‹ Jean Chacal, souvenirs d'un zouaveChapitre 5 sur 19 · BAN CHACAL · texte numérisé non relu

BAN CHACAL

Mais le grand obstacle à loutc rénovation, c'est que la science ofiicielle se roidit contre tout progrès.

Nos académiciens, par exemple, au lieu de chercher avec les hardis pionniers de l'avenir le problème de la navigation aérienne, rient de leurs efforts.

Ils ne leraieiit pas ce que vous avez fait; ils ne monteraient pas en ballon.

— Je n'ai pas de mérite, fit la comtesse; j'ai plié devant la l'oice,

— Un reproche ! dit Jean.

— Oh non ! dit-elle. Je suis tout heureuse à cette heure de î artager avec les oiseaux ce privilège de sillonner ainsi l'espace.

Jî- vous dois cette reconnaissance de m'avoir fait éprouver ues sensations inconnues pleines d'une poésie inexprimable.

Et la jeune femme embrassait avec ivresse d'un seul regard l'immense panorama qui s'étendait sous ses pieds, des Alpes Noriques aux Apennins. La nuit était si belle, si étoilée, si limpide, que les cités se détachaient en relief, et l'œil voyait, surgissant du sol, ces ruches humaines, bordant les grands cours d'eau de la vallée du Pô.

Au milieu du silence profond de la nature, villes et villages dormaient; et cependant un demi-million de soldats, échelonnés le long du fleuve, allaient bientôt se heurter et rougir ces bords tant de fois arrosés de sang!

Jean, lui, ne pensait ni à la guerre prochaine, ni à la magniiicence du spectacle qui s'étalait au-dessous de lui : il regardait la comtesse et ne songeait qu'à elle. Non que la beauté de la jeune femme fit quelque impression sur lui, Jean avait tant vu de jolies filles, blondes ou brunes, au teint cuivré ou à la peau blanche!

Dans sa vie errante, il avait eu des bonnes fortunes à ren-

die jaloux don Juan!

Ce qui l'attirait dans la jolie Vénitienne, c'était la douceur inexprimable de ses traits, c'était le charme infini de ses formes, souples, ondu'ées, harmonieuses.

Le sein surtout, accusé sjus le châle, était admirablement mo Jelé; il avait ces contours suaves et chastes qui, chez cerliiines madones, sans aiguiser la v.'ilupté charnelle, éveillent les tendresses profondes, les amours voilés, les ivresses sans fin du désir idéal.

Jean, sans y songer, se laissait tomber peu à peu dans une contemplation extatique.

La comtesse leva les yeux...

Leurs regards se rencontrèrent...

Ht ut surpris...

Sans doute il éprouva un choc, une cummolicn de Tâme, car il rougit et détourna la tête.

Elle sourit avec indulgence.

Quelle est la femme qui s'arme de rigueur pour celui qu'elle surprend dans une admiration respectueuse, comme

était celle de Jean? , . . .^ ,

Mais, sans savoir pourquoi, celui-ci se sentait embarrassé : il cherchait des mots qu'il ne trouvait pas; elle lui vint en aide :

— Vous étiez tout songeur: dit-elle.

— Oui, dit-il avec un soupir.

Je réfléchissais que, sans amis, sans parents, je vais seul par le monde. Mais il est étrange que cette idée me vienne cette nuit, pour la première fois, depuis bientôt quinze ans que je suis orphelin.

— Il faut vous ciéer une famille.

— Comment?

La question était naïve, mais le conseil que la jeune femme allait donner à Jean était à mille lieues de la pensée de celui-ci.

— Gomment? avait- il demandé.

— En vous mariant, dit la jeune femme.

— l'oi ! fit Jean brusquement, jamais!

Ce mot, le ton dont il fut dit, le geste dont le jeune homme l'accompagna, l'espèce d'énergie farouche de celte dénégation, frappèrent la comtesse.

— Pourquoi? demanda-t-elle. On ne devrait dire, ni ja mais, ni toujours; c'est un proverbe français,

— Parce que c'est impossible , dit Jean. Vous expliquei les motifs confus qui me font repousser cette idée, serait chose difficile; mais j'ai là un va^ue instinct gui me crie que je ne me marierai pas.

Puis il reprit :

— C'est singulier. Il y a huit jours, j'aurais ri au nez de l'ami qui m'eiit parlé d'épouser la plus jolie fi'lc du monde; aujourd'hui, je me sens triste à cette pensée que d'autres ont mis leur main dans la main d'une femme et qu'ils vont ensemble, s'étreignant ainsi tendrement dans le chemin de la vie; ce qui ne nrarrivera pas.

— Pourquoi vous refuser à l'espérance que ce bonheur est fait pour vous?

— Parce que...

Jean s'arrêta.

Puis soudain il reprit •

— Non! J'ai un pressentiment inexplicable ou plutôt une indéfinissable répulsion pour le mariage; mon esprit regimbe quand, faisant démer devant moi toutes les images féminines que je connais, je me demande : Epousera-stu celle-là ?

— Quoi! toutes? fit la comtesse.

— Oui! dit Jean.

Mais comme la jeune femme le regardait étrangement, il tressaillit, ouvrit les lèvres pour en laisser échapper une

S8 .2EAN CnACAL.

phrase; mais il kii fut impos^ible de la finir.

— C'est-à-dire, avait-il commencé, que...

Mais il ne parvint j;imais à formuler le reste de sa pensée; il parait que e'était chose scabreuse, délicate et difficile- car il resta court, honteux et confus.

