à dame (iribisch.

La vieille obéit, non sans paraître troublée; mais elle ne fil que tremper ses lèvres.

~ lAlaintenant, dit le porte-clefs, chère dame, il faut que je vous embrasse.

Et il donna un baiicr àrAnrdaise.

Elle poussa un petit cri , ce qui fit beaucoup rire son futur époux.

John jugea qu'il fallait abréger la scène, car il dit à la bonne dame :

— Partons, ma tante, mon maître m'attend. Il serra la main du geôlier en lui disant :

— Dans quinze jours, je vous enverrai de mes nouvelles, et je vous appellerai mon oncle.

Et sur ce, il marcha vers la porte que le porte -clefs fit ouvrir.

Dame Gribisch fit une révérence à son époux en perspective, John donna une dernière poignée de main, et Ton s'éloigna.

— Mon Dieu ! dit l'Anglaise, que je suis poltronne ! J'ai cru que j'allais défaillir.

— Allons, madame, un peu de courage, dit le jeune homme, gngnons la maison.

— Mais Jean...

— Av.mt une heure, il sera près de vous.

C'était la comtesse qui venait de s'évader avec un vêtement exactement pareil à celui que Jean portait d'ordin;iire; elle était si bien attifée, ses traits avaient été si bien déformés à force de pâtes et de fard, qu'elle était le facsimilé de dame Gribisch : la double épreuve du même portrait.

Une heure après, Jean se présentait à son tour devant la porte pour sortir.

— Tiens ! fit le porte-clefs, vous étiez donc rentrée, chère madame Gribisch !

— Oui, monsieur, fit-'^lle d'un ton sec.

— Je ne vous ai pas vue.

— Vous dormiez, monsieur.

Le porte-clefs avait fait un petit somme pour cuver son vin de Cherassi.

~ Excusez-moi, dit-ii humblement.

— A.h ! monsieur, fit la vieille, j'ai grand'peur que vous De ressembliez au serinent Peters!

Le geôlier fit un geste de dénégation.

~ Jamais! dit-il.

— Dieu vous entende!

Et la deuxième édilion de dame Gribisch passa le seuil de la prison.

Jean était sauvé aussi.

Il arriva bien vite à la maison ; la comtesse l'y attendait déguisée en groom; on eût dit Pierre; pourtant la ressemblance n'était pas aussi parfoite; mais les argus étaient moins fins sur le port que dans la prison.

Jean s'empressa de reprendre ses habits chinois aorôs avoir embrassé la comtesse toute pantelante de crainte

— Et Pierre? demanda-t-il.

— Il est déjà dans la barque probablement.

— Bien, dit Jean, qui avait tini de se transformer en Tsin-Tsin.

Pais il ajouta :

— Suivez <à cinq pas de distance, monsieur mon groom, et, pour Dieu, un peu d'aplomb.

— Que vous êtes heureux d'être si brave, Jean, fit la comtesse ; je tremble, moi.

— Allons, du courage!

Et Jean sortit, suivi de la jeune femme, qui affecta les airs décidés de maître John.

On g;igna le port.

Là, sir Tsin-Tsin reçut une ovation flatteuse des gondoliers, marins et flâneurs, qui espéraient ce qu'ils reçurent : une pluie de monnaie.

Puis le Chinois sauta dans la barque.

Le groom suivit.

Toutes les mesures étaient prises, on mit à la voile immédiatement.

La mer était épouvantable; sur le port, on prédisait un malheur à Tsin-Tsin; il sortit pourtant bravement des passes.

Mais à peine la barque fut-elle au large, qu'on vit, par ordre porté à toute vitesse par un planton de la prison, un petit vapeur, toujours prêt, sortir du port à son tour, ei donner la chasse au canot.

Il ne pouvait manquer df> l'atteindre.

On s'était aperçu de l'évasioii de la comtesse.

torts ; le navire va tirer pour prévenir qu'on nous coupe la retraite !

Jean calcula que l'on se trouvait à une heure des îles; que le vapeur ne pouvait l'atteindre avant quelque temps il tira son plan en conséquence.

— Nous continuons notre route, dit-il.

— Mais... fit Carico,

— Assez! je réponds de tout.

La comtesse crut que Jean n'avait pas apprécié le danger à sa juste valeur.

— Mon cher Jean, dit-elle, ce gondolier a peut-être raison ; voyez, le vapeur vient de tirer.

En effet, le navire avait envoyé un coup de canon pour appeler sur lui l'attention des forts, puis il avait hissé divers pavillons que l'on devait voir de Lissa avec des longuesvues; en tous cas les signaux restèrent llottants à la cime de ses mâts, et ils avertissaient sans aucun doute les aaîorités de l'île qu'il fallait Hrrê'er la barque.

<Han ordonna de ralentir un peu la marche.

La bourrasque continuait.

A chaque instant on embarquait de l'ean, mais l'esquil était ponté heureusement,

Carico ne savait que penser de la manœuvre du Chinois; mais il le voyait habile et déterminé; il se disait qu'après tout, le principal intéressé était Tsin-Tsin; il ne hasarda plus la moindre observation sur la marche à suivre.

La comtesse, elle, n'ayant obtenu aucune réponse de Jean, lui dit encore une fuis :

— Le navire a tiré, vous avez entendu. Si nous passons entre les deux îles, nous sommes perdus !

Jean, l'œil froncé, était tout à la manœuvre; il ne songeait qu'à présenter subitement le flanc aux lames trop menaçantes qui se succédaient de huit en huit ou douze en douze comme cela arrive dans les gros temps.

Il ne fit pas attention à la comtesse.

Les f -mmes sont généralement très-entêtées.

Je sais que nos lectrices vont protester; mais la vérité est la vérité; on la doit à to-js et à toutes ; nous maintenons notre opinion, malgré les dénégations qui vont pleuvoir contre nous.

JEAN CHACAÏm 287

Arnica mTiiier, œagis aiuica veritas.

Nous airaons les dames, mais nous leur préft5rons !a vérité. Que la blonde déesse nous pardonne ce blasphème tt que la muse de l'histoire nous protéine.

Bref, la comtesse, pour la troisième f^uis, chercha à pénéirer Jean de cette opinion, que la barque courait à une perte à peu près certaine.

— Mon ami... commença-t-elle.

Mais lui, le front menaçant, l'œil chargé de colère, la voix frémissante, s'écria :

— En vérité, Anita, je ne vous comprends pas; suis-je donc un enfant que vous me répétiez trois fois un conseil que je ne veux suivre à aucun prixl

Puis, après un silence d'un instant :

— De grâce, tenez-vous tranquille ; le rôle d'une femme dans le dans^er est de laisser les hommes agir et de s'effacer en ne les gênant ni par des prières, ni par des pkurs, ni par le speciacle de leurs défaillances.

Ji-m^is Jean n'avait parlé ainsi.

La comtesse fut blessée au cœur par ces rudes paroles, clie fondit en larmes.

— Mon Dieu, di*. Jtan doucement, je vous ai froissée sans le vouloir, A[;ita; ne m'en veuillez pas. J'ai la brusquerie des joueurs engagés dans une partie; celle que nous jouons est lerrib'e; nos existences forment l'enjeu...

Il s'interrompit, car une vague énorme allait s'abattre sur l'esquif et il avait besoin de tout son sang-froid pour empêcher qu'on ne coulât.

-— Tenez- vous bien, Anita ! cria-t-il.

La jeune femme se cramponna à un cordage; la vague se dressa haute comme une montagne.

Carico la trouva de taille bien respectable, car il dit à Pierre qui s'accrochait au mât :

— Nous sommes peut-être (Ïambes !

C'était ce que les marins appellent un coup du fond, câr il semble que ces lames sont si creuses qu'un va voir à nu le fond de la mer.

Jean imprima à son petit bâtiment une direction assez extraordinaire en pareil cas; c'était une de ces manœuvres

288 ^liAN CHACAL.

audacieuses qu'il avait apprises eu Cliine, où les t'jptwns sont S! fréquents et si dangereux.

— Perdus! fit Garico.

En effet, la petite barque parut sur le point d'être engloutie; à la base de la lame, elle semblait être sous une immense cascade, sous une voûte d'eau qui semblait s'écrouler sur elle.

Mais, tout à coup, elle fut portée en moins de rien au sommet de celte niasse liquide qui, ensuite, ondulant sous elle, alla se reform-T plus loin.

A peine avait-on emba/qué une demi-tonne d'eau qui s'écoula par les dalo*>.

C'était un coup de barre habile donné par Jean qui aval opéré ce miracle.

Le gondolier avait fait un si?ne de croix et sa prière à la Madone, il s'attendait à chavirer; sa surprise fut extrême d'en être quitte à si bon compte; il regardait Tsin-Tsin (pour lui c'était toujours Tsin-Tsin) avec des yeux effarés, il ne se rendait pas compte de celte manœuvre.

— Mon petit, dit-il à Pierre, votre patron a f.iit un pacte avec le diable; pas possible autrement. Ou bien, c'est le plus fin matelot de l'Adriatique,

Jean, fort calme, reprit sa phrase au point où il l'avait laissée l'instant d'auparavant.

— Nous risquons beaucoup, dit-il, car nous n'avons pour nous que quelques chance^.; il faut tâcher de ne pas les laisser échapper, et pour cela je réclame une obéissance absolue, et de vous en pariiculler, Anita, je demande du courage, le courage qu'une femme peut et doit toujours avoir.

La comtesse ne répondit pas.

