FAN CHACAL
se couchèrent sur le sol tapissé de verdure.
Peu à peu ils fermèi'ent les yeux.
Au-dessus d'eux, dans les arbres qui bordaient le ravin, parurent bientôt deux tètes sinistres qui contrastaient avec leurs deux visages souriants.
C'étaient les assassins envoyés contre eux,
— Ils dorment ! fit l'un tout bas.
— Pas encore ! répondit l'autre.
Giuseppe s'était en effet relevé sur son coude; il avait regardé tout autour de lui ; mais les deux bandits avaient retiré leurs tètes.
Il se crut seul.
Alors le jeune Sicilien se mit à genoux, contempla longuement son compagnon avec une sorte d'ivresse, puis, se penchant vers lui, il effleura son front de ses lèvres.
Luidgi ne s'éveilla pas.
Giuseppe se releva, caressa encore longtemps du regard son ami, de la main lui envoya un baiser, et il se recoucha auprès de lui.
Les deux bandits se regardèrent surpris.
— Eh ! fit l'un, quelle aventure ! Ce Giuseppe est une femme peut-être.
— Qui l'eût cru ! fit l'autre.
— Je lui trouvais l'air d'une jeune fille.
— Mais son duel?
— Ahl dame, ça déroutait les soupçons. Quelle gaillarde, si ce n'est pas un homme.
— La voilà bien endormie cette fois.
Pour les bandits, il n'y avait plus de doute sur le sexe de Giuseppe, qui avait fermé les yeux et dont le corps gracieux avait la pose abandonnée que donne le sommeil.
— Devons-nous prévenir le comte de notre découverte? demanda le plus jeune des bandits, et lui annoncer que
JEAN CtlACAL. " 97
c'est une jeune fille?
— Imbécile! dit l'autre. Et s'il changeait d'idée; bonsoir les marengos !
— Alors il est temps.
Ils descendirent tous deux à pas lents, rampant vers les jeunes gens. Quand ils furent à portée, ils s'arièièrent et levèient le bras en même temps; les stylets brillaient au soleil.
Les deux bandits s'entre-regardèrent pour mesurer leurs coups de façon à frapper ensemble...
Tout à coup un rauque aboiement se fit entendre, un bandit fut étreint à la nuque.
L'autre se leva pour fuir.
Mais Giuseppe, qui éiaii levé le premier, tira sa kùonnette de son fourreau, se jeta avec un bond de panthère sur l'assassin et lui plongea son arme entre les deux épaules, avant qu'il pût se retourner.
— Eh 1 fit une voix, celle de Jean, voilà un rude coup de baïonnette.
Au même moment, le second bandit râlait son dernier soufile d'agonie ; Jacques, le chacal de Jean, lui avait coupé la gorge; le brave animal se léchait férocement les lèvres toutes sanglantes en regardant son maître avec ses petits yeux brillants.
Luidgi était stupéfait.
Jean expliqua aux jeunes gens qu'il avait appris le départ du bataillon, et qu'il était venu pour savoir comment les deux amis supporteraient cette marche ; nous laissons à penser si Jacques et son maître furent remerciés avec eff'usion par ceux qu'ils venaient de sauver.
Quant à Jean, il ne se lassait pas d'admirer Giuseppe :
— Quelle poigne solide, pour un enfant, murmura-t-il. El Giuseppe souriait de ce compliment.
98 JEAN COACAL.
ôii appela <jes volontaires, et on les mit au fait de ce qui s'était passé ; tout le bataillon accourut ; on porta les cadavres aux autorités, et on lit une ovation aux jeunes
gens.
.\ul ne douta que ce ne fût le comte X... qui, pour venger son fils, n'eût soldé les assassins.
Les volontaires étaient dans l'enthousiasme du second trait par lequel Giuseppe venait de s'illustrer ; les deux amis furent les lions du jour.
Le bruit de ce qui était arrivé se répandit à Bari.
Le comte X... en fut prévenu.
C'était un homme puissant, riche, ayant à ses ordres une véritable armée de brigands , ii était dans h province le chef du parti bourbonnien et disposait de toutes les bandes qui, réfugiées dans la montagne, rançonnaient le pays au nom de François IL
Il fit venir son intendant Jacopo, un homme en qui û avait mis toute sa confiance.
— Langelo est-il ici ? demanda-t-il.
— Oui, Excellence, répondit l'intendant.
— Et son second fils aussi?
— Oui, Excellence.
— Qu'on me les envoie.
Langelo était un des plus dangereux chefs de brigands qui eût désolé le royaume de Naples; c'est à sa bande qu'appartenaient les deux scé'érats tués par les garibaldiens.
Le comte eut avec ce misérable un long entretien en présence de son second fils.
Quand il fut terminé il congédia le bandit, puis dit à Paolo son héritier à cette heure :
~ Vous savez maintenant ce que vous devez faire, monsieur.
JEAN CnACAL. ^^
— Provoquer en duel ce jeune homme, répondit Paolo. ^ El l'amener où vous savez, ajouta le comte ; vous n'êtes pas très-brave, au moins soyez adroit.
Le jeune homme sourit.
— iMonsieur, dit-il, vous serez content.
Un nouveau et terrible danger planait sur les deux jeunes gens.
En Italie, on a coutume de diner au café.
Giuseppe et Luidgi, assez riches tous deux pour se passec de l'ordinaire de la caserne, étaient adablés vers cinq heures de l'après-midi dans le meilleur établissement de Bari ; leur entrée y avait fait sensation.
A toutes les tables, on se les désigna»', comme les héros du jour.
Les réactionnaires, du reste peu nombreux, leur jetaient à la dérobée des regards furibonds.
Les patriotes les regardaient avec des sourires amicaux.
Les femmes, — en Italie les dames fréquentent certains cafés, — les caressaient de l'œil en minaudant sous l'éventail.
Giuseppe était au supplice.
Luidgi était ravi.
