JEAN CHACAL. IJ
— Alors, je réponds de tout,
— Et vous partez sans nous confier votre idée ? demanda la comtesse avec cette intonation câline que les femmes savent si bien metfre dans leurs questions quand elles veulent savoij' quelque chose de nous.
— De glace, ne me demandez pas mon plan, dit Jean, vous le trouveriez bizarre, insensé, impossible.
Et il prit congé de la jeune femme et de son frère, era- [)0i i;:nt sa lettre de créance.
— Quel excellent cœur! murmura la comtesse quand il fut parii.
— Quel homme! dit Luidgi. Il ne doute de rien; on voit qu'il joue avec les obstacles.
— Sa vie est tout un roman! ajouta la comtesse. Et il ne doit pas tout dire. Je suis sûre qu'il nous a caché plus d'un trait d'héroismc.
— Moi, si j'étais femme, j'en raffolerais, s'écria étourdiment Luidgi. Il est très-beau garçon.
La comtesse ne répondit pas; elle se mit toute songeuse
à la fenêtre.
Elle y resta longtemps accoudée, regardant le ciel bleu et rêvant aux singuliers caprices du hasard qui avait jeté sur sa route un aventurier auquel, sans hésiter, elle venait de se confier avec tant d'abandon.
Et pourtant, elle ne douta pas un seul instant de la loyauté de cet homme qu'elle connaissait à peine depuis quelques heures.
Ainsi sont les femmes.
Jean avait la tête la plus sympathique qu'on pût voir; il avait eu des accents de vérité qui allaient droit au cœur; il avait desallui'es si franches, un regard si clair, un front si noble qu'il était impossible de ne pas avoir foi en lui.
Puis toute cette rencontre avait un caractère romanesque; rien ne séduit plus les femmes que le roman débordant dans la vie réelle.
Au terme fixé par Jean Chacal, la comtesse et son frère arrivèrent à la villa.
On les attendait.
La jeune femme et Luidgi étaient pressés de connaître enfin le projet de Jean: celui-ci avait terminé tous ses préparatifs.
— Madame, dit-il à la comtesse, le moment est venu de vous révéler mon plan; mais votre intendant, que voici, vous dira qu'après avoir longtemps douté du succès, il y croit aujourd'hui, grâce aux expériences que j'ai faites devant lui. Du reste, vous jugerez vous-même de la solidité de mon ballon, car je ferai une ascension captive devant vous.
— Un ballon ! fit la comtesse.
— Un ballon ! répéta Luidgi.
— Oui, un ballon! dit Jean. J'emploie pour vous aujourd'hui un moyen de transport qui sera adopté dans vingt ans par tout le monde. Ne me croyez pas fou, parce que je devance l'avenir; parce que, n'ayant pas de préjugés, je n'hésite pas à employer les aérostats, quoiqu'ils ne soient pas encore en usage parmi la foule.
— Mais où vous êtes- vous procuré ce ballon ? demanda Luidgi.
JEAK CUAGAL. 2l
— Je SUIS allé trouver un entrepreneur de fêtes publiques qui a coutume de comprendre des ascensions aérostatiques dans le programme des réjouissances qu'il donne aux populations. C'est un Français que j'ai beaucoup connu à New-York, où il a résidé longtemps. Je lui ai acheté son meilleur ballon ; je l'ai condiiit ici et je l'ai gonflé. Rien de plus facile. Si le vent est favorable, ce dont je m'assurerai tout A rfieure. nous parlirons celte nuit.
— Cette nuit! fit la comtesse avec un effroi mal dissimulé.
— Pourquoi tarder davantage?
— Parce que j'ai peur; parce que ce voyage à travers l'espace m'épouvante; parce que je ne me déciderai jamais à laisser partir ainsi mon frère.
— Laissez-moi vous dire, madame, que votre terreur n'a pas de raison d'être. Un ballon n'offre pas plus de danger qu'un chemin de fer ou un navire.
— Je n'ai pas peur et vous suivrai, dit Luidgi intervenant. Mais je crois que le chemin que nous allons prendre est périlleux.
— Mon Dieu, non, dit Jean Chacal. De grâce, ne vous récriez pas. En Amérique, on étudie beaucoup la science aérostatique ; on la'jice souvent des ballons que montent des amateurs hardis. Pour ma part, j'ai eu maintes fois l'occasion de tâter de ce moyen de locomotion et j'ai acquis, avec une grande pratique de l'art de la navigation aérienne, la certitude qu'un homme prudent courait en l'air moins de risques que sur terre. Si vous étiez familiarisés avec ces sortes de voyages, vous n'hésiteriez pas plus que moi pour monter en wagon ou en bateau à vapeur.
