JEAN CHACAL. G
sur votre chemin un aveniuiier qui se conduit assez bien envers vous pour mériter votre estime et une fraternelle affection. Vous vous dites que cet homme serait au comble de la joie de passer le reste de ses jours clioyé et fêté par une famille, lui qui n'a ni parents, ni amis, ni quoi que ce oit à aimer. Certes, vous ne vous trompez pas en pensant que vous faites miroiter aux yeux de cet hovâine la plus i;rande félicité qu'il ait rêvée. Jîais vous oubliez qu'un jouitout cela sera brisé, quand ce pauvre diable aura pris l'habitude du bonheur.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez vingt-deux ans; parce que vous êtes femme, parce que vous aimerez, vous aimez même, uii homme qui vous épousera... Et dites-moi, madame, de quel œil votre mari verrait ce frère adoptif, cet aventurier que vous voulez lier à votre destinée ? En vérité, c'est folie que de céder ainsi au premier mouvement de reconnaissance, que de préparer, aux autres et à soi, mille embarras pour l'avenir. Que Tltalie n'ait pas les préjugés de la France, je le sais; qu'elle admette, comme possible, l'amitié pure entre un homme de cœur et une honnête femme, je le sais encore... 3Iais un mari? Jamais.
Puis, avec un dépit plein de bonhomie, Jean ajouta comme se parlant à lui-même :
— C'est si jaloux, un mari!
La comtesse en sourit.
— Voilà donc ce grand mystère, dit-elle.
— Oui! fit Jean.
— Eh bien ! rassurez-vous. Jamais personne n'aura le droit de prendre ombrage de cette présence.
— Vous vous sacrifiez.
— Pas du tout.
— Vous l'avez déjà fait. Vous êtes si généreuse que vous
Q4: 3EXy CHACAL.
vo us exagérez vos devons.
— Qui vous l'a dit?
— Luidgi ne m'a-t-il pas raconté votre mariage et votre dûvouement.
— Ah! fît la comtesse en riant; je comprends tout. Vous vous êtes imaginé que j'aimais Aibert; que, veuve à celte heure, je donnerais ma main à mon cousin pour le récompenser de son amour?
— C'est assez naturel !
— Heureusement, c'est impossible.
— Je ne vois pas cela.
— Luidgi a oublié de vous dire qu'Albert est marié depuis six mois.
Jean chancela et se retint au mur de la chapelie.
— Bien vrai? fit-il.
— Puisque je vous l'affirme.
— Vous l'avez aimé pourtant !
— Jamais. Albert est venu me rendre visite un mois après la mort de mon mari. Il me demanda de me fiancer à lui pour l'épouser quand le temps légal de mon veuvage serait écoulé. J'ai refusé.
— Cependant... autrefois...
— Autrefois il avait pris pour de l'amour ce qui n'était qu'amitié. Voilà mon prétendu beau dévouement réduit à des proportions bien modestes. Qu'en pensez-vous?
— Que, pour le passé, tout s'explique; mais l'avenir n'est pas à vous.
La comtesse regarda Jean bien en face.
— Si pourtant je puis affirmer que jamais ce que vous edoutez n'arrivera! dit-elle.
Jean sembla douter.
— Me croyez-vous bonne catholique ? demanda la comcsse avec autorité.
— Oui, dit-il.
— Pensez-vous que je puisse mentir?
— Non.
— Eh bien ! devant la Ma'done, je jure que, pour des iiotifs secrets, ce que vous craignez tant, ne saurait arriver :n jour. Etes-vous satisfait?
— A une condition. C'est que, par la Madone aussi, vous liez faire encore ce serment que vous ne prenez pas cette
. ('solution poussée par la reconnaissance.
— Je le jure! Et maintenant?,..
— Oh! maintenant, s'éci'ie Jean, je ne souLaite plus rien, je ne demande plus rien. Jamais je n'aurar:N rêvé tant de joie!
Et il se jeta aux pieds de la jeune femme.
— Que faites-vous donc? dit-elle. Relevez-vous, .fean, on tombe aux genoux d'une maîtresse; mais on embrasse une sœur.
Et ils échangèrent un baiser.
Cependant Jean réfléchit encore.
— Elle ne peut se marier, pensait-il; une jeune femme comme elle ne l'aurait pas affirmé devant la Vierge, si ce n'était pas la vérité. Qui peut l'en empêcher?
— Est-il donc impossible, demanda-Ml, de connaître cet obstacle qui vous défend le mariage ?
— Impossible ! Non, dit la comtesse. Mais je veux qu'une intimité plus grande nous unisse, que Thabitude nous ait léellement faits frère et sœur avant de vous révéler mon secret. L'obstacle n'en est pas moins insurmontable. Supposez, par exemple, que ce soit un vœu solennel fait dans une circonstance grave, un vœu que je ne U'ansgresserai pas pour tout au monde.
— ■ Si c'est cela, pensa Jean, elle ne rompra jamais ce vœu; car les Italiennes ont une foi fervente.
QO JEAN CHAGAl,
— Alors vous restez ?
— Oui, dit Jean.
— ^'ous partirons demain pour Milan; je louerai une vill;i 'nx environs: noiiv. ..
— Un instant, dit le jeune homme. J'accepte tout cela en principe.
— Encore un mais qui va venir! s'écria la comtesse en frnppant la terre du pied avec une mutiiie et adorable impatience. Vos mais me désolent.
— Pourtant vous allez m'approuver. J'ai dépensé des millions dans ma vie; je le regrette amèrement à cette heure; si j'étais riche, mon bonheur commencerait tout de suiie. iMais un sentiment de fierté que vous comprendrez, m'oidonne de refaire ma fortune.
— Oh ! fit la comtesse. Ceci est bien d'un Français. Vous avez, vous autres, des raffinements de délicatesse qui vous font honneur; malheureusement, je ne saurais combattre voue lésolution. Serez-vous long à rétablir vos afi'aires?
— Deux mois de guerre suffii'aient.
— Vous ne me refuserez pas de vous aider.
— Comment?'
— En opérant sur une plus large échelle, vous réaliserez de plus grands bénéfices. Je vous prêterai cent mille francs.
— C'est inutile, dit Jean. J'ai pour principe de n'engager jamais plus de vingt mille francs dans une affaire.
— Ceci est une mauvaise délaite. Vous êtes trop rigou reux sur le point d'honneur. Mais je sens bien que je lutterais en vain contre votre volonté. Donnez-moi votre br.-. et rentrons.
— Peut-être ferions-nous mieux de rentrer l'un sai;l'auti-e? dit Jean.
— Pourquoi?
— Si votre frère, votre cousin, un soldat, nous voyait
JEAN CHAGAL. 67
ensemble ?