Ils étaient l'objet de la curiosité générale depuis une demiheure, et chacun causait de leur exploit, quand survint une bouquetière.
Toutes les villes d'Italie ont des fleuristes, — charmante
coutume, — qui viennent vous offrir des œillets et des roses qu'elles déposent devant vous; lorsqu'on veut les payer, elles ont disparu.
Pour leur faire accepter quelque argent, il faut le lendemain les saisir au passage; elles mettent une certaine coquetterie à écarter l'idée de mercantilisme de leur profession artistique; elles ne veulent pas être marchandes de bouquets, mais des jeunes filles offrant des fleurs ; souvent aussi elles sont des messagères d'amour.
Dans le midi de la Péninsule, les grandes dames et les bourgeoises ont souvent des caprices ; il n'est pas rare qu'elles fassent savoir à un cavalier qu'il a été remarqué.
Une de ces fleuristes était entrée au café.
Elle alla droit à Giuseppe.
Celui-ci pi évit un éclat, il rougit.
La jeune fiUe tira de sa corbeille l'unique bouquet qui s'y trouvait ; c'était une rose et une branche de laurier ; elle le présenla au jeune homme qui dut accepter. On crut dans la salle à une gracieuseté de la fleuriste; il y eut un murmure approbaiif; mais comme elle se retira sans rien donner à Luidgi, on comprit que c'était une galante invitation.
En effet, la jeune fille avait posé sa co;beille sur la table; il se trouva qu'une lettre était restée sur le marbre.
On chuchotta autour des jeunes gens.
Giuseppe aurait voulu être à cent lieues de là ; il mit la lettre dans sa poche.
A peine les bruits soulevés par cette petite scène s'étaient-ils apaisés, qu'une autre fleuriste entra, vint droit aussi à la table des deux jeunes gens et renouvela le petit manège de la première.
Seulement elle laissa deux lettres, une pour chacun.
— Bon I dit Luidgi en prenant la sienne, tu auras le
BÎAN CUACAI.. 101
choix, mon cher. De grâce, lais ciu.ic honneur à notre uniforme et aie bonne contenance.
En même temps il brisait le cachet du pli qu'on lui avait remis, et il en tirait une photographie qui contenait au bas un distique de Pétrarque, un rendez-vous et une signature.
Luidgi triomphait.
La signature était celle d'une des femmes les plus élégantes et du meilleur monde de Bari; ce qui ne signifie point qu'elle fût très-chaste : risquons-nous à dire que ses cheveux blonds sont encore les plus beaux de l'Italie, à ce point qu'on les cite.
. Avec cela jolie à damner un cardinal.
Mais chut, c'est assez.
Ce Luidgi était un heureux garçon ; la tête lui tourna tout à fait. Si bien que quand survint une troisième fleuriste, il accepta son bouquet, mais lui rendit sa lettre avec un geste si crâne, que des rires mal comprimés partirent de tous côtés.
Trois rendez-vous! Toutes les femmes raffolaient des deux jeunes gens !
Cette fois Giuseppe ne rougit pas ; il pâlit, il devint livide.
— Es-tu, enfant, dit Luidgi; un rien te contrarie; on est garibaldien ou on ne l'est pas, que diable ! J'en connais Kui donneraient un bras pour recevoir ainsi des messages; toi, ça te bouleverse.
Giuseppe, les dents serrées, ne répondait rien,.. On était au dessert.
— Hâtons-nous de sortir, j'étouffe ! dit le jeune Sicilier;. Luidgi demanda l'addition, payj, et ils quittèrent le cafj
tous deux.
Ils d'ofilèrent en çi:elciue sorte sous une double range*
1^J2 jiiAK CHACAL,
de regards braqués sur eux, le jeune Sicilien fit appel à toutes ses forces pour ne pas chanceler ; il prit même le bras de Luidgi qui sentit la petite main de son ami le presser avec une force étrange ; mais lui, tout fier, rayonnant d'orgueil, passait en affectant des allures de mousquetaire.
îl faisait damner son compagnon.
Sur le trottoir une foule de gens du peuple assemblés aux vitres regardaient les volontaires qui avaient tué deux brigands (on avait reconnu les corps de deux bandits fameux). Cette feule s'ouvrit quand ils sortirent ; puis un enfant erra tout naïvement : Evviva !
Ce fut comme un signal.
Il y eut un tonnerre de bravos, de cris, de trépignements, de hourras.
On aimait tant les garibaldiens !
Puis ceux-là semblaient si jeunes pour avoir fait un si beau coup !
Celte ovation fut pour Giuseppe si désagréable, qu'il faillit rentrer au café. Il était troublé au point de ne plus voir clair ; devant lui était un équipage appartenant à un bourbonnien ; il le prit pour une de ces calèches de place qui stationnent devant les cafés, et il y monta.
— A la benne heure ! se dit Luidgi ; pour un garçon tili-ide, il a de l'audace. Le bon tour. Les réactionnaires secont furieux j leur enlever comme cela ua landau à leur barbe !
Et il monta.
— Fouette ! cria-t-il au cocher.
Celui-ci n'osa désobéir ; l'attelage partit au trot.
— Ils prennent la voiture du baron C... 8..«, cria un ouvrier.
La foule trouva le trait ravissant et applaudit à ou-
1Z.\S CUACAL. 103
trance.
— Encore I fit Giuseppe furieux.
— Per Dio ! lil Luidgi, tu mérites bien cela. T'emparer de la voilure de ce pauvre 0... ! Tu as de drôles d'idées.
— Ali ! fit le Sicilien en crispant les poings, c'est à un bourbonnien, cette voiture! Eh bien, tant pis! Cocher, à l'hùtel d'iialie !
— Mais, signor, mon maître...
Giuseppe se dressa menaçant.
— Drôle ! tit-il ; parle lonc un peu de ton maîrre ; c'est moi ton maître ! Et désobéi?... Foi de garibaldien, je t'étrangle !
