i JEAN CHACAL
— Probable! fit Langelo.
— En faisant emprisonne?' celle-ci, on attirera ce Français sur le territoire autrichien. D'après ce que nous avons appris, c'est un homme à tout oser.
— Tout, Excellence. Le diable en personne!
— .Te vais ajouter au bas de cette lettre le conseil à la comtesse de venir solliciter auprès de l'archiduc la grâce de son frère ; puis tu tâcheras, elle ne te connaît pas, de lui persuader d'emporter avec elle un paquet que je vais te remettre tout à l'heure.
— Et que contient-il?
— Un projet de complot pour soulever Venise. Tu persuaderas à la comtesse que sous l'enveloppe se trouve une recommandation puissante pour l'archiduc.
— Super])e ! fit Langtlo. Ah ! Excellence, que vous avez donc d'esprit!
— Tu trouves?
— Excellence, je vous admire.
Le comte daigna sourire et reprit :
— Tu diras à la comtesse que tu es un émissaire secret des comités vénitiens, elle croira tout; tu presseras son départ en luirepi-ésentant le péiil dont son frère est menacé; tu lui offriras d'être son guide et tu l'amèneras droit ici. Piends notre barque et notre batelier pour la traversée du lac. Va.
Et Langelo partit.
La com'.esse ne l'avait jamais vu; elle devaif tomber dans ce piège habile; la police, s'emparant d'elle et la trouvant nantie d'une pièce compromettante, ne pouvait hésiter à la mettre en prison, à côté de tant d'autres Vénitiennes pati'iotes.
Revenons aux deux volontaires.
XSVIII
Les gendarmes allaient frapper leuri prisonniers, et
frapper sans pitié; l'escadron n'éiait qu'à lin kilomèlre d'eux et la cavalerie franchit rapidement les di-stances.
Soudain une balle sifda après avoir donné un son mat en frappant un os; un gendarme vida les arçons; il avait la poitrine traversée de part en part et le projectile continuait sa route après avoir trôné son Jiomme.
Le second gendarme se retourna.
Ce lut un mouvement instinctif; en pareil cas, on ne peut s'empêcher de regarder où est le danger; le pauvre diable, — on plaint toujours un soldat qui va mouiir, — aurait mieux fait de fuir.
Une balle vint qui, comme la première, frappa en plein corps; elle perfora le (lanc gauche.
La mort fut instantanée.
D'où partaient ces coups de feu?
Les jeunes gens n'auraient su le dire.
Cependant, l'escadron italien arrivait à tonte bride; un régiment entier de hulans s'était mis à loi doimer la chasse; les deux volontaires virent accourir cette trombe vivante sur eux, sans avoir pu se ranger; alors Luidgi se souvint d'un conseil de .lean.
— A plat ventre! dit-il à Giuseppe.
Et ils se couchèrent.
Us sentirent le sol trembler sous les pas des chevaux, puis l'obscurité se lit au-dessus d'eux; un nuage de poussière les enveloppa; ils perdirent la respiration; des milliers d'étincelles jailliicnt du sol; la sueur et l'écume tombèrent sur eux en larges gouttes; les fers frappant le tenain produisirent un bruit effrayant; les sabots leur cinglaient les cailloux au visage.
L'escadron passa.
Ils respirèrent un instant.
Le régiment passa à son tour, et cette fois ils crurent qu'ils seraient écrasés; la masse était plus épaisse; le défilé dura une demi-minute en plus.
Temps énorme! angoisses terribles!
Enfin, la poussière se dissipa.
Les deux volontaires purent se relever; déjà la cavalerie était loin!
Mais voilà que soudain les deux jeunes gens entendirent
une voix amie qui les api^eJuii.
C'était Jean.
Jacques accourait aussi vers eux.
Le chacal les combla de caresses.
— Bravo! criait Jean; c'est plaisir de vous donner un conseil; vous le retenez.