— Il n'en tirerait aucune conclusion. J'ai derrière mo; cinq années d'honneur qui répondent de ma vertu. El puis, en Italie, encore une fois, on n'incrimine pas les actes les plus simples; on laisse aux femmes une liberté inconnue en Fi ance. Venez !
Et ils rentrèrent; Luidgi dormait profondément. Elle remonta dans sa chambre; Jean s'assit devant l'âtre; il ne pouvait dormir.
— Evidemment je l'aime comme un fou, murmura-t-il; elle m'aime peut-être. Il est clair, après son serment, que nous ne pouvons être l'un à l'autre. Je vais avoir une singulière existence : l'enfer et le paradis à la fois. Mais pourvu que de temps à autre elle me laisse baiser le bout de ses doigts, ce sera toujours une ineffable volupté.
Jusqu'au jour Jean tisonna.
A l'aube une fusillade très-violente retentit.
•— Aux armes! cria le capitaine Albert.
— Tiens! pensa Jean, on va en découdre; ça m'amusera.
La fusillade redoublait.
La compagnie avait sauté sur ses armes et courait vers «g PfV-
Jean et Luidgi la suivirent.
Il va sans dire que Jacques, le nez au vent, la queue en trompette, les oreilles couchées, le poil hérissé, tenait la tête de colonne.
88 JEAN GCACAL.
En pareille circonstance, il jouait toujours le rôle d'éclaireur.
On arriva sur la grève.
Le soleil s'était levé, chassant la brume ; il éclairait une scène dramatique.
Une douzaine de jeunes Vénitiens, armés de fusils de chasse, se trouvaient sur la rive autrichienne ; ils se tenaient embusqués derrière des peupliers et soutenaient un feu trèsvif contre un poste de Croates.
Ces derniers, au nombre de huit ou dix, restaient à distance ; ils attendaient des renforts qui ne pouvaient tarder. Les émigrants acculés au fleuve devaient être pris ou noyés.
— A l'eau ! Passez à la nage ! cria Jean arrivé des premiers.
— Impossible, lui cria-t-on de l'autre bord ; nous avons des blessés qu'il faudrait abandonner et nul de nous ne sait nager.
La compagnie italienne parut.
Les Vénitiens poussèrent un hourrah! Personne n'y répondit dans les rangs ; les soldats baissaient la tête. Jean s'étonna.
— Pauvres enfants î s'écria le capitaine Albert ; ils sont perdus !
— Secourez-les, dit Jean.
— Impossible. Il nous est interdit de prêter notre aide aux émigrants, tant qu'ils sont sur le territoire ennemi, en plein jour surtout.
=— Au diable les consignes ! fit Jean.
— Mais vous ne comprenez donc pas que la protection qu'on leur accorderait serait considérée commî un acte d'hostilité par les Autrichiens. Et Dieu sait si, diins les circonstances où nous sommes, ils profiteraient de la plus
JITiAN GDAGAL. GO
petite agression pour taire avorter les efforts de notre dinlomalie.
— C'est vrai ! dit Jean. Mais j'aperçois une barque ; je vais me mettre à la nage et je la leur conduirai.
En effet, une nacelle suivait le courant à la dérive. Nous expliquerons plus tard comment elle se trouvait abandonnée au courant.
Jean allait se mettre à l'eau.
— Arrêtez ! dit Albert. Ma consigne porte que non-seulement je ne puis venir, ni moi, ni mes soldats, au secours (les fugitifs : mais elle m'enjoint d'empêcher qui que ce soit de leur porter assistance. On vous verrait et Ion prétendrait que vous êtes un soldat déguisé en civil.^
— Mais sacrebleu ! gronda Jean, on va les égorger, ces jeunes gens l
On apercevait une troupe de renfort qui accourait au pas de course.
Les soldats demandaient à leur chef de ne pas laisser massacrer leurs frères; mais, lui, sachant quel Immense retentissement aurait la plus légère violation de territoire refusait énergiquementde se rendre à leurs prières.
Vingt fois ces scènes désolantes se renouvelèrent tant que la !î:iierrc ne fut pas ronmieiicée.
Les jeunes gens, héroïques, comprenaient la situation et se résignaient.
— Camarades! cria l'un d'eux à la compagnie en se levant, vous allez voir comment les Vénitiens savent mourir.
Et ses paroles furent accueillies par un long cri d'enthousiasme de la part de ses compagnons d'infortune.
— C... S... D..., gronda le capitaine Albert, sacrant et s'arrachant la moustache avec rage, je donnerais pourtant ma vie pour les sauver.
— Attendez, s'écria Jean illuminé par une idée subite ;
70 iFJtii CHACAL.
il ne leur faut qu'une barque, ils l'auront. Jacques ! s'écrla-t-il.
Le chacal accourut.
— Vois-tu la nacelle là-bas? fit Jean. Conduis-la à l'autre
rive.
Et il indiqua le groupe de Vénitiens à son intelligent sompagnon.
Jacques se jeta à l'eau.
— Si la barque a une chaîne, une corde quelconque traînant dehors, mon chacal la saisira dans sa gueule, fît Jean.
— Dites-vous vrai ? demanda le capitaine,
— Vous allez voir.
Jacques, en effet, fit le tour de la nacelle, cherchant par où avoir pise; il aperçut une liasse de chanvre servant d'amarre, la prit dans sa gueule et revint vers Jean.
Mais celui-ci, du gesle, lui indiqua l'autre rive en lui criant :
— Là-bas î là-bas !
Et Jacques comprit cette fois.
— Allons, vous autres! cria le capitaine. Courez à cette barque qu'on vous amène.
Les jeunes gens, emportant leurs blessés, longèrent le bord du fleuve tout en entretenant le feu. Jacques, lui, faisait des efforts prodigieux. Il parvint à aborder.
Il était temps.
Les Vénitiens sautèrent dans l'embarcation après y avoir placé les blessés, et, saisissant les rames, ils se hâtèrent de franchir le Pô; six d'entre eux continuaient à tirer pour liposter aux Croates.
Une centaine de Tyroliens parurent sur la grève comme le canot était encore au milieu de l'eau ; mais la compagnie italienne faisait face aux fugitifs ; impossible de leur
JFJ.K CHACAL. 71
envoyer une décharge, sans risque de blesser les soldais.
Les ordres aux sujets de la neutralité étalent aussi sévères du côté des Autrichiens que du côté des italiens ; les Tyroliens s'abstinrent de faire feu, dans la crainte même d'une imprudence; les chefs, voyant tout espoir de rattraper les émigrants perdu, éloignèrent leur troupe.
Toutefois, un officier supérieur, qui venait d'arriver à cheval, resta et héla le capitaine Albert.
— Monsieur, lui cria-t-il, un de vos soldats a conduit cette nacelle à ces fugitifs.
— Non, monsieur, répondit le capitaine.
— On l'a vu.
