J.-C. C,\ZI>I
méconnaissaient volontiers ce qu’il y avait de chaleur intérieure dans ce cœur un peu farouche qui mettait des coquetteries à se dissimuler. En réalité, dans le caractère de Cazin, la part du sentiment était 1res large et très profonde. 11 y paraît bien dans son art.
Son esprit était, d’ailleurs, un composé très complexe et très contradictoire des facultés les plus opposées : un mélange de culture et d'instinct, de nature et d’art, de spontanéité et de réflexion, d’insouciance et d’activité, de fantaisie et de méthode, de simplicité et de raffinement, de respect et d’insoumission, de circonspection et d’audace, de sensibilité et de raison.
Il était très sauvage et très mystérieux, et, à scs jours, sociable et même mondain ; il apparaissait mobile, changeant et souple, et nul n’était plus volontaire, plus tenace cl plus persévérant. De même il était très impressionnable et toutefois très maître de lui. Il aimait le succès et nul ne s’en déliait plus; et il a donne une preuve rare de l’autorité qu'il exerçait sur lui-même en retardant jusqu a l’âge de sa maturité ses débuts en public et en se retirant brusquement, s’exilant près de quatre années, lorsque le succès lui arriva.
Très libre, très dégagé de tout préjugé et de tout faux respect, il était étroitement attaché aux siens, à ses amis, à scs souvenirs, et pénétré d une véritable dévotion pour ceux que nous appelons les maîtres, comme les
anciens disaient : les héros et les dieux. Et ce qui dominait dans sa philosophie sereine et attendrie, clairvoyante et un peu hautaine c’était, au-dessus des apparentes inconséquences, des visibles contradictions, un esprit d'indé-
Ruisseu en Picnmme
pendance extrême, si profond qu’il ne voulait pas, même, à 1 occasion, en paraître l’esclave.
Son portrait physique ne démentait pas ce portrait moral et il en acceptait la ressemblance dans la peinture que j’en avais une première fois tracée1, montrant dans toute sa conformation, son allure et son visage, « ce
1 J.-C. Cazin {Art et Décoration, décembre 1897) ; article qui a été repris en partie pour être fondu dans cette étude.
mélange de matérialité et de rêve, de vie puissante, active et vigoureuse et de développement intellectuel et imaginatif... ; ces traits, colorés, fortement accentués, avec un certain caractère de sensualité à la partie inférieure, couronnés par un large front d’être songeur et compréhensif, qu’encadre une abondante chevelure rejetée derrière les oreilles et par deux yeux bleus à fleur de tète, vifs et mobiles, tendres et mystérieux qui regardent en dedans,
Montreuil-scr-Mer. Eti de pocr i,.v « Yii.i.e Morte »
si clairs pourtant qu’ils semblent absorber loules les images extérieures ». Et il ne se fâchait pas d’être comparé à « la figure sympathique d’un faune bienveillant et contemplatif ».
Au point de vue de l’étude de son caractère, l’histoire de sa vie est très instructive. Ce n’est pas qu’elle soit remplie de grands et notables événements, qu’elle ail traversé des péripéties très agitées, qu'elle ait connu, comme tant d’autres, avant la gloire, les cruautés de la misère ou les injustices des persécutions. Non, assurément. Son existence revêt une apparence très paisible, de tout temps, même dans la modestie de scs débuts et, le jour tardif où il se manifesta comme peintre, le succès lui \inl immédiat, malgré les hésitations des esprits timorés et les malveillances prêtes a s ouvrir. Il y
avait en lui, à coté de nouveautés qui paraissaient inquiétantes, je ne sais quel charme persuasif qui désarmait les mauvaises volontés.
On connaît les principales dates de sa biographie. Il était né en 1841 à Samer (Pas-de-Calais), dans la chère maison paternelle, non loin de Boulogne, où son père, qui était médecin, alla exercer en dernier lieu, et de ce petit hameau
Étang en Picardie
d’Equihen, perdu dans les valonnements des dunes, au bord de la mer, dont il avait fait son royaume et qui forme l’éternel décor de son rêve. Il lit ses études en partie au collège de Boulogne où il se lia d'une amitié étroite avec les frères Coquelin, en partie en Angleterre, dans une pension de campagne, où on l’avait envoyé en raison de sa santé; il passa son baccalauréat à Lille. De bonne heure il avait manifesté des goûts très vils pour les arts. Sa famille, sans les voir avec enthousiasme, ne les découragea point, cependant. Elle était, d’ailleurs, préoccupée pour ainsi dire entièrement de l’avenir de son frère aîné qui continuait la profession paternelle. On
]e laissa donc venir à Paris, où il entra à l’École gratuite de dessin de la rue de l’École-de-Médecine, alors si populaire, et qui faisait une petite concurrence active à l’Ecole des Beaux-Arts, grâce aux principes d’enseignement de Lecoq de Boisbaudran.