Heureusement Luiilgi, qui écoutait distraitement, tout entier à la contemplation d'un camp autrichien, vint interrompre ce dialogue.

— Garde à nous, dit-il, nous allons toucher terre!

Et Jean se remit aussitôt à jeter du lest hors de la nacelle; mais les sachets de sable avaient diminué, et le nr.oment approchait oii l'on n'aurait plus rien sous la main pour alléger le ballon.

Pourtant l'inquiétude ne fut pas longue. Luid^i poussa un cri de joie.

— Qu'y a-t-il? demanda Jean.

— Le Pô! dit Luidgi, et derrière lui la liberté! Et il indiqua une dépression de teri'ain.

On ne voyait pas encore le fleuve, mais on apercevait son lit.

— Allons, nous arriverons à bon port ! s'écria Jean en jetant le dernier sac.

Mais le ballon, très-dégonflé déjà, se releva de peu de chose, dix mètres à peine.

— N'importe! dit Jean, nous raserons peut-être les flots, mais nous traverserons.

L'eau parut bientôt.

Malheureusement, le fleuve faisait un coude assez brusque; il en résulta que le ballon, au lieu de marcher dans le sens d'une rive à l'autre, suivit dans l'air une ligne parallèle au cours d'eau.

— Vraiment, c'est jouer de malheur! s'écria Luidgi en serrant les poings.

L'aérostat, filant ilu-(Jessu^ du PO, baissait sensiblement; et le lit du neuve ne se redressait pas.

Jean piit une résolution qui pouvait sauver les voya- [::eurs; il saisit son chacal et le lança par-dessus la nacelle.

i.a comtesse, quoique fort pâle, avait courageusement envisagé le péril; elle conservait toute sa présence d'esprit,

— Il y a cruauté à nous sacritier votre fidèle compagnon, di'L'lle d'un ton de reproche.

— Lui, sacrifié! fit Jean. Il nage mieux qu'un terreneuve !

Le chacal, en effet, remontait le courant avec une aisance inouïe; il suivait le ballon.

Celui-ci baissait, baissait toujours.

Et le fleuve ne se redi'essait pas.

Jean avait aux lèvres une grave question qu'il n'osait faire, mais la nacelle fauchait presque l'eau; cependant il hésitait encore.

Le salut dépendait de la réponse qu'il recevrait.

— Madame, deraanda-t-il à la comtesse, savez-vous nager?..,

— Non, dit-elle.

Puis, en véritable Vénitienne, c'est-à-dire avec la grandeur d'âme d'une Romaine, elle ajouta d'une voix ferme :

— Mais c'est assez de sacrifices pour nous; Luidgi, qui ne sait pas nager non plus, mourra avec moi. Nous vous défendons de cliercher inutilement à nous sauver.

— Le neuve est trop large.

— Voi.s ne réussiriez qu'à mourir avec nous, Jean eut un mouvement de fierté magnifique.

— Luidgi, ordonna-t-il, débarrassez-vous de vos^êtemenls.

— Luidgi, dit l.i comtesse, vous êtes^un lâche si vous souiîi'cz ce dévouement.

— Sois tranquille ! dit le jeune homrae- Et d'un bond il sauta dans le fleuve.

Jean n'eut pas le temps de s'opposer à cet acte de courage.

— Mille tonnerres! gronda-t-il furieux. En voici un qui m'échappe. Mais vous, madame, je vous arracherai à la mort malgré vous.

Et le front plissé, la lèvre frémissante, foulant toute convenance aux pieds à cette heure suprême, ne songeant qu'ai: danger, point à la pudeur, il fit voler tous les voiles de laine, de soie et de lin qui enveloppaient la jeune femme ; puis d'un bras la tenant pâle, atterrée^ muette de tant d'audace, il se déshabilla de l'autre.

Il était temps.

La nacelle touchait la surface du fleuve.

Il se jeta dans les flots avec elle.

Malheureusement un autre danger les menaçait.

Il eût sauvé la jeune femme; il nageait trop bien pour ne pas gagner la rive; mais un poste autrichien, attiré par le bruit, ne comprenant rien à l'apparition du ballon, voyan des formes humaines se débattre dans les flots, dirigea une vive fusillade sur elles. L'ordre était de tirer sur tout ce qui voudrait traverser le fleuve; et les Croates tirèrent. El la comtesse, soutenue par Jean, se sentit abandonnée; le jeuue homme avait été blessé.

jrAN CUACAL.

Viî

A peine la comtesse avait-elic senti Jean l'abandonner, qu'elle fut ressaisie par lui; il continua à nager vigoureusement.

Quoiqu'une balle lui eût traversé les chairs du bras gauche, Jean n'avait rien perdu de sa force et de son énergie.

On aborda. En touchant la rive, la comtesse murmura avec désespoir le nom de son frère.

Jean cacha la jeune femme derrière un arbre pour ïa dérober aux yeux des Croates qui tiraillaient toujcurs; pourtant leurs chefs firent cesser le feu, quand ils reconnurent que les fugitifs avaient gagné la terre. La guerre, quoiqu'imminente, n'étant pas déclarée, les Autrichiens ne pouvaient pas envoyer des balles sur le territoire italien.

Jean allait se rejeter dans le fleuve pour y chercher r.uidgi mort ou vivant; mais il entendit le rauque aboiement d'appel de son chacal le long du bord.

11 courut de ce côté.

Luidgi, évanoui, était étendu sur la grève.

Le chacal, qui suivait les balles à la nage, entendant un corps tomber à l'eau et ayant reconnu un ami au tlair,

avait saisi le jeune homme par ses vêtements et l'avait

traîné vers le bord.