Jean reprit :

— Ce que vous avez vu n'est rien, dit-il, le temps va devenir plus mauvais encore, nous avons une embellie en ce moment; mais c'est un signe précurseur d'un redoublement de rage de la bourrasque.

Le gondolie- écoutait.

— Il a raison, dit-il.

— J'espère même que la mer ne sera pas tenable d'ici à une demi-heure.

Le gondolier dit à Pierre:

iEAN CHACAL. 25?

— le vois son idée ; il compte que le vapeur cesser? la poursuile avec le gros temps et que, lui, grâce à son adresse, pourra résister à la tempête.

— C'est probable, fit Pierre.

Le jeune homme avait une indifférence vraiment superbe, tant il avait foi en son patron.

Jean continua, profilant du calme momentané qui s'était fait dans l'atmosphère.

— Un vapeur pourra seul résister à la tourmente, et celui qui nous poursuit ne sera pas loin alors; ce sera le moment critique pour nous tous.

Carico ouvrait les oreilles et ne perdait pas un mot de ce que disait sir Tsin-Tsin.

— Il paraît que je me suis trompé, pensa-t-il; son plan n'est pas ce que j'imaginais.

Et il se pencha pour mieux entendre.

Jean dit :

— Il est naturel que notre barque sombre au fort de i'orage; j'y compte.

Celte fois le gondolier fut désenchanté. • — Quoi ! dii-il, vous pensez que nous coulerons?

— Oui! dit Jean.

— Mais alors...

— Si tu crois, fit Jean, pouvoir nous tirer d'affaire, viens prendre la barre, mon garçon.

— Dieu m'en garde, dit Carico, vous êtes plus fort que moi; je n'aurais jamais pu nous maintenir à flot jusqu'ici. Seulement ce que vous avez dii m'intrigue.

— Ne connais-tu pas la mer?

— Si fait.

— Ne crois-tu pas que dans quelques minutes, un peu plus, un peu moins, la rafale va devenir effrayante?

— Oui.

— Et l'imagines-tu que la barque y résistefa?

— Après ce que j'avais vu, je pensais que...

— Tu pensais mal.

— Alors c'est fini, nous sommes naufragés sans rémission; il n'y a plus à s'en dédire.

— Tu as donc peur ?

290 iBAK CBACAL.

— Pas de mourir. Caricu n'a jamais craint de boire à la grande tasse tendue au marin ; c'est un moment difilcile à p3>SiY, voilà tout. Mais on est chrétien ou pas et or; tient à i'tigler ses petits comiptes avec la Madone.

~ Tu as peut-être quelques coups de couteau sur la conscience? tit Jean en souriant.

— Mon Dieu, oui; j'ai été un peu èrai'o dans ma jeunesse, qui fut assez orageuse.

— Alors mets-toi en mesure, dit Jean. C'est toujours une bonne chose, quand on a la fui. Une fois résigné à la mort et tranquille avec ta conscience, tu seras plus calme et plus déterminé. Pour ma part, j'aime autant cela.

Le gondolier se mit à genoux et récita dévotement une prière à la Vierge ; puis il tira de son sein une petite médaille et l'embrassa dévotement; ensuite Use releva résigné à tout comme Jean l'avait prévu.

Pendant ce temps la comtesse pleurait.

Jean s'en aperçut.

— Anita, lui dit-il, vous ne m'aimez plus.

— Pouvez- vous vous plaindre? fit- elle.

~ Oui, dit Jean.

— C'est vous qui m'avez blessée !

— Vous, au contraire, Anita.

La comtesse protesta.

— Quoi ! s'écria-t-elle, c'est moi qui ai lestortsl

— Oh ! ies femmes I

Qu'importait l'orage, la mer en furie, le gouffre à demi ouvert pour engloutir sa proie!

Jean avait eu un mouvement de colère ; il s'était plus préoccupé du danger que d'elle ; elle était désolée.

Et d'un nïot pourtant il la calma.

— Chère Anita, dit-il, vous allez convenir de ces torts que vous niez de bonne foi.

— Non ! dit-elle sanglotant toujours.

— Si je vous prouve que votre amour est moins grand, moins ardent qu'autrefois...

JKAN CUACAL. 291

— Jamais vous ne piuuvcicz cela.

— Nous allons voir.

Et il lui dit d'un ton de regret :

— La tendresse d'une femme se mesure 5 sa cnnfinnce ; quand nous étions dans ce fameux ballon qui nous emportait en Lombaidie, vous aviez tini par avoir une foi aveu gleen ma parole; aujourd'hui vous doutez. Eh bien, quand j'ai vu que vous vous préoccupiez de l'avenir, du salut, plutôt que de vous confier à moi, j'ai été cruellement, douloureusement froissé dans mon orgueil et ma tendresse !

La comtesse sentit que Jean avait raison.

— C'est vrai! fit- elle. Je vous comprends, mon ami, je vous prie de me pardonner.

Tout à coup, selon les prévisions de Jean, un grand coup de vent balaya les flots ; un immense mugissement retentit ; c'était la voix redoutable de l'ouragan battant les ondes de ses coups d'ailes gigantesques ; les flots, soulevés, s'entrechoquaient avec un fracas épouvantable ; du choc des vagues jaillissaient, à une hauteur prodigieuse, des gerbes d'écume dont l'air était obscurci.

C'était affreux et grandiose à la fois.

La barque bondissait sur la crête des lames , puis s'aff'aissait soudain dans leurs sillons, ravins mobiles et profonds dont elle remontait bientôt les flancs liquides.

Jean jugea l'heure suprême venue; il ht signe à Carico de venir à la baiTe ; puis il courut à un coffre et y prit un sac qui s'y trouvait par son ordre.

— Nous allons jouer le tout pour le tout! dit-il à la comtesse, qui le suivait du regard.

Tout à coup, la barque fut couchée sur le flanc...

— Trop tôt, s'écria Jean avec désespoir.

Une seconde vague suivit la première et l'esquif chavira; trois cris montèrent au ciel.

Seul Jean n'avait pas poussé cette clameur d'angoisse que i'agonie arrache aux plus forts I

282 JEAN CnACAR.

Abord du vapeur qui n'était pas loin, on s'aperçut que la barque avait sombré, on n'en coiiiinua pas moins d'avancer, et bientôt l'on fut sur le théâtre du sinistre.

Le temps était si mauvais que l'on ne tenta pas de mettre un canot à la mer; le capitaine du bord, malgré les sollicitations du comte, se refusa à exposer la vie de ses matelots pour chercher les naufragés à la surf,ice des flots; il se contenta d'explorer avec sa lunette les abords de la barque et ne vit rien..

Alors il vira et retourna à Venise.

Avant de perdre de vue la carène du petit bâtiment chaviré, le comte eut la consolation de l'apercevoir coulant sous l'eau et s'abîmant au fond de la mer.

— Cette fois, pensa-t-il, c'est bien fini et je suis vengé ; restent seulement les deux garibaldiens.

Et il songeait à un plan de meurtre contre les jeunes gens, pendant le trajet.

Le comte se trompait pourtant.

Jean n'était pas mort.

Le piquet qu'il tenait, au moment oîi la première vague était arrivée, contenait des appareils de sauvetage dont il avait ordonné à Pierre de se munir ; il avait pu délier ce paquet et jeter à Carico et à son compagnon deux ceintures; il en avait passé rapidement une au-dessous des épaules de la comtesse, puis une autre au-dessous des siennes.

Ils étaient sauvés.

Quant au chacal, qui, bien entendu, était de la petite fête, il pouvait s'en passer.

La seconde vague arriva, précipitant à la mer tout ce qui était sur le pont et chavirant la barque.

Mais grâce aux appareils les quatre naufragés surnagèrent sans peine.

Le premier soin de Jean fut d'appeler à lui ses deux compagnons, qui vinrent se ranger près du chef: Pierre nngeait

JEAN COACAL. ^^3

comme un gamin habitué à i m verser dix fois le jour, pendant l'été, la Seine en face de B jrcy.

Le gondolier était un vrai triton.

Jean semblait dans son élément au milieu des vagues, et eût traversé la Manche, comme firontces fameux prisonniers français évadés des pontons sous l'Empire et qui, partis neuf des côtes d'Angleterre, abordèrent au nombre de six dans le voisinage de Calais, en ISIO.

Poui comble de bonheur, la comtesse, elle aussi, savait passablement nager.

Grâce à ce concours d'heureuses circonstances, le plan de Jean réussit à merveille ; il donna ordre de se diriger vers l'Ile de Lissa, tandis que le vent poussait la barque renversée vers l'île de Lissona.

Il résulta de ce mouvement en sens inverse que quand le vapenrarriva près de labirque, celle-ci était fort loin déjà des fugitifs; or, rien n'est plus diftîfile par un gros temps que de retrouver des hommes tombés à la mer et appelant à l'aide pour guider les recherches; à plus forte raison était-il presque impossible , avec des vagues énormes, de distinguer quatre têtes, points imperceptibles au milieu de l'immensité des flots.

On ne vit rien, nous l'avons dit.

Jean avait ordonné d'aborder à l'île de Lissa ; on In; obéit ; Ibï quatre nageurs allant de conserve sans trop d'etforts, grâce à leurs ceintures, voguèrent vers la terre ; ils l'atteignirent une heure après le naufrage.

Il faisait nuit!

On toucha la rive au milieu d'une obscurité profonde; il tombait une averse.