— On s'est trompé.
— La barque n'est pas venue toute seule, je suppose !
— Non ! dit Jean. On va vous la renvoyer par celui qui l'a menée là-bas.
Et comme le canot avait accosté, tout le monde en sortit.
Alors Jean fit ce qu'il avait promis ; il renvoya Jacques sur l'autre bord.
— Vous voyez, monsieur, dit Albert en riant, que nul de nous n'a enfreint le droit des gens ; c'est cet animal qui a sauvé les émigrants ; il n'est pas soumis aux lois internationales.
L'officier autrichien ne répondit rien; il attendit que Jacques fut pi es de lui.
— Il veut le considérer de près pour s'assurer que ce n'est pas un homme déguisé en chacal ! s'écria Jean en riant. Ma foi, à son aise.
Et pendant que l'on allait chercher les brancards pour les blessés, chacun regardait ce qui allait se passer. Jacques arriva à bon port.
72 JEAN CHACiX.
— C'est un chacal, monsieur, cria Jean ; regardez-le bien, vous ne verrez pas son pareil.
Jacques se secouait à tout rompre pour sécher sa fourrure; l'officier tira un pistolet de ses fontes et le coucha en joue.
Mais Jean avait sifflé sur un ton suraigu, et le chacal, mis en garde par ce signal, s'était rasé à la façon des panthères ; si bien que l'officier le manqua.
Alors, d'un bond prodigieux, Jacques sauta à la gorge de son adversaire, qui tomba de cheval ; le brave animal aurait étranglé l'officier, si Jean n'avait vu des soldats accourir.
Il siffla encore d'une certaine façon et Jacques, quittant sa proie, revint au plus vite.
Cependant l'otticier s'était relevé ; il avait une morsure profonde au cou.
— Monsieur, lui cria Jean, vous êtes un misérable ; tôt ou tard je vous tuerai.
— Et moi ! dit Albert, je pense vous rencontrer bientôt et j'espère vous tuer aussi.
— Quel gredin ? gronda Jean entre ses dents. Ça n'a pas pour un liard de courtoisie.
En ce moment un autre officier parut.
— Messieurs, dit-il, chacun est responsable de ses actes ; comme officier et comme gentilhomme, je déclare que je trouve odieux l'acte de mon collègue.
Et il salua gracieusement en se retirant.
— S'ils étaient tous comme celui-l;i, dit Jean.
— Il y en a beaucoup qui lui ressemblent, réj)ondit le capitaine Albert, rendant justice à ses adversaires. Individuellement, les Autrichiens sont les meilleures gens du monde ; politiquement parlant, ils commettent des atrocités pour maintenir leur domination. Mais voici des brancards ; retournons à la ferme.
Pendant que l'on s'acheminait lentement vers ia cassiez, Jean iiileuu^i^eait un ërai^-^iaiit.
— Ah çà ! kii dit-il, comment aviez-vous donc organisé votre évasion ?
— Fort bien, dit le jeune homme; mais un malheureux hasard a tout dérangé. Nous sommes de Mantoue. Nous connaissions un jeune soldat du Tyrol italien qui était tout prêt à nous rendre service ; nous avions comploté qu'il déserterait avec nous.
Comme il affichait les sentiments les q/us anti-italiens, on avait confiance en lui dans sa compagnie; il était souvent de garde le long du Pô. Les Autrichiens ont des intelligences avec nos réactionnaires ; ils cherchent à provoquer des trahisons dans nos rangs, espérant que vos Napolitains déserteront, ils tiennent des barques à leur disposition ; la nuit, quand les ténèbres empêchent de constater la violation de la neutralité, des soldats se placent dans les canots, prêts à répondre à des signaux convenus, partant de la rive italienne, et à aller chercher les déserteurs qu'amèneraient les bourbonniens.
Souvent notre ami, le Tyrolien, était chargé de faire faction auprès d'une nacelle, pendant qu'un poste campait près de là.
Nous convînmes de profiter d'un moment où il monleraii cette garde, de sautar dans la hgrque aveï lui et de fuir ; nous nous iuuniiues d'armes que le comité secrel
nous donne, et nous nous tînmes cachés dans une ferme près du Pô. A la nuit et à l'heure fixée, notre compiice, en faction, détacha l'amayre du canot, le mit à flot, le poussant du pied, et nous attendit; mais un Autrichien, réveillé par quelque bruiî, nous entrevit et cria : Aux
armes !
Le poste engagea le feu avec ne is; nîus nous jetâmes
entre lui et la rive, vers le sanotc
Par malheur, notre ami igçut uae lalle qui retendit raidc mort; l'amarre s'était échappée de ses mains, et la barque fila au gré du courant.
Nous ne savions pas nager.
Nous suivions le canal, le long du bord, espérant que le flot la porterait près de nous; combattant de notre mieux.
Vous savez le reste?
— Oui ! dit Jean ; vous êtes des braves. Malheureusement je crois que vos deux blessés n'en réchapperont pas.
— Ils ont IroiMé la mort qu'ils cherchaient. Peut-éire •est-il bon qu'ils meurent tous deux!
— Pourquoi ?
— C'est tout un drame. Ilsaimaienr la môme jeune fille; însis efie avait fait choix de celui qui a reçu une Lalie dans la poitrine.
— Un beau garçon ! fit Jean.
— Survinrent les bruits de guerre.
Pietro, l'amoureux favorisé, au lieu de se montrer bon Italien, afficha ses prédilections pour l'Autriche; nous le primes tous en haine.
Le bruit courait même qu'il dénonçait ses camarades à la police.
Cela dura pendant un mois.
Sa fiancée ne voulut plus le voir et ne lui cacha pas sort mépris.
JEAN CHACAL. 7ô
Il parut se résigner.
Mais voilà qu'un soir il se présenta chez la jeune fille et lui annonça qu'il était obligé de qui lier la ville et d'émigrer, parce que, faisant partie du comité national secret, il commençait à être soupçonné, malgré ses protestations de dévouement à l'Autriche.
La jeune fille s'évanouit en apprenant combien elle s'était trompée sur le compte de son ancien liancé, qui au lieu de trahir l'Italie, s'exposait à être fusillé en jouant ce jeu terrible.
Les parents de la jeune fille apprirent alors au jeune homme une triste vérité; elle s'était mariée, devant un prêtre, quelques jours auparavant avec le rival de celui qu'elle avait cru traître à la patrie; elle avait mis pour condition à cette union qu'elle ne serait consommée qu'après la guerre, à laquelle son mari devait prendre part.
Elle avait juré de n'appartenir qu'à un délenseur de la cause italienne.
Survint le mari.
On lui raconta ce qui s'était passé.
— Viens ? dit-il à Piétro simplement.
Et ils s'éloignèrent.