Ce chacal était digne de faire un Terre-Neuve.

Jean prit Luidgi dans ses bras, courut vers la comtesse et déposa son frère devant elle.

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— Vivant, dit-il avec le laconisme des hommes d'action dans le péril.

Elle poussa un soupir étouffé; la joie brisait son cœur dans sa poitrine.

Jean vit son sein palpiter avec violence, de grosses larmes couler sur ses joues; puis soudain, dans un élan irrésistible de reconnaissance, t.'lle se jeta au cou de son sauveur et Tétreignit dans ses bras.

Jean faillit perdre la tête.

Mais ce mouvement d'expansion dura ce que dure un éclai.',

La comtesse revint à elle; dans le premier moment d'ef-' fusion délirante, elle avait tout oublié; mais les âpres baisers de la brise sur ses épaules nues, lui rappelèrent la situation ou elle se trouvait; en un instant, elle retrouva les pudiques alarmes, les chastes hontes, les réseives féminines.

Elle courut se réfugier dans les arbres de la rive.

Toute cette scène était étrange, et Jean put se croire en dehors de la vie réelle, en pleine mythologie ; il put supposer qu'il venait de serrer dans ses bras une naïade frémissante, subitement affolée et fugitive.

Fugit ad saliceSf — elle fuit vers les saules, — eût dit an Latin.

Jean se trouvait fort sot.

Que faire ?

Il n'osait se rapprocher des arbres, il y entendait les sanglots convulsil's de la jeune femme qui pleurait; toute émotion violente se traduit par les larmes chez les natures féminines.

Heureusement, le regard de Jean s'arrêta sur Jacques qui, assis sur son derrière, regardait son maitre, éionné sans doute de sa contenance.

Ce fut un trait de lumitjie.

Le jeune homme montra au chacal les vêtements de Luidi;!, toujours évanoui, et il indiqua ensuite la femme à 5on intelligent compagnon. Jacques comprit et s'élança à :'eau, suivant le courant.

Il allait à la recherche des effets dont son maître s'était icbair;i.ssé.

Pendant ce temps, Jean prodiguait des soins à Luidgi, ijui reprenait ses sens.

— Ma sœur !

Tel fut le premier mot du jeune homme.

— Sauvée! dit Jean.

— Où est-elle?

— Là! d;,ns les saules! elle attend un chàle ou une robe que ni on chacal va rapporter.

Luidyi rassuré sur la comtesse, songea à la mort à laquelle il échappait.

— Je vous dois mon salut et la vie, s'écria-t-il avec attendrissement.

A partir d'aujourd'hui, reprit-il, je suis pour vons ui! frère, prêt à tout sacrifier pour vous prouver ma reconnaissance.

Et simplement, noblement, il tendit sa main h l'aventurier français, pour sceller ce pacu d'am :ié et de reconnaissance.

Quelques instants après, Jacques revenait.

II tenait dans sa gueule le châle dont son maître avait envelopt)é la comtesse.

Jean le tordit et en exprima toute J'eau ; puis il montra les saules à son chacal et lui dit à haute voix :

— Va porter cela là-bas !

Sans doute la comtesse avait suivi toutes ces péripétiesd'une

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oreille attentive, car elle aida aux recherches du chacal.

— Jacques ! appcla-t-elle d'une petite voix tremblante, Jacques ! par ici !

D'un bond le chacal fut près du bouquet d'arbres d'oîi l'appel était parti, mais il en ressorti! bientôt et vint à son maître qu'il regarda d'une certaine façon, en aboyant d'une certaine manière.

— Il paraît que tu as besoin de moi! dit Jean qui connaissait les façons de son compagnon.

Et il le suivit.

Le chacal mena son maître le long du fleuve, vers un point situé en face d'un îlot qu'avait formé un amoncellement de joncs, à quelque distance du bord.

Jean vit tous les vêtements réunis en paquet en tête de cet îlot.

Près de là, aussi, surnageait à demi le ballon effondré. • — Va chercher! dit-il.-

Mais Jacques ne bougea pas.

— Qu'est-ce que cela veut dire? pensa Jean. Et il se jeta à l'eau.

Les Autrichiens, qui avaient cessé de tirer tant que les fLigitifs étaient restés sur la rive, firent feu quand ils s'aperçurent que l'un d'eux redescendait dans le fleuve; mais celui-ci plongea aussitôt.

Quand il ressortit, sa tête seule dépassait les flots; les Croates le perdirent de vue.

Il atteignit le paquet de hardes, et reconnut qu'il était îellement enchevêtré dans les branches d'un arbre mort, arrêté aussi par les joncs, que le chacal n'avait pu dégager que le châle.

Jean parvint, non sans peine, à dénouer les nœuds qu'avait faits le courant, et il revint à bord avec son far-

JEAN CHACAL. d5

deau, bien précieux pour lui en un pareil moment.

Il retourna vers Luidgl après avoir endossé son pantalon et son paletot.

La comtesse, drapée dans le cachemire, avait quitté sa retraite.

Elle rougit à l'aspect du jeune homme; mais la lune ! fêtait pas si brillante qu'elle pût mettre en lumière les joues empourprées de la jeune femme; pourtant Jean évita uc la regarder en face, devinant sa confusion.

11 tordit en silence les robes et les jupons, les porta dans i::i bosquet de peupliers et se retira.

La comtesse, sans mot dire non plus, gagna le boudoir champêtre que la nature lui offrait, et lit de son mieux une ioilette de naufragée.