Et de plus près :
— Pour un cheval, voyez-vous, mes enfants, un corps est un obstacle, comme un tronc d'arbre ou une pierre; or, le cheval n'aime pas heurter les obstacles, c'est pourquoi il saute par-dessus les cadavres. A l'avenir, et en pareil cas, couchez-vous encore.
— Eh quoi! s'écria Luidgi; vous, toujours vous!
— Ça vous étonne. Il faut que je vous raconte comment je suis ici, alors.
— Sauvons-nous d'abord ! fit Giuseppe.
— Pas si vite! ordonna Jean; j'aperçois là-bas des uniformes d'Autrichiens sur le dos de soldats morts ; endossezmoi ça et gardez vos chemises garibaldiennes par-dessous Moi, je vais faire mon affaire de la veste de ce bon gendarme qui ne s'attendait pas à causer avec Jeannette.
Jeannette, c'était la carabine de Jean.
— Quelle arme, eh! fit-il. A huit cents mètres, comme . ça vous abat un homme !
Et Jean se déduisait tout en parlant.
— Pour en revenir à ma présence ici, continua-t-il pendant que ses compagnons s'habillaient aussi , je vous dirai qu'ayant appris votre malheur (on a su cela tout de suite à Brescia) , j'ai songé à me faire pïjicer aussi par les Autrichiens; commissionné pour le service des fournitures par le gouvernement italien, une fois aux mains de l'ennemi, je suis prisonnier de guerre.
— Quoi ! monsieur, s'écria Giuseppe, vous veniez vous livrer ainsi de gaieté de cœur."
Et ce jeune homme admirait le Français.
— Oh! de gaieté de cœur, n'est pas le mot! fit Jean; ] étais très-ennuyé au contraire. Mais que voulez-vous! je n'avais pas à reculer. Vous étiez enlevés, il fallait bien vous délivrer des grilles des Croates.
Luidgi, d'un regard, sembla dire à Giuseppe :
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— Hein ! quel Homme!
Jean reprit :
— Je connais la guerre ; je sais que l'on met tous les prisonniers d'une bataille ensemble ou à peu près. Voyant donc que vous étiez disparus d'hier seulement et qu'il y avait combat aujourd'hui, j'espérais que le même convoi nous conduirait dans la forteresse, où les Autrichiens ont résolu d'interner les prisonniers qu'ils feraient dans cette campagne.
— El vous comptiez ti'ouver un plan d'évasion ? demanda Giuseppe.
— J'en ai toujours une quarantaine à ma disposition, dit Jean de son air tranquille.
— Vous êtes notre Providence ! fit Luidgi.
— Quel que soit notre sort, dit Giuseppe avec élan, nous vous sommes dévoués corps et âme !
Les deux jeunes gens prirent chacun une main de Jean et la pressèrent avec elfusion.
Il était attendri.
— Vous êtes de bons garçons, dit-il.
Puis finement, regardant Giuseppe d'un air narquois cnii embarrassa le jeune homme :
— Vous êtes faits l'un pour l'autre!
— Deux frères! fit Luidgi bonnement.
— Oui, deux frères! reprit Jean avec un sourire railleur et un coup d'œil à Giuseppe.
— Aurait-il deviné? pensa celui-ci.
Mais Jean obseivait le champ de bataille.
— 11 faut partir, dit-il; mais tâchons d'avoir de bons chevaux; voici d'abord ceux des gendarmes; ils doivent être excellents; la maréchaussée est toujours bien montée. Ensuite un autre.
Il n'en manquait pas qui erraient sans maître.
— Le difficile est de les atteindre, dit Giuseppe.
— Oubliez-vous donc l'ami Jacques !
Et à son chacal :
— Pille! s'écria-t-il, montrant un cheval.
Jacques, sans avoir l'air d'être animé d'aucune intention perverse, marcha vers le che--:!], le nez à terre comme s'il llairail une pisLe ; puis, quand l'hypocrite fut près de sa
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proie, il fit un bond, saisit ia Jjride dans sa gueule et s'y tint suspendu, avec ténacité.