Jean donna son chacal à Pierre et l'engagea à aller à la découverte de quelque masure ; un quart d'heure après le gamin revint annonçant qu'il avait aperçu une petite cabane appartenant à des pécheurs.

— Si l'on veut, dit Carico, j'irai sonder les habitants de cette masure. Entre gondoliers et pêcheurs on s'enleni facilement et l'on se connaît parfois.

— Va, dit Jean.

Carico accourait bientôt tout joyeux; il avait rencontré un camarade avec lequel il avait navigué autrefois et qui

lui avait oilert l'hospilaliié pour lui et ses compagnons.

— Nous sommes sans armes! observa Jean ; ton ami estil un homme siir et loyal?

— J'en réponds, dit Carico. Nous avons été gabiers ensemble sur le navire que montait l'archiduc Maximilien, quand il fit le tour du monde.

— Bien, dit Jean.

Puis il ajouta :

— Tu as deviné que ce prétendu groom est une signora; il est inutile d'en parler à tes compagnons.

— Comme vous voudrez! dit Carico.

Les naufragés étaient trempés d'eau de mer et d'eau douce; les vagues et la pluie les avaient mis dans un triste état. La comtesse mourait de froid.

Dans la cabane 01 trouva un vieux marin, un jeune homme, fils du premier et ami du gondolier, puis lu femme et les deux enfaiils du moins âgé des pêcheurs.

Un grand feu flambait dans l'àtre.

Les naufragés furent cordialement reçus, et pendant qu'ils se chautfaient on préparait un repas : du pain de maïs, un plat de poisson, une fiasque de vin et des fruits.

Les fugitifs mouraient de faim.

Jean, par son costume bizarre, excitait la stupéf.icMon de ses hôtes. Le gondolier expliqua à ceux-ci la merveilleuse histoire de :-ir Tsin-Tsin, et U\cu sait si ces pauvres diables ouvrirent des yeux ébahis à ce singulier récit.

Lorsque l'on se fut réconforté un peu, Jr'an prit des informations; car de rester longtemps dans la cabane, il n'y fallait pas songer ; la surveillance était trop grande.

— Vous inquiète-t-on beaucoup? demanda-t-il aux pêcheurs.

— A quel sujet, signor? firent-ils.

— Au sujet de votre nationalité.

— On nous regarde tous comme des gens hosti'es à l'Au- . iehe et l'on agit en conséquence, dit le jeune homme, /jut Italien est suspect aux Tudesques.

— Puis, ajouta le père, d^^puis que la flotte croise dans ces parages, les patrouilles sillonnent le rivage et fouillent ?es maisons dans l'espérance d'arrêter des émissaires ita-

i ns.

— La (lotte est donc un vue!'

— Oui, signor.

Le jeune homme ajouta :

— Un prétend mùme que l'amiral Persane a rintenlion d'attaquer Tiie demain.

— E viva ! fit C.irico.

■^ — Chut! ordonna son compng'non.

On entendait un bruit d'armes au loin.

— Une patrouille ! dit le vieux pécheur. Mais vous ne craignez rien vous autres?

— Ilum ! hum! fit Carico.

Et sur un coup d'œil approbatif de Jean, il se pencha à l'oreille du vieillard et lui dit :

— Comme politique , nous ne redoutons pas grand'chose, mais ce Chinois a enlevé une jolie femme, une patricienne qui l'adore et fuit avec lui,

— Diavolo! exHama le pêcheur.

— C'est ce petit groom!

Carico montrait la comît-sse.

— Je m'en doutais presque ! murmura le pôcheur. La patrouille avançait.

— Mls er]fants, reprit-il, il faut vous cacher; mais c'est d;jngcreux, je vous en préviens.

— Où vouli'Z-vnus nous mettre?

— Sous nos filets.

Le jeune pécheur ajouta :

— C'est là qu'hier encore nous avons abrité deux jeunes émissaires de la flotte.

~ Oui ! deux volontaires de Garibaldi qui ont été envovés à l'amiral parce que Tun d'eux connaît le détroit et la passe de Lissa; ils nous ont expliqué cela.

— Songez à nous, dit Jean.

— Oh ! n'avez pas peur; ma femme est déjà partie pour préparer la cachKte, et ces chiens de ïudesques ne seront ici que dans quelques instants; ils fouillent la cabane du voisin.

La comtesse avait pâli.

— Connaissez-vous les noms de ces jeunes gens dont vous

i^96 JEAN CHACAL.

parlez? demandât-elle.

— Luidgi et Giuseppel fit le pêcheur,

— Ce sont eux! s'éctia-t-ellfc. Luidgi, en effet, ayant quatorze ans seulement, mais sachant dessiner, prit le plan des forts et des passes, en ayant l'air de pécher; il a étudié tous ces parages, espérant être utile un jour à l'Italie.

Puis, avec une impatience fébrile :

— Que sont-ils devenus?

— Je l'ignore! dit le pêcheur. !ls m'ont quitté hier pour aller sondeur un point de débarquement.

— Et depuis?

— Je ne les ai pas revus !

La femme du pécheur appela ses hôtes.

— Par ici! dit-elle.

Les filets étaient déposés en un monceau énorme sous une espèce de hangar.

— Vous savez à quoi vous vous exposez, dit le vieux pêcheur; peut-être vaudrait-il mieux vous livrer.

— Espliquez-vous, dit Jean.

— Les Croates ne se donnent jamais la peine de déranf!:er quoi que ce soit pour faire une visite ; ils fourrent leurs Laionnettes à travers les tas de linges ou de filets!

— Diable! fit Jean.

— Seulement il est assez difficile qu'ils vous atteignent, car les jeux sont très-épais.

— Cependant, observa le pêcheur, un jour ils ont traversé la cuisse d'un espion.

— Et il n'a pas crié ! ajouta le vieillard. -— Nous en ferions autant! dit Tsin-Tsin.

— Alors vous êtes décidés?

— Il le faut bien.

On se rendit sous le hangar.

Jean fil placer la comtesse, puis le gondolier, puis Pierre et lui eusuiie.

JEAN CUAGAL. 297

Le premier coup de baionneiie devait être pour lui. On jeta par-dessus ce groupe les engins de pêche.

La comtesse avait voulu protester contre ce dévouement de Jean; mais celui-ci n'écouta rien.

On laissa les fugitifs abandonnés à leur destin, et toute îa famille des pêcheurs se retira dans la chambre de la masure qu'elle occupait d'ordinaire.

Deux minutes après on heurtait à la porte.

Jean entendit un grand bruit de voix.

La patrouille entrait.

En vain .lean prêta l'oreille et chercha à distinguer ce qu'on disait ; il n'y réussit point.

La patrouille était composée de Croates; elle comptai cinq hommes, un caporal et un ordcier.

Mais elle avait trouvé deux prisonniers dans la masure voisine, et c'était Luidgi et Giuseppe.

Les deux jeunes gens, comme l'avait deviné la comtesse, ayant appris que l'amiral Persano se proposait d'attaquer Lissa, avaient averti le général Oaribaldi qu'ils pourraient rendre de grands services par la connaissance approfondie qu'avait Luidiji de toutes les plages avoisinantes.

Le icuiie homme avait été aussitôt dingé, avec son inséparable compagnon, sur Ancône.

Là, Luitigi avait d'abord montré ses plans, que l'on avait trouvés excellents; puis il avait offert de piloter une canonnière sur un point que l'on croyait inaccessible, et d'où l'on pouvait prendre un fort à revers.

On avait act'epté.

Senfant quelle immenseresponsabilité allait peser sur lui, le jeune homme avait désiré qu'on lui permit d'aiier explorer la côte, afin de s'assurer si rien n'était changé; l'offre était trop prudente pour être repoussée.

Alors Giuseppe et Luidgi, munis d'un corps flottant poui les soutenir, avaient abordé à Lissa.

Ils y avaient passé une nuit dans la masure où Jean avait

2D3 jEan chacal

iroavé un abri.

La seconde nuit, qui était celle-ci, ils étaient revenus pour compléter leurs sondages et avaient demandé l'hospitalité dans la cabane voisine oîi ils avaient perîsé trouver une meilleure cachette ;mais les Croates, C2lte fois, ne s'étaient pas contentés, par extraordinaire, de piquer les filets de leurs baïonnettes; ils les avaient soulevés, car on l^^ur avait recommandé les plus minutieuses rech'Tches,

La raison en était que les signaux du vapeur qui pourchassait la barque de Jean avaient été vus; le gouverneur de Lissa supposait que quelques naufragés pouvaient se réfugier sur la côte ; le vapeur, en se reùrant vers Venise, avcii't signalé : Rien trouvé!

Delà le redoublement de surveillance des patrouilles envoyées chaque nuit en perquisitions.

Le résultat de ces recommandations fait^^s aux Croates fut la capture des deux jeunes gens.

Quelle ne fat pas la surprise de ceux-ci en apercevant Jacques le chacal, assis sur son derrière, au coin du feu du pêcheur et se chauffant tranquillemepî.

Jean avait dit h son intelligent compagnon :

— Jacques, tu vas rester là! tu n'aboieras pas; tune bougeras pas de ce coin; entends-tu?

Et le chacal, qui n'avait pas son pareil pour exécuter u^^e consigne, ne fit pas un mouvemeit ni à la vue des jeu^ijgens, ni à celle des Croates.

Pauvre Jacques !

11 serait volontiers allé lécher les mains des deux priso'"niers ; mais il était cloué là par Tordre du maître.

Toutefois, il regarda les deux jeunes gens d'une façon tendre et significative.