Puis, comme la comtesse était toute déconcertée et que Luidgi semblait stupéfait, Jean reprit :
— Je conçois votre étonnement; je l'avais prévu; mais
2i* ilHAN CHACAL.
du moins ne me refusez pas de lancer cette nuit, devant vous, mon aérostat à une certaine hauteur ; il sera retenu par des cordes. Vous n'ignorez pas que ces sortes d'ascensions n'offrent pas le plus petit danger. Quand vous aurez vu comment mon ballon se comporte, vous serez rassurés. Il était environ dix heures du soir; la nuit était calme et sereine, la villa était isolée au milieu de la campagne.
— Si vous n'avez aucun soin à prendre pour l'instant, dit Jean, nous allons tenter une épreuve de suite.
Et il conduisit la comtesse au milieu d'une cour intérieure.
Elle poussa un léger cri en apercevant un joli ballon, qui, retenu par des. cordes, se balançait gracieusement dans l'air.
— Voilà notre esquif, dit Jean. Les postes autrichiens sont loin ; grâce à l'ombre, on ne saurait apercevoir notre aérostat; voilà cinq paysans que j'ai drossés à la manœuvre; je vais monter à une centaine de mètres au-dessus de vous.
Et Jean enjamba le bord de la nacelle.
Déjà Jacques, le chacal, était blotti dans un coin; il semblait avoir monté en ballon plus d'une fois et prévoir que l'on allait partir.
Les domestiques de la villa lâchèrent cent mètres de corde et le ballon s'éleva majestueusement.
La comtesse et Luidgi n'étaient pas encore remis de leur surprise; ils s'attendaient si peu à ce moyen de fuite qu'ils ne s'habituaient pas encore à l'idée que ce genre de voyage était possible.
Pourtant, on avait beaucoup parlé de navigation aérienne en ces derniers temps; les tentatives du Géant étaient restées célèbres; la secousse imprimée aux esprits par la théo-
JEAN CnACAL. 2't
rie fameuse du plus lourd que L'air avait été vive : on savait que nombre d'aéronautes avaient accompli de g:rands trajets; pour une catastrophe comme celle du Géant, on comptait cent traversées heureuses.
Les yeux fixés sur le ballon qui montait toujours, la comtesse songeait à tout cela ; Luidgi, lui, s'était bravement d-'cidé depuis un quart d'heure.
Bientôt Jean redescendit.
— Le vent est excellent, dit-il; il nous porte dans la direction de Plaisance. Nous devrions profiter de cette heureuse circonstance; nous sommes au beau fixe; la brise soufflera toute la nuit vers l'ouest. Demain elle peut changer de direction.
La comtesse hésitait.
— 3Ia chère Anita, lui dit Luidgi, j'ai pris bonne confiance, moi. Adieu.
Et pour couper court à toute objection, il embrassa brusquement mais tendrement sa sœur, et monta dans la nacelle.
Tout à coup survint un paysan effaré.
— Une patrouille! cria-t-il.
— Grand Dieu ! s'écria l'intendant, nous sommes perdus. Ils vont tout deviner.
Et, tout dévoué qu'il fût à sa maîtresse, il s'eniuit
Telle était îa terreur qu'inspiraient les Croates que tous les paysans disparurent ; aider à la fuite d'un émigrant était
un crime sévèrement puni.
Liiidgi quitta la nacelle et courut à sa sœur.
— Anita, fuis avec nous, aie ce courage, supplia-t-il ; m serais arrêtée et persécutée ; tu sais que lien ne les retient. Ils emprisonnent les femmes et les maltraitent.
Mais la comtesse tremblante, murmura en défaillant :
— Jamais je n'oserai. Adieu. Laissez-moi.
Luidgi se jeta aux genoux de sa sœur pour la fléchir ; mais elle frissonnait à l'idée seule de monter dans la na celle.
Pourtant on entendit frapper aux portes de la villa et les crosses de fusil résonner sur les dalles des escaliers.
Jean Chacal souriait sans s'émouvoir,
Luidgi lui adressa un regard désespéré impbrant son aide ; Jean lui dit :
— Montez dans la nacelle.
— Maij elle ! demanda le jeune homme.
