VJ
Le lendemain, vers dix heures et demie du matin, un révérend père, orné d'une bai'be blanche magnihquc et suivi d'un chien, se présentait au bas de la montagne, à l'entrée du sentier conduisant à la Boche grise.
Le vénérable ecclésiastique semblait tout poudreux pour avoir fait diligence; il était monté sur une mule qui semblait plier sous le poids de deux gros sacs : c'était la rançon.
Les brigands aperçurent le révérend; ils attendaient un autre messager et furent désappointés.
— Nous n'allons pas massacrer un prêtre, dit Orlando; ce n'est pas possible.
— Bah! fît Langelo, toujours habile à calmer les scrupules des siens. Ce n'est qu'un moine' Il n'est peut-être pas ordonné. Et puis, il n'y a pas à hésiter.
Et il marcha vers le révérend :
— Venez, mon père, lui dit-il d'un ton insinuant et ne craignez rien.
Le moine tremblait.
Toutefois, il laissa les bandits conduire sa mule vers la cabane située près de la Roche-Grise; on y fut bientôt.
Le révérend descendit et entra après avoir pris un sac; Langelo apporta l'aulre.
On étala l'or et l'argent.
Quand Langelo vit que le compte y était, il fit un signe imperceptible à un bandit qui passa derrière le mome et
leva son poignard ; mais toui à coup le chien du révérend saula à la gorge du bandit et l'étrangla.
Aussiiôt la robe du moine tomba, il parut aux yeux des brigands armé de deux pistolets démesurément longs; il fil feu, deux hommes tombèrent, le reste s'enfuit.
— Canaille ! dit-il en français.
Et il acheva le brigand qui lâiait sous la dent du chien ou plutôt du chacal; carie moine n'était autre que Jean.
Cependant les trois bandits survivants s'étant jetés dans les broussailles se mirent à tirer sur la cabane.
— Diable, dit Jean, je n'ai que mes pistolets; la partie n'est pas égale.
"i'outefois il prit ses dispositions de combat.
L'A position de Jean était fort critique.
ii avait contre lui trois hommes, tireurs adroits, gens très-habiles à la guerre d'embuscade ; en outre, ils étaient armés de carabines, et lui n'avait que des revolvers.
C'était, il est vrai, des armes de choix; le canon fort long, portait fort loin ; mais la lutte n'était pas égale.
Jean entendait les balles siffler tout autour de lui; car la maisonnette, faite de branchages entrelacés, n'offrait qu'une faible résistance aux projectiles.
Langelo, qui savait son métier, avait posté deux hommes d'un côté de la cabane; il leur avait enjoint de tirer à outrance.
Pour lui, il s'était placé derrière une roche, sur le p"oint opposé.
Le plan du bandit était excellent.
11 supposait que le messager de la comtesse, effaré par les coups de feu, sortirait par le point opposé à celui où l'on tirait, et qu'il lui enverrait une balle quand il paraitrait.
Jean, en effet, eut l'idée de battre en retraite et ii ailait
exéculer son projet; mais c'était un homme trop prudent pour ne pas être défiant.
11 (it donc prendre le vent à Jacques, qui flaira maître Langelo derrière son embuscade.
— Bon! pensa Jean, il y en a un là; donc, là-bas, ils sont deux seulement.
Et il organisa sa défense en conséquence.
Avec une rapidité extrême, il se déshabilla et revêtit le costume du brigand que son chacal avait étranglé; puis, il revêtit de ses habits le bandit.
Cela fait, il disposa ses pistolets pour qu'ils fussent bien à portée de sa main, imita en bouleversant tout dans la maisonnette le bruit d'une lutte, criant en italien :
— A moi! à moi!
Et tout à coup, ouvrant la porte, il fît une double culbute, tenant le mort dans ses bras , et en fîn de compte, il paru! avoir terrassé celui-ci.
On (lût dit vraiment, à dislance, deux vivants qui s'étaient colletés et dont l'un avait renversé l'autre et le tenait sous lui.
Jean ayant la veste du bandit et tenant un genou sur la poitrine de celui-ci, qui n'avait garde de bouger, et pour cause, et qui était vêtu du costume de Jean, il en résulta que les bandits crurent que leur camarade, l'evenu à lui après un élourdissement, s'était jeté sur le messager et s'en était rendu maître.
— A moi! criait toujours Jean.
Et les brigands d'accourir.
— Tiens bon ! criaient-ils.
Quand ils furent tout près, Jean cria :
— Pille, Jacques !
Puis, saisissant un pistolet, il cassa la jambe d'un de ses
128 JEAN CCACAL.
adveiTnres; le chacal tenait déjà l'autre; mais celui-c effrayé en ne reconnaissant pas son camarade sous la vesl; que portait Jean, avait tourné le dos et le chacal ne le tenaii que par le fond de sa culotte.
Il tirait d'un côté.
Jacques tirait de l'autre.
La culotte était solide.
Cette lutte aurait pu se continuer longtemps, si Jea:.
n'avait envoyé une balle au bandit qi»'il éiendit raide morl Cela fait, l'ex-zouave sauta dans la cabane, suivi de son
chacal.
Il se doutait que Langelo allait accourir et lui envoyer un coup de feu; il ne se trompait pas, il était temps.
Le bandit, entendant les appels et le bruit d'une lutte, mais ne voyant pas ce qui se passait, avait rampé de pierre en pierre, faisant un détour pour arriver à avoir vue sur le point où la scène que nous avons décrite se passait.
Il venait d'y arriver et avait tout compris quand Jean disparut.
Langelo le tenait déjà en joue.
Dès lors le chef se sentit seul.
Mais c'était un homme fort, brave en somme, qui ne se décourageait pas facilement.
— Eh! eh! se dit-il, les cent mille francs sont là! Je parviendrai bien à tuer mon homme; je n'aurai qu'un quai t de prise à donner à chaque novice; mes anciens sont moi ts, je bénéficie d'autant.
Et sur ce raisonnement plein de justesse, il s'était rejeté dans la broussaille.
Jean, lui, avait pris les carabines des morts et il était parfaitement armé.
La lutte allait s'engager d'homme à homme entre deux hns matois, quand tout à coup apparut une troupe d'iiom-
mos dont l'un était h cheval.
C'était le comte X... qui, accompagné de Jacopo et de deux laquais, venait s'informer du sort des deux garibaldiens, dont il n'avait pas eu la patience d'allendre les têtes promises par Langelo.
Celte petite troupe, débouchant brusquement d'un sentier, surprit Langelo, qui méditait son plan d'attaque et était fort occupé de son ennemi.
Le premier mouvement du bandit fut excellent; il eut tort de ne pas s'en défier, et il le regretta amèrement plus lard.
— Prenez garde, Excellence ! avait-il crié au comte; il y a un homme qui nous lient en joue dans celle petite masure là-bas.
Le comte descendit brusquement de cheval et s'abrila derrière un arbre; les serviteurs imitèrent leur maître avec un empressement facile à comprendre; puis, tous ensemble, ils se glissèrent dans un pli de terrain et tinrent conseil.
— Que s'est-il passé? demanda le comte.
— Excellence, répondit Langelo, notre métier est dur et les aubaines y sont rares.
A cet exorde, le comte fronça le sourcil.
— Ne vous fâchez pas, Excellence, reprit Langelo; je ne suis pas coupable. Mes anciens qui sont morts; pauvres diables' — et il aurait pu m'en arriver autant, — m'ont forcé la main; j'ai eu beau m'en défendre, j'ai dii céder.
— Au but r fit le comte.
Langelo vit qu'il fallait parler sans ambages; il raconta ce qui était arrivé.
— Croyez, Excellence, dit-il, terminant par un eff'ronlé mensonge, que si mes anciens ne m'avaient pas obligé à
ISO JEAN CDAGAL.
tenter ce coup, j'aurais u\ujurd songé à vous avant de .songer à mes intérêts.
— El Que veux-tu Caire? tit le comte.
— Tuer ce messager et vos deux ennemis ! répondit Langelo. Les garibaldiens sont dans la grotte.
— Heureusement.
— Sous la garde de quatre novices,
— Tant mieux...
— Vous devriez aller les expédier avec Jacopo , et moi, secondé de vos deux laquais, je surveillerais ce drôle qui est là avec les cent mille francs. Quand les jeunes gens seront morts, vous reviendrez avec mes novices. Il est important de tuer ce scélérat qui est réfugié dans cette tanière. Il vous a vu.
— C'est vrai, dit le comte. Allons, puisque les garibaldiens sont sous ma main , je te pardonne. Veille bien surtout!
Et le comte, son fils et .Tacopo coururent vers la grotte; ils ne devaient pas larder à y arriver.
Langelo n'était pas homme à rester inactif en face d'un ennemi; il examina du coin de l'œil les deux laquais et les trouva délurés.
— Etes-vous des hommes? fit-il.
— Nous sommes d'anciens soldats de François II, répondirent-ils; nous n'avons pas peur.
— Eh bien! dit Langelo, pendant que les autres vont
travailler là-bas, il faut travaillei' ici; tous ces coups de feu pourraient attirer les carabiniers, et les cent mille trancs
nous échapperaient. Vrai, ce serait dommage.
Langelo frissonnait rien qtie d'y penser.
— Je vous ferai mille francs à chacun si nous tuons ce drôle, dit-il. Et je crois qu'on peut y arriver facilement.
— Commandez, dirent les laquais.
JEA.N CUACAL. 131
— Il faiulrait que vuub li.^.^icz un feu bien flourri pendant que j'exécaîeiai mon dessein. Mais^ per Dio, occupez-le.
— Ne craignez rien.
Les deux valets se mirent à entretenir une fusi'lade bien dirigée et très-vive, si bien que Jean dut y u'pondre; il se fit un rempart de la table et de quelques meubles, puis il riposta.
Les coups portaient juste.
11 envoyait sa balle au jugé seulement, car les laquais ne se montraient point; mais ils entendirent à leurs oreilles plus d'un siOlîemcnt désagréable.
Pendant ce temps Jacques était en faction et à travers un iFou que son maître avait fait dans les branchages, l'animal surveillait la face opposée à celle où l'ex-zouave tirait sur ses adversaires.
Tout à coup le chacal poussa un grognement d'avertissement qui attira l'attention du maître; celui-ci vit en effet un homme bondir avec une rapidité veiligineuse et courir
vers la cabane.
Jean allait tirer.
Mais tout à coup son adversaire disparut derrière un petit mur en pierres sèches, à vingt pas environ de la masure; c'était le mur d'un enclos où l'on enfermait des moutons pendant la nuit.
— Diable ! pensa Jean; il me serre de près celui-là : ma position s'aggrave.
Mais pas une balle ne partit de ce cote.
— Que veut-il? uensa l'ex-zouave. Veille bien, Jacques, djt-ii fout haut.