Jean vint à son aide.
— A l'autre! ordouiia-t-iJ.
Et de celui-là, comme du troisième, il en fut absolument comme du premier.
Luidgi et son ami donnèrent à Jacques tous les éloges qu'il méritait, le chacal les reçut dignement en remuant la queue comme signe de satisfaction.
— Il s'agit de savoir où nous allons aller, dit Jjan, qui tira une boussole de sa poche.
Après lavoir observée.
— Villafranca est là-bas! dit-il. On y tire le canon; îe gros de l'armée autrichienne va s'il raljattre sjr les curps restés avec le général La Môt?mora;* piquons par là.
— 31ais, dit Giuseppe, nous sommes sur les derrières des troupes qui poursuivent le premier corps.
C'est vrai ; mais nous ne pouvons remonter sur Peschiera ; d'autre part, les Autrichiens qui sont à droite nous barrent le passage; nous ne pouvons que descendre sur l'armée du roi, qui est devant nous. Nous avons des uniformes autrii hiens. On ne nous inquiétera pas dans le trajet. Du reste, je suis gendarme; un gendarme va partout. Si nous rencontrons des partis ennemis, faites semblant d'être blessés; nos uniformes sont ensanglantés. On croira que, n'ayant aucun rôle à jouer sur le champ de bataille. J'utilise mes loisirs en vous conduisant à l'ambulance.
— Partons, dit Luidgi.
— Au trot! fit Jean.
El ils détalèi'ent en regardant sur leur droite la poursuite qui continuait.
— Quelle déroute ! murmurait Giuseppe.
— Erreur ! fil Jean. Vos soldats font bonne contenance; ils reculent, mais ils ne se débandent pas.
— Comment le savez-vous?
En effet, une fumée épaisse empêchait de distinguer les deux ai mées.
— N'apercevez-vous pas deux lignes de flammes? demanda Jean aux jeunes hommes.
— Si, firent-ils.
— L'une recule et l'autre avance, continua Jean ; mais
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'e mouvement est Icni. — ' C'est vrai.
— Donc, votre armée tient bon.
Puis il ajouta :
— Et il faut être trois fois braves pour ne pas se décourager après un pareil désasne.
— Ce n'est pas pour nous consoler que vous nous dites cela, monsieur Jean?
— Non. Je vous jure que j'augure bien pour l'avenir de l'Italie de cet échec de Cusiozza T car c'est ainsi que s'appellera la bataille. Vous aurez de brillantes revanches, je vous le prédis.
Celte prévision mit un peu de baume sur les blessures dont saignait le cœur des volontaires.
On traversa tout le théâtre de la lutte.
C'était affreux.
Les morts étaient hachés; çà et là des membres étaient épars, meurtris, broyés ; on apercevait des troncs humains cassés en quelque sorte à hauteur des reins; des têtes avaient été emportées par les boulets et les cous étaient pantelants; des poitrines entr'ouvertes laissaient voir le ( œur et les poumons à nu ; mais, ce qui frappa peut-être le plus les volontaires, ce fut un fusil qu'une main isolée tenait serré avec force; cette main crispée, avec son poignet dont on apercevait les veines et les os, produisit un horrible et étrange effet sur les garibaldiens.
Jean était impassible.
De ci, de là, des groupes d'infirmiers parcouraient le terrain cherchant les blessés pour les porter a l'ambulance établie en arrière.
Pas un de ces hommes ne questionna les trois fugitifs qui passèrent sans obstacle.
Mais Giuseppe et Luidgi virent avec un serrement de cœur inexprimable un oilicier de la ligne italienne qui éiait enlevé sur un brancard; un biscaien lui avait cassé un bras, un autre avait enlevé, mutilé d'une façon épouvantable la rotule du genou droit que l'on voyait à nu, car le pantalon avait été déchiré ; les mouches s'étaient abattues sur la plaie et suçaient le sang caillé ; un éclat de mitiaille avait crevé un œil; et paupière, prunelle, toat était
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sorti de l'orbite : il y avait un grand trou béant à la place.