Pendant qu'elle s'habillait, Luidgi dit à Jean :

— Il fûut nous mettre en quête d'une maison; nous ne pouvons passer la nuit ici.

— C'est fait; répondit Jean.

— Comment cela?

— Mon chacal est parti à la recherche d'une habitation quelconque. Je lui ai dit tout à l'heure : « Allons, Jacques, ii'ouve-nous une case. » Et il s'est mis en course le nez au vent.

— Mais c'est merveilleux.

— Du tout. Le chacal est aussi intelligent que le chien, plus même. Que ne fait-on pas faire à un caniche avec de "a patience et du temps ! Jacques, dans nos voyages, me (k'couvre tout ce dont j'ai besoin : de l'eau, du gibier, des Silos, des cachettes, des pistes de régiment, des habitations. Quand il en aura éventé une, vous l'entendrez m'appeler.

Un aboiement, en effet, se fit entendre.

— Voilà, fit Jean; que vous disais-je?

Et il répondit en imitant le cri du chacal.

— C'est admirable, fit Luidgi.

La comtesse revint en cet instant.

Elle était toute pâle de froid.

— Anita, dit Luidgi joyeusement, nous allons gagner une maison et tu te réchaufferas; prends le bras de M. Jean, et ?:iarchons un peu vite.

La jeune femme passa sa main sous le bras de son sauveur, et ils se dirigèrent ■ <;rs le point d'où le cri de Jacques était venu.

Luidgi impatient avait pris les devants.

Jean aurait bien voulu parler ; il sentait que son silence pesait à la comtesse. 3îais il ne savait comment aborder le chapitre des excuses; car il se faisait un crime, à cette heure, de la façon brusque dont il avait joué son rôle de femme de chambre dans la nacelle.

Enfin il se décida.

— Madame, dit-il, vous voyez un homme au désespoir; je vous ai encore froissée. Deux fois, en. une nuit, j'ai agi de violence envers vous, avec d'excellentes intentions, il est vrai; mais, sans les emportements de mon maudit caractère, j'aurais pu me conduire avec plus d'égards et obtenir les mêmes résultats.

— Tenez, dit la comtesse en lui tendant son front, voici ma réponse !

Jean posa ses lèvres sur ce front pur, qu'inondaient i profusion les plus beaux cheveux du monde.

— Vous êtes un noble cœur, reprit la comtesse, vous avez une âme chevaleresque. Vous vous plaigniez ce soir d'être seul au monde; moi et Luidgi ferons cesser cet isolement. Voalez-vous que je sois votre sœur?

— Vous ne songez pas que vous êtes une patricienne,' et que je suis une sorte de boliême, répondit Jean avec une certaine amertume.

— Un bohème L la laçon des chevaliers d'autrefois, sccria la comtesse.

Puis tout à coup elle s'arrêta.

Elle avait vu la manche du paletot de Jean fendue jusqu'au coude; dans un mouvement, la fente s'était entr'ouverte; le mouchoir dont le jeune homme avait enveloppé son bras étnit ensanglanté.

— Vous êtes blessé! s'éciia la comtesse qui ne s'en était pas encore aperçu.

— A peine! dit Jean.

— Votre sang coule!

— Si peu ! fii-il. Et pour vous, j'en donnerais jusqu'à la dernière goutte.

— Que faire! mon Dieu, pour vous prouver ma gratitude, murmura la jeune femme.

— Rien, dit Jean. Quand je vais vous quitter tout à l'heure, vous me donnci'cz un objet venant de vous; je le conserverai précieusement, et, dans mes voyages, le soir, au feu des bivacs, pendant les longues rêveries qui précèdent le sommeil, je songerai à vous. Et ce sera pour moi une douce joie de penser qu'en Europe, une femme qui voulait m'appeler son frère, ne m'a pas tout à fait oublié; que, dans votre cœur, il y aura une petite place où mon souvenir subsistera. Puis, vous me permettrez, n'estce pas, de vous envoyer quelques présents de loin en loin? Je vous rappellerai un homme qui vous doit un bonheur inespéré.

— Lequel ?

— Celui d'être rattaché à la terre par une atfection sérieuse et profonde. Avant vous, voyageur toujours pressé, sans cesse inquiet du nouveau, amoureux seulement de l'inconnu, je n'avais au cœur que la soif du plaisir et j'ignorais ce que c'était que la tendresse.

^C; JEAN CeACAI..

II me semble maintenant que mon âme s'est ouverte à des sentiments nouveaux; on dirait que cette mystérieuse sympathie qui s'appelle la voix du sang me pousse vers vous. Et puisque vous avez été généreuse au point de parler à un aventurier d'amitié fraternelle, je vous l'avouerai, j'éprouve un trouble inexplicable à cette enivrante pensée que vous m'écrirez quelquefois, et que vos lettres seront signées : Anita, votre sœur. Je me ferai des illusions.

— Non, dit la comtesse. Vous aurez mieux que cela.

— Et quoi!

— La réalité.

Vous demeurerez près de nous. Pourquoi nous quitter? Qui vous appelle au loin ? Rien.

— Demeurer, fit Jean.

Vous n'y réfléchissez pas!

— Tout au contraire.

— Madame, dit Jean avec une gravité presque solennelle, il y a entre moi et vous un abîme. Ce qui est possible à distance ne le serait pas de près.

— Que voulez -vous dire?

— Je ne puis vous expliquer cela aujourd'hui; mais je vous révélerai un jour mon secret... quand je serai parti.

— Et cet abîme est si grand que rien ne saurait le combler?