Du chien, de l'homme ou du chacal, l'œil a un langage éloquent que l'on comprend.

Les deux volontaires étaient garrottés.

Lui.igi se ppnfha à l'or iHe, ô.t Giuseppe c: lui dit.

— Jean e:t ici.

— C'est probable, répondit le jeune Sicilien.

— Il va nous sauver 1

Ce mot, échappé à Luidgi, prouvait rmimense confiance qu'il avait en son ami; mais, malheureusement, Jean, sans aimes cette fols, menacé lui-même, était plutôt sur le point d'être perdu qu'en position de s'occuper du salut des deux volontaires, dont il ignorait la présence.

Pourtant ceux-ci se tinrent prêts à tout événement.

On se souvient sans doute de la prodigieuse finesse de n. MUS de Giuseppe.

te jeune homme résolut de profiter encore une fois de (. ?t avantage qui déjà lui avait permis de se débarrasseï des liens qui l'étreignaient dans la grotte de Langelo.

Il pressa sur les cordes.

Les Croates ne savent pas très-bien garrotter un homme; ils ont moins de pratique à ce sujet que les gendarmes et les brigands de la Calabre; ils avaient cru, parce qu'ils .^erraient les liens brutalement, les assujettir comme ilf.iut; ils se trompaient. La force ne fait rien en pareil cas, c'est l'agencement des nœuds qui est tout : les sbires le savent bien.

Giuseppe put facilement mettre ses poignets à l'aise.

Un homme avait été particulièrement commis à la garde des prisonniers.

C'était le caporal.

Le reste de la patrouille, sous la surveillance de l'officier, commença ses recherches.

Pendant ce temps, Giuseppe, sans bruit, essayait de dégarotter son ami, profitant de ce que le Croate, au lieu de s'occuper des jeunes gens, suivait les perquisitions d'un œil curieux; ciiaque fois que le caporal se retournait, Giuseppe ramenait ses mains derrière son dos.

Mais contrairement à toute attente, les Croates, quoiqu'ils eussent levé les filets, ne trouvèrent absolument rien.

L«s prisonniers avaient disparu.

Qu'étaient-ils devenus?...

300 JKAN CHACAL.

Les pêcheurs suivaient les Croates dans leurs perquisitions; ils furent fort étonnés de voir que leurs hôtes avaient eu le bon esprit de s'échapper.

. Qu'étaient-ils devenus?

I) eût été diflkilri de le dire.

Se sauver dans les environs était imprudent; la plagf^ était nue, et on n'y eût pas trouvé le moindre abri; les pécheurs se perdaient en conjectures.

Les Croates continuèrent à fouiller dans !es coins de la masure; n'ayant rien trouvé, ils rentrèrent dans la salle; il faisait un* temps affreux; un grand feu flambait dans l'ài.re ; ils s'y réchauffèrent un in^tant.

Le plus jeune des pêcheurs, inquiet sur le sort des fugitifs, sortit sous prétexte d'aller chercher du bois, en réalité pour tâcher de découvrir Carico.

Tout à coup il s'enteaait appeler à voix basse; il regarda d'où la voix partait; mais il n'apercevait rien, quand son nom fut prononcé de nouveau.

Il s'aperçut alors que ses hôtes étaient montés sur le toit de la mesure.

— Bonne idée! pensa -t-il.

Ganco l'invita à s'approcher; puis, comme le toit descendait irôs-bas, il put lui p.irler à Toreilie

— Ils sont toujours là ? demanda-t-il.

— Oui ! dit le pêcheur.

— Nous voulons délivrer les deux prisonniers, continua le gondolier; li faut nous aider.

— 3îalheureux ! tu veux nous perdre ! fit avec terreur l'ami de Carico.

Mais ce dernier continua sans s'émouvoir :

— Il y a dix mille francs à gagner si nous sauvons ces jeunes gens ; l'un est le frère de la jeune dame que nous avons enlevée (le mot était naïf) ; elle est très-riche et payera cette somme sans marchander à toi et à ta famille.

Sans doute ce chiffre parut élevé au pêcheur, car il demanda :

•— Que faut-il faire?

— Ta barque est-elle prête? fit Carico?

— Oui, dit le pêcheur.

— Ça suffit. Toi et ton père tombez tout à l'heure avec nous sur les Croates.

— jîais ils sont armés!

— Ils ne pourront se servir de leurs fusils. Quand tu les verras leri'assés, aide-nous à les garrotter.

Le pêcheur n'était pas trop rassuré; mais dix mille francs, c'était une somme considérable.

Carico reprit :

— Tu vas annoncer à ces Tudesques que nous sommes sur le toit, afin qu'ils cherchent à nous atteindre.

Le pêcheur stupéfait murmura :

— Es -tu fou?

— Du tout. Amène-les ici; mais surtout ne te tiens pas auprès d'eux quand ils approcheront.

— Carico!...

— Va donc, animal, nous avons notre idée.

Le pêcheur rentra à la cabane d'un air effaré et prit l'officier en particulier.

— Signor, lui demanda-t-il, quand un habitant reçoit un espion et qu'il est découvert, quel châtiment lui donne-t-on, je vous prie ?

— - Cent coups de l Ston,

— Et s'il dénonce ceux qu'il cache?

— On lui compte-cent florins.

Le pêcheur parut rélléc'nir.

— Tu as donc quelqu'un ici? demanda TofEcicr, Le pêcheur semt)lait hésiter.

— Voilà dix florins d'à-compte! £1 rofficier pour encourager le traître. On te donnera le reste demain ; allons, parle, lu as quelqu'un?

— Eh bien, oui.

Le vieux pêcheur, furieux de la lâcheté de son fils, se leva, et le foudroyant du regard :

— Misérable! lui cria-t-il.

Mais le jeune homme était décidé à exécuter les recommandations de Carico.

— Vous, Vancien, fit l'officier, tenez-vous donc un peu

302 JKAN CHACAL.

tranqui'.^e; cent florins vous sembleront bons à toucher demain. Laissez ce jeune homme en paix.

Puis, se tournant vers le pêcheur :

— Continue, mon ami, dit-il.

— Eh bien , fit avec effort celui-ci, il y a un homme sur le toit, allez le prendre.

L'officier fit un signe à ses hommes, qui étaient tout oreilles ; ils prirent leurs fusils.

— Le caporal et deux homiîîes d'un côté ' dit-il ; moi et deux autres de l'autre, afin qu'il ne s'échappe, et s'il résiste, qu'on fasse fee.

Ils sortirent.

Le vieux pêcheur était écrasé de douleur et de honte par la conduite de son enfant; mais le jeune homme, dès que les soldats furent sortis, courut aux prisonniers pour couper leurs cordes; ils étaient libres déjà, nous avons dit comment.

— - Tenez -vous prêts ! leur dit le pêcheur.

— il est là, n'est-ce pas?

— nui?

— :]. Jean î

— L<i CtiKiois, vous voulez dire ! . s^- Les deux jeunes gens se regardèrent étonné.

— Oui, reprit le pêcheur, un Chinois qui a enlevé une patricienne pour l'épouser. .. sans doute. .. C'est votre sœur... Elle m'oftre dix mille florins pour vous sauver.

— Anita ! murmura Luidgi.

Giuseppe ajouta :

— C'est le Français qui s'est déguisé en Chinois pour tromper la police.

— Ta as raison! répondit Luidgi.

— Tenons-nous prêts! dit le pè'Mieur.

Luidgi, sachant combien le concours de Jacques pouvait être utile, appela celui-ci.

Le chacal ne bougea pas.

— Il a reçu une consigne de son maître, dit le pêcheur, il ne bougera pas.

— C'est vrai, fit Luidgi.

— Quel chien bien dressé ! dit le pêchetL»*. On entendit du bruit au dehors.

JEAN CUACAL. 303

Les Croates sommaient de se rendre l'espion annoncé par e jeune pêcheur.

— Grâce! criait sur le toit la voix suppliante du gondoler.

L'officier lui criait de son côté :

— Descends et pas tant de jérémiades, ou nous allons te :herclicr là-haut, mon garçon.

Carico parut à genoux sur le bi d du toit.

— i'iiié, criait-il, pitié!

— Mais des'.'ends donc, imbécile! grondait rofficier. Carico ne bougeait pas.

Alors les. Croates virent bien qu'il faiîait aller à cet homme ui ne venait pas à eux, ils s'yj)prochèrent; l'un vint s'aosser au mur pour faire la courte éelielle à l'autre.

Cependant à l'intérieur les deux volontaires attendaient mpaiiemment le moment d'agir.

Le vieux pêcheur et son fils s'étaient armés de deux

ocs, armes redoutables en des mains vigoureuses; les eux jeunes gens s'étaient emparés de deux avirons.

Le plus jeune pêcheur avait ouvert la porte pour savoir

qui se passait. 11 jugea bien la situation.

— Nous irons au caporal et vous à l'oliici-r, dit-il.

— C'est entendu, répondirent les jeunes g''ns.

Tout à coup, la voix bien connue de Jean cria de dessus ioit de la masure :

— A moi!

Chacun courut de son côté.

Les deux pêcheurs avaient pris leurs crocs comme un ncier tient sa lance; les deux volontaires brandissaient urs avirons, massues terribles ; mais ils n'eurent pas à en servir.

Le caporal et sps deux hommes d'un côté , les deux roates de l'autre étaient à terre, empêtrés sous les mailles ; filets lancés sur eux.