Et il continua à tii-er, laissant toujours une arme chargée pour recevoir Langelo s'il sortait de derrière son abri. Le brigand n'en avait garde.
132 JEAN GUACAL.
Il préparait un moyen sûr de s'emparer de son adversaire.
Quand on veut forcer un renard dans un terrier, on le fume; c'est ce que Langelo s'était dit, c'est ce qu'il allait faire.
Le bandit avait coupé à un pin plusieurs branches garnies de leur fruit résineux; on sait comme cet arbre flambe facilement. Langelo portait une douzaine de ces torches avec lui quand il avait couru se jeter dans son embuscade.
De là, il était assez près de la cabane pour pouvoir lancer une baguette de pin sur le toit; il en alluma donc une et l'envoya.
Elle tomba trop loin.
Il essaya d'une seconde, qui n'atteignit pas le but; mais une troisième mit le feu au toit.
Jean ne se doutait pas du danger terrible qu'il courait.
Tout à coup il lui sembla entendre une sorte de crépiteîent et sentir une forte odeur de résine au-dessus de sa été.
— Ils m'incendient! s'écrla-t-ii.
En effet, la toiture s'embrasait.
Jean redressa sa table, sauta dessus, coupa les liens qui rattachaient les pieux formant la grossière charpente de la couverture aux angles de la cabane; puis, toute attache étant tranchée, il souleva le toit avec son fusil, lui donna une impulsion vigoureuse et le lança en l'air de telle façon, qu'il se renversa sur lui-même, roula au pied de la cabane, lit encore un tour et s'arrêta.
Le vent soufflait de telle façon qu'il ne portait pas la flamme vers la maisonnette.
— Brille si tu veux, dit Jean.
Mais il triomphait trop vile.
Langelo avait encore plusieurs lorclies; il les envoya contre les branches formant les murailles ou les cloisons (comme on voudra) de la cabane.
Deux tombèrent si malheureusement qu'elles firent flamber aussitôt les feuilles sèches, et quelque effort que Jean teniât, il n'arriva pas à se rendre maître de l'mcendie.
Dès lors, tout était dit pour lui.
En un instant, il fut environné de feu.
A ce moment aussi, les deux garibaldiens devaient succomber sous les coups de leurs ennemis.
Luidgi était un terrible gaiçon.
Il eût dormi sur le cratère d'un volcan ; il eiit fumé sur un tonneau de poudre.
Malgré la mort planant sur lui, ne voyant aucun moyen de salut, il s'était assoupi ; Giuseppe, lui, veillait avec angoisse.
Dans son désespoir, il se tordait les mains.
A quelque chose, malheur est bon.
Le jeune Sicilien s'aperçut qu'à force de tourner et retourner ses poignets derrière son dos, il en relâchait les liens ; et, comme il avait la main petite, que les cordes, un peu grosses, adhéraient mal à la chair, il espéra se débarrasser de ses entraves.
11 continua donc à presser, paume contre paume, ses deux mains, et à peser sur les cordes. Après un travail d'une heure, il parvint à dégager un bras ; dès lors, il eut
bonne espérance,
II poussa du doigt son compagnon, qui s'éveilla, ei lui dit tout bas de se retourner de façon à lui présenter ses poignets, ce que fît Luidgi.
Le jeune Sicilien, couché sur le flanc, feignant de dormir, mit une heure encore à dénouer les liens de son ami; enfin il y arriva.
Restaient les" pieds.
En ce moment, les brigands, qui avaient joué aux dés, se couchèrent fatigués.
La sentinelle veilla seule.
Par malheur, elle se plaça tout contre les jeunes gens, à l'entiée de la grotte ; de là, elle veillait à l'intérieur et à l'extérieur à la fois.
Pourtant, en prenant mille précautions, les volontaires purent, recroquevillant leurs jambes, les amener à portée de leurs doigts ; et, sans bruit, patiemment, ils menèrent à bien leur tâche pénible.
Ils furent enfin dégagés. Giuseppe, approchant ses lèvres de l'oreille de Luidgi, murmura tout bas :
— Tuons d'abord le factionnaire.
— Avec quoi ? demanda Luidgi.
— Avec ceci.
Et il mit dans la main de son camarade un caillou gros comme un biscaïen, qu'il avait trouvé à sa portée en tâtonnant sur le sol.
— Mets-le dans ton mouchoir et fais un nœud ; ce sera une sorte de massue, dit-il encore.
Giuseppe parlait si doucement qu'à peine son souffle effleurait son ami; cependant le factionnaire se retourna, il avait perçu un léger chuchotement.
Mais les deux jeunes gens firent mine de dormir et il se retourna sans soupçons.
Luidgi plaça alors le quartier de roc dans son mouchoir et l'y enferma.
— A toi, son fusil! dit Giuseppe. A moi les pistolets!
— Bien ! dit Luidgi.
Et il se leva sans effort, lentement, avec un sang-froid qu'admira son compagnon ; puis il leva le bras, visant bien et prenant tout son temps.
Tout à coup le caillou siffla et s'abattit foudroyant sur le crâne du factionnaire qui s'affaissa sans même pousser un soupir.
Un bœuf ne tombe pas plus vite sous l'assommoir du boucher.
Mais le bandit ne s'étala point sur la terre ; Luidgi le reçut dans ses bras, lui collant la carabine au flanc et le
maintenant debout.
Cette action s'était accomplie avec peu de bruit ; et l'ingénieuse idée qu'avait eue Luidgi, de saisir à bras le corps son adversaire, avait eu ce résultat d'éviter le retentissement qu'eussent produit sa chute et celle de ses armes.
Giuseppe s'était dressé et avait débarrassé aussitôt le factionnaire du petit arsenal dont tout brigand qui se respecte est muni : tromblon, pistolets, poignard, stylet; puis on avait couché le mort.
Mais Luidgi avait reçu un flot de sang chaud sur les mains et il s'était aperçu qu'il sortait de la poitrine du bandit.
— Tu Tas donc?... fit-il tout bas.
— Achevé, interrompit le jeune Sicilien. Puis il ajouta :
— C'est plus sûr!
Les autres brigands dormaient," sinon du sommeil des justes, du moins d'un sommeil semblable, c'est-à-dire profondément, comme s'ils eussent été d'honnêtes bour-
136 JEAN CBACAL.
geois.
— Tirons, chuchota Luidgi.
El il les coucha en joue.
Mais le jeune Sicilien l'arrêta.
— Poignardons, fit-il.
— Pourquoi ?
— II y a prudence à éviter les détonations à cause des autres bandits qui sont peut-être près d'ici. Puis iPajouta, à voix basse :
— Prends le premier.
— Et toi ?
— Moi, le troisième ; le second sera entre nous deux ; il ne saurait nous échapper.
Et le pistolet dans la main gauche, le stylet de la main droite, s'avançant sur la pointe du pied, ils arrivèrent tous deux contre leurs bourreaux, devenus leurs victimes ; ils se penchèrent...
Luidgi remarqua que les yeux de son ami étincelaient étrangement dans l'obscurité.
Le foyer, à peu près éteint, n'éclairait qu'à peine la grotte oîi se déroulaient les péripéties de ce drame.
Luidgi put voir pourtant le geste d'interrogation par lequel son ami lui demandait :
— Es-tu prêt ?
— Oui, indiqua-t-il, baissant la tête.
Les deux stylets disparurent dans les poitrines en même temps; puis chaque volontaire, mii par la même pensée, mit un genou sur la poitrine de chaque blessé et frappa celui de ses adversaires qui se trouvait au milieu des deux autres.
Celui-ci reçut un coup au cœur, le second au ventre; il mourut sans crier.
Les deux camarades se débattaient.
JEAN CCACAL. 137
Giuseppe s'acharna conire celui qu'il maintenait sous son genou.
Il était mort qu'il le frappait toujours !
— Un peu féroce ! pensait Luidgi qui s'était relevé et remarquait avec quelle joie fauve le jeune Sicilien fouillait de son arme les chairs du bandit.
Enfin, cette soif de vengeance s'apaisa. Giuseppe s'était relevé un peu j toutefois, u ne cessait d(i repcnicr son ennemi.
— Tu ne me rôtiras pas, toi, misérable, lui dit-il, la voix convulsive et les dents s'entrechoquant.
Et sa main crispée se portait instinctivement à la gorge de son adverjaire, et le cou de celui-ci était tordu dans cette dernière étreinte de la haine.
— On voit, pensait Luidgi, que ces Siciliens ont du sang arabe dans les veines. Quelles rancunes ils vous ont!
Puis, comme trouvant une excuse :
— Mais ils savent aimer aussi !
Giuseppe, las enfin de meurtrir un cadavre, se releva; il était tout à fait couvert de larges taches rouges qui, dans l'obscurité, paraissaient noires et plus sinistres encore; quand il tourna son visage vers le foyer, on eiît dit un masque de cire blanche ; sa bouche, d'ordinaire si gracieuse, avait un rictus cruel au coin des lèvres mates et serrées ; les yeux, dilatés démesurément, ressortaient fulgurants et jelaient, comme ceus de la race féline, des éclairs dans l'ombre...
Le jeune Sicilien semblait avoir perdu toute conscience de ses actes ; il avait l'air égaré, tenant à la main son stylet, d'où le sang tombait goutte à goutie ; ayant le regard fixe, le corps roidi par une convulsion nerveuse, la tête immobile, la bouche blêmissante.
Luidgi eut peur qu'il n'eût perdu la raison.
— Giuseppe, dit-il, le touchant du doigt.
Au son de cette voix amie, qui le rappelait à lui, le jeune Sicilien poussa un cri rauque, il jeta son arme, puis, perdant connaissance, il tomba sur le sol.
Il s'était évanoui.
Une réaction violente s'était faite après cette crise; elle abattait ce caractère énergique : ainsi sont les tempéraments nerveux, ils passent en un instant de l'extrême exaltation à l'extrême abattement.
Violentum non durât, ont dit les Latins de la décadence (ce qui est violent ne dure pas).
Luidgi se hâta de secourir son compagnon.
Bizarre contraste !
Il était, lui, aussi calme que le Sicilien avait été emporté, furieux, exaspéré ; singulier privilège des caractères insouciants, dont les Gaulois étaient le type le plus accusé ; il avait tué ses adversaires avec sang-froid ; il était sauvé ; il était joyeux, mais n'avait plus de haine.
Il trouva de l'eau dans une cruche.
Quand il voulut ouvrir la chemise de son ami pour lui donner de l'air, et asperger la poitrine et le col, il s'aperçut qu'en tombant le jeune homme avait empoigné l'étoffe de laine de telle sorte qu'U était impossible de mettre le sein à nu ; ses doigts étaient serrés avec une force incroyable, persistant malgré la syncope.