Giuseppe faillit s'évanouir.
Jean, qui s'en aperçut, le soutint (1).
Enfin on s'éloigna de ce champ de carnage, et Jean, voyant ses compagnons tout palis, les força à boire une gorgée de vieux rlium dans sa gourde.
Le canon tonnait toujours et allait augmentant d'intensité.
— Diable! fit Jean, la bataille est déjà engagée sérieusement de ce côté; nous allons arriver en pleine méiée.
On fit encore une lieue environ, et l'on arriva non loin de Villafranca.
— Ici, dit Jean, commencent les obstacles.
— Pourquoi ?
— ]\ous sommes près du terrain où se livre le combat ; les miîriers et les vignes nous empêchent de rien voir; nous, nous ignorons si nous nous trouvons sur le flanc de notre armée, ou derrière celle de l'ennemi; si nous tombons parmi les Italiens avec notre uniforme, on nous recevra par une fusillade enragée ; si nous ôtons ces vestes autrichiennes et que les Croates nous rencontrent, nous serons pris; c'est bien scabreux.
Mais Jean n'eut pas le temps de prendre un parti.
Tout à coup, dun rideau d'arbres déboucha une troupe de cavalerie.
Elle talonnait les fugitifs, derrière lesquels deux régiments se mirent en ligne; c'étaient, des hulans de la brigade Pultz.
Puis on vit des colonnes d'infanterie s'avancer vers Villafranca, c'étaient des Italiens.
Les hulans se trouvaient placés de façon à tomber à l'improviste sur ces régiments.
Les fugitifs étaient pris entre deux feux, et cela s'était ait en moins de rien.
Dès que les hulans aperçurent l'infanterie italienne, ils se formèrent pour charger.
Dès que l'infanterie aperçut les hulans, elle se forma
(1) Nous savons que cet officier a subi deux amputations et se trouve à celte heure en convalescence.
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aussi pour les recevoir.
Des carrés furent improvisés en un clin d'œil et de leuis laces partit un feu terrible.
En moins de vingt secondes les jeunes gens entendirent plus de six cents balles siffler à leurs oreilles; le cheval de Giuseppe s'abattit ; celui de Luidgi se cabra; Jean avait sauté à terre, les hulans arrivaient à toute bride...
L'air était sillonné de mitraille et de balles...
A ce même moment, Langelo se mettait en route poui faire parvenir ù la comtesse son perfide message.
Nous avons laissé Jean, son chacal et les deux garibaldiens sous le feu d'un carré qui tirait sur la brigade de cavalerie autrichienne.
Les chevaux des jeunes gens avaient été abattus; l'exzouave avait sauté à bas de sa monture.
— Asseyons-nous, dit-il avec un calme incroyable Et il se fit un siège du dos d'un cheval.
Les balles passaient dru comme grêle; on entendait aans l'air mille silllements aigus qui Ibrmaient comme un vaste mugissement ; quelque chose ;de semblable aux hurlements du vent dans les couloirs d'un château en ruines.
— Nous sommes à l'abri, fit Jean ; nous allons voir iQ iharge se dérouler devant nous.
— A l'abri ! s'écrièrent les jeunes gens.
— Cenainement! Votre infanterie tire par-dessus nos têtes pour atteindre les hulans. Nous n'avons rien à craindre d'elle tant que nous serons accroupis.
— El la cavalerie ?
— Elle passera à notre gauche II faut qu'elle aille donner contre l'angle du carré.
Les jeunes gens se sentaient comme écrasés par le sangfroid de ce soldat qui avait tant joué avec le péril, qu'il avait contracté l'habitude d'en mesurer ï'élend'o avec un calme imperturbable.
— Vos fantassins, dit Jean, peicii^.it un peu leur pcudre« Ils oni commencé le l'eu trop tôt.
— Courons au carré, fil Giuseppe.