A cent pas de la maison, il demanda à son rival :
— Vois-tu une solution à notre embarras? En droit, elle est à moi ; mais, en bonne justice, elle devait t'appartenir. Le prêtre ne nous aurait pas bénis que je te la céderais ; car, en te laissant calomnier, tu as été héroïque ; mais nous sommes mariés. Voici ce que je te propose. Nous allons émigrer; nous nous battions contre l'ennemi commun; nous ferons tout pour nous faire tuer ; si l'un de nous survit, elle sera sa femme.
— C'est bien ! dit Piétro.
Et ils se mirent de notre complot, continua le jeune lia-
76 JEAN CnACAL.
lien ; el ils s'exuosèreiil avec tant de témérité, cherchant la mort selon leurs conventions, qu'ils furent atteints tou5 les deux.
— Sang et tonnerre ! s'écria Jean. Voilà un trait digne de deux Romains.
11 se rapprocha des bles?és, prenant doucement la main de chacun d'eux et la pressant en signe d'admiration.
— Puisque vous êtes de Mantoue, peut-être connaissezvous cet oftlcier qui a voulu tuer mon chacal ? demanda Jean au jeune homme. qui l'avait si bien renseigné déjà.
— Oui, dit celui-ci, c'est le major S...
— Bien ! dit Jean.
Et l'on rentra dans la cassine.
La comtesse dormait profondément au dire de la fermière.
Tout à coup on entendit dans sa chambre le bruit d'une vitre brisée qui tombait avec fracas ; au même instant la jeune femme criait au secours !
Jean et Luidgi se précipitèrent vers la chambre de la comtesse.
— ]\*entrez pasi cria la jeune femme qui s'habillait à la hâte.
Et elle riait.
— Attendez un instant, je vous rappellerai, reprit-elle ; j'ai eu une terreur folle.
La fermière était accourue aussi.
JEAN CnACAL. 77
— Ce n'est rien, ciit-i::ilc! ; ce sont les pigeons qui reviennent.
— Les pigeons? fit Je^in.
— Oui. Des messagers qui nous apportent des nouvelles de Mantoue.
— C'est moi, madame, cria-t-ellc à la comtesse; puis-je entrer?
— Oui, dit la jeune femme.
La fermière pénétra dans la chambre de la comtesse et en ressortit bientôt avec deux pigeons qui portaient, pendu à leur cou, chacun un message.
— Tenez, dit-elle à Luidgi, lui tendant les lettres, descendez dans la cour, vous trouverez mon fils et vous lui remettrez ceci. Il a entendu le bruit de la vitre cassée; il doit avoir sellé un cheval.
Luidgi se hâta de porter les lettres à ce courrier improvisé.
— Vous voyez, dit la fermière à Jean, que nous pouvons savoir ce qui se passe au-delà du Pô, malgré les Tudesques et leur surveillance. Tous nos paysans des rives du fleuve ont envoyé à des amis de l'autre rive un ou deux couples de pigeons qu'on tient enfermés. Les comités secrets, quand ils ont une communication à faire, la portent à quelqu'un de ceux qui ont nos petits messagers ailés à leur disposition; on la confie à l'oiseau, qui part <à tired'ailes. 3Iais comme on tient à être prévenu de son arrivée, même pendant la nuit, on dispose une vitre à l'entrée du pigeonnier, de telle sorte que l'oiseau frappant du bec pour entrer, fait tomber le morceau de verre qui se casse avec fracas. On accourt et on expédie la lettre aux autorités les plus voisines. 3Ies pigeons à moi, étant privés, venaient, chaque malin, dans la chambre que j'ai cédée à la signora, me demander leur déjeuner; ces pauvres petites bêtes avaient coutume de frapper à un cai-reau que j'ai
arrangé de façon à ce qu'il cédai au moindre coup. De là l'effroi de la signera réveillée en sursaut ; elle a eu grand'peur sans doute en voyant voltiger autour de sa tête ces deux pigeons, effrayés eux-mêmes de ne pr, me reconnaitre.
— L'idée de vos paysans est ingénieuse, dit Jean, admirant cette ruse du patriotisme.
— Oui, mais elle coûte cher à mes amis.
— Pourquoi?
— Les Croates se sont aperçus du départ d'un couple de pigeons qui s'élevaient d'un toit avec un papier sous l'aile. Ils ont dénoncé la chose à leurs chefs. Ceux-ci ont donné l'ordre de rechercher tous les pigeons et de les exterminer; les Croates, qui mangent ces pauvres petits oiseaux, leur font une guerre sans pitié; ils tuent à coup de fusils tous ceux qu'ils trouvent chez nos fermiers. Vous pensez bien qu'ils ne se gênent pas pour abattre aussi les poules. Quand on se plaint de ce qu'ils n'ont pas épargné une de ces dernières, ils répondent qu'ils visaient des pigeons, mais que le plomb s'est égaré.
— Tiens! fit Jean, ils sont moins bêtes que je ne le croyais, ces Croates.
— Vous dites? fit la fermière.
— ' Rien, répondit Jean.
Sa réflexion était cruelle à entendre pour une Italienne. En ce moment la comtesse ouvrait sa porte.
— Eh bien, mon ami, dit-elle à Jean en lui tendant la main, je vous ai encore dérangé. Je suis vraiment trop poltronne. Mais dites-moi, songez-vous à organiser notre départ; nous ne pouvons rester ici.
— Nous y déjeûnerons toutefois, dit Jean.
— Volontiers, dit la comtesse.
— Si la signora y consent, reprit la fermière, je vais pré-
JEAN CnACAL. 79
parer un bon repas; puis, au retour de mon fils qui ne peut larder, on attellera un char-à-bancs qui conduira madame et ces messieurs jusqu'à la station de chemin de fer la plus voisine.
— C'est parfait, dit Jean.
— Et votre blessure ? demanda la jeune femme avec inquiétude.
— Kien ! moins que rien ! fît Jean. Tenez.
Il leva l'appareil et montra à la comtesse que la chair avait été effleurée seulement.
— Allons, dit-elle, nous vous guérirons vite. A tout ù l'heure.
La comtesse qui avait à faire sa toilette, rentra dans sa chambre; Jean s'en alla se promener autour de la ferme
avec Luldgi qui lui raconta que l'on avait organisé qua-
ranie bataillons de garibaldiens et qu'il comptait s'engager
dans l'un d'eux.
— Nous irons à Bari, dit-il; je connais le colonel Nicotera qui y est. Il m'acceptera de suite.
— Eii bien, dit Jean, nous partons" ce matin même.
En rentrant à la ferme, Jean trouva le déjeuner servi ; le capitaine Albert attendait les jeunes gens en causant avec la comtesse.
Le repas fut charmant.
Un médecin militaire était venu qui avait examiné les deux blessés de la matinée et déclaré qu'il répondait d'eux ; en sorte que le seul motif qui eût pu attrister les convives était écarté.