C'était ihose risible que de voir cet enfant parler ainsi à un colosse. Ce cocher était monumental et digne de servir de modèle pour une cariatide ; mais il se tut. D'abord au fond du cœur, il était Italien ; puis, comme tout bon laquais, il n'était pas fâché qu'on humriiàt son maître.
— 3Ion cher, dit Luidgi, tu es étonnant, tu crains toujours le scandale, et voilà que tu en soulèves un dont notre colonel sera peut-être fort nîécontent.
— Vous, laissez-moi! d:t Giusf^ppe, jesyeux iti.ncelants, votre conduite est indigne !
Luidgi éclata de rire.
Le jeune Sicilien exaspéré, n'osant faire nn esclandre en leine rue, pinça son ami jusqu'au sang.
— Aie! cria Luidgi, icmonio ! tu mêlais mal ! Voyons, .Ime-toi, je l'en prie.
Mais Giuseppe était en proie à une surexcitation qui l'empêchait de rien entendre.
On ariiva à l'hôtel.
Le jeune Sicilien sauta à bas de la calèche ; Luidgi voulut le suivre.
— Non, dit=il, restez !
lOi JEAN CnAC.VL.
Et Luidgi, pour ne paG le contrarier, le laissa aller tout seul.
— Pauvre garçon ! murmura-î-il. J'aurai du mal à le former; il est tout effaré de nos bonnes fortunes. Ces Siciliens ne voient donc jamais de visages humains dans leurs montagnes ? A-t-il peur de s'exhiber un peu ! Le fait est que nous avons eu un vrai succès ; revoyons un peu cette jolie blonde.
Et il tira la photographie de sa poche, la contemplant amoureusement.
Giuseppe redescendit.
En voyant son ami en extase devant ce portrait, il poussa nne sorte de rugissement, d'un bond fut dans la calèche, saisit la carte à deux mains, la déchira avec rage et trépigna dessus avec fureur.
— Ah ! fit Luidgi blessé, voilà qui passe les bornes ! Je suis bon enfant ; mais vous êtes tyrannique, Giuseppe.
Le jeune Sicilien baissa la tête.
— Vous avez des colères de gamin, reprit Luidgi ; mais elles vont trop loin.
Giuseppe se mordait les lèvres.
— Oîi allons-nous ? demanda le cocher.
— Conduis-nous dans un restaurant qui ait des cabinets isolés ! ordonna le Sicilien.
Luidgi parut sui'pri».
Toutefois, les deux jeunes gens gardèrent le silence jusqu'au moment où la voiture s'arrêta.
— Tiens et va retrouver ton maître, dit Giuseppe en donnant un marengo au cocher.
Celui-ci eut un tel ébiouissement qu'il s'écria en brandissant son fouet :
— Evviva Garibaldi !
ielte exelamaîicn d'un valet du baron G... ne laissa pas
JEAN CHAGAl. 105
que de met-ré la rue en einui.
— Venez ! dit Giuseppe à son ami.
Et il l'entraîRa dans un petit salon sdpard."
- Des glaces ! vite ! oi donna-t-il au garçon pour s'en
débarrasser.
Et sitôt servi, il ferma la porte.
Luidgi s'était assis avec la majesté d'un homme qui at~ end des excuses et les exigera d'autant plus coir.piètes qu'il i moins de torts.
Le jeune Sicilien passa derrière sa chaise; puis, brusquement, en lui entourant le cou de ses deux bras, il lui mit devant les yeux an portrait-carte.
Luid,:i poussa un cri d'admiration et de surprise ; jamais il n'avait 7u plus belle femme que celle dont il tenait la splendide miniiiture entre ses mains tremblantes : il eut des éblouissements.
Un peu revenu du premier moment de surprise, il remarqua une ressemblance Irappante entre cette jeune fille et Giuseppe; mais, celui-ci plus bronzé, avait, mal- " ;' tout, quelque chose de mâle, de décidé, qui constituait une uiilerence essentielle, quant au caractère do visage.
Puis la Sicilienne (elle portait le riche costume des Palermitaines), avait une chevelure d'une richesse inouïe qui ondoyait sur le front, sur le col et sur les épaules ; elle était toute jeune, mais le sein naissant s'accusait sous le corsage avec une grâce enchanteresse.
Enfin c'était bien les traits de Giuseppe ; mais avec une expression toute autre; c'était son sang, c'était sa taille; mais une robe, dessinant certains contours, donnait au corps toutes les suavités féminines.
Luidgi voulut porter la miniature à ses lèvres ; une main l'arrêta :
— Non, dit Gmseppe.
— Ah ! fit Luidgi dépité.
— Ne la profane pas. dit le jeune Sicilien. Pourquoi ce baiser à une femme pure et chaste qui le demanderait tout ton amour, quand tu aimes cette drôlesse qui t'a donné rendez-vous.
Luidgi ne répondit pas d'abord, mais il se retourna, regarda son ami.
— Voyons, dit -il, ne pei:x-tu rien me confier ! Si j'étais sûr que cet arge-ci m'aimera !
— Que ferals-tn ?
— Tout.
— C'est bien vague. Lui serais-tu fidèle seulement?
— Tu n'irais pas ce soir là où cette courtisane t'a convié ?
— Non.
— Bien vrai ?
— Puisque je te l'affirme.
Comme un enfant, Giuseppe frappa ses deux mains l'une contre l'autre, et, encore comme un enfant, il se mit sur les genoux de son compagnon.
— Ecoute, lui dit-il avec une câlinerie fraternelle, tu veux tout savoir. C'est ma sœur? Elle et moi. nous nous aimons tendrement ; pour îoîit au monde, je ne voudrais pas lui causer un chagrin. Notre mère nous avait conduits ici ; elle va repartir avec Ginna ce soir même.
— Je ne la verrai donc pas ? fit Luidgi.