Luidgi se contenta de lui jeter des gouttes d'eau sur le visage.
Le jeune Sicilien revint à lui.
— Tu es fou, lui dit tranquillement Luidgi, de te mettre dans un pareil état.
— 3Iais songes-y donc, s'écria Giuseppe; ils ont commencé à nous rôtir, ces scélérats.
Et toute sa fureur lui revint.
JEAN CnAGAL. 139
— Ils sont cinq encore, continua-t-il avec une sorle de nigissement ; cinq qu'il faut exterminer!
— C'est une idée, fit Luidi;!.
— Il fant nous venger, gronda Giuseppe.
— JN'ous gagnerons une décoration ! fit Luidgi.
Les deux caractères se montraient dans ces deux phrases exci.iiiiatives.
— Nous allons leur tendre un piège, reprit Je jeune Sicilien, nous placerons un de ces bandits en faction* comme s'il était vivant, les autres s'approcheront sans défiance.
— Bonne idée !
— Nous nous déguiserons nous-mêmes avec les effets des n.orts, et nous tuerons nos adversaires à bout portant, quand, sans soupçons, ils pénétreront dans la grotte :
— Giuseppe, tu es un garçon d'esprit ! Tu nous feras
donner la croix. . ^
— Et puis, quand nous les aurons pulvérises sous nos
talons; il faut tâcher d'en avoir deux encore vivants, nous les brûlerons à notre tour.
— Pouah ! fit Luidgi.
— Tu ne veux pas ?
— Fi donc î Des gens comme nous!
— Eh bien ?
— Rôtir des hommes! Cela me répugne.
Le jeune Sicilien ne répondit rien, mais il eut un haussement d'épaules significatif.
— Quel démon ! pensa Luidgi.
Puis, tout haut :
— Habillons-nous, dit-il.
— Oui, dit Giuseppe.
Et parmi les morts, les jeunes gens choisirent chacun celui qui avait la taille la mieux en rapport avec la sienne.
Luidgi se débarrassa de son vêtement, dès qu'il eût trouvé son affaire.
Le jeune Sicilien à son tour s'arrêta au plus petit des novices et dit gaiement :
— J'ai mon mort ! as-lu le tien ?
— Oui, fit Luidgi, riant de cette plaisanterie funèbre. Giuseppe se retourna.
Pour y voir, les jeunes gens avaient ranimé le foyer ; le jeune Sicilien aperçut se profilant devant lui le corps de son compagnon dans le simple appareil d'une jeune beauté qu'on arrache au sommeil : il n'avait gardé que son itiexpressible (style anglais). — La langue française tend à devenir si bégutule, mais si bégueule! qu'il faut des périphrases et des sous-entendus pour exprim.er cette simple pensée : « Le jeune homme était en chemise; » — enfin on y arrive tout de même.
Giuseppe poussa un léger cri et détourna la tête.
— Eh ! fit Luidgi.
— Rien, répondit son ami.
Seulement, craintif et empressé, il fit sa toilette de bandit avec la plus minutieuse précaution... pour ne pas s'enrhumer; on l'eiit supposé du moins tant il avait peur de livrer ses épaules aux caresses du vent qui pénétrait dans la grotte par intervalle.
II eut une exclari.ation de satisfaction, quand il eut fini de s'équiper.
Luidgi avait terminé aussi.
Ils se regardèrent tous deux.
— Jolis brijands! dit Luidgi. Je suis sûr que nous ne parviendrions jamais à effrayer des voyageurs. Voyons, Giuseppe, as-tu bien réfléchi qu'il sont dix et que c'est beaucoup.
— Tu as ppur?
— Non.
— A J". bonne henre! Pour mon salut éternel, vois-tu, je ne voudrais pas renoncer au bonheur de tuer ce Langelo !
— Tu es vindicatif?
— C'est ma nature.
— Partons alors, dit Luldgi ; mais je crains que nous n'attendions longtemps.
— 15ah, nous causerons de Ginna!
Et ils devisèrent en effet de mille chose et d'une seule : de Ginna et de tout à propos d'elle.
Luldgi avait tiré la photographie de la jeune fille et il n'admirait, Giuseppe voyait l'amour de son ami grandir et il en était ravi ; Ginna fit le pivot de la conversation, on y ramenait toutes pensées, tous projets.
Et cela durant de longues heures.
Tout à coup un appel retentit :
— Les voici ! dit Luidgi.
Et les jeunes gens se retirèrent dans la grotte, laissant leur factionnaire mort en vue, à l'entrée du repaire et s'appuyant contre un mur.
Giuseppe, gonflant sa voix, répondit à l'interpellation, et par-dessus l'épaule de la sentinelle, il vit, en se haussant sur ses pieds le comte X... et sa suite.
-- Luidgi, appela-t-iî, ce ne sont pas les bandits.
Et le jeune homme accourut.
— C'est mieux, dit-il.
Jacopo et Paolo. étaient descendus de cheval et venaient à la grotte; le comte restait en selle.
—""a ces deux-ci d'abord, dit Giuseppe ; à l'autre après.
Luidgi retira le factionnaire de façon à ce qu'il pût reculer pour livrer passage.
Jacopo ne se doutait de rien, ni Paolo non plus.
Le foyer était éteint depuis longtemps; l'obscurité ré-
gnaît dans le repaire.
— A toi le Jacopo, dit Giuseppe.
— Bon ! fit son ami.
Les deux hommes entrèrent.
— Il fait noir ici comme dans un four, dit Jacopo; comment va-t-on, les enfants ? Noiis apportons les ordres du chef. OUI sont donc les petits garibaldiens, qu'on les exécute un peu devant Son Excellence qui est venue voir cela.
— Ces chers amis... commençait Paolo ironiquement, je serais heureux de leur serrer la main ; ils...
Mais il n'acheva pas.
En moins de rien, deux secondes, une lame d'acier le transperça deux fois.
— Voici pour ta trahison, vipère ! Tu ne siffleras plus, dit la voix de Giuseppe.
Jacopo, lui, recevait un seul coup ; mais il était traversé d'outre en outre.
Luidgi avait retrouvé sa baïonnette de garibaldien et il s'en était servi.
Pourtant l'intendant put pousser un cri; ce fut une clameur d'avertissement pour le comte.
Celui-ci, inquiet, recula instinctivement ; il devinait un danger; une balle que lui envoya Giuseppe l'éclaira tout à fa;i cf il î'Ji'iii ;iii 'jàù]).
Le projectile avait coupé une oreille à son cheval et il s'était senti touché au flanc.
— Sus! sus ! cria Giuseppe.
Et il se mit à la poursuite du comte.
Luidgi le suivit.
Les deux jeunes gens couraient avec une rapidité exfrêrat le long des pentes; en un quart d'heure, ils firent plus d'une lieue.
Tout à coup, à mille pas devant eux environ, ils aper-
curent le comte arrêté sur un plateau; autour de lui, Langelo et les deux laquais étaient rangés, le fusil en main ; près de là, un tas de cendres fumantes, restes de la cabane où s'abritait Jean. Sans doute, il avait été pris et massacré j mais les jeunes gens ignoraient ce qui s'était passé lù.
Pour pousser plus loin, i/s devaient s'engager sur le plateau; car des rocs à pic leur barraient le passage partout ailleurs.
Us avaient quatre hommes devant er.x!
Et ces quatre hommes se jetèrent dans les broussailles; iis ailendiient que les jeunes gens essayassent de s'avancw l'Our les fusiller à l'aise; car les volontaires devaient s'exposer à découvert, tandis que leurs ennemis étaient abrités par des bouquets d'arbres.
Seulement les jeunes gens eurent cette consolation de voir des cadavres joncher le plateau.
— Il y a eu des bandits tués ! observa Giuseppe.
— M. Jean doit être venu apporter la rançon, dit avec douleur Luidgi; ils l'auront attaqué et massacré ! mais il s'est bien défendu : voici quatre morts !
— Quel brave soldat il était ! murmura Giuseppe. ,Puis il reprit :
— Qu'allons-nous faire? Nous sommes comme enfermés dans ce sentier; devant nous, ces gueux-là ! Derrière nous, la grotte qui forme un cul- de-sac, et qu'environnent des escarpements impossibles à franchir, nous sommes prisonniers !
— 11 est écrit que ces brigands auront le dernier mol! murmura Luidgi.
Et il parut découragé.
£44 JEAN CUACAL.
11 fallait prendre un parti.
Les deux jeunes gens se trouvaient au milieu d'un ravin qui descendait de la grotte au plateau ; ils essayèrent, sans ^rand espoir, de trouver un sentier le long des pentes de cette gorge; ils n'y réussirent pas.
Ils durent se résigner à attaquer les bandits à dé/;ouvert en traversant le plateau.
— Ecoute, dit Giuseppe, qui avait toujours des idées ingénieuses, ces gens-là ne savent pas comment nous nous sommes délivrés; ils peuvent supposer qu'on nous a prêté secours; nous allons faire mine d'avoir appelé des camarades à notre aide et nous courrons droit sur eux en hommes sûrs d'être soutenus.
— Bravo, dit Luidgi. Aussi bien, il faut sortir de cette position.
— Pour leur faire croire à la présence de nos amis, j'ai un bon plan, fit Giuseppe.
El il ajouta :
— Jette-là un pistolet.
Luidgi obéit.
Le jeune Sicilien posa aussi un revolver sur le sol ; puis il déchira un morceau de son mouchoir et le roula dans do la poudre.
— Qu'est-ce? fit Luidgi.
— Une mèche, dit Giuseppe.
Il arma les pistolets, coupa la mèche en deux morceaux, mit le feu à un bout, et appliquant l'autre sur l'amorce de chaque canon :
— Avançons maintenant, dit-il.
— Je ne comprends pas, hi Luidgi.
— Tu vas saisir! répondit le Sicilien en courant.
A mille pas de là, à l'entrée du plateau, il s'arrêta avec
son ami, se coucliadcrnoruùn rocher et engagea Luidgi à en l'aire autant.
— ]\ous allons commencer le feu, lui dit-il; nous arri-' verons en aide à nos camarades supposés.
— Après?
— Les pistolets partiront et les brigands croiront, à ces détonations, que du secours survient.
— En effet, ils seront convaincus que ce sont des amis qui tirent par-dessus nos têtes.
Et Luidgi se mit à faire feu.
Puis tous deux, ils poussèrent d-es clameurs d'appel.
— A nous ! Par ici. ils sont là !
Tant et si bien que maître Langelo, tout fin qu'il était, aussi bien que le comte et ses laqu;ii§, commencèrent à s'inquiéter très-sérieusement.
Tout à coup deux détonations éclatèrent à mille pas en arrière des volontaires, qui se levant en brandissant leurs crosses de fusil, s'éfencèrent sur les brigands, en continuant à crier de toutes leurs forces :
— A nous, camarades, à nous!