Jean avait eu cette idée doublement ingénieuse de grim- T sur le toit et d'y emporter des espèces d'éperviers ; il mptait les lancer sur les Croates au moment où ils sortiient de la masure, quand il vit sortir le pêcheur, il modifia n plan comme nous l'avons vu.

Les soldats étaient tombés sous la masse de plomb qui

302 JliAN CITACAL.

tranqui'.'e; cent florins vous sembleront bons à toucher demain. Laissez ce jeune homme en paix.

Puis, se tournant vers le pêcheur :

— Continue, mon ami, dit-il.

— Eh bien , fit avec effort celui-ci, il y a un homme sur le toit, allez le prendre.

L'officier fit un signe à ses hommes, qui étaient tout oreilles; ils prirent leurs fusils.

— Le caporal et deux homnaes d'un côté ! dit-il; moi et deux autres ^e l'autre, afin qu'il ne s'échappe, et s'il résiste, qu'on fasse fei2.

Ils sortirent.

Le vieux pêcheur était écrasé de douleur et de honte par la conduite de son enfant; mais le jeune homme, dès que les soldats furent sortis, courut aux prisonniers pour couper leurs cordes; ils étaient libres déjà, nous avons dit comment.

— ■ Tenez -vous prêts ! leur dit le pêcheur,

— li est là, n'est-ce pas?

— ',iui?

— il. Jean l

— Lr;: Cbiiiois, VOUS voulcz dire !

Les deux jeunes gens se regardèrent étonné.

— Oui, reprit le pêcheur, un Chinois qui a enlevé une patricienne pour l'épouser... sans doute... C'est votre sœur... Elle m'oftre dix mille florins pour vous sauver.

— Anita ! murmura Luidgi.

Giuseppe ajouta :

— C'est le Français qui s'est déguisé en Chinois pour tromper la police.

— Tu as raison! répondit Luidgi.

— Tenons-nous prêts ! dit le pêf^heur.

Luidgi, sachant combien le concours de Jacques pouvait être utile, appela celui-ci.

Le chacal ne bougea pas.

— II a reçu une consigne de son maître, dit le pêcheur, il ne bougera pas.

— C'est vrai, fit Luidgi.

— Quel chien bien dressé ! dit le pêcheu". On entendit du bruit au dehors.

JEAN CnACAL. 303

Les Croates sommaient de se rendre l'espion annoncé par le jeune pêcheur.

— Grâce! criait sur le toit la voix suppliante du gondoler.

L'officier lui criait de son côté :

-- Descends et pas tant de jérémiades, ou nous allons te îliercher là-haut, mon garçon.

Garico parut à genoux sur le hi d du toit.

— Piiié, criait-il, pitié!

— Mais des'.'ends donc, imbécile! grondait l'officier. Carico ne bougeait pas.

Alors les. Croates virent bien qu'il faiîait aller à cet homme [ui ne venait pas à eux, ils s'approchèrent; l'un vint s'aosser au mur pour faire la court»', échelle à l'autre.

Cependant à l'mtérieur les deux volontaires attendaient aipaiiemment le moment d'agir.

Le vieux pêcheur et son tils s'étaient armés de deux rocs, armes redoutables en des mains vigoureuses; les eux jeunes gens s'étaient emparés de deux avirons.

Le plus jeune pêcheur avait ouvert la porte pour savoir c qui se passait. 11 jugea bien la situation.

— Nous irons au caporal et vous à roftici-r, dit-il.

— C'est entendu, répondirent les jeunes g»^ns.

Tout à coup, la voix bien connue de Jean cria de dessus 1 ioit de la masure :

— A moi !

Chacun courut de son côté.

Les deux pêcheurs avaient pris leurs crocs comme un ncier tient sa lance; les deux volontaires brandissaient urs avirons, massues terribles ; mais ils n'eurent pas à en servir.

Li*. caporal et ses deux hommes d'un côlé , les deux roates de l'autre étaient à terre, empêtrés sous les mailles s filets lancés sur eux.

Jean avait eu cette idée doublement ingénieuse de grimer sur le toit et d'y emporter des espèces d'éperviers ; il miptait les lancer sur les Croates au moment où ils sorti-

ient de la masure, quand il vit sortir le pêcheur, il modifia m plan comme nous l'avons vu.

Les soldats étaient tombés sous la masse de plomb qui

garnissait les engins de pêche; Pierre et le gondolle; Vnne part, Jean de l'autre, les contenaient.

L'officier, effleuré à peine par le filet, avait pu s'échapper ïnais à la voix de Jean criant : A moi! Jacques avait bondi relevé de sa consigne et, selon sa coutume, il courut sus S l'ennemi, choisissant intelligemrae'nt celui qui lui convenait, c'est-à-dire l'officier,

Ji le happa par le fond de sa culotte; faute de mieux, i employait sa gueule et mordait là où il trouvait plus de prise On fait ce qu'on peut.

Giuseppe courut à l'officier, et, levant son arme", lui cri; ré.iolûment :

— Rendez- vous, ou vous êtes mort...

L'ofticior comprit que, s'il hésitait, c'en était fait de lui il avait lâché son épée pour porter la main là où J;ic't;ut' avait enfoncé ses crocs; il était sans défense, il deraand quartier à son adversaire.

Pendant ce temps les Croates avaient été bien et dûmei garroués, puis conduits dans la masure.

Là on tint conseil.

La comtesse et Luidgi,qui n'avaient pas d'avis à donner échangeaient des baisers attendris.

— Peut-on gagner la flotte italienne avec votre barque avait demandé Jean.

— Oui , mais au prix d'un grand danger ! dit le pêcheu

— Quel danger?

— Les bâtiments en surveillance d'abord ; mais le teraj est si mauvais qu'ils doivent s'être mis à l'abri en rade.

— Alors, il n'y a d'autre péril que la tempête?

— Probablement.

— Alors, fit Carico, ce n'est rien. Nous en avons v d'autres; le fort de la bourrasque est passé.

— Nous allons partir, dit Jean.

Le pêcheur fit une mine assez piteuse.

— Et nous? demanda-t-il.

Jean ouvrit une ceinture qu'il portait autour des reins en tira de l'or.

— Voilk pour vivre, dit-il, en attendant la fin de la guern Alors vous recevrez la récompense promise.

— Mais on va nous poursuivre.

— Pourquoi?

— Pour ce qui s'est passé.

— Du tout! dit Jean.

— 3Iais, à moins de tuer ces Croates, il faudra bien les relâcher quand vous serez partis.

— Par exemple! fit Jean. Délivrer des prisonniers de guerre si heureusement tombés entre nos mains, jamai'-^'

— Qu'en faire?

— >>'ous /es emmènerons.

Et il ajouta :

— Ce sera notre cadeau de bienvenue à l'amiral Persano quand nous aurons atteint la flotte.

— Et nous serons bien reçus! dit Luidgi. Jean reprit :

— Vous autres, et vos voisins qui doivent avoir une peu» du dia-l'le, puisqu'on avait pris nos amis chez eux , vous direz que vous ne savez rien, si l'on vous interroge. Vous avez vu la patrouille, voilà tout.

— On croira, dit Giuseppe, qu'elle a été enlevée par un détachement italien.

— Allons, en route! dit Jean.

On gagna la plage en transportant la moitié des Croates dans la barque; l'autre moitié nécessita un second voyage, puis on appareilla.

— Comment expliquerai-je la disparition de mon embar cation? demanda le pêcheur.

Jean rédéchit quelques instants, puis il répondit :

— La mer a été très-mauvaise; certes, on peut faire naufrage par un moins gros tamps; tu es bon marin et ta nous lendras service; nous allons t'emraener. Ton père dira que tu as voulu prendre le large dans la journée, que la tempête l'y a surpris et au'il suppose que tu as péri. S'il a l'air un peu navré et s'il fait dire une messe pour le repos de ton âme, on le croira sans peine.

Le pêcheur dit adieu à sa famille et on mit à la voile sans retard.

Comme l'avait prévu le pêcheur, la mer étant très-houleuse, la surveillance s'était relâchée; on ne rencontra aucun bâtiment en croisière dans le détroit dont on soriit

306 Jl^AM CHACAL.

sans encombre; avec son adresse ordinaire Jean manœuvrait la barque.

En quelques heures on eut atteint la flotte.

L.i barque accosta le vaisceau-amiral le Pie-iVltalia; il était presque jour. Peu d'instants ensuite la diane sonna, et l'équipage parut sur le pont.

Dieu saii l'effif que produisit sur les matelots l'accoutrement chinois de Tsin-Tsin.

Les marins n'en pouvaient croire leurs y?ux.

Cet habitant du Céleste Empire, tombé comme un séro iithe sur le pont du navire, était bien fait pour exciter une stupéfaction générale; on l'entourait, on le pressait dequeslions auxquelles Jean ne jugea pas à propos de répondre; il demanda un cigare à Carico, qui s'empressa de se procurer un paquet de cavours, et il se mit à fumer gravement.

Mais si le taux Tsin-Tsin se taisait, Carico, en revanche, parlait beaucoup.

Il raconta aux gabiers ébahis les événements de la nuit.

Les Croates, rangés sur le pont avec leur officier, avaient été dégarrottés; ils avaient l'air ahuris de se trouver sur un bâtiment italien ; eux aussi ils contemplaient Tsin-Tsin avec un étonnement profond ; ils se demandaient s'ils n'étaient pas le jouet d'un cauchemar prolongé.