On ne peut, en parlant de Cazin, ne pas dire un mot de ce maître, dont le souvenir est resté si cher aux grands disciples qu'il a formés. De cette école sortaient des hommes comme Bonvin, Fantin-Latour, Legros, Brac-
Levkh de une v Equiiien
quemond, Gaillard, Ribot, Dalou, Bodin, Chaplain, Roly, Aubé, .lust Becquct, Guillaume Bégamey, Lhcrmille, etc., qu’on retrouvera tous aux premiers rangs de l’art contemporain. On peut comprendre que Lecoq fût combattu avec ardeur par ses collègues de la rue Bonaparte.
J’ai déjà dit, à propos de Legros et de Fantin-Latour, quel était renseignement de ce maître qui se préoccupait d’exercer la mémoire de l’œil comme étant le principal instrument de l'artiste. Comment ne pas revenir, un instant, sur ce sujet, lorsqu’on connaît l’intérêt passionné que Cazin apporta toute sa vie à ces questions d’enseignement?
Que l’on peigne un objet quelconque, en rentrant chez soi, île souvenir.
ou qu’on le copie directement d'après nature, c’est toujours, au fond, le même exercice de mémoire auquel on se livre et les deux opérations ne diffèrent que par le temps employé par le cerveau à retenir les formes de cet objet. Entre l’examen de votre regard et le travail de votre pinceau, dans les deux cas, les apparences n’existent plus que dans votre mémoire. Ce qu’il faut donc
Route près Equitiex
obtenir d’un élève, c'est qu'il développe sa faculté d'observer et de prendre et sa capacité de retenir.
Lecoq s’attacha avec passion, pendant le long cours de sa carrière, à celte idée du dessin de mémoire qui produisit de si extraordinaires résultats et que plusieurs de ses grands pupilles, tels que Legros et Cazin, eurent pour ambition d’enseigner à leur tour1. En dehors de ses cours à l'Ecole, il avait
1 Cf. Lecoq de Boisbaudvan : Éducation de la mémoire pittoresque, 1847 ; 2e édit. 1862 ; — Lettres ci un jeune professeur (c’était Cazin) sur l'enseignement du dessin et cle la peinture, 1876 ; — Coup cl'œil sur l' enseignement des Beaux-Arts, 1872 et 1879.
réuni dans son propre atelier ses meilleurs élèves. Il y avait là, naturellement, Legros, Fantin, Lhermitte, etc. Cazin en fut un temps le massier. Lecoq s’était tellement attaché à ses disciples, devenus presque tous illustres, qu’après avoir gardé toute sa vie des relations amicales avec la plupart d’entre eux, il en institua quelques-uns comme héritiers d’une partie de sa petite fortune et de ses dessins.
Cazin avait toujours conservé une gratitude extrême envers son maître. Il eût voulu que j’entreprisse l 'histoire de ce petit milieu si ardent sur lequel
il me promettait bien des documents et des renseignements. J’avais lini, pourtant, par le persuader de s’exécuter un jour, lui-même. La mort a anéanti ce projet, comme tant d’autres qu'il avait formés d écrire, soit sur tirs <| «u‘slions de musées, soit surdos questions d’enseignement.
Caron ne peut se figurer, à quel point, au milieu des hauts soucis de son art, ces préoccupations d’école hantèrent s;i pensée. Mlles apparaissent à toute époque de sa vie avec I obsession il une idée fixe et, comme à travers tous le> méandres de sa carrière il gardait une persévérance inlassable, il ne déscs-
pérait pas, un jour, d’arriver à faire prévaloir ses principes d’enseignement. Je puis garantir que, à la veille même de sa mort, dans cette tentative bien inutile qu’il lit pour entrer à l'Institut, et dont l’échec fut plus fâcheux pour cette compagnie que pour lui-même, l’espoir d’être appelé dans les conseils
de l’État et de pouvoir y insinuer certaines réformes ne fut pas étranger à la recherche de celte petite satisfaction de vanité.
L’enseignement de Lecoq de Boisbaudran était tel qu’il avait fini par infuser le goût du professorat à ses élèves. Le premier pas que Cazin fit dans cette voie fut à l’Ecole spéciale d’architecture que M. Trélat venait de fonder. C’était en 1863. Cazin, désigné par Lecoq, y professa le dessin pendant trois années environ.