Le comte sauta sur son cheval, donnant le signal de la déroute; Langelo s'enfuit, les deux laquais déguerpirent. Luidgi campa une balle au vol, en quelque sorte, à l'un des laquais, l'autre tomba aussi foudroyé.
Pourtant Giuseppe n'avait pas tiré.
— Coup double! s'écria Luidgi.
Elles volontaires s'arrêtèrent; car de poursuivre les deux autres fuyards, il n'y fallait pas" penser; ils avaient une avance trop grande.
— Cherchons un peu le corps de ce pauvre Jean, dit Luidgi ; nous le retrouverons sans doute.
— Ne crains-tu pas qu'ils reviennent?
— Regarde-les détaler, fit Luidgi.
On aperçut en effet dans la plaine le comte et Langelo qu'il avait pris en croupe ; ils allaient comme le vent.
— Quelle panique! fit Luidgi.
— Moi, dit Giuseppe, j'aurais voulu me venger de ces deux misérables-là!
— Tu les retrouveras.
— Espérons-le, dit une voix.
14Ô JEAiN CUAGAL.
Les volontaires iressaillireut.
Cette voix partait de dessous les cendres de la cabane»^ ils t'iaienl stupéfaits.
Bientôt les cendres, les débris furent soulevés, un homms parut.
C'était Jean.
Jacques sortit aussi des charbons et courut aux garibaldiens qu'il combla de caresses,
— Elr! lit Jean, vous me croyiez mort, mes maîtres; mais je ne trépasse pas ainsi.
— Comment en avez-vous réchappé? demanda Luidgi après avoir embrassé Jean.
— Venez voir.
Et Jean leur montra une porte de cave assez profonde, pratiquée dans le sol de ^.i maisonnette. • '
— Le pâtre qui habite ici, dit-il, est un fin matois ; il sert les brigands.
— Ça parait ])robable, dit Giuseppe.
— C'est certain ! fit Jean. Il tire des profits de sa petite industrie ; il craint de les perdre. Aussi a-l-il creusé une sorte de cave, dont la trappe est recouverte de terre et se confond avec la terre battue qui sert de planciier t cette cabane ; c'est si bien fait, que sans Jacques je n'aurais pas deviné cela.
— Ce bon Jacques ! fît Giuseppe en flattant de la main l'intelligent animal.
— 11 a flairé le pâtre, dit Jean.
— Le pâtre? interrogea Luidgi.
— Eh! oui. Ce brave homme, au lieu de s'éloigner, comme les brigands le lui coramandaieni sans doute dans des circonstances comme celles-ci, se tenait dans sa cave.
— Voyez-vous cela.
— Il entendait tout ce qui se passait.
— Quel intérêt y avait-il ?
— Ne savez-vous pas que l'on paye richement ceux qu! dénoncent les pourvoyeurs en poudre et en armes des bandits?
— C'est vrai. Il tenait à les connaître, et il aura cru que Ton avait donné aujourd'hui rendez-vous à quelqu'un
— Allons !e prendre, dit Luidgi.
— Iniilile, dit Jean.
— }*arce que?...
— Il est mort. Quand j'ai vu Jacques gratter la terre avec lage, j'ai deviné quelque chose. Ce brave clia;;al sentait un iiomme sous nos pieds. J'ai vu le bois de la trappe, mis à nu par les grififes de mon compagnon ; je l'ai levée, puis rabaissée sur moi; vous concevez que ces branches n'ont pas fait un feu assez fort pour me cuire; et puis on avait de l'air.
— Par où?
Alors Jean montra que le souterrain nvajt un jour, une sorte de meurtrière, donnant sur une déclivité.
— J'ai tiré par là, dit-il.
— C'est donc vous qui avez tué le second laquais? Moi qui croyais avoir fait coup double.
— Et le pâtre? demanda Giuseppe.
— Que voulez-vous, j'étais de mauv;Msc humeur; il pouvait crier; il faisait un vilain commerce, je l'ai...
Jean fit un geste significatif.
Giuseppe lui saisit la main.
— A la bonne heure! s'écria-t-il, j'aime les hommes comme vous, moi.
— Ai-je donc hésité, moi ! fit Luidgi.
— Non ; mais tu as parfois des pitiés ridicules!
— A propos ! dit Jean, comment vous êles-vous sauves, mes enfants? Encore un exploit !
Luidgi rayoAnant raconta les scènes que nous avons décrites.
— Des petits héros! murmurait Jean, Castor et PoUux! 11 les embrassa tous deux.
Les deux garibaldiens ne tenaient plus sur terre ; ils se sentaient des ailes, tant ils étaient joyeux.
— Allons au village voisin chercher la gendarmerie, s'il y en a, dit Jean.
A peine avait-il prononcé ces mots que deux carabiniers parurent; ils avaient été prévenus par un berger que l'on <3ntendait des coups de feu dans la montagne; ils accouraient.
On les mit au fait.
148 JEAN CCAGAL.
ils se chargèrent de verbaliser et d'enterrer les morts : liiais Jean avant de partir les pria de l'aider à déblayer les cendres de la cabane.
On trouva toutes noircies, chaudes encore, les pièces d'or et d'argent de la rançon.
— Eh! fit Jean en riant, nous gagnons sçnt mil)^ livres à la trahison de ces gueux-là!
L'on se partagea la somme après i'i.voir laissée reli'uidii'j âllii était lourde!
— Bah ! dit Jean, c'est un de ces fardeaux que l'on porte , gaiement quoiqu'ils pèsent.
C'est ainsi qu'on arriva au village.
Là, toute la population était sur pied.
Quand elle sut ce qui s'était passé, elle fil nn triomphe aux trois hommes qui l'avaient délivrée d'un voisinage aussi redoutable que celui de Langelo.
Cependant les vainqueurs mouraient de faim; on leur improvisa un repas copieux.
Pendant ce temps, on courut dans la montagne, avec ordre du syndic de ramener les cadavres des brigands, ce qui fut lait. Déjà le syndic avait fait jouer le télégraphe.
Il prêta sa voiture aux garibaldiens et à Jean pour retourner à Bari; Il monta à cheval pour les escorter.
Tous les riches propriétaires du pays l'imitèrent. On plaça sur un chariot les corps des malvivants; la milice prit les armes et entoura le char qui portail ces trophées sanglants.
C'était un spectacle étrange et imposant, malgré ce qu'il p-vait de barbare et de primitif.
Un arriva ainsi au bourg voisin.
Les paysans de cette localité se portèrent en foule audevant de* ce convoi singulier et en grossirent l'escorte; on défila ainsi, de village en village, pendant sept heures; on an iva sur le tard aux environs de Bari.
La nouvelle y était arrivée.
Tous les volontaires s'étaient massés aux portes afin d'acclamer leurs camarades.
^ Un peuple immense encombrait les abords de la ville; on eût dit qu'un conquérant allait faire une entrée solennelle
dans la cité.
C'est que jamais, depuis que la malvivance désolait la province, on n'avait entendu parler d'un trait pareil de la part de leurs prisonniers; les autorités, pour éveiller l'esprit public et produire un grand effet d'exemple, secondaient le mouvement généi al.
On eût dit une lètc oflicielle.
Le char parut.
Le convoi salua la cité.
Celle-ci lépondit par une imni^ense clameur.
Ce l'ut au milieu d'un indescriptible enthousiasme que les jeunes gens détilèrent jusqu'au palais municipal, ouïe syndic et les autorités les reçurent.
C'était à qui les embrasserait.
Pour la première fois Giuseppe soutint tant d'honneurs sans défaillance.
— A la bonne heure, lui dit Luidgi; tu deviens un homme, mon cher! Les moustaches vont te pousser.
Dieu sait ce que pensa Giuseppe de celte prédiction; mais il eut un sourire bien narquois.
Cependant, les jeunes gens et leur ami demandèrent congé aux autorités qui les félicitaient; ils voulaient embrasser la comtesse, mais le syndic avait reçu une dépêche.
— Attendez donc, leur dit-iî.
Et il appela un domestique, auquel il donna un ordre.
— Le roi, dit-il, informé de votre conduite, vous accorde à tous trois la médaille du mé.'ile militaire (distinction fort recheichée en Italie); de plus, nous avons décidé que la ville de Bari vous voterait des revolvers d'honneur.
Le domestique revint avec des cotfrets,
— Voici les armes! dit le syndic.
Puis il voulut attacher lui-même les médailles sur les poitrines des jeunes gens.
A leur sortie, ceux-ci furent encore l'objel de bruyantes ovations qui les accompagnèrent jusqu'à l'hôtel qu'habitai! la comtesse; longtemps la foule stationna devant les fenêtres.
— Ânita! s'écria Luidgi en se jetant dans les bras de sa sœur, nous l'avons échappé belle !
150 JEAN CnAGAL.
La comtesse pleurait de joie.
EHe embrassa aussi Giiiseppe, mais elle se contenta de serrer ^'-s deux mains de Je;.n.
— Nous voudrions bien dormir! dit Luidgi. N'as-tu pas un lit à nous donner?
La comtesse sonna ; un domestique parut.
— Une chambre à ces messieurs, ordonna-t-elle. Giuseppe, pour le coup, perdit contenance. Toutelûis il suivit son ami.
Quand ils furent dans le couloir, Giuseppe demanda à Luidgi ;
— Tu es donc bien fatigué, toi?
— Oui, dit le jeune homme.
— Eh bien, moi, j"ai envie de m'amuser?
— Tu deviens donc enragé! s'écria Luidgi. Soit, amusons-nous, soit ! allons au théâtre.
— C'est cela! dit Giuseppe.
Et il respira.
— Je saurai bien m'échapper! murmura-t-ll. Et en effet... il s'échappa dans la soirée.
Ce pauvre Giuseppe devait avoir ses raisons pour cela.
Cinq minutes après le départ des jeunes gens, Jean était assis auprès de la comtesse.
Elle le regardait souriante.
— Je ne vous ai pas récompensé, dit-elle.
— Ne snis-je donc pas trop heureux d'être auprès de vous, répondil-il; une minu'e à vos cotés se payerait par. des heures de souffrance et d'ennui.
La comtesse arrêta ses grands yeux sur le jeune homme; il tressaillit; les yeux de la jeune Vemnie reflétaient sa pensée, et cette pensée était qu'elle trouvait Jean intelligent, beau et brave, et qu'elle... l'aimait.
JEAN CUACAL. 151
— N'avez-vous donc lien à me dire? fit-elle dune voix caressante.
— Rien ; sinon que vous me rendez bien heureux, dit-il.
— r.ien à me demander? tit-elie encore.
— Non, dit Jean.
— 11 me semble qu'il manque quelque chose à votre bonheur, mon ami. Voyons, cherchez.
