‹ Jean Chacal, souvenirs d'un zouaveChapitre 17 sur 19 · S20 JEAN CHACAL · texte numérisé non relu

S20 JEAN CHACAL

Pourtant les canons, gueule à gueule, échangeaient toujours leurs messages de mort.

Jean n'hésita pas.

La proue était un peu moins menacée que les flancs; il se jeta dans les flots.

Par son ordre, Pierre l'avait suivi.

Le jeune homme avait deux légères blessures; Jean trois contusions; mais rien de grave.

Ils quittaient ce malheureux navire sans avoir trop souffert; la chance était pour eux.

— Nageons et dégageons-nous! dit Jean.

Les projectiles, frappant le Re-d'ïlalia démembré, en détachaient mille éclats qui fouettaient l'eau autour des nageurs. Il était prudent de s'éloigner. Ils firent tant d'efforis qu'en peu d'instants ils se trouvèrent à une distance assez grande pour être à l'abri, relativement du moins.

Alors Jean invita la comtesse et Pierre à se retourner; ils virent une chose sublime, l'agonie d'un navire.

Oui, l'agonie!

Quand un bâtiment va couler, ce n'est plus un assemblage de bois, de fer, de cordages; c'est un être; on le dirait, on le dit.

Jamais on ne convaincra un marm que sa corvette ne sent pas l'yliîme sous sa carène.

Le navire en péril jiémit, on l'entend; il crie, il s'agite ; il se débat contre la vague qui l'attire; il ne veut pas s'enfoncer dans le gouffre béant.

Des frémissements de terreur font frissonner ses mâts ; les vergues sont secouées par la peur; des voix plaintives sortent'de la cal-*, traversent les ponts, montent, éclatent au jour.

C'est le bois qui pleure. C'est le fer qui grince.

C'est la matière broyée, meurtrie, qui se révolte contre la destruction et se lamente comme si elle avait la vie!

Râle d'un agonisant gigantesque sorti de la profondeur des entrailles de ce corps géant qu'on croit inerte.

Un homme ne se roidit pas plus contre la mort qu'un vaisseau qui coule...

Sur le Re-critaUa, pas un marin ne songeait au trépas; le Be-iVItalia, lui, semblait sp cramponner aux vagues pour ne pas glisser au fond des eaux.

Tout à coup la dernière crise arriva, précipitant le dénoûment.

Le navire oscilla à droite et à gauche, plongea de l'avant et se releva comme un blessé qui lutte contre la convulsion suprême; puis, soudain, il s'abîma et disparut...

La mer se creusa sous lui.

Avide de sa proie, on eût juré qu'elle s'ouvrait, faisant le vide, pour l'entraîner plus vite ; puis elle se referma sur sa victime, et tout fut dit.

Une centaine d'hommes et des épaves surnagèrent audessus des flots.

Les trois fugitifs étaient muefs.

Pourtant un cri convulsif, ure parole crispée s'échappa de la bouche de la comtesse.

— Les blessés ! fit-elle avec horreur.

Elle pensait à ces malheureux qu'elle avait soignés et qui avaient péri avec le Re-d'Italia.

Pourquoi à ceux-là plutôt qu'aux autres?

C'est que les autres, dans la plénitude de leurs forces, avaient pu essayer de s'accrocher à quelques débris; grises par les enivrenienîs de la lutte, ils n'avaient songé au^salut qu'au dernier moment, et ils avaient eu une suprême ressource, se sauver à la n?ge! une suprême consolation, l'espérance d'être recueillis pa.'les navires voisins.

Mais les blessés!

Ils avaient été ensevelis sans le prévoir, sans le savoir; puis, quand les vagues avaient pénétré dans l'ambulance, le vaisseau était déjà à cent brasses sous l'eau!

Quelle fin atroce ! Une, deux minutes peut-être...

Mais quelle angoisse!

Jean voulut arracher la jeune femme aux sombres réflexions qui l'agitaient, il dit :

— Nageons vers la flotte en bois. Nous ne pouvons rester ici, exposés à être recueillis par les Autrichiens.

Et il donna l'exemple.

La comlesse dut le suivre; il ],i guida vers les bâtiments de bois, et ils furent récusai bord de l'un d'eux.

A peine étaient-ils montés, que le Palestro sautait en l'air; mais Jean cacha cette nouvelle à la jeune femme, qui ignora celte catastrophe. •

Nous avons dit la tin de la bataille.

Le lendemain, la comtesse débarqua à Ancône.

Elle était inquiète du sort de Luidgi; Jean, lui, désespérait qu'il fût sauvé.

Les deux premières personnes qui saluèrent la jeune femme sur les quais furent les deux volontaires.

Ils avaient quitté le Palestro pendant le bombardement pour monter sur un des navires qui, comme nous l'avons dit, avaient été détachés pour l'attaque du second fort; ils avaient échappé au désastre du Palestro.

Carico et son ami le batelier furent sauvés, quoiqu'ils eussent voulu combattre avec l'équipage du /Jc-d'im/ia Jusqu'au dernier moment : la comtesse tint plus que largement ses promesses envers eux.

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