Le capitaine avait raconté à sa cousine l'histoire de ces deux jeunes gens.
— N'est-ce pas, qu'ils sont admirables? dit-elle à Jean.
— A ce point, répondit ce dernier, que l'on hésiteia à ajouter foi à ce fait.
CQ JîiAN CHACAL.
— J'en sais vingt autres aussi touchants, dit le capitaine. Chaque jour une bande d'émigrants arrive après avoir accompli quelque fait héroïque. Ainsi, ane dizaine de jeunes ge^s de Venise s'étaient placés dans des tonneaux venus pleins de salaisons et renvoyés vides par un brick de commerce, pour être rem})lis de nouveau à Marseille. Le comité avait organisé cette évasion avec beaucoup d'adresse; les barriques avaient des doubles fonds; l'air venait par la bonde ouverte; on opéra l'embarquement sans exciter le moindre soupçon. Mais le dernier tonneau, mal arrimé, tomba à la mer. Eh bien! le jeune homme qu'il enfermait sentit l'eau remplir peu à peu la barrique, en passant par le trou ménagé pour la respiration ; il s'enfonçait, pourtant il eut le courage de ne pas pousser un cri d'appel. On le sauva au moment où il coulait bas.
— Ceci est digne de Sparte, dit Jean.
— Voici qui est d'un Français, reprit le capitaine. Un de vos compatriotes, voulant faire passer à l'étranger un jeune homme auquelU s'intéressait, lui prêta son passeport en lui recommandant de se plaindre du gouvernement dans un café. La police arrêta le jeune homme, qui exhiba des papiers français et fut reconduit à la frontière, de brigade en brigade, par la force publique. Une fois qu'il eut franchi le pont qui le séparait de l'Italie, il cria aux fifendarmes :
« Voici des papiers que j'ai dérobés à un voyageur fran- « çais, dans son hôtel ; veuillez les lui remettre. »
Et il lança son portefeuille au milieu du pont. Inutile de dire combien la maréchaussée de Sa Majesté apostolique était furieuse de ce bon tour. Avoir escorté et conduit ellemême à la frontière un homme qu'elle aurait dû arrêter. Quelle humiliation!
Et le capitaine Albert fit le récit de vingt anecdotes sem-
aEAN CHACAL. 81
blables.
— Allons, dit Jean au dessert, avec de pareilles histoires vous ferez tant que je finirai par m'engager avec Garibaldi. Je bois à la libération de Venise!
— Puisse votre souhait se réaliser, dit Albert. Nous ne m u'chanderons pas notre sang pour y arriver.
La voiture était prête
L'on se dit adieu.
Jean, Luidgi et la comtesse gagnèrent rapidement la première station et arrivèrent à Bari le lendemain
Luidgi fut engagé le jour même. ..
Ici se termine le premier épisode des aventures de Jean Chacal. Nous allons entrer dans la seconde partie de notre récit.
Luidgi avait été bien accueilli par le colonel Nicotera, un ami de sa famille; il avait été immédiatement incorporé parmi les volontaires.
L'improvisation du corps des garibaldiens est une des merveilles de notre époque.
L'Italie, trois mois avant l'époque où les hostilités commencèrent, se trouvait sur le pied de paix; pour soukiger ses finances elle avait désarmé. Nous dirons plus tard comment elle réorganisa son armée régulièi-e; mais la création des quarante bataillons de jeunes gens qui devaient être confiés au général Garibaldi, se fit avec une rapidité inouïe.
Le 20 mai on ouvrit les bureaux d'enrôlements.
Le 28 du même mois, cent mille hommes étaient inscrits dans les municipalités.
Le 30, quarante mille jeune gens étaient arrivés à Côme, à Yarèse et à Bari, dépôts oii les régiments s'assemblaient.
Le 4 juin, les bataillons étaient constitués.
Le 6 du même mois ils étaient habillés, armés, et on les exerçait.
Le 16, ils étaient à la frontière.
Le 27, ils se battaient.
Cadres, officiers, uniformes, souliers, munitions, fusils, tout manquait.
On suppléa à tout.
Excepté la France de 1792, jamais peuple ne donna au monde un pareil spectacle.
Luidgi était au 6" régiment.
Jean et la comtesse, logés dans un hôtel, vinrent visiter le jeune homme à la caserne; ils assistèrent à ses premiers exercices.
La comtesse, malgré les dangers prochains, souriait en voyant son frère coquet et joli soldat sous les armes.
Depuis trois jours, Luidgi était garibaldien, quand le colonel Nicolera ordonna une marche forcée pour éprouver ses soldats.
Il avait remarqué que nombre d'entre eux étaient bien jeunes; il craignait qu'ils ne résistassent point à la fatigue.
En conséquence il voulait emmener son régiment à cinq lieues de Bari et le ramener le même jour; ce qui donnait une étape de dix lieues.
Le colonel avait arrêté dans son esprit qu'il renverrait tous ceux qui resteraient en route.
Luidgi avait la certitude de ne pas être laissé en arrière; il était trop bien constitué pour cela. Déjà il avait promptement lié connaissance avec plusieurs camarades ; les ami-
tiés faciles sont Je pnviîege ae la jeunesse.
Parmi ceux qu'il préférait était un Sicilien de seize ans, auquel on en aurait donné quatorze au plus, un véritable enfant.
C'était le plus beau type d'adolescent qu'une mère pût rêver pour son fils.
Il avait ce noble et gracieux visage du midi, au galbe allongé, presque oriental, qu'on lui pardonnait d'être un peu" trop accusé, et dont le dessin était si correct et si pur.
Le nez, légèrement busqué, aux narines mobiles, et le front haut, légèrement fuyant, formaient un de ces superbes profils d'aigle qui vont si bien aux natures ardentes et dominatrices.
La bouche, un peu mince, avait les lèvres frémissantes, expressives, pour le dédain surtout, mais adorables quand elles souriaient.
Les yeux, noirs, grands, profonds, fascinaîeurs, illuminaient cette tête remarquable ; et de longs cils, voilant la prunelle, en tamisaient discrètement, aux heures d'émotion, la lumière trop vive.
Les sourcils, minces, droits, formant une seule ligne, 'onraient d'une tempe k l'autre, et donnaient un cachet d'élrangeté à la physionomie de ce jeune homme.
La voix démentait un peu les traits.
Elle était douce comme celle d'une jeune fille.
Etait-ce l'effet de l'extrême jeunesse de ce volontaire? Malgré sa mâle beauté d'adolescent, malgré la résolution de caractère qu'annonçaient les lignes générales de la figure, il y avait en lui un je ne sais quoi qui annonçait une de ces âmes chastes qu'on craint d'efiaroucher.