Il eut peur de comprendre; une sueur froide perlait à son front.
— Mais ce vœu, murmura-t-il, ce vœu que vous aviez fait!
Elle se pencha vers lui, et ses lèvres effleurant les siennes, elle lui dit :
— C'était celui de n'être qu'à toi...
Jean, ivre de joie, l'enlaça dans ses bras Mais elle se dégagea.
— Soyons raison inbles, dit-elle; nous nous aimons, nous le savons; nous nous marierons dans le plus bref déhu.
Et elle s'enfuit.
Cirq jours s'étaient écoulés ; les hostilités étaient commciicées.
Jean et la comtesse pressaient les formalités de leur mariage : ils étaient à Brescia.
Pour obtenir les papiers nécessaires à Jean, il fallait un délai d'un mois, y compris toutes les mesures à prendre pour la légalité parfaite de l'acte; en attendant, Jean persistait dans son projet de gagner une fortune honorable.
— Piéjugé! disait la comtesse.
Mais Jean avait l'àme haute et fière.
Il avait obtenu facilement l'auiorisation nécessaire pour fournir des vivres dans les camps; sa première spéculation était engagée; elle était originale : on le verra.
Luidgi et Giuseppe étaient entrés dans les guides de Garibaldi; le général tenait à s'entourer de jeunes gens déterminés, et il les avait admis. .
Le quartier général garibaldien était établi à Slesenzano, petite ville située sur les bords du lac de Garde, à peu de distance de la place forte de Peschiera, qui appartient à l'Autriche.
Les deux armées étaient en présence.
En avant de Slesenzano on avait envoyé en détachement quatre guides; Luidgi et son ami en étaient.
Deux devaient veiller sur un mamelon, pendant que les autres se reposeraient à l'ombre d'une maison en ruines.
Giuseppe et Luidgi étaient dans la maison.
Depuis le matin, les deux jeunes gens montaient ce piquet.
A un kilomètre d'eux, sur les bords du lac, un homme et un batelier étaient couchés au fond d'une barque; un léger sifflement retentit.
L'homme se leva et répondit :
C'était le comte X.., qui poursuivait sa vendetta.
Un individu, velu en paysan, parut bientôt; c'était Langelo grimé à n'èlre pas reconnu par s^ mère.
— iSs sont à nous ! dit-il.
— Et comment?
— Si vous pouvez décider le commandant du poste le plus rapproché à envoyer une patrouiiJe par ici, dans une heure, ils ralleraient ces quatre guides. Je leur ai versé rasade au nom de la patrie.
Ils se sont grisés!
— Non ; mais mon eau-de-vie contenait quelques gouttes d'opium ; je méditais mon coup depuis longtemps.
— 11 fallait en mettre une dose suffisante pour les tuer tout à fait.
— Excellence! tout aurait manqué. Le peu de laudanum qui se trouvait dans mon acqna-vita (eau-de-vie) en avait déjà changé le goût; ils n'en auraient pasbusufiisamment, la trouvant mauvaise.
— Bien, Langelo. Je te récompenserai. Rôde aulour d'eux pour voir s'il n'y a rien de nouveau et si nous pouvons avancer; tu agiteras un mouclioir quand tu nous apercevras ; je vois venir des cavaliers.
— Bien, Monseigneur.
Et Langelo s'éloigna.
— Toi, force de rames, dit le comte au batelier.
Et il longea la rive, jusqu'à la hauteur d'un avant-poste autrichien.
Ce misérable trahissant sa patrie, avait passé à l'ennemi ; les Autrichiens avaient pour lui une grande considération.
C'était une heure avant que Langelo tût venu oflri: -i boire aux jeunes gens; ceux-ci causaient pendant que leurt deux compagnons fournissaient un peu plus loin leurs quatre heures de faction sur un petit tertre.
Il était six heures du matin.
Le soleil éclairait un paysage splendide.
Vers le nord, les Alpes Noriques avec leurs pics neigeux, leurs cimes aux nuages dorés, leurs précipices béants ; les Alpes, montagnes géantes, pleines de sublimes iiorreurs.
A leur pied, le lac de Garde, bleu miroir teinté de pourpre par les premiers feux du jour, redétant à des profondeurs infinies les crêtes renversées des pitons qui le bordent, la nue que le vent pousse au ciel et les villas que caressent ses flots limpides.
Puis, au loin, les Apennins perdus à l'horizon ! Entre eux et la chaîne tyrolienne, cette immense plaine du Pô, féconde, verdoyante, qui se déroule à perle de vue, semée de cités, de places fortes et sillonnée de cent rivières.
C'est là que s'est joué mille fois le sort du monde. De-
puis Annibal jusqu'à iXapoléon IJI, pas un pouce de ce sol qui n'ait été ai'rosé de sang iiumain; pas un ciiamp où la charrue ne mette à nu, chaque année, quelques débris, restes mutilés d'un combattant.
A cette heure encore, deux nations allaient se heurter dans ces vastes champs de bataille de la Lombardie ; l'une était retranchée deriière le Pô, les montagnes, l'Adige et le 3Iincio, environnant les quatre forteresses géantes disposées en carré et qu'on appelle le quadrilatère.
Elle attendait.
L'autre s'apprêtait à franchir le Mincio pour venir se placer audacieusement au cœur du quadrilatère, pendant que cent mille hommes, passant le Pô, tourneraient le redoutable système de défense de sa rivale.
Garibaldi et ses volontaires, au nombre de quarante mille, gardaient les débouchés du Tyrol, pour empêcher une di\ersion de l'ennemi.
On voyait les camps du général 5'étendant de Brescia à Desenzano, puis remontant vers les gorges jusqu'à Salo, et c'était un spectacle plein de poésie et d'animation que celui de ces bivacs établis sur les mamelons et imprimant aux sites où ils se dressaient un cachet d'une originalité pittoresque.
Ces chemises rouges, tranchant sur la verdure du feuillage et de l'herbe, donnaient au paysage un lelief saisissant.
La campagne semblait plus vivante avec ces feux, ces fumées blanches, ces mille points remuant au flanc des collines, ces bruits de voix, d'armes et de cliars, ces postes qui se détachaient sur les couronnements des mamelons, ces sentinelles planant au-dessus des vallées, ces clairons sonnant leurs fanfares éclatantes.
Puis çà et là, une batterie de canons trouait les bouquets d'arbres de ses gueules de bronze, piège tendu à l'ennemi.
bur vingt lieues d'étendue, on voyait l'armée garibaldienne épandue, remuant au soleil. C'était imposant et gracieux à la fois ; Giusepfte et^Luidgi étaient ravis.
Tout à coup à leurs yeux parut Jean, suivi de Jacques. Ce fut une grande joie pour les garibaldiens de revoir
lenramî.
Nous recommandons le dialogue qui suit au lecteur ; il y verra quelles furent les vraies causes de la défaite de Gustozza.
— J'apporte de Brescia des nouvelles fraîches, dit Jean? on passera le Mincio demain.
— Vraiment? s'écrièrent les jeunes gens.
— J'en suis sûr! dit Jean.
— La guerre va donc commencer sérieusement ?
— Ti'op sérieusement.
— Voilà un mol bizarre.
— Je m'explique, tit-iL
Les jeunes gens furent tout oreilles.
— Laissez-itioi vous prédire l'avenir, ditJean ;>vpc cravité ; je me connais en hommes et en batailles. L'Italie a ane armée magnifique qui ne laisse rien à désirer comme bravoure et organisation...
Les yeux des volontaires rayonnèrent.
— Alallieureusement, continua-t-il, les généraux n'ont et ne peuvent avoir l'habitude des grandes manœuvres ; voilà où est notre point faible.
— Pourtant en 1839...
— Vous n'aviez à faire mouvoir qu'une aile, d'après les indications de Télat-major Lançais. Puis on vient de commettre une faute énorme.
— Laquelle ?
— Partager les troupes en deux armées qui ne pourront opérer de concert; l'une, celle du roi, peut être écrasée par toutes les forces ennemies ; l'autre aussi. Elles ne sauraient se secouiir étant fort éloignées l'une de l'autre ; elles seront battues à tour de rôle.
— Cialdini immobilisera une partie des forces autrichiennes en paraissant sur le Po.
— Erreur! On le laissera s'engager sans lui opposer d'obstacles; toutes les garnisons du quadrilatère s'ab:;ttront sur l'armée du roi ; celle-ci vaincue, elles se retourneront contre Cialdini, qui aura toutes les peines du monde à se replier en bon ordre.
— Vous prophétisez un désastre.
— Non; seulement une défaite. Votre armée est trop
éneigique, trop montée en enthousiasme pour que sa retraite devienne une déroute ; puis, pressés de courir à Cialdini, les Autricliiens ne poursuivront pas.
— Vous dites cela comme si vous étiez sûr, fît Giuseppe un peu piqué.
— Si sur que j'ai basé une spéculation de plusieurs centaines de mille francs là-dessus.
— Gare de les perdre ! fît Giuseppe.
— Je ne le cache pas, je vous souhaite un revers financier, dit Luidgi.
— Ce serait le premier, dit Jean. Jamais je ne me suis trom; é dans mes prévisions ; je suis le ISapoiéon des marchands.
— Vous aurez votre Waterloo comniercial ! s'écria Giuseppe avec un certain dépit.
— Je le soîihaite, tant j'aime l'Italie! dit Jean. Mais j'étais venu apporter quelque chose.
— Quoi ?
— Les conseils d'un vieux soldat. Voici un petit carnet que vous ferez bien d'étudier.
Et il l3ur remit un portefeuille dont les ta'olettes étaient couvertes de recommandations.
— Allons, adieu ! leur dit-il. Demain on passe le 3Iincio; après-demain on le repassera après un échec.
Giuseppe frappa du pied la terre avec rage.
— Ne vous désolez pas, dit Jean ; cet échec sera utile à l'Italie; d'abord il vous ramènera à la prudence. Comme les nations jeunes vous ne doutez de rien et vous avez un incommensurable orgueil qui pourrait vous jeter dans des dangei's terribles. Puis, quand vous saurez ce qu'une victoire coûte de sang et combien la réalité diffère du rêve, vous apprécierez mieux les services et l'alliance de la France.
Et Jean reprit souriant :
— L'Italie est comme ces jeunes gens de dix-huit ans, intrépides dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes ; les dures leçons de l'expérience lui manquent; elle les aura. Alors de même que le jeune homme devient un homme, vous deviendrez une vraie nation et un grand |.euple! Dans deux lois quarante-huit heures, vous aurez
JEAN CUAGAL. 157
passé par l'épreuve d'un revers, et vous au-ez grandi de cent coudées ; car une défaite vaillamment supportée honore plus qu'un succès qui grise et entraîne à des folies. Allons, au revoir.
Luidgi serra la main dé Jean.