Par nature, il fut toujours instable et multiple. Aussi le voyons-nous bientôt installé non loin de Barbizon et de la forêt de Fontainebleau, à Chailly, où il dessine, peint, regarde, se prépare, et s’aventure même au Salon,
J.-C. Cazin
Tiiéociute
tentative hardie, car Lecoq détournait le plus longtemps possible ses élèves de peindre et surtout d’exposer. En 1868, nouvellement marié avec la jeune femme qui devait devenir l'admirable compagne de sa vie d’homme et de sa carrière d’artiste, il est appelé, toujours sur la proposition de Lecoq, à la conservation du musée de Tours et à la direction de l’Ecole de dessin de
Route près Equihen
cette ville. C’est à cette occasion que Lecoq lui adressait ces Lettres à un jeune professeur qu’il publia plus tard.
Jeune, ardent, enthousiaste et réfléchi, tout fraîchement pénétré des grandes et simples leçons de son maître, Cazin parut trouver dans celle situation la réalisation de ses aspirations idéales.
Il aimait à se rappeler le temps de celle belle jeunesse, si active, si vivante, si intelligemment remplie. Tous ses rêves prenaient corps. Le peintre, le pédagogue, le céramiste, qui se disputaient tour à tour b* règne dosa pensée, trouvaient matière à se satisfaire également. L école était importante en raison des industries nombreuses de la localité ; la campagne était belle, aux environs de la ville, et il y avait loué une petite maison, ancienne
propriété de Balzac, disait-on, où le jeune ménage se plaisait à peindre dans le jardin tout fleuri, des panneaux de soleils, d hortensias, de roses trémières et, dans cette région où s’étaient perpétuées de vieilles traditions céramiques, il trouvait à souhait pour ses poteries des gisements d’argile et des fours.
En arrivant dans son école, il avait été frappé à la fois parle manque de discipline et par le défaut de méthode. Avec sa finesse et son tact, il remit
tout en ordre, supprima les surveillants, obtint une assiduité remarquable et inventa ce moyen très ingénieux de récompenser ses meilleurs élèves : c’était d’augmenter leurs heures de travail. Tous les soirs, ou presque tous les soirs, il avait cours, soit de dessin, soit de modelage. 11 gardait près de lui, quelque temps après l’heure réglementaire, ceux dont il avait été satisfait; comme Lecoq, il avait groupé les plus intelligents dans une sorte d’atelier à part, chez lui, et le dimanche matin, il leur payait à ses frais le modèle vivant et leur enseignait la peinture. On peut imaginer facilement les résultats que devait obtenir un tel maître.
Ce n'était pas assez de ces longues journées. Rentré dans son foyer, près
du berceau de l’enfant endormi, jusqu'à une heure avancée de la nuit, 1 infatigable professeur et sa vaillante jeune femme dessinaient ensemble, cherchaient des compositions d’ornement, décoraient des poteries, dans une perpétuelle et calme griserie de travail.
Le musée ne lui était pas moins cher. Il aimait à me rappeler son titre
Pl.AINE EN IIOLI.ANIIE
d’ancien collègue. Il ne cessait de suivre avec un œil attentif et rélléchi les modifications du Louvre, du Luxembourg, des musées de Belgique, de Hollande et d’Angleterre qu’il visibiil constamment, faisant tics remarques judicieuses, s’attachant en homme du métier à la critique des sujets les plus techniques : questions d attribution, et surtout de elassilicalion, de conservation et en particulier de présentation, car il était très sensible sur ce point. Son organe était d’une délicatesse, je dirais même d une susceptibilité ombra-
gouse qui s’affectait partout des moindres désaccords et qui, à la veille de la mort, le faisait souffrir des papiers peints de sa chambre d’hôtel.
C'est pourquoi, soit à la Société nationale des Beaux-Arts, soit à l’Exposition universelle, lorsqu’on lui confiait le soin de placer les objets d’art, ce grand songeur si indépendant, d aucuns disaient si fantasque, qui ne tenait
Nl'IT hf. U NE Al' Zl'YliEltZÉE
compte d’aucune règle dans la vie, faisant de brusques apparitions et de brusques départs, passant d’un domicile à l'autre, ne prenant même pas soin des heures de repas — car il se nourrissait de peu et à toute heure — lorsqu’il s’agissait de ses fonctions d'organisateur, le voyait-on toujours exact, n’épargnant ni son temps ni sa peine, attachant hautement une réelle importance à ces questions si longtemps négligées ou dédaignées.