A ce point que ses camarades, le voyant rougir quand ils plaisantaient sur cejtnins sujets, s'abstenaient de tenir des propos trop libres devant lui; ils respectaient instinc-
tivement l'ignorance de leur compagnon, qu'ils considé- I aient comme un enfant auquel on devait certains égards.
Lui, pourtant, ne s'était jamais plaint; mais tous ces garibaldiens étaient de braves jeunes gens, bien élevés, réiite de la population, — sur cent mille on avait pu choisir! — Ils avaient toutes les délicatesses des cœurs généreux.
On avait remarqué que le jeune Sicilien avait des timidités inexplicables, des répulsions singulières.
S'il allait au cabaret, un juron l'effrayait et le faisait sauter sur sa chaise ; si un sergent instructeur le grondait un peu sous les armes, les larmes lui venaient aux yeux.
Mais, en une certaine circonstance, il avait t'ait preuve d'une grande énei'gie.
Un réactionnaire, dans un café, n'osant fronder le gouvernement en face, n'avait rien trouvé de mieux que de chercher querelle aux garibaldiens. C'était un fils de famille bourbonnienne, bretteur enragé, redoutable tireur au fleuret.
Il plaisanta Giuseppe sur son air gauche.
Un jeune volontaii'e plus âgé voulut prendre fait et cause pour l'adolescent; mais, lui, ne le permit pas; il donna rendez-vous au Bourbonnien, à une heure de là, sur la plage.
On s'y rendit,
Giuseppe avait déclaré qu'étant insulté il choisissait le pistolet.
On échangea deux premières balles sans résultat; les témoins déclaraient l'honneur satisfait; mais ce n'était pas le compte du volontaire.
— Continuons! dit-il, le sourcil froncé, l'œil sanglant, le visage contracté par une expression de férocité qui effraya ses compagnons eux-mêmes.
Et on rechargea les armes.
L'adversaire de Giuseppe fut tué roide.
On pense qu'un pareil acte de la part d'un si jeune homme, lui attira une grande réputation au régiment; mais il resta ce qu'il était auparavant, réservé, presque craintif.
11 ne se lia avec personne.
Pourtant, dès qu'il vit Luidgi, il lui fit un accueil qui surprit tout le monde.
C'est qu'aussi Luidgi avait la tête la plus attrayante du monde.
Sa sœur avait le type vénitien, lui avait le type lombard ; c'était presque un Gaulois.
Il était bon, rieur, primesautier, ses manières avenantes gagnaient de suite les cœurs, ses allures dégagées, peu communes en Italie, lui donnaient l'esprit français; les mains se tendaient toutes seules vers les siennes; il était tout cœur et tout effusion ; on le voyait et on l'aimait.
Insouciant et brave, ayant toujours aux lèvres une chanson et un éclat de rire au fond du gosier, beau garçon du reste, bien découplé, il était fait pour plaire aux Italiennes par le contraste.
Mais, comme sa sœur, le trait le plus saillant de son caractère, était une générosité sans bornes et une bonté inépuisable.
Le premier jour, Luidgi fut placé à côté de Giuseppe dans le rang.
Il avait mis, pendant les repos, la bonne humeur dans le peloton par ses lazzis; on avait reconnu un boute -entrain.
Après l'exercice, il avait otiert à Giuseppe qui avait ri de ses bons mots, de venir déjeuner avec lui.
Giuseppe avait refusé.
- Voilà qui est fort, avait dit Luidgi turbulent; j'arrive
ici, je VOIS un camaracie qui me convient, je lui offre à déjeuner et il refuse.
Et, sans plus de façon, passant le bras de Giuseppe sous le sien, il l'avait entiainé au café; paralysant ses efforts de résistance tout en plaisantant; l'enlevant par la taille, quand il ne voulait pas maicher.
— Giuseppe va se fâcher! œurmuraient les camarades.
Mais point.
Giuseppe que personne ne traitait familièrement, se laissa brusquer de la meilleure grâce du monde par Luidgi.
Et ils déjeunèrent tous deux.
En revenant Luidgi tutoyait son jeune camarade; ïuais celui-ci lui disait vous.
On s'étonna.
Luidgi seul ne remarquait pas cette différence de L\m dans le dialogue; il était étourdi!
Et le jeune Sicilien semblait du reste trouver la chose très-naturelle.
I.uidsi avait amené son ami dîner chez sa sœur; on pense s'il avait exhibé Jean Chacal, qu'il aimait et qu'il admirait tant! Il avait fait à son camarade les honneurs de son sauveur et du fameux Jacques, qui fit bon accueil à Giuseppe.
Ce dernier avait considéré Jean avec une curiosité bien naturelle. Il avait plu à celui-ci et à la comtesse. Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, quand arriva le jour de la promenade militaire dont nous avons parlé.
Pour des jeunes gens, trois fois vingt-quatre heures est plus qu'il n'en faut pour se lier intimement.
Aussi le malin de la promenade, les deux volontaires se considéraient comme de vieux amis.
Il se passa une scène assez futile entre eux, quand la
diane sonna, qui eût tait pourtant rétléchir un oûserra-, teur.
— J'ai peur de ne pas être assez fort pour cette maudite marche! dit Giuseppeen prenant son fusil.
— Je te porterai et tu ari'iveras, dit Luidgi.
Et, le prenant dans ses bras, il le souleva comme une plume.
Les volontaires remarquèrent que le jeune Sicilien, ainsi pressé dans les bras nerveux de son ami, avait rougi d'a-
ord, puis qu'il avait fermé les yeux et était devenu fort
ile ; quand Luidgi le remit à terre, il chancela et sembla
jut étourdi.
— T'ai-je donc fait mal? s'écria Luidgi.
— Non! dit le jeune homme en se remettant. J'ai eu un blouissement. Mon père, que j'ai perdu, me pressait ainsi
sur sa poitrine; ce souvenir m'a tout bouleversé.
— Hum ! hum ! fît un vieux sergent instructeur tout bas; — j'ai mon idée !
— Aïe! fit Giuseppe les yeux étincelants. Vous dites, •îergent?
— Moi! rien, fit le sergent.
Tout fut dit.
L'on ne prit pas davantage garde à cet incident; le baaillon se forma et se mit en marche.
Comme il sortait de la ville, deux hommes de mauvaise lineel un vieillard mis avec élégance assistaient au défilé; ils regardèrent Giuseppe avec une attention "toute particu- ; 1ère.
— Vous l'avez bien reconnu, n'est-ce pas, demanda le vieillard aux deux sacripants qui étaient à ses côtés.
— Oui, dirent-ils; qu'il s'écarte un instant et c'est fait!
— Envoyez toucher après le coup, ajouta le vieillard, les cent marengos (napoléons d'or) seront prêts.
8y JSAN COACAL.
— C'est dit, Excellence.