— Non. C'eût été impossible, du reste, pour des raisons de famille très-sérieuses. N'in?iste pas là-dessus.
— Tout est mystère avec îoi !
— Tu vois bien que non, puisqu'en ce moment je te dévoile, malgré ia défense de ma mère, un de nos secrets.
Jii\r< cnAC.u. 107
sachant que m le gardeias,
— A quoi bon cacher que tu as une sœur?
— Tu es vraiment très-singulier, ne pouvons-nous avoir des ennemis, une vsndetîa dans la famille; ne t*ai-je pas {•aconlé que nous \ivions isolés, nous cachant.
Luidgi se paya de cette réponse.
— Je me résigne à ne pos comprendre, dit-il ; continue comme si c'était chose claire.
— Laisse moi te faire une nouvelle question ?
— Va.
— Est-ce sur l'honneur qr.e tu promets d'être fidèle à ma sœur? Songe que tu prends un engagement sérieux ; iiinna est si fîère que si tu la délaissais pour une autre, Sue se tuerait.
— Mais, mon cher, pour une petite femme comme cela, je ferais l'impossible! Des crimes môme!... Infidèle ! Jamais avec une adorable créature comme celle-là; jamais, au grand jamais.
— Sache donc tout. Ginna t'a vu plusieurs fois. D'abord elle m'a demandé qui tu étais ; puis elle m'a fait l'aveu que tu lui plaisais ; puis enfin ce soir même, au moment de quitter Bari, quand j'ai eu embrassé ma mère, elle m'a remis cette photographie en me disant : « Si tu vois qu'il me trouve johe, si tu crois qu'il- me prendrait pour femme, dis-lui que je le regarderai comme mon fiancé. »
— Chère Ginna ! s'écria Luidgi.
Et il couvrit le portrait de baisers passionnés. Giuseppe rayonnait de joie.
— Retourne celte carte, dit-il.
Son ami obéit et lut sur le revers :
« A Luidgi pour la vie ! « ginna. »
~- Ai-je eu raison de déchirer la photographie de. cette
lOii JliAN CUACAL.
courtisane? demanda le jeune Sicilien,
— Oui ! dit Luidgi.
— Tu n'es plus fâché t
— Oh ! non.
— Allons nous promener alors.
— Attends encore que je la voie tout à mon aise.
Et le jeune homme dévora des yeux la gracieuse image de Ginna ; puis il la plaça sur sa poitrine.
— Quel dommage que je n'aie pu l'apercevoir un instant, me jeter à ses pieds, lui exprimer tout ce que j'éprouve pour die. Où et comment m'a-t-elle vu?
— Partout où nous allions.
— Jamais je ne l'ai remarquée.
— Elle portait un voile épais.
— Quel dommage !
Le jeune Sicilien, profitant de ce que son ami ne le regardait point, riait de son enthousiasme :
— Tu dois comprendre maintenant ma contrariété de tout îi l'heure. Je tiens à te marier avec Ginna. J'ai juré de lui montrer fidèlement ce que lu ferais et ne ferais pas. Si tu avais accepté l'invitation de cette pécore qui t'a écrit, tout
était fini. Jamais nous n'aurions été beaux-frères.
— Pauvre Giuseppe, dit Luidgi, tu as dû souffrir !
— Oui ! Plus encore que tu ne le crois. Mais descendons au café, peut-être seront-ils moins sots ici que là-bas.
Le jeune Sicilien semblait pressé de quitter ce petit salon où il avait eu hâte d'entrer; il était en proie à une émotion profonde que son compagnon, préoccupé, ne remarqua point.
Ils descendirent dans la grande-salle du café.
A peine étaient-ils assis que Jacopo, l'intendant du comte de..., venait remettre à Giuseppe le message suivant :
JiiAN CHACAL. i09
« Un 11 ère qui désire vci.ger boii irèie vous aiieiid pi es d'ici pour régler les ccndilions d'un combat ; il espère que vous viendreV Si vous êtes délicat n'amenez qu'un témoin ; ébruiter ce dael, serait vouloir l'éviter ! »
— Nous vous suivons, dit Giuseppe, après avoir tendu sa lettre à Luidgi.
El tous deux, ils sortirent du café avec Jacono.
Les deux jeunes gens trouvèrent Paolo, le second fils du comte, à la sortie de la ville.
Il était accompagné d'un témoin.
— Messieurs, dit Paolo avec une politesse exquise, c'est bien à vous d'être venus.
— Il est des appels auxquels les gens de cœur s'empressent d'accourir toujours, dit Luidgi. Nous sommes à votre disposition.
— Avez-vous réfléchi à ma situation? demanda Paolo, toujours courtois.
— Elle est douloureuse! dit Luidgi. Par devoir, vous devez venger votre frère; au fond de l'àme, vous savez qu'il a été au-devant de son sort.
— Ce n'est pas ainsi que je l'entends , mesurssie ! je désirais attirer votre attention sur ce point. Si je tue mon adversaire, la police m'inquiétera; je suis Bourbonnien, ce sera un prétexte.
— Je ne le crois pas.
— J'en suis convaincu, au contraire. De plus, la populace
110 JKAN CUAGAÏ..
l'ourrait nie l;iiie un ui..i.\.ii;- i/aru a iiaii.
— Entiii, que désirez- vous?
— Attendez un peu. Il taut que je vous avoue encore que, destiné à l'état, eccléhiaslique, je n'ai jamais appris à tirer Tépée; au pistolet, je suis de force très-niédiocre; votre ami, au contraire, est très-habile.
— Concluez, je vous prie.
— Je viens vous demander, n''adressant à vos sentiments d'honneur, d'accepter une proposition qui conciliera tout, me mettra à l'abri des tracasseries de la police, des persécutions du peuple, et qui égalisera les chances entie mon adversaire et moi.
— Voyons la proposition !