La guerre vint les surprendre dans ces labeurs nobles et passionnants et bouleverser le calme de leur vie. Pendant six mois d’occupation, Cazin vécut dans des transes. Il tremblait pour les trésors convoités de son musée. Il avait organisé, dans les salles, une ambulance tenue par sa femme et il avait caché,
enfermés dans une caisse de zinc, enfouie elle-même au fond d'une cave, derrière un mur qu’il avait fait élever et contre lequel, pour comble de dissimulation, il avait fait installer une fontaine où tout le monde venait puiser, les fameux Mantegna, que l’autorité prussienne, très au courant de nos richesses, recherchait minutieusement.
Malade, rebuté par ces mauvais jours, il n’eut pas de peine à être ébranlé par les projets séduisants que lui fit entrevoir son camarade Legros. Celui-ci était venu à Tours, pour assister à la distribution des prix de l'Ecole. Il avait offert au musée de cette ville, par amitié pour Cazin, le portrait de son père, du Salon de 1857. 11 suggéra à Cazin l'idée de fonder ensemble à Londres un établissement d’enseignement artistique d'après la méthode de leur maître.
On quitta Tours non sans regret, surtout de la part de la jeune femme, entraînée dans un nouvel inconnu, à travers de nouvelles luttes, en un pays étranger dont elle ne connaissait pas la langue. C'était à l’automne de 1871.
La combinaison projetée ne réussit pas. La famille Cazin se trouvait perdue dans cette immense cohue humaine, sans ressources, comme le ménage des divins proscrits, qu’il peignait plus tard, poursuivi et lassé, dans la solitude palestinienne d’Equihen.
Mais cette intelligence active et vaillante ne connaissait pas le découragement. On eût dit presque qu’il était ravi de celle nouvelle situation qui l’obligeait à exercer son ingéniosité native. Le professoral abandonné, il songea à la céramique. Car il est curieux de noter que, sans cesser de peindre, il semblait redouter encore de se lancer dans cette voie et il paraissait n’attendre son avenir que de l’une ou de l’autre de ces premières vocations.
Cela explique le retour constant de sa pensée vers ces idées, la direction qu’il fut heureux de voir prendre, dans ces dernières années, à sa femme et à son fils, et tout le temps qu’il dépensait à ces travaux, délaissant, au vil regret de ceux qui l’entouraient, ses grandes compositions picturales, dont les projets et les études remplissaient ses cartons et dont il remettait toujours l’exécution au lendemain.
La carrière de potier de Cazin avait commencé de très bonne heure. Déjà, à Samcr, étant jeune homme, il se plaisait à ces délassements; plus tard, à Paris, il reçut les conseils d’un artiste de Sèvres, le peintre Iloury.
Il continua ses essais à Tours avec assiduité. Mais jusqu’alors il n’uvail étudié que la faïence. A Londres, il s’entendit avec les patrons d’une
manufacture de Fulham « Fulham Pottery », obtint qu’on lui confiât un certain nombre d’ouvriers qu'il payait à l’beure et exécuta une longue suite de
grès qui portent sa signature ou sa marque.
Les uns sont des objets d’usage : salières, pichets, plats, qu’il devait livrer en nombre à des maisons c o m m e celle de Doulton, mais qui portent toujours sa marque.
Ce sont en général, des grès bruns décorés d’ornements en relief empruntés à la géométrie ou à la flore stylisée. Le goût en est simple et élégant.
Les autres sont de véritables pièces de collection, d’autant plus précieuses qu’elles forment le
Moulin en Hollande . , . . r , ,
point de départ de
tout le magnifique développement des arts céramiques qui caractérise 1 histoire industrielle de notre époque. Cazin en sentait si bien le prix lui-même qu il avait racheté, depuis, tous les spécimens, qu’il avait pu retrouver, de cette production unique dans sa carrière. La matière en est superbe, les émaux, dans leur sobriété, ont de la profondeur, de l’éclat et une variété de nuances, sinon de tons, assez rare à ces hautes cuissons. Ce sont là de vrais et beaux fruits de la flamme.
Dans les vases, les galbes sont soigneusement étudiés en des formes bien cadencées ; il ménage avec soin les nus et les parties décorées, les grave en creux ou en relief, y découpe des ajourements délicats. L’ornementation est empruntée à la flore, dans la liberté de son épanouissement naturel, ou avec une stylisation extrêmement discrète qui n’en déforme ni la grâce ni lalégè-
Étcde v Amsterdam
reté. Comme Bouvier' qui, de son coté, avait, dès ÎSH!), créé un genre de poteries d’une décoration intelligente et originale, comme Bracquemond qui, tantôt chez Dcck, tantôt à Paris ou à Limoges, s'affirmait magistralement dans la même voie, Cazin subissait le charme puissant et encore inédit de l’art merveilleux du Japon. Il en reçut l'influence, modérée d'ailleurs, et comme tamisée à travers je ne sais quelle élégance un peu britannique.