— îlclas! oui, fit Jean.

— N'y a-t-il pas un proverbe français qui dit : Ce que femme veut, Dieu le veut.

^- C'est vrai.

— Eh bien ! rien n'est impossible à Dieu ; je suis femme et je voudrai...

Jean sourit d'un air incrédule.

— Vous doutez, fit la comtesse d'un air mutin qui lui sevait à ravir.

Vous verrez, moi aussi je suis tyrannique... comme vous... quand il s'agit du bonheur de ceux que j'aime.

Jean la regarda un instant à la dérobée, il eut comme un rayon d'espoir.

Puis, redevenu sombre, il reprit :

— Non, c'est impossible.

La comtesse avait saisi ce regard ; peut-être avait-elle lu dans l'àme du jeune homme.

Toujours est-il qu'elle ne parut point renoncer à son projet.

Luidgi, qui marchait en avant, s'était arrêté tout à coup auprès du chacal qu'il avait rejoint; il aurait voulu passer outre que c'eût été difficile. Jacques, les yeux flamboyants, lui barrait le passage en grondant sourdement.

— Eh! fit Jean, voici encore du nouveau.

Puis, se tournant vers la comtesse, il la pria à voix basse de se cacher derrière une haie avec Luidgi.

Le jeune homme prévoyant un danger, voulait refuser; il lenait à prendre sa part du péril ; mais Jean ordonna, et Luidgi s'était aperçu que i'ex-zouave avait une volonté de fei; Il obéit.

La comtesse prit Jean à l'écart avant de se placer à l'abri àci rrière la haie :

— Jurez-moi, lui dit-elle, de ne pas vous exposer, et je vùus laisse aller. Sinon...

— Sinon... lit -lean.

— Je vous suis.

Elle semblait bien déterminée à le faire.

— Ecoutez, dit Jean, inutile de me demander aucun seriiieiit. Je veille à votre siîreté; donc je serai très-prudent ; vous me croyez, n'est-ce pas?

— Oui, dit-elle.

Mais que peut-il donc se passer près d'ici, sur une terre

50 JEAN CnACAL.

italienne, qui menace des Italiens?

— Je ne sais, fit Jean.

A coup sûr, pourtant, il y a quelque chose d'assez grave.

Jamais Jacques ne m'a donné en vain une alarme ou un conseil. Mais attendez-moi.

— Vous revenez vite au moins?

— Je le promets.

Et Jean, se glissant dans l'ombre, suivit son chacal qui rampait devant lui; la comtesse les regardait s'éloigner avec une vive inquiétude.

Ils atteignirent ainsi un bouquet d'arbres. Là, Jean fut frappé de stupeur.

Au milieu d'un enclos planté de mûriers, se trouvaient une dizaine de soldats italiens. Parnii eux pas d'oiVxier.

A un mûrier un homme était accroché par une corde ; il se débatiait dans les convulsions de l'agonie. Cet honmie était un prètie !... Il portait soutane.

VIÎI

Jean avait pour prmcipe absolu de ne jamais se mêler dû ce qui ne le regardait pas.

Pour qu'il intervint, il fallait que son cœur fût pris par quelque côté.

Dans ses lo.ignes campagnes, il avait dû adopter ce -système de neutraUté absolue; quand il portait secours à quelqu'un, c'est que ce quelqu'un était un enfant oi; une femme, ùii un ami, ou un Français.

JEAN CnACAL. 51

Oette fois, ce qui se passait ne toiicliait Jean en aucune façon.

— Poui' que des soldats pendent, ce prêtre, il faut qu'il ait commis quelque crime, pensa le jeune homme. Laissons faire.

Et il attendit fort tranquillement.

Bien souvent il avait assisté à de plus terribles scènes sans être ému.

Que de fois, au 3Iexiqiie, il avait vu des Apaches torturer des Sonoriens, et des Sonoriens torturer des Apaches, sans porter secours ni aux uns ni aux autres ; pourtant il avait ramené à sa mère une enfant de quatorze ans, capturée par une tribu.

Pour Jean, les Peaux-Pioiiges avaient bien des torts envers les Blancs; mais aussi les Blancs avaient plus d'une peccadille à se reprocher envers les Peaux-Piouges.

Il les laissait vider leurs différends et se scalper mutuelment.

Mais une enfant!

Quel mal cela peut-il avoir fait ?

Aussi Jean avait-il sauvé cette petite au périi de ses jours.

Tel était son ca^ictère.

Donc, notre aventurier^ attendant le dénouement de cette scène, regardait incitléremment les grimaces du penau, quand il entendit un bruit de pas pi'ès de lui.

C'était la comtesse et Luidgi.

Ils n'avaient pu se résigner à rester inactifs plus longtemps.

Quand il les reconnut, il se glissa vers eux et les arrêta à temps pour qu'ils ne fussent point vus des soldats; la jeune femme et son fière avaient marché à l'aventure sur

les traces de leur compagnon ; ils auraient passé près de lui sans le voir.

— Pas un pas de plus î fit Jean.

— Qu'y a-t-il? demanda Luidgi à mi-voix.

— Peu de chose, répondit Jean. Des soldats pendent un prêtre ; mais je suis intrigué, parce que je ne sais pa^ pourquoi.

— Un prêtre ! murmura la comtesse.

— Oui, là ; dit Jean.

Et il indiqua les mûriers.

Le malheureux abbé s'agitait encore.

— Et vous restez là, tous deux î demanda la jeune femme avec indignation.

— Dam ! fit Jean, ça ne nous intéresse guère.