— J'ai là une calèche. Nous monterions dedans. En peu d'instants elle nous conduirait à la Magdalena, une petite localité des environs, qui est assez importante; le blessé y trouvera un chirurgien pour lui prêter secours; ce chirurgien loge près de la caserne des carabiniers; nous y arriverions à la nuit tombante. On mettrait pied à terre à cent pas de la ville, on se battrait dans la pénombre; on aurait le droit de marcher l'un sur l'autre et de tirer sa balle à volonté. Grâce au crépuscule, l'adresse de votre ami serait à peu près annihilée. Voilà ce que je vous oiïre, messieurs. Si vous me refusez, je me battrai comme, quand et où vous voudrez; mais si je meurs, vous m'aurez assassiné. Un duel à Bai'i, à la clarté du soleil, qui guiderait l'œil exercé de votre compagnon, ce serait me vouer à une mort certaine, et si je survivais, je serais forcé de nf exiler. Â la Magdalena, au contraire, vainqueur ou vaincu, on ne saura rien.
Luide,i :-e retourna vers Giusepue.
— J'accepte, dit le jeune Sicilien.
Ce Paolo avait été si adroit, si mielleux, qu'il n'avait pas
excité In moindre (J;'!iaiicc.
Liiidgi, connais anl Ténergie de son ami, le sachant adroit et déterminé, regardait Paolo comme une victime du point d'honneur qui allait payer de sa vie la vendetta de sa laniille.
Les deux garibaldiens, étrangers au pays, ignoraient que la Magdalena , son chirurgien , sa caserne des carabiniers, tout cela était une fable.
Cela n'exislait que dans l'imagination de leur adversaire qui, pour écarter les soupçons, tenait à mettre les gendarmes en scène (les carabiniers sont les gendarmes de l'Italie).
— Avez -vous des armes, messieurs? demanda Paolo.
— Kon, répondit Giuseppe, excepté nos baïonnettes, pourtant.
— Dont vous faites un terrible usage! reprit Paolo. Ah! messieurs, je suis douloureusement affecté des bruits qui courent à Bari; on accuse mon père d'avoir soldé ces deux brigands que vous avez tués. C'est une calomnie. Le ccm'e est un honnête homme. Ces deux misérables auront obéi à un fanatisme sauvage qui n'a eu, en ces temps de révolution, que trop souvent l'occasion d'éclater. La mort de mon frère a du reste brisé le comte, qui est un vieillard; il a su que je voulais venger mon aîné, et il m'a supplié de renoncer à cette idée, en me prêchant le pardon. Près de la tombe, il s'est rappelé les pieux conseils de la religion.
Giuseppe était tout ému.
Luidgi semblait attendri.
Ce Paolo jouait son rôle à ravir; Jacopo se disait que îe comte n'appréciait pas son fils à sa juste valeur; il l'ji trouvait les plus brillantes qualités.
En somme, c'était une venimeuse vipère que ce garçon de dix-sept ans.
nn monta dans la calèche.
— Je vous ai parlé d'armes, dit Paolo, mais je n'ai pas achevé ma pensée; l'idée du crime qu'on nous attribue a bouleversé mes idées. Je voulais vous dire que nous avons là deux pistolets tout neufs. Voyez.
— C'est vrai) dit Luidgi. Ils sortent de chez l'armurier.
— Mais pour peu qu'ils ne vous conviennent pas, On rentrerait à Bari pour en prendre d'autres.
— Ceux-ci n'ont jamais servi évidemment, dit Giuseppe; il est inutile de nous déranger.
— Bien, messieurs. Je ne saurais dire combien votre confiance me touche-, c'est une terrible chose que la politique; elle rend ennemis des gens faits pour s'aimer.
— Quel gaillard ! pensait Jacopo, du haut du siège où il était monté et d'où il entendait tout. L'aîné était un bravache. Celui-ci est un vrai diplomate.
Il fouetta les chevaux; la voiture partit au galop, dévorant l'espace.
Les deux garibaldiens ne prirent pas garde que du train dont on allait, on faisait cinq lieues à l'heure; ce qui formait une distance assez raisonnable de la ville, au bout de deux heures que dura le trajet.
Les chevaux étaient excellents; ils buvaient la route, tomme disent les Italiens.
La nuit tombait.
— On ne voit pas Magdalena, dit Giuseppe qui commençait à s'ennuyer.
— Nous y arrivons, dit Paolo.
Dix minutes après, — ii faisait déjà sombre, — Jacopo se retourna sur son siège.
— Signori, dit-il, nous sommes encore à une derai-heuie de la ville. Oserai-je vous donner un conseil?
— Parle.
JEAM CHACAL. 313
— Peut-être vaudrait-il mieux se battre ici; le crépuscule est tombé, encore dix minutes et on n'y verra plus goutte; vous risqueriez de tuer les témoins.
— Cet hom.me a raison, dit Luidgi.
— 3Iais le blessé? observa Paolo jouant la coméd;e jusqu'au bout.
— La voilure est douce ! dit Jacopo.
— Je crois que ce cocher nous a donné un avis excellent, observa le jeune Sicilien.
— A votre volonté, messieurs.
On descendit.
— Eloignons-nous un peu dans la campagne, fit Paolo ; des voyageurs pourraient survenir et nous déranger s; nous demeurions sur le chemin.
— Tenez, dit le témoin du jeune homme, j'entrevois làbas un ravin qui feia notre affaire.
— Allons-y, dirent les garibaldiens, La petite troupe se dirigea de ce côté.
Pour arriver au fond.du chemin qui était profond, il fallait suivre un petit sentier.
— A vous, messieurs, dit Paolo.
-- Nous n'en ferons rien, fit LuidgI.
Et à part lui :
— Décidément, pensa-t-il, ce jeune homme est de bonne race et bien élevé... Si j'osais... je prierais Giusjppe de l'épargner, au cas où ce serait possible.
Et Luidgi s'engagea dans le sentier derrière Paolo, après lui Giuseppe.