— Allez toujours, j'en réponds.
Luidgi obéit.
Jean avait commandé en homme sûr de son fait.
Quand le jeune Vénitien fut assis, Jean s'approcha de la comtesse avec toutes les marques du plus profond respect; celle-ci écoutait les appels fureux des Croates auxquels personne nV)iiv';iit.
— l'ar pitié, monsieur, s'écria-t-elle, emmenez mon frère, il est temps encore.
Mais Jean, sans prononcer une parole, saisit la jeune femme dans ses bras, para:ysa toute résistance et sauta dans la nacelle avec son fardeau. Puis, tirant son couteau, il coupa deux cordes ; le ballon s'enleva lentement ; la troisième corde, mal attachée, s'était dénouée et il était inutile de la trancher.
Le ballon était à vingt mètres du sol, quand une porte
s'enfoiiçaiit, livra passage à un flot de Croates, qui fit irruption dans la cour.
On ne saurait dépeindre la stupéfaction de ces soldats.
Leur officier seul comprit ce qui se passait, et pendant que les troupiers, bouche béante, contemplaient l'aérostat, il courut à la dernière corde traînant encore à terre et s'y suspendit.
— A moi ! cria-t-il à un sergent qui vint se cramponner aussi au câble.
Mais le reste de la patrouille efi'rayé, et n'ayant jamais vu de ballon, n'osait pas bouger.
Cependant le poids de deux corps en surcharge arrêtait
l'aérostat.
Le chacal de Jean s'était dressé sur les bords delà nacelle et il aboyait lugubrement, dardant sa pruncne fauve sur
l'ennemi.
La comtesse et Luidgi remarquèrent pour la première fois les allures étranges de l'animal, qu'ils prenaient pour un chien.
La comtesse, muette d'épouvante au milieu de tout ce drame, vit Jean Chacal tirer son revolver; la prunelle du jeune homme étincelait d'un éclat sauvage.
— Lâchez tout ! cria-t-il, ou vous êtes mort. 11 allait tirer.
Rtais la comtesse l'arrêta
— Plutôt être pris, dit-elle, que de tuer ces hommes! Ce serait un assassinat.
Jean Chacal écarta brusquement le bras de la jeune femme; elle vit bien qu'à Theiire du danger rien ne pouvait arrêter un pareil caractère; son visage, si doux d'ordinaire, avait pris une expression d'énergie farouche.
Pourtant il remit tout à coup son pistolet à sa ceinture; une nouvelle idée lui était venue.
23 JEAN CriAGAL.
— Tenez-vous bien ! ordonna-t-il.
— El se penchant au fond de la nacelle, il jeta par-dessus i3 bord deux sacs de iesu
Le ballon allc^^é sembla prendre un élan subit ; il paru; avec une brusque secousse qui le fit monter de quatre mètres en une seconde.
Jenn Chacal se prit à rire.
— Regardez, maintenant, dit-il, la scène va devenir curieu e.
Puis le couteau tiré^, prêt à couper la corde, il attendit.
Le ballon s'élevait toujours ; des cris lamentables parlaient du sol.
Le chacal, toujours inquiet et flairant l'ennemi, répondait par des hurlements rauques qui produisaient un sinistre efifet dans la nuit.
La comtesse et Luidgi se penchèrent, ils aperçurent l'officier croate et son sergent à la hauteur des toits, montant avec le ballon, cramponnés à la corde, poussant des îjppels déchirants.
Surpris par l'essor inattendu de l'aérostat : ils n'avaient pas eu le temps de lâcher prise et ils s'étaient trouvés presque subitement à une distance de la terre trop grande pour ne pas se briser ''3s os en tombant.
— Feu ! bramait l'officier.
— Feu ! criait le sergent.
Mais les Croates abrutis parla stupéfaction ne semblaient rien entendre; ils suivaient du regard et leur chef et la singulière machine qui les emportait.
Puis peut-être l'officier était-il sévère et le sergent brutal ; les Croates devaient être en ce cas heureux d'en être débarrassés.
Toujours est-il que peu à peu le sol fuyait sous les pieds
fies malheureux Autrichiens, qui se tenaient à la coi'de de leurs doigts crispés et hui-lant aux soldats leurs commandements, que ceux-ci se décidèrent enfin à exécuter. '
Ils dirigèrent une fusillade assez vive sur les fugitifs ; on entendit siflîer quelques balles, et ce fut tout.