— Mais cet homme se meurt.

— Il en meurt tant ! Si on s'occupait de ces choses-là en guerre, on n'en finirait pas.

— Est-ce vous, si bon, si généreux, qui pouvez parler ainsi?

— Mon Dieu, oui ; dit Jean.

La comtesse était comme anéantie en voyant, sous cette nouvelle face, le caractère de son sauveur ; elle semblait altérée.

Mais Jean ajouta :

— Après tout, pour peu que cela vous fasse plaisir, j'interviendrai.

— Courez alors.

Jean n'en écouta pas plus long.

Il chercha et retrouva dans la poche de son pantalon

mouillé un couteau-poignard qui y était resté; il l'ouvrit,

ei courut aux miiriers au milieu des soldats ébahis, grimpa

e long de l'arbre avec l'adresse d'un chat, et coupa la corde

d'un coup de revers.

JliAN CHACAL. 53

Le penda tomba.

Jean redescendit.

Mais les soldats, remis de leur frayeur, voulurent se jeté;' sur lui.

La comtesse se reprocha alors son mouvement de pitié; déjà Jean, entouré, s'était mis en défense; déjà Lui^gi se précipitait à son secours.

Alors elle s'élança vers les soldats en leur criant :

— Arrêtez.!

A la voix de cette femme qui surgissait tout h coup dans l'ombre, d'une façon si inattendue, les fantassins italiens reculèrent.

Puis un sergent s'avança.

— Qui êtes-vous, vous autres? demanda-t-il.

— Des fugitifs vénitiens, répondit la comtesse.

— Pourquoi diable alors celui-ci (et le sergent désignait Jean) nous empêche-t-il d'exécuter un espion et un traître ?

-- C'est moi qui l'en avais prié! murmura la comtesse.

— Eli bien ! sigilora, vous avez eu tort, dit le sergent un peu radouci.

En ce moment une voix sonore retentit, poussant un juron formidable.

Les soldats s'enfuirent tous, y compris le sergent. Un ofîlcier parut.

— Albert ! s'écria la comtesse à sa vue.

— Albert I répéta Luidgi.

Et ils coururent vers le capitaine.

— Quoi ! vous ! lui ! s'écria-t-il.

Et il embrassait Luidgi.

Et il embrassait aussi la comtesse.

Jean fronça les sourcils.

— Ah ! cousin, dit Luidgi, tu arrives bien à propos pour

ui JFAN CHACAL.

nous expliquer tout ce drame.

— Pas avant que je sache comment il se fait que je vous retrouve, dit le capitaine.

« Mais, venez, je suis cantonné ici près. » En même temps, il donna un coup de sifflet et des soldats accoururent.

— Emportez cet homme, dit-il ; tâchez qu'il revienne à lui. Faites-le soigner.

11 désignait le pendu.

Les soldats obéirent.

La comtesse remarqua que Jean se tenait à l'écart; elle

courut à lui et l'amena près de son cousin :

— Albert ! lui dit-elle, je te présente notre sauveur ; un Français !

— Monsieur, dit l'officier en tendant la main à Jean, je vous sais un gré infini de m'avoir conservé une aussi jolie cousine.

Soit que le mot déplût au jeune homme, soit bizarrerie de caractère, il ne tendit pas sa main vers celle du capitaine.

Il y eut un instant de profond silence.

La comtesse, avec un tact partait, détourna l'attentioa de ces deux hommes qui se mesuraient du regard ; elle voulut épargner à Jean l'explication de son relus singulier u même provoquant.

— Albert, dit-elle, nous mourons tous de faim, de soif, de fatigue et de froid.

« Conduisez-nous, je vous en prie, près d'un bon feu qui nous séchera. »

— Voici mon bras, chère cousine, dit le capitaine avec empressement. Je vais vous otfrir l'hospitalité dans une ferme, à deux cents pas d'ici.

La comtesse n'accepta pas le bras de son cousin.

JEAN CHACAL. ÎJ5

— iMerci, Albert, dii-ciie.

« J'ai une robe mouillée à porter; c'est lourd et fatigant, je vous assure. »

Et ramassant ses jupes de ses deux mains, elle marcha seule.

Jean parut se rasséréner.

La jeune femme épiait avec une attention extrême toutes •es impressions qui paraissaient sur le visage du jeune l.cmme.

— Anita, demanda le capitaine, ne satisfercz-vous pas ma cuiiosilé?

— El vou'^ la n'ire ? demanda la comtesse,

« Voyons, dites-nous quel est cet houime que nos fan-

lassins voulaient pendre. »

— Oui, dit Luidgi, conte-nous cela, Albert.

« Tes soldats sont donc devenus des sacripants... des bandits!

« Qu'a fait ce prêtre ? »

— C'est un émissaire bourbonnien, répondit le capitaine. Nous avons beaucoup de Napolitains dans nos rangs, et les prêtres réactionnaires leur prêchent la désertion. En même temps, il nous espionnent et livrent nos secrets à l'ennemi. .

« Cet homme que vous avez vu là, s'est adressé aux Calabrais de ma compagnie.

•« Il est mal tombé.

ft Aujourd'hui , tous les Napolitains sont Italiens de cœur et d'âme-, à ce point, qu'ils entrent en fureur à l'idée qu'on puisse les croire capable- de trahir la patrie commune.

« 11 paraît qu'ils avaient été tant de fois sollicités par les émissaires bourbonniens, qu'ils avaient résolu de faire un exemple; ils étaient décidés ce soir à pendre le premiei

56 JEAN CHACiL.

ç'.ii se présenterait à eux.