D'épaisses broussailles bordaient ce chemin.
Tout à coup un épais manteau tomba sur les épaules du iCune Sicilien ; au même moment, une couverture paralysait les mouvements de Luidgi.
Ils furent terrassés tous deux avant d'avoir jeté un cri
11 i JEAN CHACAL.
d'alarme.
Les deux jeunes gens se sentirent, transportés d'abord à dos d'homme pendant un certain temps; puis on les plaça sur des mulets après leur avoir dégagé les jambes pour qu'ils pussent enfourcher leur monture,
Luidgi fit un mouvement. .
— Bouge! lui cria-t-on, et tu meurs?
Le jeune homme se tint coi.
Après trois heures de marche, les mulets s'arrêtèrent, pendant toute la route, Luidgi avait entendu ricaner autour de lui une trcune d'hommes.
— Ce sont des brigands ! pensa-t-il.
Et aussitôt son imagination travailla pour aviser au moyen de sauver sa tête et celle de son ami.
On fit descendre les jeunes gens et on les débarrassa du manteau et de la couverture qui les étouffaient; ils reconnurent qu'ils se trouvaient au milieu des montagnes.
Un paysage imposant et grandiose se déroulait devait 0!îx; au-tiessus de leur tête se dessinaient des mes sauvages, perçant la nue; au-dessous, des précipices insondables se succédaient jusqu'au fond d'une vallée qui s'élalait, microscopique, à la base des monts.
Au ciel les étoiles brillaient doucement.
On conduisit Jes prisonniers au fond d'une grotte creusée dans le roc; ils trouvèrent là un brasier ardent sur lequel rôtissait un mouton entier.
Les brigands, hommes primitifs, ont les allures des héros d'Homère; lesquels étaient quelque peu bandits aussi, si on veut les juger sans parti pris.
La bande, composée de dix hommes, pénétra dans la grotte que gardait une sorte de pâtre, élevé aux fonctions de cuisinier.
Les brigands s'assirent en cercle autour du feu, laissant
les jeunes gens adossés aux parois du souterrain; Luidgi supposait qu'ils allaient dîner; mais point.
Ils tinrent un conseil de guerre.
Langelo présidait.
Tous ces misérables appartenaient à la classe des paysans, race dénuée de toute instruction sous le gouvernement des Bourbons; il en résultait que les natures violentes, énergiques, douées de passions que le travail ne suffisait pas à contenter, se jetaient dans la malvivance (brigandage); elles y apportaient toute la brutalité, toute la férocité de l'ignorance et de la cupidité.
Les cours d'assises ont révélé des faits inouïs; Cypriano la Gala mangeait le cœur de ses prisonniers.
Giuseppe, si brave contre les dangers ordinaires, semblait brisé par l'effroi; Luidgi, au contraire, soit insouciance, soit espoir, semblait très-calme.
Langelo était un type assez bizarre.
Ce chef grossier, sans éducation, avait un immense orgueil; il savait que quelques rares chefs de bande avaient laissé des tradi'i.ons d'élégance et de taste; il s'était abouché avec les meneurs du parti bourbonnien, ce qui avait gonflé son amour-propre; il aspirait à se donner des airs de Fra Diavolo.
— Frères '. dit-il, deux de nos camarades sont morts sous le couteau de ces scélérats que nous tenons entre nos mains à celte heure. Je viens vous demander quel supplice ils méritent; on votera à commencer par le plus jeune. Tâchons de ti'ouver un châtiment épouvantable.
Les brigands opinèrent.
Ces gens-là s'étaient signalés par tant de cruautés, que Luidgi ne douta pas qu'ils n'inventassent quelque supplice effroyable; il avait une idée; il crut le moment venu de la mettre à exécution.
11 voulut parler.
— Qu'on le bâillonne ! ordonna Langelo ; et l'autre aussi ! ça nous débarrassera de leurs criailltries.
Les deux garibaldiens furent mis dans l'impossibilité de proférer un mot.
Cette fois, Luidgi perdit de son assurance et jeta sur son compagnon un regard dé>espéré.
— Qu'on commence ! dit Langelo. Parle, Orlando ! Quelle torture te plairait le mieux pour ces misérables qui ont assassiné nos frères ?
Celui auquel s'adressait cette question, proposa de déchiqueter les jeunes gens membre par membre; un autre, de les faire mourir de soif avec de l'eau sous ies yeux ; un troisième de les enterrer vivants; un quatrième "de les pendre par un bras et de les laisser en pâture aux corbeaux; le suivant modifia cette idée en engageant Langelo à les attacher à un arbre après leur avoir ouvert le ventre pour que les vautours vinssent dévorer leurs entrailles.
Et ce fut jusqu'au douzième une énumération atroce de supplices affreux.
Langelo, lui, termina en émettant son avis :
— Je crois, dit-il, qu'en les approcliant de ce foyer, à distance raisonnable, pour qu'ils cuisent peu à peu, on entretiendrait leur agonie pendant toute la nuit. Ce serait amusant de les griller vifs, en les retournant sous toutes les faces.
Toutes les têtes s'illuminèrent, tous les yeux resplendirent d'un éclat sauvage.
— Bravo, Langelo! crièrent les brigands.
— Vous m'approuvez? demanda le chef.
— Ton idée est superbe! C'est la meilleure! A l'œuvre! Et on traîna les jeunes gens près des charbons.
— De dos ou de face? demanda Orlando qui se chargeait
du ivle de tourraenleur.
— De dos d'abord, fit un brigand; c'est toujours ainsi que l'on commence un rôti.
Celte ignoble plaisanterie fut accueillie par un rire général.
Pour dépouiller les garibaldiens, il eiit fallu les dégarrotter, ce qui eût pris du temps; Orlando, avec son poignard, se contenta de fendre, entre les deux épaules, la chemise de Giuseppe.
— Quelle jolie chair ! dit-il. On en mangerait.