L’exposition que Cazin lit de ses grès en 1882, à U nion centrait*, la
Voir: Moreau-. NOlaton : l'n précurseur, {.mirent Houricr (Art et (Irroration, mai l'.iOli.
vitrine qu’il en recomposa plus tard à la Société nationale, pour justifier de son titre de président de la section des objets d’art, cette même vitrine qu’il offrit au Luxembourg pour obtenir sa consécration comme céramiste, ont appris au public le cas que l’on doit faire de ce potier qui a été le premier précurseur de la renaissance des arts du feu et que l’on considérerait
comme hors de pair en ce genre si la gloire qu’il devait s’acquérir comme peintre n’avait fait négliger ces titres.
Exposés à Londres chez un ami qui tenait la succursale de la maison Durand-Ruel, ces grès réussirent à merveille. Le placement en fut rapide et comme le prix en était assez élevé, la situation de Cazin devenait excellente. C’est peut-être ce qui ne l’intéressa plus.
Au bout, donc, de trois années, on quitta Londres. Mais, cette fois, c’était la peinture qui réclamait sa part de gouvernement. La famille se dirigea sur l’Italie, où elle passa, en 1874, tout un hiver de contemplations enthousiastes.
Venise, l étranse cité marine avec toute sa féerie de nature et tout son prestige d’art, Venise où il se repaissait, comme avait fait avant lui Gustave Moreau, de ce singulier et savoureux Carpaccio ; Florence, avec son paysage
Lï. I > MK
.1 C Cazin.
de collines au caractère lumineux et précis, austère et élégant comme tous ces adorables et hautains génies dont les rêves ingénus et fiers le passionnaient; PiseetleCampo-Santoetses ciels mouillés el mélancoliques ; toutes ces villes pleines d'un passé toujours vivant parlaient à son imagination exaltée un langage qui convenait tour à tour à ses ardents besoins de vie extérieure, de lumière, de sensualité délicate, et à ses goûts non moins ardents de méditation, de vie intérieure, de religiosité attendrie, de mysticisme subtil et exquis.
Ce fut pour le jeune couple un voyage d’enchantements.
Rentré à Boulogne en 1875, il se mit franchement au travail et cette fois c’était le peintre qui remportait pour longtemps. Cependant, son instabilité perpétuelle et son éternelle idée tixc de professorat le poussa encore une fois dans une petite aventure, instructive à cet égard.
Brusquement, en 187d.il disparait avec sa femme et son jeune enfant pour aller s’installer à Anvers, afin d’étudier la méthode de l’Académie. Sans se laisser rebuter par les chaleurs d’un été torride, les ennuis d’une installation provisoire et même les indispositions physiques, il se (it inscrire à son âge, — il avait alors trenle-qualre ans! — comme élève de l'Académie, suivant les cours, subissant les compositions, observant à fond cet enseignement dont les principes — qui ne diffèrent guère, hélas! des nôtres — lui causaient une très douce gaité. On crut à une mystification. C’était l’ancien « dada » qui reparaissait.
De retour à Boulogne, il exécute sur le quai du Bassin, en face de la maison qu’il habitait, le Chantier, exposé au Salon de 187(1. et la place qu’il prenait du coup parmi les jeunes peintres le décida à venir se fixer délini-
É'rrrtE pour i nf. composition inachevée « La supeiistition »
tivement à Paris. Nous l’y verrons bien, en 1878, ressaisi encore une fois par la passion céramique, déménageant au boulevard Picpus, près de la place du Trône, pour être à portée des fours où il voulait tenter de nouvelles expériences, mais malgré loules les velléités qui pourront le reprendre de loin en loin dans le sens de l une ou de l'autre de scs marottes de prédilec-
Moulin du Poiitel
lion, c’est de ce moment que date le commencement de cette grande et glorieuse carrière de peintre.
Ca/in débutait donc, pour ainsi dire, à trente-cinq ans.
Si l’on excepte, en effet, les études envoyées aux Salons de 1865 et de 1866 et antérieurement à l’exposition de 1863, où tout artiste qui se respectait devait avoir compté parmi les proscrits, le Chantier inaugure publiquement la suite abondante et sans autre arrêt de sa production picturale.
Une étude du cabinet de son père, exécutée en 1859 — il avait alors dixhuit ans — qu’il avait religieusement conservée et qui est intéressante à opposer à un autre intérieur : la Chambre mortuaire de Gambetta, nous montre
cependant, quel peintre il devait être avant ce début tardif, puisque ce premier ouvrage réunit déjà presque toutes les qualités personnelles de vision délicate et expressive qui le caractériseront plus tard.