— Les niais ! disait Jean. Ils tueraient leurs chefs aussi bien que nous; ils ne peuvent viser juste.
— La fusillade cessa.
Alors Jean Chacal, railleur, s'apercevant que la peur étranglait la voix dans le gosier des Autrichiens, cria à son tour :
— Feu !
— 3Iais feu donc
Et Luidgi, narguant aussi l'ennemi, répétait en ricanant ;
— Feu!
La comtesse, elle, mesurait avec effroi l'espace qui se trouvait entre le bailon et la terre ; l'agonie de ces malheureux dont les forces allaient bientôt être à bout, lui parut épouvantable.
— Silence ! dit-elle à son frère. Vous devriez épargner le sarcasme à deux hommes qui vont mourir.
Luidgi était jeune, accessible à la pitié; il contempla, lui aussi, l'abîme qui s'étendait sous les pieds des Autrichiens ; il se rendit compte de l'angoisse etfroyable que devaient éprouver ces malheureux.
Il se tuL
Jean, lui aussi, avait entendu le reproche de la comtesse il cessa de narguer les Croates, et s'assit d'un air sombre sans mot dire.
Puis il s'aperçut que Jacques aboyait toujours; il lui fit an signe, et le chacal vint s'asseoir entre ses jambes, muet, mais le rictus de la colère aux lèvres. Le silence se fit; puis jn cri d'appel monta vers le ballon.
28 JEAN CBAGAL.
— Sauvez-nous? criait la voix de l'ofticier italien.
— Sauvez-les ! répéta la comtesse, appuyant la prière de ces pauvres diables.
Jean, soucieux, prononça le mot : impossible, et son àourcil resta froncé.
Mais il vit sur le visage de la jeune femme une telle expression de chagrin, qu'il en fut touché.
— Quoi ! lui dit-il, vous vous intéressez à ce point à des gens qui nous voulaient fusiller; ne les avez-vous pas entendus crier l'ordre de tirer. Nous épargnaient-ils, eux ? Ce sont les ennemis acharnés de votre pays, nos ennemis personnels, puisqu'ils allaient nous arrêter et nous jeter sous les balles d'un peloton de Croates. Et je leur pardonnerais :
— Vous êtes donc impitoyable î fit la comtesse.
— Oui, murmura Jean les dents serrées. Généreux avec l'adversaire loyal, cruel avec l'ennemi cruel ; œil pour œil, dent pour dent, sang pour sang, telle est ma devise. S'ils n'avaient pas voulu notre mort, je ferais grâce; mais ils ont crié : Feu 1 Tant pis ! Qu'ils meurent broyés par leur chute.
Puis, comme la comtesse baissait la tète, il reprit :
— Voyons, madame, est-il juste de ne pas rendre le mal pour le mal? Moi aussi j'ai été bon et indulgent... autrefois... quand j'avais vingt ans.
Eh bien ! je m'en suis toujours repenti.
Plus d'une vipère, que je n'avais pas écrasée du talon
de ma botte, m'a mordu plus tard et causé de douloureuses
blessures.
On ne se repent jamais d'une vengeance légitime; on se
repent souvent d'avoir laissé vivre son ennemi.
Un cri strident, un appel navrant monta encore vers le
ballon.
— Mais c'est affreux ! s'écria la comtesse. Vous êtes donc
de bronze. Si pourtant vous eiiez clans cette atroce position.
— J'aurais le sort que mes actes m'auraient mérité, madame, dit Jean fièrement; et je le subirais sans faiblir.
— Mais c'est la mort !
— Eh bien ! je mourrais sans crier lâchement grâce à ceux que j'aurais voulu assassiner dix minutes auparavant.
Malgré elle, la comtesse admira ce caractère de fer qui se dessinait si vigoureusement; mais elle ne désespéra pas de ie lléchir.
— Que vous refusiez votre aide à ces hommes, dit-elle, je le comprends. Mais, à moi, me reluserez-vous leur grâce: je l'implore à genoux. Songez que jamais je n'oublierai la mort de ces gens et que leur souvenir me poursuivra toujours.
Un rayon de lune éclaira en ce moment le doux visage de la comtesse; son regard rencontra celui de Jean ; il se rendit à la prière de la jeune femme.
Il se serait roidi en vain ; il comprenait qu'il ne pourrait résister à cette voix qui lui allait au cœur.
— Qu'il soit fait comme vous voulez, dit-il avec un sou pir; mais c'est la première fois que je pardonne à un ennemi.