— Ceux qui voudront y goûter, seront libres, dit Langclo; moi, j'ai mangé le cœur d'un bersaglier (1). Mais ne leur ouvre pas leurs chemises; tout à l'heure elles prendront feu et les roussiront très-agréablement; ça leur cuira davantage.
— Capitaine, vous auriez mérité de vivre au moment où l'on brûlait les hérétiques; vous connaissez la manière de bien rôtir les gens.
Et Orlando laissa les garibaldiens exposés à la chaleur du brasier.
— Comme il ne faut pas que ces drôles nous échappent, dit Langelo au bandit, tire tes pistolets; si notre sentinelle nous donne la moindre alerte, brûle la cervelle à ces genslà. Ça abrégera leur torture; mais on ne fait que ce qu'on peut. Du reste, il n'est pas probable que l'on viendra nous déranger.
Orlando obéit et tint en main ses armes. Dès lors, rien ne pouvait sauver les deux jeunes gens !
H) Historique.
118 JEAN CfîACAL.
Les deux jeunes gens, se sentant perdus, n'eurent plus qu'une pensée : Mourir dignement.
Ils s'efforcèrent de cacher leurs angoisses et leurs souffrances à leurs bourreaux; mais ceux-ci épiaient la moindre contraction de leurs traits.
— Une torche, ici, devant leurs figures! ordonna Langeloà ses hommes.
— Le chef a raison, dit Orlando, on ne voit pas bien leurs grimaces.
Les deux garibaldiens ayant en effet le dos au feu, leurs vis;iges étaient dans l'ombre.
Une branche de pin résineux, embrasée au foyer, fut plantée en terre de façon à éclairer les traits des deux amis.
— Dites donc, fit un bandit, vous n'aimez donc pas la musique, vous autres?
— Si on démuselait ces petits gueux-là, j'ai idée qu'ils nous chanteraient quelque chose d'amusant, qu'en pensezvous, les enfants, hé?
— Très-bien imaginé, dit Langelo.
Et lui-même enleva le bâillon de Giuseppe, pendant qu'Orlando retirait celui de Luidgi.
— Capitaine, s'écria le jeune homme, vous avez eu une fameuse idée en me mettant à même de parler; sans cela vous perdiez une fortune.
— Une fortune! s'écrièrent les brigands.
Et tous les regards brillèi'ent de convoitise.
— Retirez-nous d'auprès de ce feu qui coniQience à nous cuire ! dit Luidgi.
— Voyez-vous cela ! fit Langelo. Les retirer tout de suite comme cela!
— Dame, on n'est pas à l'aise pour parler; j'ai besoin, et mon ami aussi, de tout mon sang-froid pour vous expliquer comment vous avez cent mille francs à gagner avec nous, sans compter '^n autre plan que je soumettrai à voire approbation.
— Cent mille francs! répétèrent les bandits.
— Tout autant, po' ir notre rançon; puis nous verrons à autre chose ensuite.
— Capitaine, ça ne colite rien de les écarter un peu, dit Orlando.
— Ecarte! fit le chef.
Evidemment, le coup avait porté.
— Nous sommes sauvés, pensa Luidgi.
Et il vit deux bandits le transporter avec certains égards hors de la portée des charbons; on en ht de même pour Giuseppe.
Les brigands, depuis que les garibaldiens pouvaient valoir cinquante mille francs chacun, leur témoignaient une certaine sollicitude.
— Je me nomme le marquis X..., dit Luidgi; ma sœur est fort riche; elle m'aime beaucoup; elle est veuve sans enfants et n'a plus que moi au monde. Qu'un de vous aille lui porter ce message de moi et elle consentira à donner les cent mille francs que je vous iromets.
— Hum ! fit Langelo.
— Vous dites?
— Je dis : Hum !
— Vous doutez?
— On voit souvent des prisonniers prêts de mourir qui kûventent des fables pour se sauver ei gagner du temps.
— Il est pourtant iacile de s'assurer si je mens; ma sœur
est à Bari.
— Il est vrai que ce n'est pas loin.
— Et l'on peut bien faire quelque chose pour gagner cent mille francs.
— C'est vrai! Eh bien ! écris-nous cette lettre, et nous enverrons un messager.
— Il est bien entendu qu'après la somme touchée, nous serons libres tous deux, moi et mon ami.
— C'est dit! fit Langelo.
— Déliez-moi, alors !
On coupa les cordes qui retenaient les mains de Luidgi, et il prit son carnet sur lequel il écrivit une lettre pressante à sa sœur.
— Voilà ! dit-il.
-— Ce n'est pas un piège qu'on nous tend? demanda Langelo soupçonneusement.
— Votre messager pourra toujours s'informer si la cooitesse est ma sœur.
— Allons, dit Langelo, regarroît-'z-le.
— Vous ne me croyez donc pas?
— Au contraire; mais mainîenant que tu représentes cent mille francs pour nous, il y aurait folie à ne pas te surveiller.
— J'admets cela. Vous avouerez pourtant que nous ne tenons pas à mourir de faim. Voire mouton est rôti.
— Et vous voulez en manger? Qu'on serve ces sigiîori, ordonna Langelo, revenant à ses imitations de Fra-Diavolo.
Mais il ajouta :
— Quand le repas sca fini, on les rai fâchera.
Puis il sortit avec les cinq bandits les plus vieux ; il voulait lenii' conseil.
Chaque troupe de brigands se divise en deux classes : les jwvicefi, qui sont en quelque sorte les apprentis, et les anciens. L'apprenti ne touche qu'un quart de prise.
— Que pensez-vous de ceci ? demanda Langelo à ses hommes.
— C'est une bonne affaire, répondirent ses acolytes ;•, mais il y a un danger.
— Le comte... qui veut voir les têtes des garibaldiens.
— J'y songeais.
— Si on l'envoyait promener! fit un brigand.