Minuit
Coup sur cou [>, de IHlti à 188.“}, il expose après le Chantier, la Fuite en Égypte ( 1 877 1 ; le Voyage de Tohic (1878 ; L'Art, panneau faisant partie de la décoration d’un plafond, et en même temps le Départ (1879) ; Dinar/, To/ne,la Terre (1880); Souvenir de fête (1881); Judith I88.'{'); c’est-à-dire que, dans l’espace de huit années, il accumule l'ensemble de ses plus beaux ouvrages de composition historique.
L'impression causée par ces envois répétés fut d’abord celle d’une vive surprise. On était, au premier aspect, un peu déconcerté devant cet art inattendu, aux formes inédites, d’une présentation inaccoutumée, qui dérangeait brusquement tonies les habitudes reçues; art à la fois très simple et très raffiné, très savant et très attendri, qui apportait des notes d’une saveur singulière dans les harmonies, une vision comme rajeunie de la nature et une
Nuit de lune
émotion communicative dans le sujet; art enfin où l'on ne savait ce qui vous attachait le plus de la figure humaine ou du paysage, tant leur attrait à chacun était pénétrant et tant l’accord était étroit cnlie les personnages et le décor.
Des défiances et des inquiétudes s’éveillèrent en même temps que des sympathies ; on essaya de critiquer les moyens quand on ne put atteindre les conceptions, mais le succès, éclatant, répété, ne tarda pas à couronner cette magnifique et soudaine éclosion de chefs-d’œuvre auxquels rien ne préparait l’opinion dans le passé de cet artiste. Une récompense timide, une mention, avait accueilli en 1877 la Fuite en Égypte ; en 1880, une première médaille venait, d’emblée, consacrer Ylsmaël qui entrait au Luxembourg, tandis qu'en
''un> vive
v aspect. i :i u déconcerté devant tvl art inat-
•>, '.l’une préseï- ati'.»n m;u • allumée qui dérangeait
1882, après son exposition à l’Union centrale, le petit ruban, si envié des jeunes artistes, venait fleurir sa boutonnière.
Subitement Cazin disparaît. Fidèle à ses habitudes d’indépendance et d’humeur voyageuse, se défiant du succès et des retours de la popularité, il fuit pendant près de quatre ans à travers la Hollande ou la Flandre et surtout vers les délicieuses impressions premières d'Italie. Il a hâte de se retrouver en Toscane, où il veut boire de nouveau le charme austère et pacifiant de cette nature et de cet art qui l’avaient jadis pénétré par le même caractère d’élégance fière, de tendresse sereine et de pureté ascétique. C’est de celte époque que date toute une série d’exquises visions de Pise, où il s’attarda longtemps à subir la séduction mélancolique, en plein pays méridio-
-i • - Village de Seine-et-Mahne
nat, de ce ciel gris cl
pluvieux qui donne un charme si voilé aux augustes souvenirs de son grand
passé.
Il était de retour en 1888. A partir de ce moment le caractère de son art, sans être visiblement modifié, paraît suivre pour longtemps une inspiration un peu différente. Tandis que la période antérieure semble comprendre presque exclusivement toutes ses inspirations d’ordre historique, dans la nouvelle période qui commence à ce jour, ses tableaux de ligures, de moins en moins nombreux, quittent h* domaine de l'histoire et de la légende pour revêtir un aspect purement général et humain, ou plutôt même, il se laisse presque entièrement absorber dans la contemplation ininterrompue du spectacle éternellement changeant des éléments et des choses. C'est ce qui explique que
Cazin ait pu être considéré, dans la deuxième partie de sa vie, plus spécialement sous cette incarnation du paysagiste.
Quel que soit le rôle considérable qu'il ait rempli dans notre école en cette qualité particulière et quelle que soit la part importante que joue le paysage dans ses tableaux de ligures, il ne faut point oublier, cependant, que c’est par
Village de Seine-et-Marxe
ses compositions historiques que Cazin s’est imposé d'abord à l’admiration de ses contemporains.
<( Monsieur Cazin, peintre d'histoire... », lui avait écrit Baudrv, en 1880, pour le féliciter de sa première médaille. Bien que son indépendance fût peu disposée à se soumettre à la servitude de ces étroites catégories, Cazin rappelait volontiers ce titre académique, en souriant, soit qu’il lui plut par un petit air vieillot qui fleurait son passé, soit plutôt parce qu'il voulait maintenir qu'il n avait pas renoncé à le mériter. Il aimait encore à l'invoquer dans son acte de candidature à l’Institut et, assurément, il avait l’intention décidée d’ou-
vrir une troisième période à sa carrière et de réaliser sans plus tarder tous les beaux rêves de sa jeunesse dans lesquels son imagination n'avait cessé de se bercer, et pour lesquels il continuait journellement à amonceler les notes,
1, \ moisson k\ Skink-et-Maiink
les croquis, les dessins'. Il venait d’en donner un gage en remaniant délinilivement scs premiers patineaux de la Sorbonne et en se préparant à compléter cet ensemble par deux autres sujets, également empruntés au même tond : Démocrita et le Pouvoir r/rs f ahles.