— Point. Demeurons, dit Jean. Quand un soldat est en ligne et fusille de la sorte, il s'échauffe et vise tout ce qui apparaît à travers la fumée. Nous en avons pour cinq minutes avant de bouger.
Et Jean tira un porte-cigares, offrit des londrès à ses amis et se mit à fumer.
Son visage était tranquille; mais son œil commençait à s'animer singulièrement.
— Mes enfants, dit-il, nous allons avoir un spectacle imposant, grandiose. Savourons-le. Une charge de cavalerie repoussée, c'est splendide.
— Repoussée, demanda Giuseppe joyeux, repoussée !
— Oui, mademoi... oui, mon cher ami ; — il se reprit vivement, ce qui n'empêcha pas le jeune Sicilien de devenir rouge comme une cerise; — je parierais cinq contre un que ce carré tiendra bon.
— Tant mieux! fil le Sicilien. Après le désastre du général Cerale, nous assisterons du moins à un triomphe.
Luidgi se pencha à 1 oreiUe de Jean et lui dii bonnement tout bas :
— iXe vous moquez pas de lui. Quand on s'aperçoit de ses aiis un peu femmelette, il se fâche.
— Soyez tranquille, dit Jean.
Et il mourait d'envie de rire.
Mais bientôt la cavalerie, s'ébranlant, attira toute son attention.
C'était quelque chose de curieux à voir que le groupe formé par les fugitifs entre les deux partis ennemis.
D'un côté une brigade magnifique que le feu avait à peine entamée à cause de son éloignement.
De l'autre, le carré, citadelle vivante.
Puis, au milieu, un homme ayant entre les jambes un chacal et fumant paisiblement; à ses côtés, deux jeunes gens, le cou tendu, le corps tiévreux, le regard fixe et dévorant les escadrons autrichiens.
Tout à coup, des voix de stentor, affaiblies par l'éloignement, arrivèrent jusqu'aux volontaires.
— Sabre en main! avaient crié en allemand les commandants à leurs soldats.
Des milliers de lames étincelèrent au soleil et jetèrent des gerbes de flammes.
— Au trot! ordonnèrent les chefs.
Ces colonnes s'ébranlèrent avec un ensemble imposant ; on entendit comme un roulement de tonnerre lointain, gémissement de la terre ébranlée par le poids d'une paleiUe masse; elle alla toujours activant son allure passer à deux cents pas des jeunes gens et de leur compagnon ; iis virent tous ces cavaliers, penchés sur leurs montures, emportés par elles, passer ne formant qu'un corps en quelque sorte, gardant un silence de mort, sombres et menaçants.
A mesure qu'ils avançaient on voyait derrière eux nombre de cadavres rester en arrière; ils surgissaient sous les pas des derniers chevaux; des blessés se relevaient et s'éloignaient ; d'autres se débattaient convulsivement sur le sol.
Soudain, les voix des officiers vibrèrent encore :
— Au galop !
Alors un hourra affreux, tant il était rauqae et déchirant pour l'oreille, monta vers le ciel ; les sabres agiles en l'ai;' 'etèrent mille reflets fulgurants; la brigade se précipita sui' le carré avec une vitesse foudroyante; cette colonne épaisse roulait comme une avalanche, avec une force d'impulsion tnouie; cent locomotives, courant par quatre de front et venant heurter un mur, peuvent donner une idée du choc d'une brigade contre un bataillon.
Les volontaires étaient épouvantés.
Jamais un homme étranger à la guerre ne se figurerait qu'il est possible à un cari'é d'arrêter cette mer furieuse d'hommes et de chevaux, qui fond sur lui avec un fracas épouvantable, au milieu duquel la fusiflade ne s'entend plus.
Les trois fugitifs s'étaient levés.
Au moment où la tête de colonne allait atteindre l'angle du carré, une détonation éclata, puis une seconde; les Italiens avaient réservé ces deux décharges pour les envoyer à bout portant; sept ou huit rangs de cavaliers furent abattus; toute la brigade oscilla en heurtant les chevaux
ISl JEAN CHACAL,
jL'u verses ; son eian tut amom.