— Oh ! merci ! dit la comtesse avec élan. Mais hâtez-vous» ou ils sont perdus.
En effet, les appels des Croates devenaient sourds; ils ne criaient plus, ils râlaient leurs supplications. Jean ouvrit son couteau.
— Qu'allez-vous faire ? demanda la comtesse.
— Couper la corde.
— Mais vous les tuez alors...
— Je les sauve. Nous sommes à cinquantes mètres du sol;
le poids de ces deux liuiumcs nous retient assez bas. Et j'aperçois le lac de Mantoue non loin d'ici. Quand nous serons au-dessus, je couperai ; ils tomberont dans l'eau qui amortira le coup.
— Et ils seront sauvés?
— Je l'espère du moins ; et vraiment je ne puis faire plus pour eux.
Du reste, ils ont plus de chance qu'ils n'en méritent; j'entrevois une barque.
— QulI plongeon ils vont foire! dit Luidgi ; ils vont se croire entraînés au fin fond des enfers! Brou!... J'en ai froid jusqu'aux os pour eux.
En une demi-minute on fut au-dessus de la nappe d'eau, tant le ballon était rapidement emporté. Jean mesura son temps avec sang-froid el coupa la corde à point.
Une clameur vibra, poussée par les Croates qui se sentaient précipités dans l'espace ; puis le bruit de leur chute arriva aux oreilles des voyageurs.
La comtesse avait fermé les yeux.
— Anita! rassure-toi, lui dit Luidgi, ils ne sont pas morts; ils se débattent.
— Et voilà la barque qui rame vers eux ; ils sont tombés près d'elle, ajouta Jean Chacal.
La comtesse ouvrit les yeux, regarda le lac qui brillait aux rayons de la lune et vit trois points noirs s'agiter à la surface.
Alors, heureuse de n'avoir pas à se reprocher la mort de ces deux hommes, elle prit les deux mains de Jean Chacal, les pressa avec une effusion pleine de tendresse et lui dit :
— Je \ ous sais plus de gré de m'avoir sr^rifié votre rancune, que de m'avoir sauvée.
— Et vous avez raison, madame, dit Jean Chacal avec
une noble simplicité. J'ai vu à mes pieds l'une des plus belles filles du Mexique ; elle me demandait la vie de son frère, un brigand qui m'avait tendu un guet-apens; elle... (ici Jean s'.irrêtn, mais ce qu'il sous-en tendait était facile à '^evinci) elle me suppliait, reprit-il, j'ai refusé.
Puis, après un instant de réflexion, il ajouta, comme se donnant une explication à lui-même :
— Sans doute, c'est parce que cette femme m'implorait au nom de quelqu'un qui lui était cher; tandis que vous, c'était au nom de vr>s ennemis, ce qui est d'une générosité si touchante que j'en a: été ému.
La comtesse sourit.
Peut-être pensait-elle que Jean Chacal avait cédé à sa prière pour un autre motif qu'il ne s'avouait pas. Tout à coup, Jean Chacal poussa un terrible juron.
— Qu'avez-vous? s'écria la comtesse toute frémissante. Mais Jean, désespéré, serrait les poings sans répondre.
11 regardait le ballon se dégonflant à vue d'œil.
— Grand Dieu ! qu'y a-t-il donc ? s'écria la comtesse avec effroi.
— Le ballon est crevé par une balle ! dit Jean ; ces misérables l'ont troué : le gaz s'échappe !
Jean, dans ce péril, conserva le plus grand calme.
Il avait d'abord envoyé une malédiction aux Croates, malédiction énergique et accentuée; c'était une première explosion de colèie; mais il reprit aussitôt son sang-froid.
f,2 JEAN CHACAL.
cl mesura l'étendue du daugei', qu'il reconnut moins grand qu'au premier abord.
Il jeta du lest.
Le ballon s'éleva.
Il consulta alors la force du vent, l'étendue du terrain à parcourir et se rassura.
— Nous passerons la frontière, dit-il. Les districts que l'Autriche possède au-delà du Mincio ne sont pas très-étendus; le ballon ne se dégonfle que lentement.
La comtesse reconnut la vérité de cette assertion; le peu de lest que Jean avait jeté avait imprimé à l'aérostat un mouvement ascensionnel. La jeune femme se rassura donc.
Quant à Luidgi, il avait fait bonne contenance.
Le voyage se continua rapidement.