— Malheui'eux! Que ferions-nous sans lui?
— Il est certain qu'il nous rend de grands services; il nous envoie des vivres par ses pâtres, nous renseigne sur toutes les poursuites qu'on médite, nous indique dans ses fermes des gites sûrs.
— Et, fit Langelo, il nous récompense magnifiquement, si le petit François (nom donné à François II par ses partisans) remonte un jour sur le trône?
— Que faire?
— Empocher l'argent et tuer les jeunes gens tout de même, fit Langelo.
— Impossible! s'écrièrent les bandits tout d'une voix et avec une répulsion visible.
Ce scrupule de la part de pareilles gens peut étonner, mais il s'explique.
— Si les malvivants, après avoir reçu rançon, massacrent les prisonniers, dit Orlando, le métier est perdu; on D'aura plus foi en nous. Jamais on n'a agi déioyalement dans la malvivance ; jamais, de mémoire d'homme, ce que tu veux faire, Langelo, n'est arrivé parmi nous. Quand les
122 JKAN CUACAL.
parents sauront qu'on touche l'argent et qu'ensuite on égorge le captif, tout, sera fini pour nous et les autr s. Les familles qui ne s'exécutent souvent que par point d'honneur, trouveront un aicrveilleux prétexte pour refuser leurs écus.
— liah ! dit Langelo, on peut tout concilier. Nous tuerons le messager qui apportera l'argent; nous l'enterrerons dans quelque coin bien caché; puis nous répandions le bruit que nous ne l'avons pas vu et qu'il s'est sauvé avec la bourse.
— Demonio ! quel homme précieux tu fais ! s'écria Orlando avec admiration.
— Je te vote un dixième en plus pour cette imagination! dit un bandit.
La troupe était dans la joie.
— Je pars pour Bari à fond de train, dit Langelo. Qu'on yeille sur ces gamins-là ! Je ne comprends pas comment DOS amis ont été assez stupides pour se laisser égorger par de pareils enfants ! Cinq hommes resteront à la grotte. Quatre autres iront m'atlendre, vers La pointe du jour, à la iloche-Grise, dans la cabane du berger, c'est là que je donnerai rendez-vous à la personne chargée de nous apporter les cent mille francs. Quand elle arrivera, nous la tuerons. Mon cheval !
On amena à Langelo un magnifique étalon sur lequel il sauta et qui l'empOTria bride abattue à travers la montagne.
Bientôt le brigand eut disparu dans la nuit.
Les quatre compagnons rentrèrent dans la grotte, mangèrent une tranche de rôti et se dirigèrent vers la Roche- Grise, après avoir donné des ordres aux novices, sans toutefois les mettre dans le secret, ce qui était contraire aux •us et coutumes de la malvivance.
Luidgi et Giuseppe ne se doutaient de rien cependant;
ils se croyaient délivrés ou à peu près; car jamais, comme
Orlando l'avait dit, les malvivants n'avaient manqué à leurs
serments.
Ils avaient joyeusement dîné.
Puis Luidgi avait demande^ qu'en l'absence du chef on leur laissât les mains libres, et il l'avait obtenu. Le^ novices se disaient qu'après tout, étant sur le point d'être mis en liberté, ils ne chercheraient pas à s'échapper; puis sans armes, sous le regard d'une sentinelle, que pouvaientils 'aire?
Ils s'étendirent sur des peaux de moutons qu'on leur
prêi.a; Luidgi, toujours insouciant, prit en main la photographie de Ginna, la porta à ses lèvres et ne tarda pas à s'endormir.
Giu.>eppe, lui, veillait en feignant de sommeiller.
II se retourna vers son compagnon quand il fut certain qu'il était assoupi, et, écartant les boucles de cheveux qui couronnaient son front, il lui donna un baiser après s'être assuré que personne ne le regardait.
— Pauvre Luidgi, se dit il, s'il savait...
Et il îilhiil s'endormir aussi.
Mais il remaïqua que les bandits chuchotaient entre eux ;
l'un des anciens était retourné sur ses pas ; il avait, réflexion faite, été décidé que l'on mettrait les jeunes bandits au courant, vu les circonstances exceptionnelles.
Il va sans dire que, tout apprentis qu'ils étaient, les novices trouvèrent magnifique le plan du capitaine.
Ainsi le dernier refuge de la loyauté allait disparaître de la surface du globe.
Autrefois Fra Diavolo, parodiant un mot célèbre, avait pu dire :
— Si la bonne foi avait disparu du reste de la terre, on la rerrouvciait dans le cœur et dans la boucne de^ brigands!
HéJas! cette mémorable parole du plus poétique des scélérat? allait recevoir un cruel démenti.
L'aiicien s'éloigna, après avoir recommandé de faire bonne garde, ce qu'on lui promit.
Et les garibaldiens, à leur grande surprise, furent, en effet, regarrottés aussitôt; toutefois, on les laissa l'un près de l'autre.
— Que penses-tn, toi? demanda tout bas au jeune Sicilien Luidgi que ce nouveau gari'ottage avait réveillé.
— Qu'ils veulent toucher la rançon et nous massacrer après, répondit celui-ci.
— Il faut nous sauver!
— Impossible !
Et les deux jeunes gens échangèrent un adieu désespéré.
— Pauvre petite Ginna, murmura Luidgi.
Giuseppe sourit tristement à cette évocation.
— Elle ne te survivra pas! dit-il.
Et il allait faire quelque révélation; mais il se retint comme il l'avait fait vingt fois déjà.
— Elle m'aime donc bien! demanda Luidgi.
— A la folie! répondu Giuseppe. lu ^ai.> que les Siciliennes sont femmes du premier mouvement; elle t'a vu et tout a été fini. Son cœur a volé vers toi.
Une larme brilla dans les yeux de Luidgi.
— Tâchons de dormir, dit-il.
Et tous deux, ils fermèrent les yeux.
JEAN CnACAL.