Enfin, sur un ordre supérieur, les Croates furent descendus à fond de cale, séjour ordinaire des captifs; Jean et la comtesse furent installés dans une cabine; Pierre et Carico furent invités à prendre chacun un h iiiiac et à dormir, pour réparer les fatigues de la nuit; quant à Giuseppe etàLuidgi, un officier leur céda son carré.

Cinq minutes après, tout ce monde était endormi.

Quelques heures après un coup de canon retentit.

C'était le signiil de l'attaque.

Aussitôt le'bmnie-bas de combat résonna sur toute la flotte, et chacun fut sur pied.

Les deux volontaires qui avale?.t une mission à remplir sur le Palestro vinrent prendre congé de Jean et de la comittsse, pui'; un canot les conduisit à destination.

Le combat allait s'engager bientôt.

Le but des Italiens était d'enlever l'Ile de Lissa, que Ton, peut considérer comme le premier ouvrage avancé dont Ye-

nise se couvre.

Jean était monté sur le pont avec la comtesse, Pierre et le gondolier étaient venus se ranger près d'eux; l'aven turier, faute de mieux, avait toujours son vêlement chinois, la jeune femme sa veste de groom.

La flotte voguait à toute vapeur vers les forts; c'était un magique spectacle.

Les petites canonnières allèrent s'embosser sous le feu des canons ennemis; plus en arrière, les frégates, que leur tirant d'eau tenait à distance, formèrent une seconde ligne; puis on tint prêt le matériel de débarquement; car on levait bombarder les batteries autrichiennes, les réduire au silence, puis donner l'assaut par un cor()s de quelques millier> d'hommes jetés à terre au moment propice.

Le feu commença.

Ce fut une scène grandiose.

Chaque canonnière et chaque frégate blindée diwint un v'olcan d'où s'échappaient à travers la flamme et la fumée me trombe de fer qui allait s'abattre sur les remparts des 'edoutes.

Celles-ci ripostaient avec énergie.

Bombes, obus et boulets passaient dans Tnir avec des ;i!ilements lugubres; la mort" partait de la flotte et s'abatait sur elle.

Le feu dura ainsi longtemps.

La comtesse assistait à ce drame militaire toute irem- )I:inte; pourtant elle était à l'abri de tout danger, car le irant d'eau du vaisseau-amiral ne lui permettait pas de 'exposer au premier rang; ces deux tempêtes de feu et de er, l'une s'élevant du sein des flots, l'autre s'abattant des alaises, avaient un aspect affreusement beau.

(' La guerre a des horreurs épouvantables, mais sublines.»

Et encore le poète qui a dit cela en prose, n'avait-il jaûais vu un combat !

Peu à peu on vit fiiblir la canonnade des forts; puis elle e ralentit sensiblement, enfln elle se tut.

Toutes les pièces étaient désemparées.

De la fumée de la flotte, qui tirait toujours, sortirent s canots de -débarquement ; la petite armée italienne fut

308 • JEAX CfïACAL.

jetée sur la plage.

— Nous sommes vainqueurs ! dit alors la comtesse.

— vous êtes perdus ! dit Jean.

— Pourtant le feu des forts est éteint.

— Uui, mais à quel prix!

En effet, plusieurs bâtiments étaient gravement avar-és ; presque tous avaient des hachures moins graves, mais pourtant gênantes et qui pouvaient entraver les manœuvres.

Jean reprit :

— Votre flotte a de braves matelots; mais les équipages sont trop jeunes; ils ont été complétés avec des marins inexpérimentés, tirés depuis quelques jours du commerce. Il en résulte peu d'ensemble dans la marche des escadres.

— Vous mVffrayez, Jean, murmura la comtesse.

— Ce u'est pas tout! dit l'aventurier. L'amiral Persano, qui est un vieux marin, se défie de ses navires; il a reconnu leur faiblesse, car il n'a pas accepté le combat que son ennemi lui avait offert devant Ancône.

— Je ne savais pas cela.

— Attendez. L'gpinion publique, à laquelle on a dissimulé le mauvais état du matériel, s'est émue; on croit votre flotte très-inférieure à celle de l'Autriche, ce qui n'est pas. On a exigé que l'amiral prît une revanche. Je suis certain qu'il livre ce combat avec la certitude d'être vaincu; mais il espère sans doute racheter la défaite à force d'héroïsme. Il ne serait pas amiral si cette attaque n'était pas un coup de désespoir; en effet, le moindre quartier-maitre saurait qu'il est insensé de bombarder des forts quand une flotte ennemie peut tomber sur vous et venir vous attaquer au moment où vous avez le quart de vos navires désemparés, vos troupes à terre, un désordre inévitable dans vos lignes. Avant peu, attendez-vous à voir paraître l'ennemi.

Jean ne se troujoait pas.

Un petit vapeur italien, en observation, de ceux qu'on appelle mouche, avait paru et signalait l'arrivée de l'ennemi.

— Allons! dit Jean ; résignons-nous; nous allons assister à un désastre.

Pauvre Jean! Il pouvait prévoir que plusieurs navires

italiens sauteraient, mais il m; ^uvan pas que ce serait ])i'écisémeni \e Re-dltalia , qu'il montait, et le PalestiOtSUj' lequel étaient les deux volontaires.

La bataille navale que nous allons décrire est la première, en Europe, où des navires cuirassés aitnt donné; à ce titre, elle présente un intérêt tout particulier.

L'effectif de la flotte italienne était plus fort que celui de la flotte ennemie ; pourtant les pertes furent plus grandes du côté de la première; d'ailleurs, loin de remporter une victoire, elle fut, sinon battue, du moins forcée de se retirer jjour réparer, ses avaries; aussi l'opinion publique jeta les hauts cris dans la Péninsule, et on accusa d'incapacité l'amiral Persano, aujourd'hui déféré à un conseil de guerre.

Ce procès donne un intérêt d'actualité à la description de ce combat, dont toutes les péripéties ne sont pas bien connues, tant il y a d'obscurité dans les rapports officiels; comme le singe de la fable,' les généraux et amiraux en chef oublient souvent d'éclairer leur lanterne.

Nous allons essayer de mettre un peu de jiumière dans le récit des épisodes qui marquèrent ce fait de guerre mémorable, qui rappelle la catastrophe du Vengeur, el honore i jamais la marine italienne.

Selon nous (on n'a pas assez insisté sur ce point), la bataille était perdue avant d'être livrée; dix navires cuirassés 'taliens seulement purent prendre part au combat contre sept navires cuirassés autrichiens, plus un vaisseau et sept batteries redoutables, plus encore sept frégates en bois.

Remarquons d'abord que les navires blindés, à l'épreuve du boulet lors de leur construction, ne le sont plus aujourd'hui, car on a si bien perfectionné l'artillerie qu'elle perce le fer presque aussi facilement que le bois.

Il en résulte que la disproportion était énorme entre les escadres italienne et autrichienne.

^H) JEAN CnAO.L.

Le bombardement de Lissy, les avaries et la nécessité de proléger le matériel de débarquement expliquent comment, avec des forces bien plus considérables, l'amiral ne put mettre que peu de navires en ligne, au début surtout.

La position de la flotte au moment oii VEspIoralore signalait l'approche de l'escadro auiridiienne était conime suit: les frégates à hélice (vice-amiral Albini) et la flottille (commandant Sandri) étaient auiour du port Garobert, pour opréerle débarquement.

Toute celte parue de la flotte se trouvait immobilisée et dans l'impossibilité de prendre part à la lutte.

La Teriibile (commandant de Closa) et la Varese (commandant Tincali) se disposaient à attaquer le port Comisa à l'autre extrémité de l'ile.

Le Formidabile débarquait ses blessés sur le Wasuvjlon. Le Re-di-Portogallo, commandant Riboti, et le Casteljidardo, commandant Cacace, signalaient des avaries dams, leur machine. Les autres cuirassés, avec leurs machines arrêtées dans la rade, hors de San-Giorgio, attendaient des ordres pour reprendre l'-'tlaque de Vue et protéger le débarquemen».

Ceux-là seuls pouvaient se porter au-devant de l'ennemi, et ils devaient i'arrêier pour sauver la flotte en bois et la Ôoiiille de débarquement.

Nous insistons sur ee point, qui explique toute la bataille et ses incidents malheureux.

A ces navires disponibles, l'amiral ordonna alors de se porter en ligne de front ;ivec la proue sud-ouest, supposant, d'après la position de VEsploraîore, que V ennemi venait du nord-ouest. Mais lorsque, la bourrasque s'étant un peu calmée, on commença à voir la fumée des bâtiments ennemis plus au nord, une légère conversion dans la direction de l'ouest fut ordonnée à la ligne de front.

Ce qui ne laissa pas de nécessiter une manœuvre difficile en ce moment et mit une certaine confusion dans les bâtiments déjà rapprochés de l'ennemi.

Ainsi donc dix navires cuirassés italiens, seulement, se dirigeaient vers l'ennemi, pendant que les navires non cui-. rasiés cherchaient à s'organiser :

JcAN C.UACAL. 311

La Terribile et la Vaiese, qui se iiouvaient au porl Co- Biisa, et le Re-di-'Port'igallo ei\e Caslel(idardo, après iwoir réparé les avaries de leur machine, se dirigeaient vers le noyau de la flotte.

D'autre part, les navires non cuirassés étaient occupés à recueillir et à sauver tout le matériel de débarquement abdodonnésur la côte à l'ennemi, qui, en attendant, s'avançait compacte et en ordre de bataille, sur deux rangs, la proue au sud-est, les cuirassés en première ligne et les navires mixtes en seconde.