Et les bandits suivirent de loin le bataillon.
La première partie de l'étape, qui consistait à se rendre dans un village situé à cinq lieues de Bari, s'accomplit assez rapidement; les volontaires tenaient à honneur de marcher comme de vieux soldats.
A cinq ou six cents pas en arrière du bataillon, les deux misérables que nous avons signalés devisaient, préparant leur crime.
L'homme qui les payait était le comte ***, père du jeune réactionnaire que Giuseppe avait tué en duel.
— Crois-tu que nous réussirons, disait le premier, c'est bien scabreux ?
— Bah! répliqua l'autre, c'est facile, pour peu que le petit s'écarte avec son camarade j tu sais, ce grand garçon qui ne le quitte plus.
— Songe que c'est auprès du bataillon qu'il faudra le frapper.
— Oui , mais les circonstances nous favoriseront ! Voici ce qui va se passer. Après leur marche, ces jeunes gens seront harassés; on leur fera faire la grande halte et la sieste aux environs du village. Ils déjeuneront. Ensuite, la chaleur aidant, rompus de fatigue, ils iront se disséminer sous les arbres; et ils s'endormiront à l'ombre des bosquets. Que nos deux jeunes gens soient un peu à l'écart, nous arrivons à pas de loup, nous leur plantons nos stylets dans la
poitrine, et ils passent de vie à trépas sans s'éveiller, Nous avons exécuté des coups plus dangereux; et il ne s'agissait pas de cent marengos!
L'argument parut péremptoire à l'autre bandij, qui ne fit plus d'observations.
Vers onze heures, on arrivait au village.
Le colonel annonça qu'on ne repartirait qu'à trois heures de l'après-midi.
Chaque volontaire tira de son bissac son morceau de pain et les autres vivres dont il s'était muni ; presque tous, ayant bourse garnie, se procurèrent du vin aux auberges du bourg; puis les bandes 'joyeuses se dispersèrent dans les vergers voisins, après que l'on eût, toutefois, placé les sentinelles aux faisceaux.
Giuseppe et Luidgi s'enfoncèrent dans la campagne, cherchant un coin écarté.
— N'invitons-nous pas quelque camarade ? avait demandé Luidgi.
— Non, avait répondu le Sicilien. Tous nos compagnons sont trop bruyants; on ne peut avoir de causerie intime avec eux, tandis qu'avec vous...
— Ah çà! fit Luidgi, pourquoi ne me tutoies-tu pas?
Entre amis...
— Ça me gênerait.
— Alors j'ai eu tort de vous dire tu, dit Luidgi d'un air iVoissé.
— Bon ! vous voilà fâché; vous êtes plus enfant que moi, lenez!
— Enfin, y a-t-il des raisons pour que nous ne soyons pas sur le pied d'égalité dans le dialogue?
— Je suis le plus jeune.
— Plaisanterie! J'ai seize ans comme vous, moi. Je suis plus grand, voilà tout. Tu me tutoieras, je le veux, ou nous
go JEAN CHACAL.
nous brouillons.
— Eh bien ! soit, dit Giuseppe non sans avoir hésité.
Et pendant une bonne demi-heure, il eut grand mal a s'habituer à cette familiarité.
— Par la Madone ! s'écria Luidgi , une jeune femme n'éprouve pas plus d'embarras pour s'accoutumer à dire toi à son mari, que toi à ton camarade.
Le jeune Sicilien ne répondit pas et détourna la conversation.
— Déjeunons, dit-il en s'asseyant au fond d'une espèce de ravin, d'où l'on entendait, mais très-atfaibiis, les éclats de rire des groupes de volontaires, moins écartés des faisceaux que les deux amis.
— Nous sommes très-loin de nos compagnons; observa Luidgi, quand on sonnera le rappel, l'entendrons-nous?
— Oui, dit Giuseppe, j'ai l'oreille fine. Puis, d'un ton boudeur :
— Ça t'ennuie peut-être d'être seul avec moi? fif-il. Tu préférerais vider des fiasques (bouteilles) avec les autres?
— Ma foi, non ! dit Luidgi; à vrai dire ça m'étonne; car autrefois j'aimais à faire tapage. 3Iais je prends tant de plaisir à causer avec toi, que je me résigne sans regret à tes caprices de sauvage. Car tu es un petit sauvage.
— C'est vrai ! J'aime la solitude. Affaire d'éducation.
Ils avaient étalé à terre leurs provisions , et Luidgi avait entamé une tranche de mortadelle et décoiffé son bidon plein de vin.
— A toi, dit-il à son ami, lui présentant à boire. Celui-ci mouilla h peine ses lèvres.
— Vrai ! tu fais mon désespoir, dit Luidgi en riant. Tu semblés mépriser le vin, l'ami du soldat, comme disent les Français. Par moment, tu as de si drôles de manières, au'on te prendrait pour une jeune fille.
Giuseppe pâlit et regarda fixement son ami.
— Oh! fit celui-ci, sentant que le jeune Sicilien cherchait à fouiller sa pensée; te voilà furieux; tu n'aimes pas que l'on touche à cette corde-là. Ne me fais pas de si grands yeux; je n'ai pas voulu te froisser. Tu as la sobriété et les eff;irouchements d'une femme; voilà ce que je voulais dire; mais tu as le cœur et l'âme d'un homme, voilà ce que je sais; tu l'as prouvé dans ton duel. Tu ne devrais pas l'offenser d'une plaisanterie; je conçois du reste que tout jeune, élevé loin du monde par ta mère, comme tu me l'as raconTé, tu sois moins diable que nous autres. Mais ca viendra.
Giuseppe sourit d'un air de doute.
— Ne t'imag-ines-tu pas que tu resteras toujours sage, rangé comme un petit saint? dit Luidgi. Voyons, là, au juste, sans mentir, quel âge as-tu? demanda-t-il.
— Seize ans comme toi.
— J'ai peine à le croire; tu dis cela pour paraître plus homme; mais si tu avais seize ans, tu aurais déjà aimé.
— Tu as donc aimé, toi? fit Giuseppe un peu rouge et comme inquiet.
— Tiens! fit Luidgi avec un accent et un geste inénarrables.
— Beaucoup?
— Parbleu î
Giuseppe pai-ut contrarié.
— Ça parait te chiffonner qu'un jeune homme de ton âge soit plus avancé que loi dans le chapitre des bonnes fortunes! dit Luidgi. Mais il ne tient qu'à toi de rattraper le temps perdu. Quand nous sommes à l'exercice, il y a de jolies femmes qui se promènent au Champs-de-Mars pour nous voir et qui te sourient. Réponds à leurs agaceries. Tu es un semil garçon, sais-lu?
— Tu trouves?
y2 SiiAN CHACaL.
— Mais oui.