« Ce fut celui-ci.

«Ils firent mine de le suivre; il les guidait au fleuve, vers un point où des patrouilles autrichiennes tiennent dc.> barques à la disposition des déserteurs ; mais au lieu d'aller jusqu'à la rive, ils s'arrêtèrent en roule pour accrocher leur homme à un mûrier. Vous êtes arrivés à point pour sauver cet agent de la réaction.

« Quand je dis sauvé, entendons-nous.

(( On le livrera à un tribunal qui le fera peut-être fusiller. »

— Tiens, fit Jean avec philosophie, j'avais donc raison tout à l'heure. On m'a poussé à intervenir ; j'ai coupé une corde, croyant faire une bonne action; voilà que je n'ai réussi qu'à donner deux agonies à un homme.

« Celui-ci serait bien tranquille à cette heure, endormi pour l'éternité.

« On va le rappeler à la vie.

« Puis il éprouvera les angoisses de l'attente; puis enfin il sera tué. )^

— Albert ! demanda la comtesse, comment peut-on sauver ce malheureux ?

— En demandant sa grâce au roi, répondit le capitaine, et il ne vous Ja refusera pas.

— Je l'obtiendrai ! dit la comtesse.

Puis se tournant vers Jean :

— Vous voyez bien, lui dit-elle doucement, que vous n'aurez rien à vous reprocher.

Jean se mordait les lèvres.

Luidgi avait remarqué, comme la comtesse, tout ce qu'il y avait d'amertume dans la façon dont Jean avait dit : « On m'a poussé. .

Le jeune Vénitien ne savait à quoi attribuer celte mau-

valse humeur ; il en fat désolé.

La comtesse, elle, semblait profondément attristée aussi du reproche indirect de son compagnon ; l'officier, devinant quelque drame au fond de tout cela, ne voulut pas s'aventurer à quelque remarque imprudente ; il se tut.

On arriva sans mot dire à la terme.

Une compagnie était campée sous les hangars de celte

cassine.

On entra dans la cuisine de ce vaste bâtiment, un gi'and feu (lambait dans la cheminée.

Deux factionnaires qu'on venait de relever y réchauffaient leurs membres engourdis,

— Eh ! vous autres, dit le capitaine, qu'on aille chercher du vin, du pain, et ce que l'on pourra troi'ver de mieux pour un diner.

« Qu'on éveille aussi notre hôtesse. »

Le capitaine semblait très-aimé de sa troupe, Jean le remarqua; c'était un magnifique officier, franc, loyal, gai et brave. Un Romagnol enfin.

C'est tout dire.

Jean lui rendit, en lui-même, toute justice; un instan son sourcil resta froncé; puis sa physionomie s'éclaireit soudain, il avait pris sans doute un parti.

La fermière s'était levée.

— Ma. brave femme, dit le capitaine, voici une émigrée vénitienne qui attend de vous un bon ht.

— Bien, dit la paysanne. La maison est à vous et à elle.

5è i'^-^^ CHACAL.

Je vais vous taire servir tout ce dont vous pouvez avoir besoin. Si la sigùora veut me suivre, je vais lui pjèler des vêtements secs.

— Envoyez-en aussi pour ces messieurs, dit l'officier.

— On y court.

Et, en effet, un ragazzo (gamin) apporta bientôt des ves tes de rechange.

La comtesse redescendit aussi quelques instants après en jupes de paysanne romagnole.

Elle était plus belle ainsi que dans sa toilette de grande dame. Jean fut comme ébloui.

Il évita de la regarder.

Elle s'en aperçut bien.

La fermière avait servi une collation à laquelle on fit honneur; à la fin de ce repas, la comtesse se leva pour se retirer.

Elle parut inquiète des dispositions de Jean; mais lui la regai'dait d'un œil ami; elle se rassura pleinement.

— Je vous donne la bonne nuit à tous ! dit-elle en se retirant, les confondant tous trois dans ce même souhait; mais elle eut un sourire particulier à l'adresse de son sauveur; ce qui parut le charmer.

11 suivit la jeune femme du regard jusqu'à ce qu'elle eut disparu au sommet d'un escalier.

— Et vous? di! l'ofticier, quand sa cousine se fut retirée; il faut vous trouver un gite.

— Une botte de paille suffira pour moi, dit Jean en riant. Un vieux soldai n'a pas les côtes tendres... un zouave surtout.

— Vous avez été zouave ? demanda l'officier.

— Oui! dit Jean.

— Eh bien ! sacrebleu ! touchez donc là, s'écria le Véni-î tien, tendant encore sa main au Français.

JEAN CDACAL. 59

Cette fois elle fut cordialement serrée.

— Tiens ! pensa /i-uidgi, il a changé de figure et d'avis; aux lumières, les traits de mon cousin lui ont plu.

Le lit des deux jeunes gens f^l bientôt terminé; deux bottes de paille, étendues dans la chambre, non loin du feu. Le capitaine prit congé de ses hôtes.

— Bona notle, dit-il.

« Moi, je vais veiller à mes patrouilles, pendant que vous ronflerez. »

A peine s*était-i! éloigné, que Jean, seul avec Luidgi, questionnait ce dernier.

— Quel est donc ce capitaine? demanda-t-il.

— Un de nos cousins, répondit le jeune Vénitien.

— Il paraît avoir une affection bien tendre pour vous, reprit Jean insidieusement.

— Oh ! fit Luidgi, ce n*est pas surprenant.