L'amiral Persano comprit qu'un coup d'audace pouvait seul sauver la (lotte en présence de tant de chances contraires; il espéra user d'un moyen de victoire à la fois bien nouveau, puisqu'on n'en avait pas encore usé dans nos luttes modernes, et bien ancien, puisque les Romains s'en seiyaicnt contre les Carthaginois.

11 voulut essayer de couler à fond plusieurs navires ennemis en les heurtant avec un de ses plus solides bâtiments ; c'était le^eul moyen de rétablir l'éqtiilibre.

Mais le Fe-d'Italia ne convenait point pour jouer ce rôle de. bélier gigantesque.

L'amiral en chef était pénétrait de la convenance de se trouver hors de la ligne sur un navire cuuassé de grande vitesse, tant pour se lancer dans i'ardeur de la mêlée que pour porter avec sollicitude des ordres nécessaires aux divers pomts de l'escadre, et la taire mouvoir suivant le besoin.

V Affoyidatore fut choisi pour cet objet par l'amiral; il y arbora son pavillon.

Les deux lignes s'abordèrent.

Pour bien comprendre ce combat, il faut diviser la flotlû italienne en trois groupes, — VAffondature à part.

Le premier groupe (contre-amiral Vacca), composé du Carïqnarto^ Castelfidardo, Anconn, après avoir canonné le premier groupe de navii-es cuirasses ennemis, se poita à gauche pour couper la ligne de ces navires en bois. Il traversa cette ligne dans une nuée de fumée. Le deuxième groupe de navires cuirassés, le Re-d'ltalia, Palestro, San- Mariino, fut entouré par le premier groupe ennemi, qui concentra ses efforts contre le Re-d'Italia.

312 3EAK CHACAL.

Cette manœuvre du pieinier- groupe ne paraît pas avoir été très-heureuse.

D'abord, elle n'aboutit pas au résultat attendu ; ensuite elle laissa le deuxième groupe aux prises avec des forces supérieures qui l'écrasèrent. Le He-iV Italia soutint d'abord l'effort principal de l'ennemi.

Le Palestro, accourant rapidement à son secours, fut attaqué par deux frégates cuirassées autrichiennes et par une frégate en bois. Des navires ennemis on lançait sur le Palestro des grenades à la main et d'autres matières inflammables. Pendant trois heures, le Palestro se maintint au milieu des navires ennemis; enfin l'incendie se manifesta dans le cadre des officiers j les navires autrichiens s'éloio^nèrent.

Le San-Martino , dernier navire de ce malheureux deuxième groupe, canonna longuement et bravement plusieurs navires autrichiens, les empêchant de se-portersur le Palestro et \q Pœ-cVltalia, déjà entourés et écrasés; puis, les voyant succomber, il accourut au secours du Re-d'ltalia et se rangea de façon à placer une f/vgate entre son feu et celui de l'autre navire; mais la frégate cuirassée ennemie, que le San-Martino voulait envelopper résolument, s'aperçut de sa manœuvre, elle s'empressa de lancer au Re-d'Ita- //aune bordée en flanc, abîmant son timon, et, manœuvrant sur sa droite, elle menaça le San-Martino, ayec lequel elle commença im combat acharné.

L'amiral autrichien, s'étant aperçu du dégât causé au timon du Pie-d'Ilalia, l'entoura d'un côté, pendant que deux autres navires cherchaient à l'aborder. Le commandant du Re-d'Italia (Fao di Bruno) ordonna de se porter en avant pour serrer la ligne de file, voulant se rapprocher de la frégate Ancona, commandant un feu de file avec la batterie de gauche; mais menacé par le navire ennemi à la proue, à peu de distance il rencontra un navire cuirassé qui cherchait à lui barrer le passage.

Abandonné et réduit à sa vitesse propre sans pouvoir se servir du timon, il ne put éviter le choc de la frégate cuirassée qui le menaçait par la gauche. Le commandant avait déjà appelé l'équipage pour l'abordage général, quand le Re-dltalia. se repliant sur le flanc gauche, coula. Le voi--

JEAN CaACAL. 313

sinage d'une frégate cuirassée autrichienne était tel que, d'après l'inclinaison du Re-d'ltalia, il y avait à craindre que le pavillon piàt être aisément enlevé "par l'ennemi.

Des voix se- firent entendre à ce moment suprême pour que l'on amenât le pavillon afin de le sauver. Mais le gardemarin Razzetti et le commandant Delle-Santo s'y opposèrent de vive force. Razzetti se saisit du pavillon, qu'il lia fortement à lu poupe, déchargeant son revolver sur le commandant du navire autrichien. Le maître canonnier Pollio, au moment où le Re-d'Ilalia sombrait, tira encore un coup de canon contre la frégate ennemie, criant : « Encore celui-ci ! »

Magnifique parole ! Héroïque action !

En ce moment le premier groupe, celui qui avait cherché à tomber sur la Hotte en bois autrichienne, avait fort affaire pour se maintenir contre elle.

Au d:-uxième groupe, le San-Martino seul rtait sauf; de>? à^vx jinircs navires, l'un était coulé, l'autre en feujle troisième groupe, arrivé en retard, était depuis quelque temps aux prises avec des forces considérables.

Alors les navires autrichiens qui avaient coulé le ReiVîtalia et incendié le Palestro purent se porter ailleurs; leurs efforts se concentrèrent contre le troisième groupe, île-di-Poiioijallo, Varese, Maria-Pia, déjà attaqué par deux frégates cuirassées et par le vaisseau autrichien le Kaiser, qui manœuvrait très-rapidement pou? donnerl'abordage au Re-di-Portogallo par le liane gauche, se faisant suivre par une grosse frégate en bois. Le Re-di-Poiiogallo, commandant Ribotti, manœuvrant avec le plnsgranç" sangfroid et une intrépidité habile, présenta la proue au vaisseau, qu'il avaria considérablement.

Ainsi ce fut le vaisseau qui devait enfoncer le flanc du navire italien qui fut lui-même défoncé, parce que le Re-di- PorlùÇjallo sut à propos présenter sa proue plus résistante que le liane.

Le vaisseau, ébranlé par la secousse, fut jeté sur le côté, et par l'impulsion donnée courut alors le long du flanc du Re-di-Purtogallo , qui lui envoya une complète décharge avec le feu de file à grenades. Le Kaiser démoli, ayant le feu de tous côtés à bord, s'élança hors de la ligne, faisant

feu toutefois avec son artiiiuiie.

Mais aussitôt l'escadrille des corvettes autrichiennes attaquait le rœ-di-1'ortoguUo par la gauche, et deux fré^jates cuirassées cherchaient à l'investir par la droite.

De nombreux projectiles atteignent la mâture de la frégate à vapeur italienne, qui riposte avec ardeur au feu des ennemis dont elle est entourée; l'officier en deuxième, Allon Emerico, est blessé au front par l'explosion d'ui.c grenade ; après avoir été pansé, il revient à son poste de combat. Le commandant Ribotli, se voyant toujours enveloppé par l'ennemi et éloigné de la ligne, s'élance résoltiment au milieu du feu des navires autrichiens, et il va rallier le premier groupe pour se mettre sous sa protection et le renforcer en même temps.

Par cette audacieuse marche à travers la flotte ennemie, le Re-di-Poito(j''':o ht cesser l'isolement ou il se trouvait, et il se dégagea.

De ce même troisième groupe, la Maria-Pia sauva les navires en bois italiens ; ce navire, au milieu du feu, vit deux frégates cuirassées se diriger vers notre escadre en bois, les poursuivit, les forçant à changer de direction.

Mais cette pointe hardie, qui dégageait les bâtiments de bois, engageait la Maria-Pia; elle se trouvait éloignée de la ligne de bataille et fut enveloppée par quatre frégates cuirassées. La Maria-Pia ht force de toute vapeur et parvint à distancer deux de ces navires ennemis; puis elle revint sur un auîre qui, s'apercevant de sa manœuvre, parvint à éviter son ciioc, non sans avoir essuyé de sa part une bordée complète et un feu bien nourri de mousqueterie.

Tel fut le rôle des trois groupes différents de l'escadre cuirassée italienne, jusqu'à ce moment.

VAffondatore, séparé de ces fractions et manœuvrant à sa guise sous les ordres de l'amiral, chercha à tffondrer, — c'était le plan de l'amiral Persano,— une partit; de la ilolte autrichienne ; on espérait beaucoup de lui.

Tous ses efforts furent malheureux.

Après s'être avancé intrépidement en avant et avoir lancé le premier projectile contre le navire amiral autrichien, il avaii cherché à l'éventrer; mais le navire ennemi, qui s'en

était aperçu, s'était élancé rapulment pour aborder, par le centre, VAffondatore. Celui-ci traversa la ligne des frégates cuirassées ennemies, s'approcha du navire amiral à quarante mètres environ, lâchant toute sa bordée; puis, à toute vitessf^. il traversa la ligne des navires mixtes autrichiens qui évitèrent son choc, et se lunça contre un des navires q:ii serraient de près le Re-di-Portogallo, au dégagement duquel il contribua.

Jusqu'alors, la (lotte italienne était vaincue ; mais un renfort lui arriva.

JL'escadre en bois était libre enfin d'entrer en ligne, i'i i'ainirai Persauo avait vu l'immense utilité dont les n-ivire de bois de l'ennemi avaient été pour ses navires de fer j fi résolut de l'appeler à lui.