Sa Judith, on se le rappelle peut-être, était la première composition d’un ensemble de cinq panneaux. La commande lui en avait été proposée pour la
Manufacture des Gobelins. Il parut craindre alors que ses cartons ne fussent découpés, suivant l’ancienne coutume, pour être confiés aux tapissiers, cl il laissa tomber ce projet. Mieux renseigné plus tard, il fut pris de regret et il se disposait, dans ces derniers temps, à aborder l’exécution des autres panneaux, déjà tout prêts dans ses cartons et surtout dans son esprit, et qu’il n’avait, pour ainsi dire, plus qu’à écrire.
Village de Seine-et-Mahxe (Ncit d’été)
Il était hanté par d’autres sujets bibliques ou évangéliques : une scène du déluge, la continuation de Tobie, le bon Samaritain, la Cène. Il avait aussi en vue une suite de Jeanne d’Arc, et c’était un sujet qui lui était particulièrement cher par tout ce qu’il mêlait à son caractère religieux et héroïque de forte et verte senteur campagnarde. Il y avait songé à la mort de Baudry. Il avait pu espérer alors que les travées du Panthéon, consacrées aux gestes de la grande vierge guerrière, seraient confiées à son pinceau, et l'on peut croire que c’eût été un ensemble digne de la Sainte Geneviève. C était, du moins, le
J.-C. Cazin
La JOUIINÉE FAITE (munOo du Lyon)
sentiment de Puvis de Chavannes, de qui les pressantes instances ne purent obtenir pour son ami cet admirable sujet qui a été si pitoyablement défiguré.
Cazin songeait aussi a une série de compositions, suggérées par la lecture de l'Odyssée, sur les aventures du fils d’Ulysse; il concevait également, à côté de ses décorations de la Sorbonne, d’autres sujets empruntés aux fables de La Fontaine ; il avait même commencé à prendre en mains un tableau de La vieille et les deux servantes.
Car ses livres favoris, c'était l'Evangile et surtout la Bible qui ne le quittait guère, même en voyage, Homère, Virgile et La Fontaine. Il aimait les paraboles, les apologues, les fables, tout ce qui parlait par images et lorsqu’il résolut de traduire en peinture le Pouvoir des fables , il semble qu’il ait voulu attester ainsi l’influence que les simples histoires avaient sur son imagination.
Il trouvait une source continuelle de délicats ravissements à noter, dans ces livres éternellement humains à travers leurs particularités de temps et de races, tout ce «pii racontait la vio simple et ingénue, héroïque et familière à la fois, de l’humanité primitive, et ce qui fait la beauté incomparable des choses antiques. C’était surtout le côté familier, intime et naïf.
1 intérêt que prennent, dans ces grands récits ou dans ces légères mora-
IviTHE UE BOHÉMIENNE
lités, les petites choses comme les plus hautes, les êtres les plus modestes comme les personnages les plus importants, cette âme que notre La Fontaine, ainsi que ses ancêtres les plus éloignés, savait donner aux humbles compagnons ou témoins de la vie de l’homme, qui exerçait sur l’esprit de Cazin un irrésistible attrait.
Il lisait la Bible comme devaient la lire Poussin et Rembrandt. C’étaient
là, d’ailleurs, malgré d’autres sympathies qui l’appelaient vers certains précurseurs de Venise ou de Florence, ses deux vrais maîtres, ses deux grands amis, ses deux conseillers de prédilection.
Comme Millet, comme Puvis de Chavannes, à qui il se rattache parles liens d'une parenté assez rapprochée, il avait voué de bonne heure un culte fervent à l’illustre devancier dont le mâle et fier génie domine toute notre école. Il en avait spontanément compris toute la grâce austère, la joie grave, le charme sérieux de mélancolie et de tendresse virile, les sobres et profondes harmonies, les formes simples et expressives; il avait communié, dans les
Cn.TniF. en Seine-et-Mahne
salles du Louvre, devant cette splendeur apaisée de Y Automne ou devant, celte solennité si calme et si auguste de Y Été, avec cette intelligence robuste, contenue, mesurée, si puissante et si réfléchie, douée d’une faculté de compréhension si pénétrante que nul, peut-être, malgré la fausse éducation classique de son temps, n’a exprimé plus fortement la grandeur patriarcale des scènes de l’Ancien Testament et ne s’est rapproché si près du rêve antique. Et c’est bien près de Poussin que Cazin avouait qu’il avait appris le langage expressif des tons, le sens de cet accord intime entre les figures et le paysage, de cette collaboration du ciel et de l’heure et, pour ainsi dire, de cetle participation, nécessaire, à l’émotion de la scène des témoins inanimés qui entourent les acteurs principaux.