— A ce propos, je vais l'adresser une question singa lière.
— Va...
— Si j'avais une sœur me ressemblant, l'épouserais-tu au cas où son nom et sa fortune seraient dignes de ton titre et de ta position?
— Les parcliemins, fît Luidgi, psitt!... je m'en soucie comme du roi Ferdinand. Les florins, je m'en moque. Tu es fils de la veuve d'un capitaine, m'as-tu dit, et ta mère n'est pas riche; donc ta sœur n'aurait pas de dot. Eh bien! ça ne m'iirrètcrait pas.
— Ah ! fit Giuseppe. C'est d'un brave cœur cela. Mais, néanmoins, tu ne me réponds pas carrément et tu ne me dis pas si tu l'épouserais?
— A quoi bon ? Tu n'as pas de sœur.
— Qu'en sais-tu?
— Tu en as une?
— Je ne dis pas cela. Mais enfin suppose-le.
— Si elle te ressemblait, si elle avait ton caractère, si elle étc^it en femme ce que tu es en homme, je te jure qu'elle n'aurait pas d'autre mari que moi.
— Vrai i
— Ma foi, oui.
Le visage de Giuseppe rayonna.
Puis un nuage vint l'assombrir.
— Je ne sais pas, dit-il, si je te donnerais ma sœur, toujours en admettant que j'en aie une.
— Et pourquoi? fit Luidgi un peu scandalisé.
— Ne m'as- tu pas dit que tu avais eu déjà beaucoup de liaisons?
Luidgi regarda son ami comme on regarde un phénomène; puis, d'un grand air de supériorité :
— Brisons là ! lui dit-il.
— Mais... lit Giuseppe.
— Non, cessons de causer sur ce sujet; lu es vraiment trop en retard et je ne voudrais pas te donner certaines explications qui m'entraîneraient trop loin, et dont, peutêtre, tu serais offusqué. Que puis-je dire à un Italien de seize ans qui paraît croire qu'on doit, apporter à sa femme un cœur vierge de toute passion antérieure?
— Mais, je ne prétends pas cela! fit Giuseppe d'un a piqué; je sais que ce serait ridicule. Seulement, à en juger par ton passé, ta femme serait bien à plaindre dans l'avenir. Tu parles de tes anciennes maîtresses si légèrement que tu me parais les avoir aimées très-superficiellement; et, si j'avais une sœur, je voudrais qu'elle fût adorée de son mari.
Or, tu me semblés incapable d'une affection sérieuse.
— Moi ! fit Luidgi.
— Dame! Franchement, as-tu déjà éprouvé une grande passion?
— Non.
— Tu vois bien ! Tu es léger comme un Français; tu serais infidèle; tu rendrais ta femme malheureuse!
— Malheureuse! Une femme qui m'aimeraiM Giuseppe, je sens que j'ai trop bon cœur pour cela.
— Tii la délaisserais; et elle pleurerait sur son abandon.
— Non. Je suis incapable de causer quelque chagrin à qui que ce soit.
— Pourtant... d'après tes aveux... tu as été fort volage, mon cher.
~ C'étaient des maîtresses ! de ces femmes qui ne s'attachent pas sérieusement. Mais si une fille de bonne maison, gentille, unissait sa vie à la mienne; si elle se livrait tout
ciiLière, sans réserves; si je semais son cœur soudé au mien, je t'assure, Giuseppe, que je lui vouerais une tendresse profonde; et qu'il me serait facile de lui rester fidèle, en songeant qu'un simple caprice lui coiiterait une larme. Du reste, par toi-même, tu vois qu'il est facile de m'accaparer. Quand je me vois aimé, j'aime; je me donne vite et solidement. Tu es exclusif, je le vois bien, ne le nie pas; tu es même jaloux dans tes affections, mais elles sont sincères; cela suffit, je te laisse me dominer, me prendre tout entier. Esî-ce le fait d'un caractère capricieux?
— Allons, non, dit Giuseppe joyeusement.
— Tu vas m'avouer la vérité, alors. Tu as une sœur? car tu ne m'aurais pas sondé avec tant d'insistance; ne me cache rien, voyons.
— Je ne veux pas mentir, dit le Sicilien. Donc, ne me force pas trop dans mes retranchements; j'ai un secret de famille à garder. Qu'il te suffise de savoir qu'une jeune fille que l'on dit belle, qui se dévouera à toi de tout cœur quand elle te connaîtra, qui mérite, je le crois du moins, — la tendresse d'un galant homme, qui t'a vu du reste et qui m'a fait des confidences à ton sujet, qui t'aime enfin, n'attend que la fin de la guerre pour m'autoriser à te faire connaître son nom.
— Et elle te ressemble ?
— Mets que nous sommes jumeaux et qu'à nous voir on nous prendrait l'un pour l'autre.
— Que la guerre finisse vite alors ! s'écria Luidgi. Un ami comme toi, une sœur comme la mienne, M. Jean qui épousera la comtesse un jour, — une idée à moi, — puis par-dessus tout une délicieuse petite femme pour moi, vrai, je serai trop heureux. Quelle jolie colonie nous irons fonder au bord du golfe de Naples, dans une belle villa. Voilà un beau rêve î
JfciAN CHACAL. 95
— Te voilà bien ardent! dit Giuseppe.
— Après le portrait que tu m'as peint.
— Si tu allais avoir des désillusions.
— C'est que tu aurais exagéré.
Giuseppe ne répondit pas, il sourit.
Puis après avoir laissé errer son regard dans l'espace, il ie ramena sur son ami.
Une question, ou un aveu, était sur ses lèvres; mais il s'arrêta à tem])s.
Luidgi ne s'aperçut de rien.
— Dormons, veux-tu? demanda le jeune Sicilien, qui voilait de ses longs cils ses grands yeux noirs d'où la joie s'échappait en rayons magnétiques.
— Dormons! tit Luidgi. J'allume un cigare et je vais le fumer en sommeillant à demi; je suis sûr que je ferai des songes d'avenir délicieux.
Et ils s'étalèrent sur l'herbe.
Mais Luidgi remarqua que son ami semblait mal à l'aise sur le gazon.
— Attends, dit-il, tu n'as pas la tête assez haute.
Et il courui chercher une pierre, arracha des herbes, et en bourra son berret, plaça cet oreiller sur la pierre et dit à Giuseppe ;
— Appuie ta tête là-dessus.
— Mais toi?
— Je vais en faire autant pour moi.
— Suis-je paresseux, dit le jeune Sicilien, ie te laisse arranger tout cela au lieu de t'aider.
— Pauvre ami ! dit Luidgi, tu n'es pas fort et tu es bien fatigué.
— Va, dit Giuseppe, j'accepte tes services; mais je te revaudrai tout cela un jour.
Et ils échangèrent un^ chaude poignée de main; puis ib