Guiseppe, boudeur, refusa la sienne.
Mais l'ex-zouave ia lui prit de force et Ja secoua en riant ; pui& il g'éloigua.
— Je ne l'aime plus, ton Français, dit Giuseppe.
— Il raisonne à son point de vue, reprit Luidgi ; ne lui en veuille pas.
— Ces Français ! On dirait qu'eux seuls savent se battre ; on leur prouvera le contraire.
— Espérons-le, signori, dit une voix.
C'était celle de Langelo déguisé en paysan et impossible à reconnaiti'e avec ses favoris rasés et sa' perruque.^
— Que veux-tu, brave homme? demandèrent les garibaldiens.
— Vous offrir à boire à votre première victoire au nom de mon maître.
— Qui est ton maître ?
— Le propriétaire de cette ferme que vous voyez là-bij; il m'a ordonné de faire matin et soir le tour des avantpostes et de verser rasade aux sentinelles.
— C'est un brave homme ! fit Luidgi. Verse, voici nos gobelets !
Et le jeune homme tendit son gobelet de cuir ; Giuseppe en lit autant, quoique n'aimant pas l'eao-de-vie ; mais il eût craint de pemer un brave homme.
— Tu ne bois pas, toi ? demanda Luidgi au paysan.
— Le premier jour, signori, j'ai bu ^\ec chaque volontaire; mnis je n'ai pas achevé ma tournée.
— Je le comprends, fit Giuseppe en riant ; tu es gris. Et il vida d'un trait le contenu du gobelet en faisant la
grimace.
Luidgi en avait fait autant, moins les signes de dégoût ; pourtant il remarqua que Vacqua-vita avait une saveur peu agréable ; mais il ne voulut point le faire observer par délicatesse.
Le paysan s'éloigna en chantant l'hymne garibaldien et renouvela ses offres aux deux autres guides, qui accep-
158 JEAN CeACAL.
léiuiit.
Cependant Luidgi et Giuseppe s'étaient assis et causaient en parcourant les recommandations de Jean ; une des premières était celle-ci :
— N'accepte à boire de personne aux avant-poste?, si ce n'est de gens connus.
— Eii ! fit Luidgi, nous venons de commettre une faute; heureusement, il s'agit d'un patriote qui ne nous empoisonnera pas.
Puis ils continuèrent à lire.
— Cavalier ou lanîassin, on doit avoir le pied nu dans la botte ou le soulier ; les chaussettes ne peuvent qu'aiiîaier la peau et entretenir une moiteur qui donnera des ampoules et des cors.
— Ça, c'est vrai, dit Luidgi. Déjà Ciprero, qui est un vieux troupier, m'a donné ce conseil.
— Et ii doit être bon, j'ai eu des ampoules, dit Giuseppe, ôtons les chaussettes.
Il s'assit.
Mais il ne put retirer seul sa botte.
— Je vais t'aider, dit Luidgi.
Et il enleva la botte un peu brusquement, si bien que son ami tomba sur ie dos.
Et les voilà à rire aux éclats.
Mais tout à coup Luidgi redoubla; il s'aperçut que son camarade avait de fins petits bas de femme; et, comme ctlui-ci avait relevé son pantalon, il vit qu'il portait jarretière au-dessus du genou ; de là une joie cxliilai'ante.
Giuseppe comprit; il rougit, oh! mais, cette fois, il rougit à en être écarlaîe.
Puis il se fâcha.
— Voilà- l-il pas de quoi se moquer de moi! murmurat-il avec mauvaise humeur.
— Des bas de femme ! exclamait Luidgi en se roulant par terre. Si les camarades le savaient!
— Eh bien ! quoi ! quand je suis parti, Ginna a fait ma nnlle ; elle a rais par mégarde une de ses paires de bas avcc mes chaussettes. Ce malin, comme ces bas étaient tràs-fins, je les ai pris à cause de mes ;impoules, Y a-l-il de quoi >;-tenir les côtes et se vautrer sur ie dos comme un âne qui
JEAN COAGAL. 159
s'ébat dims l'herbe ?
Le jeune Sicilien était furieux.
Luidgi se leva et se caluia un peu.
Il reyaida les bas, à l'idée que Ginna les avait portés, et il dit u'un air iaché :
— Tu es bien sot d'avoir sali des objets qui m'auraient été bien précieux! Si j'avais su que lu avais quoi que ce tut, venant de lu sœur, je t'aurais sommé de me le remettre.
— Des bas ! fit Giuseppe, riant à son tour.
— Dame! ça vaut mieux qu'un trai^menlde robe ; ils ont caressé une jolie jambe, ces coquins de bas.
— Tu es donc décidémenl amoureux ï
— Fou ! arclii-fou d'elle ! fit Luidgi.
Et il tira la photographie, déjà pâlie par les baisers de chaque instant, l'uis il eut une idée :
~ Giuseppe, dil-il, il me vient une fantaisie.
— Laquelle ?
— Incontestablement, tu ressembles à ta sœur; si tu veux nous demanderons un congé de huit ou dix heures et nous irons à Brescia, si l'ennemi n'est pas signalé.
— Pourquoi i'aii'e?
— Tu vas le moquer de moi.
— Je ne suis pas si railleur que toi ; parle.
— Tu es de la taille de la comtesse, tu t'habillerais avec une de ses robes.
— Par exemple ! fit Giuseppe.
— Au moins, je pourrais juger ce que doit être ma Ginna, puisque l'on le prendrait pour elle, si lu portais la iupc au lieu du pantalon.
Le jeune Sicilien semblait tout etiaré.
— Quel projet ridicule ! fil-ii.
— iMon petit Giuseppe !
— Tu as perdu la tète !
— Qu'est-ce que cela te ferait ?
— Lais.se-moi tranquille, je ne veux pas.
— C'est ainsi! s'écria Luidgi fâché; demain j'irai me griser à la cantine, pour l'ennuyer.
— A ton aise.
— Je ferai tapage.
— Comme tu voudras.
— Ça te contrariera, Giuseppe.
Le jeune Sicilien, parodiant alors Luidgi le jour de leur grande querelle à Bari :
— Ah ! vous avez des colères enfantines ! fit-il ; vous êtes tyrannique, Luidgi !
Et sur ce, ils rirent et se réconcilièrent. Mais le narcotique agissait.
— J'ai mal dormi, dit Luidgi ; nous avons encore deux heures avant la faction, je vais sommeiller un peu.
— Va ! fit Giuseppe.
Le jeune homme ne tarda pas à s'assoupir.
— Pauvre ami ! murmura Giuseppe en le regardant avec tendresse; comme il m'aimera! s il savait sa Ginna si près de lui!
Décidément c'était une femme ; aussi bien le lecteur n'en doutait plus ; mais il nous permettra de lui conserver le nom de Giuseppe.
Elles ne furent pas rares, les vaillantes filles qui prirent part à la guerre qui vient de finir; trois tombèrent sur le champ de bataille, et le correspondant de la Pairie a raconté la charmante histoire d'une fille noble qui avait déserté le toit paternel pour se faire garibaldien.
Mais la jeune femme, dont nous dirons les' aventures, devait courir de bien plus grands dangers que toutes celles qui avaient imité son exemple.
Peu à peu, en effet, elle sentit sa tête s'alourdir et elle tomba à côté de Luidgi.
— Mon Dieu, murmura-t-elle, "luel sommeil de plomb! il m'écrase !
Elle voulut rouvrir les yeux pour revoir relui qu'elle regardait cumine son fiancé, elle n'y réussit uas.
JEAN CnACAL. ISl
Six heures plus fard, Luidgi s'éveillait.
11 fut fort étonné de se trouver sur la paille avec ses trois camarades, au milieu d'une chambre dans laquelle se promenait un Croate de long en large ; il fit un mouvement, le factionnaire le coucha en joue; il comprit ce qui s'était passé.
Ce pauvre Jean avait bien raison ! murmura-t-il. Et il secom) ses amis, qui s'éveillèrent.
On juge de leur stupéfaction et de leur désespoir.
Giuseppe ne put retenir une larme.
— Tu es Vénitien, dit il tout bas à l'oreille de Luidgi, s'ils allaient te reconnaître ; ils te fusilleraient!
— Ils ne sauront pas qui je suis, murmura Luidgi. Et puis, tant pis !
— Je meurs avec toi, dit Giuseppe. Si on découvre ta nationalité, je dirai que, moi aussi, ie suis de Venise.
— Quelle folie !
— J'y suis décidé.
— Je' te démentirai.
Le jeune Sicilien ne répondit pas, mais il parut bien détermiiKÎ à se tenir parole.
Voyant les guides debout, le Croate appela.
Les jeunes gens avaient une fière contenance; Giuseppe dissimulait son chagrin.
Un officier vint prendre les prisonniers; on les mit entre deux tiles de soldats et on les conduisit au quartier-général ; on voulait les questionner.
lis parurent devant un général qui interrogea d'abord les deux camarades de nos héros; ils refusèrent de répondre; on les emmena; on ne pouvait leur faire violence; ils étaient des prisonniers de guerre ordinaires et avaient droit à des égards.
1Ç2 JKAN CUACAL.
— Quant h vous, dit le général, vous allez parler! ~ Vous pensez, mon général? fit Luiclgi.
— Ou vous êtes morts ! déclara l'officiel' ennemi.
— Vous ne nous intimiderez pas, dit Giuseppe.
— Vraiment, fit le général. Vous êtes Vénitiens tous deux; vous portez les armes contre votre pays; vous devez être condamnés à mort.
— Notre pays, c'est l'Italie! fit Giuseppe.
— Venise lait partie des Etats de S. 31. l'empereur, répliqua le géi.éral.
— Oh ! vous avez le droit de nous faire fusiller, selon la loi inique que vous avez formulée, dit Giuseppe; mais Venise n'en est pas moins italienne.
— Si vous voulez parler, dit le général, on vous graciera.
— Jamais! dirent les jeunes gens.
— Qu'on les emmène et qu'on les exécute! ordonna le général.
— Un instant, dit Giuseppe. Il n'y a qu'un Vénitien ici, c'est moi, général. Mon compagnon est Sicilien.
— Du tout ! lit Luidgi indigné de cette généreuse supercherie, le Vénitien, c'est moi !
Mais le général lit appeler Langelo.
— Voilà un homme qui vous connaît, dit-il; il sait que tous deux vous êtes sujets de l'Autriche.
— Un brigand ! fit Luidgi.
— Nous avons un témoignage plus irrécusable, fit le général; celui du comte X...
— Un misérable ! s'écria Giuseppe.
— Ou'on les fusille! fit froidement le générai. L'ordre était formel, légal même au point de vue du
droit strict de la guerre; le témoignage du comte et de Langelo semblait suttisant pour constater l'identité des jeunes gens; un peloton d'infanterie attendait hors du camp ; on plaça devant lui les jeunes gens. Ils allaient mourir ii}.