De temps à autre, Jean jetait un peu de sable pour équilibrer le poids de la nacelle en raison de la déperdition du gaz.
La comtesse, dont l'attention avait été cnptivée tout entière par les péripéties du drame qui venait de se dénouer, s'était familiarisée avec l'idée de se trouver suspendue audessus du sol; elle se sentait mollement bercée dans les airs et elle voyait, avec un cliarme jusqu'alors inconnu, le paysage fuir sous ses yeux, déroulant ses perspectives pittoresques sous les clairs rayons dont la lune argentait ses
sites.
— Vraiment, dit-elle, sans le souvenir de ces malheureux Croates qui sont tombés dans le lac, je prendrais un plaisir extrême à ce voyage.
La figure de Jean s'illumina.
— N'est-ce pas, dit-il, que l'on est mille fois mieux ici que dans une diligence qui vous cahote ou dans un wagon qui trépide?
On ferait le tour du monde en ballon sans être fatigué.
Nulle voie n'est plus douce au voyageur que celle des airs; quand l'homme aura trouvé le moyen de diiiger les ballons, à coup sur il ne voudra plus d'autre véhicule pour franchir l'espace.
— Pour ma part, dit Luidgi, je ne perdrai jamais une occasion de remonter dans un aérostat.
— Et moi, fit la comtesse, je crois que je me hasarderais à recommencer celte épieuve,
— Alors, vous m'avez paidonné la brusque façon dont j'ai triomphé de votre préjugé? demanda Jean.
La jeune femme, pour toute réponse, tendit sa main à
.Ican, qui la pressa sur ses lèvres.
Il s'aperçut que cette main était glacée.
-- Vous avez froid, dit-il; permettez-moi de vous cou-' vrir de ma ceinture.
— De votre ceinture! fit la comtesse en remarquant que Jean avait en effet les reins ceints à la façon des zouaves; mais en observant en même temps que l'étoffe semblait mince et étroite.
— Vous croyez qu'elle ne suffira pas à vous garantir du froid? demanda Jean; jamais pourtant cachemire plus chaud n'aura abrité vos épaules.
Et il déroula un châle si soyeux, si riche et si ample à la fois, que la comtesse, en touchant ce merveilleux tissu, poussa un cri d'admiration; il eût fallu trois de ces cachemires pour emplir sa main de patricienne.
Jean drapa le sien autour de la jeune femme; dans ses mouvements, perçait un soin si jaloux d'abriter la jolie veuve contre la brise; il y avait tant de bonhomie et si peu d'arrière-pensée dans les gestes du jeune homme, que cet acte dont la familiarilé aurait pu être blessante chez tout autre toucha celle qui en était l'objet.
On eût dit d'un fiùre à une sœur.
34 iE.\y. CHACAL.
Jean réfléchit que la coiniesse devait avoir froid aux pieds : il la pria de souffrir que Jacques les lui réchauffât; elle y consen'it.
Sur un mot du maître, le chacal vint se coucher sur les bottines de la jeune femme.
— Qurl bon chien ! fit-elle tout émue en le caressant. Jacques lui lécha les mains.
— Par exemple! fit Jean, voilà qui est inouï; vous avez reçu de quelque féè le don de charmer les gens et les bèt'js. De sa vie, Jacques n'a léché que moi.
— Ce chien est donc bien sauvage? demanda Luidgi.
— Ce n'est pas un chien, c'est un chacal.
La comtesse relira précipitamment ses pieds; mais Jacques la regarda d'un air de reproche.
— Pauvie bête! fit-elle. Je n'ai pas été maîtresse d'un premier mouvement de répulsion; on dirait qu'il a compris et qu'il en est froissé.
— Vous ne vous trompez pas, dit Jean. J'ai fini par acquérir celle conviction que le mot instinct devait être remplacé par celui d'intellijience, quand il s'agissait de certains animaux qui se rapprochent de nous.
Mais vous lui avez rendu sa place; le voilà tout heureux de la reprendre.
— Pourquoi avez-vous préféré ce chacal à un chien? demanda la comtesse.
— Parce que Jacques est plus fin, plus fidèle, plus dévoué que le meilleur caniche.
— Je croyais ces animaux très-féroces.
— C'est une erreur qui court h monde, comme tant d'autres, accréditée par des naturalistes comme M. de Buffon et consorts qui n'ont jamais étudié les mœurs des animaux; il y a toute une révolution à faire dans celte partie de la science. Toi.vssenel l'a déjà commencée.