IG JEAN CHACAL
auprès du sbire :
— Savez-vous qui je suis? lui demanda-t-il d'un air railleur.
— Un touriste français, répondit l'agent un peu décontenancé.
— Erreur! fit Jean. Votre police est mal faite. Le sbire eut un geste de dépit.
— Peut-être me suis-je fourré dans un guêpier! pensat-il. Peut-être ai-je dénoncé un personnage important, voyageant incognito. Il va réclamer près de son gouvernement, faire du scandale, et je serai tancé par mes chefs qui seront furieux de la maladresse que je leur aurai fait commettre.
Jean, toujours sardonique, avait aux lèvres un sourire interrogateur.
— Eh bien! devinez-vous qui je suis? fit-il.
— Non, dit le sbire en se levant respectueusement tant l'assurance de Jean le confirmait dans ses suppositions. Mais si je me suis trompé, je suis prêt à réparer ma faute. Veuillez me dire qui vous êtes, et, si c'est possible, je ferai révoquer l'ordre donné.
Jean riait à part lui de l'embarras du sbire; il jouit un instant de son trouble, puis il lui dit :
— Je ne suis pas un touriste, mais...
Il s'arrêta un instant.
— Mais un aventurier à bout de ressources et cherchant fortune.
— Ah! fît le sbire reprenant tout à coup son insolence. Ah ! vous êtes un aventurier. Alors je vous donne deux heures pour déguerpir et aller chercher fortune ailleurs.
Mais Jean, loin de se déconcerter, dit d'un ton fort tranquille :
— I) y a un pclit obstacle à mon départ; c'est que, précisément, j'ai choisi Venise pour exercer une certaine industrie qui doit me rapporter quelque argent.
— Trêve de plaisanteries ! dit l'agent en fronçant les sourcils. '
— Je ne plaisante pas, reprit Jean. Je suis déterminé à rester ici et j'y resterai. Vous-même allez m'en prier quand vous saurez que je suis prêt à rendre d'inuiienses services à votre gouvernement. Voici ce que j'ai à vous proposer : Je suis Français; j'inspire de la confiance aux Vénitiens; je proposerai à des jeunes gens de les faire fuir ; et, moyennant une prime, je vous les livrerai.
A cette proposition, le sbire enchanté se leva et dit :
— Je ne saurons prendre sur moi d'accepter; mais je vais vous conduire auprès du chef de police; il vous accueillera bien. Et ils partirent tous deux.
Le lendemain, Jean Chacal se présentait chez la comtesse; celle-ci avait été instruite par les gens de l'hôtel de la visite reçue par Jean Chacal. Elle était dévorée d'inquiétude.
— Vous voilà persécuté à cause de nous, dit-elle au jeune homme. Je ne mo consolerai jamais d'avoir si égoïstement accepté votre généreuse proposition. On vous bannit.
— Au contraire, dit Jean Chacal en riant; je suis au mieux avec la police. Je viens vous remercier de m'avoir porté si bonne chance; j'ai obtenu un magnifique emploi.
— Vraiment! exclama la comtesse stupéfaite.
— Oui, madame; me voici armé à cette heure d'une puissance terrible. On va trembler devant moi.
— Mais enfin...
— Je suis sbire, c'est vous en dire assez. La comtesse pâlit ; Jean souriL
— Rassurez-vous, maf^amo, dit-il; je me suis fait sbire
pour mieux vous servir.
Et il raconta ce qui s'était passé...
On sait de quels élans les natures méridionales sont capables; la comtesse, dans un preuiier moment d'expansion, tendit à Jean ses deux mains avec reconnaissance :
— Oh î tenez, dit-elle, vous êtes un brave jeune homme. Il n'y a qu'un Français capable de jouer avec autant de sang-froid un pareil tour à une police aussi soupçonneuse. En vérité, je vous admire.
^^uis elle reprit :
- Mais qu'avons-nous fait pour mériter tant de dévouement, et comment pourrons-nous jamais acquitter la dette que nous contractons envers vous ?
Jean déposa un baiser sur chacune des jolies mains de la jeune femme, et, avec une galanterie de bon goût, il lui dit ;
— Maintenant, je suis payé d'avance.
Luidgi, qui n'assistait pas à cette entrevue, survint en ce moment.
Il était désespéré.
— Eh bien, tout est manqué? dit-il. On vous renvoie? 11 semblait désolé.
Déjà ce jeune homme aux généreuses aspirations avait conçu une vive sympathie pour l'homme dont M avait entendu la veille la merveilleuse histoire : il bondit de joie quand il apprit ce qui s'était passé.
Jean était pressé d'exécuter ce projet.
— iMaintenant, dit-il, la police va me laisser quelques jours pour tendre mes filets ; profitons de ce répit. Je vais pariir avec une lettre pour votre intendant; à la fin de cette semaine tout sera prêt. Mais il faut bien réfiéchir avant de se fier à votre serviteur.
— J'en suis absolument siîre, atiirma la comtesse. Il nj'est dévoué corps et âme.