(1) Les Autricliiens exécutèrent ainsi plusieurs volontaires, tyro- Uens ou véniwbas, qui tombèrent entre leurs mains.
JSAN CHACAL. 163
L'officier autrichien s'approcha des deux condamnés pour leur bander les yeux.
— Non ! dit Luidgi en le repoussant. Nous voulons voir venir la mort tace à face.
— Et commander le feu! ajouta Giuseppe.
Ces deux jeunes gens, ces enfants avaient une attitude admirable qui frappa les soldats; Luidgi élait calme, presque souriant; sans Ginna, à laquelle il pensait, sans la comtesse qu'il aimait, il eût atlVonié gaiement ces huit canons de fusil braqués contre sa poitrine; après tout, il allait tomber glorieusement, en soldat , pour la patrie; il se sentait brave et ferme; il élait heureux de montrer, un des premiers, aux Tudesques, quels cœurs battaient dans les poitrines garibaldiennes. Et les Croates se disaient en effet que si les quarante mille volontaires ressemblaient ù ceuxlà, ils n'aient au feu avec une rare valeur.
(iiuseppe avait les bras croisés, les traits impassibles; mais on lisait dans ses yeux une immense douleur.
Quand il regardait son compagnon, il avait besoin de toute son énergie pour ne pas pleurer; mais l'orgueil national lui donnait une force de volonté surhumaine et il domptait ses défaillances.
— Messieurs, dit l'officier auirichien avec une extrême courtoisie, non-seulement je ne vous mettrai pas le mouclwir, mais vous commanderez le feu, si vous le désirez; c'est un privilège des soldais qu'on respecte toujours.
On vcyait que, tout Allemand qu'il était, ce jeune homme admirait les volontaires.
— Nous allions réclamer le droit que vous nous reconnaissez, monsieur, dit Luidgi.
— 11 faut vous déshabiller, reprit l'officier; le règlement le veut, vous le savez.
Giuseppe fronça le sourcil, il voulait emporter son secret avec lui.
— Lui dire que Ginna c'est moi, pensait-il, c'est lui
lî?4 JEAN CHACAL.
inspirer d'inutiles regrets.
Il dit à r officier :
— Monsieur, il nie serait désagréable de retirer mon uniforme, je voudrais mourir dedans.
— Impossible! fil l'officier. J'y consentirais de tout cœur si l'usage n'exigeait pas que les condamnés se missent en chemises !
Luidgi croyait que son compagnon voulait avoir seulement la consolation d'être tué ayant sa garibaldienne sur le dos ; il intervint :
— Voyons, monsieur, dit-il, le règlement dit que l'on doiî fusilV^' les condamnés en chemises.
— Oui.
— Eh bien ! nous y sommes en chemises; les nôtres sont en laine et sont rouges, voilà tout!
— Vous avez raison! reprit l'Autrichien, souriant de la façon dont le jeune homme esquivait la difficulté.
Puis il se plaça à la droite de son peloton et dit aux jeunes gens :
— A vos ordres, messieurs!
Invitation sinistre.
— Embrassons-nous, dit Luidgi,
— Non ! fit Giuseppe. J'étouffe, je sangloterais : il faut que je reste brave jusqu'à la fin.
— Tu as raison ! murmura Luidgi.
Puis, tout à coup, soldat de quinze jours, il se tourna vers son ami et lui demanda :
— Sais- tu commander la charge, toi?
— Non, dit Giuseppe.
— Ni moi non plus, fit-il.
Et il se mit à rire avec son insouciance habituelle.
— Lieutenant! dit-il à l'ofticier, nous sommes des conscrits; veuillez donc faire charger les armes, car nous ne saurions nous en acquitter à notre honneur.
— Nous nous réservons de crier : en joue et feu ! ajouta Giuseppe, qui se montait peu- à peu.
— Comme vous voudrez, messieurs, dit le lieutenant. Et d'une voix sonore il commanda son peloton.
Les mouvements s'exécutèrent avec une lenteur (onte autrichienne et une précision mathématique; quand ils fu-
rent terminés, l'officier demanda :
— Une dernière fois, messieurs, et par ordre du général, voulez-vous parler?
— Non, dirent les jeunes gens.
Et Luidiii, sans trembler, cria :
— Enjoué!
Tous les canons s'abaissèrent.
Giuseppe ferma les yeux, mais ne bougea pas, et sa fête demeura haute.
Luidgi avait le regard fixe et clair comme si douze balles n'allaient pas le foudroyer.
— Feu ! cria-t-il encore.
Mais les soldats ne tirèrent pas.
Un seul, obéissant malgré lui à l'ordre, donna un coup de doigt machinal qui fit abaisser la détente; le coup ne partit pas.
On entendit le chien s'abattre, avec un bruit sec, sur la cheminée sans capsule; aucun fusil n'avait été amorcé, par une recommandation secrète donnée au peloton avant de l'amener sur le terrain.
Les deux garibaldiens se regardaient étonnés.
— Messieurs, leur dit l'officier, ceci était une épreuve que vous avez vaillamment supportée, et je vous en félicite; on tenait à obtenir des renseignements.
Puis il ajouta tout bas :
— Malheureusement vous n'échapperez pas à votre sort; on va vous conduire à Venise et l'on vous y jugera avec solennité, pour vous exécuter au milieu d'un grand appareil, afin de frapper les populations et de décourager les jeunes gens qui cherchent à émigrer. Si vous pouvez faire agir quelques personnages puissants, donnez-moi leurs noms, je les ferai prévenir.
— Vous êtes un honnête homme et un loyal soldat, repartit tout bas Giuseppe; tâchez que la comtesse X..., qui est à Brescia, soit avertie; elle mettra tout en œuvre pour nous sauver.
— Ce sera fait, dit l'officier, bonne chance, messieurs. Puis il ordonna à son sergent de reconduire les jeunes
gens en prison.
Une fois enfermés, ceux-ci se donnèrent l'étreinte qu'ils
n'avaient pas osé échaiigei- devant témoins.
Dieu sa'it ce que la jeune Sicilienne mit d'amour dans son baiser; elle tondit en sanglots.
Luidgi chercha à consoler son ami (revenons au masculin).
— Nous avons eu des heures plus cruelles que ceUes-ci, lui dit-il; lious pouvons éclmnper.
Et il parvint à donner quelque espérance au jeune homme.
lis ne devaient être transportés que le lendemain matin; ils passèrent près de trente-deux heures dans la salle qui leur servait de prison; ils méditaient sur les moyens de s'évader le lendemain pendant leur voyage.
Ils se trouvaient à deux lieues de Peschiera, dans un petit village; ils entendirent le canon dans la journée; ils tressaillirent.
L'armée du roi passait le Mincio.
Le lendemain, vers sept heures, on les fit sortir; deux cavaliers les attendaient à la porte.
Luidgi et Giuseppe échangèrent un coup d'œil; deux hommes seulement, c'était peu.
Mais on leur mit des menottes.
La gendarmerie autrichienne s'entend mieux que toute autre à ficeler les prisonniers; Giuseppe sentit Lien qu'il ne pourrait se débarrasser de ses entraves, quel que fût la finesse de sa main.
On se mit en route.
Les gendarmes se dirigeaient vers Vérone.
On marcha pendant quelque temps, puis tout à coup, on entendit un bruit de clairons.
Les gendarmes-s'ariélèrent.
Luidgi reconnut une marche italienne.
Giuseppe était tout blême de surprise.
Le cœur des deux jeunes gens palpita à se briser.
Les clairons continuaient à sonner sur la droite à un kilomètre de la environ; on voyait des nuages dépoussière monter au ciel. ■
— C'est l'armée du roi ! fit Luidgi.
— Nous sommes sauvés! dit Giuseppe.
Les. gendarmes, entendant parler leurs prison niers,Jes
JE.IN CUAUAL. 1G7
legardèreiit de travers; ils se mirent à discourir en allemand; puis l'un d'eux, le plus vieux, dil en italien, avec un acce it qui eût fait mourir de rire les jeunes gens en toute auue circonstance que celle-là :
— Nous avons ordre de vous livrer morts ou vifs; si vous essayez de fuir, nous vous luons.
El ils montrèrent leurs pistolets.
Les garibaldiens cessèient de parler.
Alors les gendarmes les conduisirent sur un petit mamelon, couvert d'arbres, d'où on pouvait voir sans être vu; de là, on apercevait l'armée italienne en marche.
Un mot de straté„àe (1). ' ^.
Le roi d'Italie, ayant trois corps d'armée sous ses ordres, avait passé le'Mincio le 23 juin; le 24 juin, le généal en chef La Marmora reçut avis de ses espions que le i^ros des forces autrichiennes marchait sur lui et devait le lenconlrer au cœur du quadrilatère, à Yillal'ranca.
Le général conçut le piojel d'arrêter l'ennemi avec deux corps d'armée seulement, et de détacher le premier corps (généi al Durando) entre l'eschiera et Vérone^ pour occuper des positions entre ces deux villes.
Le général espérait battre les Autrichiens aver les deux corps qui lui restaient sous la main; pendant ce temps, le premier aurait pu s'emparer, sans coup férir, des lignes qui courent entre les deux places ci-dessus citées, et les investir avec la plus grande facilité.
Par malheur, les Autrichiens s'aperçurent de la marche de ce premier corps et résolurent de l'écraser avec toutes leurs forces; puis de se retourner contre les autres corps de l'armée du roi.
Ils opérèrent une marche convergente très-habile qui, tout en ayant l'air de menacer VilLilranca, les portait à cinq lieues de là sur Custozza, où ils arrivèrent à point pour envelopper le premier corps italien.
Le général La iMarmora, sur de ses espions, et voyant les troupes arriver sur lui, ne s'aperçut pas qu'on le trom-
(i) Prévenons te lecteur que ce qui suit est le récit exact, authentique du combat de Custozza; on y trouvera des révélations pi- :juaute8 et inédites.
188 JiSAK CHACAL.
pait; que l'ennemi se dérobait, que son effort portait à cinq lieues de là.
Quand le canon tonna vers Custozza, il crut à un engagement d'avant-poste et n'envoya point de secours au général Durando.
Telle était la situation au moment oii vms prisonniers arrivèrent sur le flanc des Italiens.
C'était le premier corps qui arrivait sur Custozza et qui avait coupé le passage aux gendarmes et aux deux garibaldiens venus d'un petit camp en avant de Peschiera; petit résultat d'un ^rand mouvement.
Du tertre ou ils étaient, les jeunes gens virent les troupes développées devant eux; elles marchaient en colonnes par division; la première (général Cerale) était en tète.
Les gendarmes, le sourcil froncé, regardaient le champ de bataille; tout à coup leur front se dérida.