Sortant du milieu delà fumée, VAffondatoi-ese porta vers Eotre escadre non cuirassée, faisant ce signal : Attaquez l'ennemi.

L'ordre fut exécuté.

Mais les Autrichiens ne jugèrent pas à propos de renouveler le combat ; ils se replièrent sur Lissa, qu'ils avaient dégagée, ce qui était le but de leurs efforts, et, s'appuyant à l'île, ils y attendirent le choc ennemi.

Les Italiens étaient en force alors; mais ils avaient des aviiries si graves et des pertes si grandi s qu'ils ne continuèrent pas la lutieet se retirèrent sur Ancône; la bataille fut donc indécise.

D'une part, le Kaiser avait coulé.

D'autre part, le Paiestro et le Re-di-Portogallo étaient anéantis.

Les Autrichiens avaient en outre réussi à chasser leurs adversaires 'de devant Lissa.

Ti lie fut Cf^tîe bataille.

Un épisode sublime : le voici dans toute sa simplicité.

L'amiral Albini donna l'ordre au Governolo (commandant G)gole) d'aller au secours du Paiestro, sur lequel l'incendie faisait de rapides progrès ; le commandant du Paiestro (Alfredo Capellini) refusa pour lui et son équipage tout moyen de sauvetage; il se bornait à demander (lu'on le remorquât au plus près de notre ligne.

Pendant que le Pt/.'es^ro passait sous le vent de l'escadre.

à portée âe VAffondatore^ le (.'ommandant et l'équipage crièrent : Vive le roi! vive l'Italie! Peu d'instants après, le Palestro, entre le Governolo et l'Independenza, qui ne l'avaient jamais abandonné, sautait en l'air. On sauvait seulement dix-neuf hommes d'un équipage héroïque, recueillis par les deux navires susnommés.

Le Palestro^ d'une part, le /{^-d7^a//a, de l'autre, avaient sombré ; sur l'un étaient les deux volontaires, sur l'autre Jean et les siens.

Tous ceux qui n'avaient pas succombé dans la lutte, dont cette double catastrophe avait été précédée, se trouvèrent abandonnés sur les flots, cramponnés aux débris surnageants, exposés à un feu terrible.

Lorsque Jean avait vu la bataille s'engager, il avait conseillé à la comtesse de descendre dans l'intérieur du bâtiment pour s'y mettre à l'abri.

La jeune femme avait refusé.

Jean, quoique amoureux, n'était pas homme à abdiquer sa volonté en pareil cas; il insista.

— Chacun son rôle, dit-il à la comtesse ; que feriez-vous ici, Anita , je vous le demande?

La jeune femme avait lu l'Arioste, le Tasse; elle croyait plus aux exaltations poétiques des chevalerc^sques batailles du moyen âge, qu'à la bravoure froide de nos combats modernes.

Elle répondit, pleine de cette idée :

■ — Je veux demeurer exposée au feu pour encourager le3 marins à bien mourir.

Jean haussa les épaules.

— Vous faites injure à ces gens-là ! dit-il. Ils n'ont pss besoin d'exemple pour faire leur devoir.

La comtesse était froissée.

— Alors, dit-elle, nous autres femmes, nous sommes des êtres inutiles; tout nous est interdit, et notre dévouemeui. est fr.ii); é de stérilité.

JEAN CnACAL. 31Î

— D'abord, dit Jean, Dieu ne vous a pas faites pour la guerre, mais pour la paix.

— Enfin, si pouivant je voulais à tout prix honorer mon sexe, jeter un peu de gloire sur ces femmes si faibles que vous dédaignez, et qui ont pourtant donné des héroïnes !

— Une ou deux exceptions! fit Jean.

— N'importe. Je sens qu'il est de ma dignité de demeurer là où il y a du danger !

Jean sourit.

— Anita, dit-il, le patriotisme, l'enthousiasme vous aveuglent , mais vous jilJez ouvrir les yeux.

Elle ne répondit pas.

Jean reprit.

— Je vous deman.le seulement de me suivre un instant là oiàje désire vous conduire, et si vous désirez revenir ici, je ne m'y opposerai pas.

— Mais cù yllonsnous?

— A l'endroit le mieux abrité du navire.

— Et vous pensez m'y retenir volontairement?

— J'en suis sûr.

— Yous vous trompez.

— Nous verrons bien.

Et Jean conduisit la comtesse à l'ambulance.

Le chirurgien et ses aides préparaient déjà leurs instruments, leurs scies, leurs bistouris, les sièges àampuîaiion- . les cuvettes destinées à recevoir le sang, tout le sinistre appareil d(s opérations taillant en pleine chair...

Des lits étaient étendus; ils attendaient les victimes de la lutte imminente.

Dans un cGi:^, s'^r un matelas maculé de sang, gisait depuis le matin un chauffeur qui avait été broyé par la machine à la suite d'une chute; Jean conduisit la comtesse près de cette couche funèbre et souleva la couveMui e...

Elle ne couvrait qu'un cadavre...

Le corps était littéralement broyé...

La jeune femme faillit s'évanouir.

— Allons, lui dit Jean, du courage, le vrai courage de la femme! Vous êtes ici sur votre vrai champ de bataille, vous devez vous y montrer brave

La comtesse dompta cette défaillance.

ol8 JEAN CHACAL.

— Vous avez rais''ii, jcju, ^ii-dlej vous êtes un noble cœnr, je demeurerai ici.

L'aventurier sourit.

— Venez! dit-il.

Et il conduisit la comtesse au chirurgien.

— Major, lui dit-il, je vous présente un petit infirm'er,— la jeune femme était toujours déguisée en homme, — qui vous sera très-utile, j'espère.

— Ce n'est pas de refus, fit le major. Puis regardant la comtesse.

— Tu tiendras la cuvette, mon garçon! dit-il. Je n'ai qu'une recommandation à te faire : sitôt pleine de sang, on court à un sabord et on la vide; puis on revient encore plus vite que l'on est parti.

— Comptez sur mon zèle, monsieur! dit la jeune femme.

J; an prit encore la comtesse à l'écart et lui fit à voix basse celte recommandation :

— Il arrive souvent qu'un navire est coulé bas par l'ennemi; les bâtiments blindés surtout, étant très-lourds, s'enfoncent vite. Ayez toujours à votre portée la ceinture de sauvetage. ■

— Je l'ai Inissée dans la cabine.

— Je vais la chercher, dit Jean.

Et Jean s'en alla, puis revint.

— Tenez! dit-il à la comtesse en lui tendant la ceinture; et, je vous en prie, ayez-la toujours sous la main.

— Je vous le pi'oniets, dit-elle.

Jean remonta. Cinq minutes après, la lutte commençait.

C'sst un spectacle sublime que celui d'un navire au moment, du combat. Sous un ouragan de feu qui s'abat en t-ifflant "nr lui. ii vomit le feu par tous ses saburds, il s'enveloppe d'un cercle de flammes et se transforme en un vol- '•an vomissant la lave par cent cratères avec des détonations >;pouvantables. A chaque bordée qu'il envoie, tout le hàiifîient tremble de la quille au sommet des mâts; à chaque dé- ' harge qu'il reçoit, il subit des chocs terribles, sous lesquels ii frémit comme s'il était un tout animé.

Au milieu de ce fracas, le porte-voix du cottiraandant fait retentir des ordres sonores; à travers la fumée, les mate-

JEAN CUACAL. O-O

lots, noirs de poudre, se pressenl pour obéir; ils vont, — à ch;ique instant il en tombe — au milieu des obus qui éclatent, et ils courent de la proue à la poupe au milieu d'une grêle de projectiles.

Et ce qui rend ces luttes maritimes terribles, c'est que la mort y est plus affreuse qu'à terre.

Que l'incendie s'allume :

L'honneur vous force à combattre jusqu'au dernier moment et, pendant que les canonniers, aux batteries, font tonner les pièi'es, les gobier- luttent conirt' le feu qui pro- ;;rtsse, içrandit et envahit tout, gagne la soute aux poudres et fait sauter le bâtiment; tout le monde meurt à sou poste.

Qu'une voie d'eau se déclare : il faut toujours combaiire.

Les calfaU cherchent à boucher l'ouverture; la machine ; onipe, et une partie de l'équipage aussi; le reste est auprès des canons, toujours servis, toujours tirant.

L'eau monte! On abandonne la cale.

Elle monte encore...

On jette les pièces de la batterie basse à la mer et on se réfugie à l'étage supérieur.

Le pont de cet étage crève...

On se retire dans la batterie haute.

Tout à coup le na""ire tourne sur lui-même et s'engloutit; mais la voix de l'ofilcier a crié : Feu! Une dernière décharge retentit ; c'est l'adieu suprême à l'ennemi, le défi à la mort, le salut h. une éternité de gloire!

Ainsi fit l'héroïque équipage du Re-dltaJia !

Jean avait assisté à toutes les péripéties de la lutte; quand le moment fut venu, il courut à l'ambulance.

— Vite! dit-il à la comtesse ; venez !

Les blessés étaient nombreux; elle entendait leurs cris, leurs gémissements, leurs soupirs d'agonie...

Elle voulut rester.

iMais lui, comme toujours, saisit d'une main la ceinture de sauvetage à sa portée ; de l'autre il entraîna la jeune femme sur^'le pont que balayaient la mitraille et la mousqueterie enni'mie, les navires autrichiens étaient presque bord à bord; il fallait se jeter entre eux et le Re-d'Italia qui sombrait.

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