Elle vint donner sur les baïonnettes.
I\Iais, piqués au nez, les coursiers hongrois des hulans se cabraient avec fureur et se rejetaient en arrière.
A. peine si l'angle du bataillon ploya de quelques semelles, et la colonne déciivant une courbe, — car la charge était manquée du moment où le carré n'était pas entamé, — alla se reformer à mille pas de là.
— Est-ce beau ! s'éciia Jean.
— Vive l'Italie! criaient les deux garibaldiens. Jacques hurlait, entrahié par l'enthousiasme de ses
compagnons.
Le carré élait magnifique. Il avait cessé de tirer ; la fumée s'était levée, et l'on voyait ces lignes superbes, remparts humains hérissés de fer qui venaient, sans broncher, de recevoir un assaut terrible; çà et là, les rangs se serraient pour réparer quelques brèches faites par lès lances.
— Vite ! cria Jean, à bas les vestes autrichiennes et profitons de ce moment de répit.
Et ce fut bientôt fait.
Deux minutes après, ils arrivaient tous quatre à l'angle du carré italien.
— Qai êtes-vous? demanda un officier.
— D^s prisonniers échappés,
— Entrez au centre.
— Du tout! fit Jean.
Et il poussa le ressort caché dans le bois de sa Jeannette, qu'il n'avait pas abandonnée ; une baïonnette surmonta aussitôt les deux canons de celte arme redoutable.
Les deux volontaires avaient ramassé des fusils appartenant à des blessés.
— Il faut vous placer au milieu du carré, insista l'ofTicier; les rangs sont serrés ; il n'y a plus place pour vous en ligne; passez vite, allons !
Et il fit effacer deux files.
Mais Jean mit un genou à terre, ses amis l'imitèrent, et ils s'entêtèrent à rester là.
— Dans cette position, nous ne gênerons personne el je
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pourrai lirer, au Jean.
Puis il ajouta :
— Tenez, là-bas, voyez-vous cet officier qui se détache au flanc de l'escadron qu'il reforme?
Et il épaula, visa, fit feu.
L'officier fut foudroyé à un kilomètre.
— Et cet autre qui avance vers ce blessé ! C'est son or donnance qui lui vient en aide!
Et le S(!Cond coup partit.
Et le second cavalier vida les arçons.
Jean lecliargea ses deux canons par la culasse, continua son feu et lira toujours.,.
On ne songeait plus à les dcrangrjr.
11 dut abaUre une cinquantaine d'hommes pendant .lue la brigade se ralliait.
Les soldats lui criaient : Bravo!
Si on n'eût pas été en présence d'une attaque imminente, à coup sûr. Jean eût reçu une ovation»
Mais les huians s'ébranlaient de nouveau.
Après avoir vu une charge de côté, Luidgi et Giuseppe allaient en voir une de front.
En effet, les huians revenaient au trot.
Aussitôt les Italiens commencèrent un feu de file précipité, qui troua encore bien des tètes, cassa bien des bras, défonça bien des poitrines ; mais les cavaliers intrépides continuaient leur course sans se décourager.
A trois cents pas ils prirent le galop.
Les deux volontaires éprouvèrent alors une sensation inexprimable ; ces milliers de lances dirigées sur eux, ces crinières au vent, les naseaux fumants des coursiers qui semi)laient lancer du feu, les yeux des hommes dardés sur le même point, cette tempête à cheval, selon l'expression biblique, qui fondait sur eux par bonds prodigieux, leur causa une indétinissable émotion ; ce n'était pas la peur ; ils étaient comme rivés à leurs places par l'étonnement.
IMais celte impression dura peu.
— Tenons ferme! criaient les officiers.
Et le premier rang croisa la baïonnette; le second continua à tirer jusqu'au dernier moment.
Gomme la première fois, la dernière balle fut envovée