— On dirait, fit le plus vieux, que les Italiens ne voient pas la batterie.
— Non ! dit l'autre. Elle est masquée; ils ne peuvent apercevoir non plus notre armée.
Le dialogue avait lieu en allemand ; mais les deux garibaldiens comprenaient cette langue.
— Les imbéciles ! fit le premier gendarme; ils ne se sont pas fait éclairer par la cavalerie.
— Ils vont donner tète baissée dans le piège!
Et les gendarmes de se livrer à une joie immodérée, bien compréhensible du reste; en vieux militaires, ils jugeaient samement les choses et ne se trompaient point en se promettant une victoire.
Gar^ ceci est de l'histoire, le général Cerale commit deux fautes incroyables :
La première fut de ne pas envoyer des reconnaissances en avant de sa division ;
La seconde fut de la faire suivre par ses bagages qui encombraient le chemin derrière elle; quand un corps s'aventure, comme celui-là le faisait, il laisse chariots et impedimenta en arrière, les soldats marchent sans sacs avec la tente roulée et deux jours de vivres seulement; on va léger et alerte enfin.
Les deux volontaires cherchèrent des yeux la batterie
JEAN CUACAL. 1G9
dont parlaient les gendaimes; la division Cerale suivait une sorte de route encaissée entre deux talus et montant assez rapidement au flanc d'un mamelon.
Une sorte de masse noire, à gauche de ce chemin, s'élevait, moitié broussailles, moitié terre : c'était la batterie qui enhiait toute la division.
À force de regarder, les jeunes gens virent le sol tout gris à sa surlace; c'étaient des bataillons embusqués; puis, derrière le mamelon, allant toujours en diminuant de hauteur, on apercevait comme une foièl de pointes reluisant au soleil ; c'étaient les baïonnettes d'un corps d'armée, massé à l'abri de la colline.
Les volontaires comprirent que leurs compatriotes ne se doutaient pas de la présence de l'ennemi; ils les sentaient perdus, massacrés, anéantis.
En avant d'eux, la batterie.
En arrière, les bagages.
A droite et à gauche, les talus...
Ils étaient à cinq cents mètres des canons, quand il se fit un léger mouvement dans les troupes autrichiennes ; on vit des compagnies se détacher et s'avancer sans bruit le long des d'étés des talus, en rampant, pour fusiller de là les Italiens engagés dans le chemin creux.
Les yeux de Luidgi étaient dardés sur l'ennemi; ils semblaient près à sortir de leur orbite; Giuseppe était tout tremblant ; l'idée du massacre qui allait se faire l'épouvantait.
Tout à coup, Luidgi cria de toutes ses forces :
— Pi'enez garde! les Autrichiens sont là!
Un gendarme tira aussitôt son pistolet de ses fontes et l'arma, le canon touchait presque à la tète du jeune homme qui criait toujours.
— Arièie ! ne tire pas ! ordonna le vieux gendarme à son camarade; on entendrait ton coup.
El il envoya à son prisonnier un coup de plat de sabre qui le coucba à terre.
— iv nire un mot! fit le gendarme, et je te perce.
lî ïenait sa pointe entre les deux épaules du jeune homme étendu sur le sol.
— Tais-toi ! s'écria Giuseppe. Tu voix n'arrive pas jus-
170 JEAN CHACAI..
qu'à eux ! Elle se perd en route.
Luîdgi se releva.
Ses yeux, rouges du sang qui les avait envahis , menaçaient ies gendarmes.
Fureur impuissante !
— Pauvre ami! murmura Giuseppe.
Luidgi se retourna vers lui, et parut consolé en se sentant plaint.
— Regarde! regarde! s'écria son compagnon.
La lète de colonne de la division Cerale était à deux cents mètres de l'ennemi, toujours sans le voir. Ce moment était décisif : l'angoisse des jeunes gens était poignante. Les gendarmes *ux-mèmes ne respiraient qu'à peine : la mort planait sur dix mille hommes!
Tout à coup un rideau de flammes courut devant la batterie; la mitraille noire la troua en sifflant; une efi"royable détonation retentit; le bataillon d'avant-garde lut abattu et joncha la terre.
Une clameur épouvantable monta vers le ciel.
Les Tyroliens, juchés sur les talus, firent feu ; les canons tonnèrent de nouveau : un second bataillon fut enlevé; les cadavres s'amoncelèrent, le sang rougit le chemin et coula en rigoles dans les fossés. Toute la division s'enfuit pour échapper à une destruction totale.
Mais, en arrière, les paysans conduisant les fourgons de vivres (le train bourgeois, comme disent les Italiens) avaient coupé les traits des chevaux pour se sauver plus vite de cette bagarre; ils avaient causé un désordre incroyable. Les attelages désorganisés et abandonnés s'entrechoquaient à l'aventure ; les voitures se heurtaient, marchaient les unes sur les autres; les soldats, par flots compacts, voulaient passer, et la mitraille pleuvait toujours.
C'était une scène de carnage indescriptible.
Elle dura cinq minutes.
Mais que de morts et de mourants en si peu d'instants!
Enfin ces débris de la division sortirent du défilé et fjrent en plaine; mais tout était mêlé, confondu.
Les Autrichiens s'avancèrent alors en bataille; tout le 1" corps était perdu sans le sang-froid du général napolitain Pianeili.
JEAN CQACAL. 171
II était en arrière avec sa 2* division. Au lieu de secourir la première, il obliqua sur la droite pour livrer libre espace aux. fuyards que talonnait l'ennemi; il se massa derrière un pli de terrain et attendit. Les Autrichiens acharnés au carnage dépassèrent la deuxième divisicn sans la voir; tout à coup celle-ci couronna la hauteur, Lt un leu terrible sur le flanc de l'ennemi et le chargea à la baïonnette.
Il recula à son tour.
Malheureusement ie premier corps ne pouvait poursuivre ce sucrés et rétablir le combat; ce mouveuient ma^niti-iue ne sei vit qu'à dégager la première division et lui donner le temps de se reconstituer.
Puis la retraite cummcuc-».
Les deux volontaires la virent le cœur serré, l'âme navrée, se dessiner.
Pourtant elle se fit en bon ordre.
Les Autrichiens, du reste, repliaient le gros de leurs forces pour courir vers Villalranca, où le canon tonnait et où un faible détachement amiisnit le général La Marmora, pendant qu'on écrasait son premier corps à Custozza.
— En avant! dirent alors les gendarmes rayonnant de joie à leurs prisonniers.
Ceux-ci comprirent alors pourquoi leur escorte s'était arrêtée; pour gagner la batterie, il eût fallu traverser une plaine à découvert; en arrière de cette plaine, une brigade du premier corps s'avançait parallèlement à la division Cerale; à l'aspect des gendai-mes, une patrouille aurait pu se détacher de cette brigade et courir à eux.
Maintenant on voyait ce détachement se retirer et les gendarmes s'avancèrent sans crainte.
Mais soudain ils tirèrent leurs sabres, et les levèrent sur leurs prisonniers.
— Morts ou vifs! a dit le général, fit le plus ancien. Et voilà un escadron italien !
— Tuons! fit l'autre.
En effet, un escadron italien qui avait chargé deux escadrons de hulans pour arrêter leur poursuite, au lieu de retourner sur ses pas, se repliait par une courbe; il voulait défiler à l'abri du mamelon qu'avaient quitté les jeunes
gens; une demi-batterie autricliienne tirait sur eux, et la hauteur pouvait couvrir leur retour.
Lcn gendarmes, à cette vue , exécutaient leur consigne; avar;t de fuir, ils massacraient leurs prisonniers.
C'était rordre...
xxvn
Pendant que les jeunes gens couraient un si grand danger, la haine suggérait à Langelo un moyen d'atteindre aussi la sœur de Luidgi et Jean.
Le bandit avait tenu à assister à l'exécution des jeunes gens ; il fut bien surpris qu'on les épargnât.
Il remarqua que l'officier leur parlait, et, avec la défiance de la haine, il soupçonna le lieutenant d'avoir quelque pillé pour les garibaldiens; il résolut de l'observer pour savoir s'il n'aurait pas reçu quelque commission de la part des volontaires.
II ne se trompait pas.
L'officier, qu'il ne quitta pas, rentra dans sa tente, y resta quelques instants, puis en ressortit tenant une lettre à la main.
Langelo le vil se diriger vers le village et pénétrer dans la maison du syndic, qui passait pour avoir des idées trèsitaliennes, comme tous les habitants du territoire de Peschiera, du reste.
Le bandit profita d'une voiture qui se trouvait devant la porte de la maison communale; il se glissa au miUeu des tonneaux qu'elle contenait et attendit.
L'officier causa peu de temps avec le syndic, lequel l'accompagna jusqu'à la porte, quand il redescendit sur la place qui S'étendait devant la maison communale.
Langelo entendit l'officier disant tout bas :
— Ce n'est pas une trahison, mais soyez prudent.
— ■ Comptez sur moi, fît le syndic, la l'eltre arrivera.
El il rentra chez lui.
L'officier avait affecté de se tenir roide pt .hautain comme
s'il donnait un ordre; îe syndic avait saiué f-rès-Das comme s'il recevait un commandement.
On aurait pu croire que le lieutenant était venu pour quelque réquisition.
Dès que l'oflicier eut disparu, Langelo ne fit qu'un bond de sa voilure au couloir par lequel était rentré le syndic.
Il le rattrapa sur l'escalier.
— La lettre! fit le brigand d'un ton d'autorité.
— Quelle lettre? demanda le syndic effrayé.
— Celle qu'un lieutenant vient de te remettre et que tu veux envoyer à Brescia.
Le malheureux syndic pâlit.
— Ecoute! dit Langelo, je puis te faire pendre; mais nous allons conclure un marché.
Le syndic respira.
— Tu vas me donner cette lettre, fit Langelo. Puis pour payer mon silence, tu me compteras mille florins; à ce prix, je consens à me taire.
— Dio mio ! je n'ai pas cette somme.
— Pendu, alors! fit laconiquement Langelo.
El faisant le geste de mettre une corde au cou d'un homme, i! l'accompagna d'une grimace expressive.
Le syndic vit bien qu'il fallait s'exécuter; il remit le pli d'abord, l'argent ensuite.
Langelo disparut avec tout cela.
Il arriva chez le comte, et lui raconta, moics le détail de la rançon improvisée, ce qui s'était passé.
Le comte ouvrit la lettre; elle annonçait simplement à la comtesse le danger que courait son frère.
— Nous avons un certain Français à faire fusiller aussi, dit le coinie après avoir réfléchi.
— Le messager?
— Précisément. Ce coquin a tout fait manquer; nous pouvons le prendre.
— Comment?
— Eh! mon Dieu, c'est bien simple; c'est l'amant de la comtesse.