« Il devait épouser Ânita ; du moins il l'aimait passion i;ément. Notre mère était veuve, noble, mais pauvre comme un ne saurait se l'imaginer.

« Peut-êti'e Anita aurait-elle accepté la main d'Albert ; mais elle fut demandée en mariage par un riche seigneur vénitien ; elle vit dans cette union un moyen de donner l'aisance à notre mère; elle se maria là où était la fortune, là où n'était pas son cœur.

— El lui?

— Albert?

« Il s'engagea de désespoir. Mais au lieu de se faire tuer, il est devenu capitaine. »

— Depuis combien de temps votre sœur est-elle veuve? demanda Jean.

— Une année à peine.

-Ah!...

Luidgi à ce mot regarda son interlocuteur; mais Jean

CO j::aiN ccacal,

'lui avait tourné le" dos.

— Bonsoir, dit-iîau jeune Vénitien. Je tombe desomraeil.

— Moi aussi, dit Luidgi.

Cinq minutes après il ronflait.

Dix minutes plus tard, Jean se levait, tirait quelques pièces d'or de ses poches et les déposait sur la cheminée en écrivant au charbon sur le mur :

« C'est pour payer les vêtements que j'emporte. »

Puis il quitta la ferme sur la pointe du pied suivi de son I hacal.

Prêt à refermer la porte, il se retourna, hésita, puis se liécida tout ù fait.

D s'enfonça dans la campagne.

Jean n'avait pas remarqué qu'une ombre, penchée siir le palier d'un escalier donnant sur la cuisine, avait épié tous ses gestes.

Il avait à peine fait cent pas hors de la ferme qu'il entendit marcher derrière lui; il se retourna brusquement et aperçut une paysanne qui venait droit à lui.

C'était la comtesse.

Jean se sentit aussi mal à l'aise qu'un écolier pris en faute.

— Où donc allez-vous ainsi? demanda la jeune femme d'un ton de reproche.

II ne répondit pomt.

— Vous vouliez nous quitter, n'est-ce pas? reprit-elle de sa voix douce qui avait le don de remuer profondément le

JEAN CDACAL. 6i.

cœur du jeune homme.

— Oui ! fit-il avec effort.

— C'est mal d'en agir ainsi avec ceux qui vous aiment. Venez. Je veux avoir avec vous une explication.

Et elle le conduisit vers une de ces petites chapelles qui bordent en si grand nombre les chemins de l'Italie.

Devant cette chapelle, sous une statue de la xUadone, un banc de bois était posé sur deux pierres

— Asseyons-nous, dit-elle. Et il obéit.

Elle se plaça à ses côtés ; elle prit ses deux mains dans les siennes, — ce qui le fit légèrement frissonner, — et lui dit, en le caressant du regard :

— Croyez-vous qu'il est possible, après ce qui s'est passé entre nous, que je n'éprouve pas pour l'homme brave, dévoué, héroïque qui m'a sauvée, une admiration et une estime profondes ?

Il voulut parler.

— Laissez -moi achever, interrompit-elle, je ne veux pas vous imposer ma volonté; je sais que vous avez des goûts aventureux; la tranquillité vous pèserait. Que vous me quittiez pour courir le monde, je le comprends. Mais parti)' sans me dire adieu, voilà ce que je ne comprends plus.

Jean voulut encore prendre la parole ; mais elle ne le lu permit pas.

— J'avais rêvé, dit-elle, — un beau rêve pour moi, — que, fatigué de vos courses si longues à travers tant d'obstacles et de dangers, vous éprouveriez un certain charme h vous reposer près de nous. Je pensais enfin que vous aviez pris votre rôle de Irère au sérieux; et j'aurais été une s; bonne petite sœur pour vous! Mais je m'étais trompée.

— Non, s'écria Jean. Luidgi, que les liens du sang unissent à vous, ne vous aime pas plus que moi, mais cette

existence heureuse que vous prétendez me donner est tout à fait irréalisable.

— Mais en quoi donc? dit la comtesse. En Italie, on ne se clioque pas, comme «n France, de l'amitié qu'une femme accorde à un homme. On n'incriminera pas à première vue une jeune veuve, parce qu'elle ottre à un ami l'hospitalité sous son toit; nos mœurs autorisent ce qui serait blâmé dans votre patrie. Quand on saura que la comtesse X... a adopté pour frère l'homme auquel elle doit la vie, on trouvera cela tout naturel... Qu'avez -vous encore?... Ne me croyez-vous pas? Du reste, nous irons à Naples, nous irons à Païenne, à Alger, à Paris, si vous le voulez; là où nous serons inconnus; nous voyagerons si vous le désirez; j'adore, moi aussi, le mouvement et les pérégrinations lointaines.

Jean secoua la tête.

— Alors, s'écria la comtesse, il y a donc bien réellement

un abîme entre vous et moi !

Et elle se leva désolée; puis elle s'assit vivement, reprit les deux mains du jeune homme et lui dit encore :

— Avouez qu'il est navrant pour moi de sentir que vous avez un secret, d'espérer que l'obstacle qui nous sépare n'est pas infranchissable et de vous voir garder un mutisme obstiné.

Jean n'y tint plus.

— Tenez ! fit-il brusquement, on a raison de prétendre que les femmes sont admirables par le cœur, mais qu'ellei^ ont l'esprit léger.

Et debout à son tour, les bras croisés, la lèvre rageusement plissée, il continua :

— Ainsi, vous voilà, jeune, belle, veuve depuis un an, ne pouvant manquer d'être recherchée en mariage par les hommes les plus distingués. D"autre part, vous rencontrez

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