Cette poésie subjective, il en avait aussi recueilli l’onde vivifiante à cette autre source encore plus abondante et plus passionnée, vers cette grande âme ardente et généreuse de Item brandi, trée du sens divin qui ail transfiguré ( dresse, de sa pitié, de son génie bienfaisant de lumière et d’amour loules les plus humbles et les plus misérables choses de la vie.
•Car c’est devant le lion Samaritain et devant les Pèlerins d'Emma iis que
Ext uh
la plus humaine et la plus pénélans hi rayonnement de sa ten-
s’est dévoilée à son imagination, demeurée en quelque sorte enfantine et qui peuplait de visions les paysages accoutumés, la simple, naïve et infinie grandeur île la Bible et des Evangiles. C’est à ces deux chefs-d’œuvre si émouvants qu’il empruntera ce charme ingénu et familier, cette saveur réaliste, cet accent populaire, on dirait même contemporain, qui rajeunissent par le courant de la vie tous ces sujets humbles et touchants, traités jadis par les grands décorateurs catholiques d’Italie et de Flandre avec d’étranges magnificences, si éloignées des graves récits des saints livres.
Aussi Ca/.in n’a-t-il point été frappé, dans 1rs vieilles légendes judaïques ou chrétiennes, ni par les fastes héroïques du peuple hébreu, ni par les actes douloureux de la grande tragédie chrétienne. Il n'a même pas, comme souvent Rembrandt, été séduit par le mystère cl le merveilleux des pompes de l’Orient. Il ne s’est laissé émouvoir que par des scènes d’humbles détresses, d’angoisscs intimes, d’isolement et d’abandon, que la magie de sa lumière enveloppe comme d’une atmosphère miséricordieuse et consolante. C’est, ici, le groupe désolé d’Agar et d’ismaël, debout et pressés l'un contre l’autre, dans le désespoir morne de leur solitude sans issue; là, la pauvre mère contemplant d’un œil sec le corps étendu de son lils. C’est le premier couple d’humains chassés injurieusement de leur Edcn primitif. C’est le départ de l’ohic après les épreuves paternelles, accompagné du beau cl céleste jeune homme qui lui sert de guide. C’est Judith, qui n’est plus pour Cazin la belle veuve du riche Manassé de Béthulie, mais une sorte de modeste Jeanne hébraïque. Moins sûre de ses charmes que de son courage, muette, émue, mais calme, prèle à la victoire ou résignée au sacrifice, elle part simplement suivie d’une servante qui adresse un dernier adieu à son fiancé, au milieu des groupes silencieux qui saluent son dévouement. C'est le départ précipité et les haltes inquiètes à travers leur fuite en Egypte, de ce jeune ménage de pauvres et saints vagabonds qui nous touchent dans les hasards de leur exil par leur simple humanité.
Mais toutes ces lectures, toutes ces contemplations dans les salles des musées, cela n'était pas pour Cazin le simple délassement d’un esprit cultivé, pas plus que ce n’était un moyen scolaire de travail préparatoire. Il était, certes, loin de concevoir, à l’instar de tant d'autres de ses confrères, ses songes de prédilection ainsi que des sujets de concours et ses livres aimés
ainsi que des morceaux choisis traduits péniblement, mot à mot, avec le vocabulaire fourni par les maîtres. C’était pour lui comme la délectation de sa pensée, une part de la nourriture de l’âme. Cela créait à son rêve une sorte d'extase perpétuelle au fond de laquelle toutes ces grandes images sommeillaient confusément, jusqu’à ce qu’un brusque contact avec certains aspects des choses les réveillât soudain.
L’esprit tenu par l’étude et la méditation dans un état d’exaltation continue, il lui suffit, en effet, de l’impression subite, inattendue d’un coin de nature, à
Remparts de Montreuil-sur-Mer, dessin pour la Judith.
une heure spéciale, dans de certaines conditions, pour émouvoir vivement son sens créateur et faire surgir aussitôt une de ces images préférées, l’évoquer avec une intensité si rare dans la réalité de ce milieu sympathique que la scène s’y trouve pour lui despotiquement liée et qui I arrivera à nous persuader à nous-mêmes qu elle n’a pu se présenter autrement.
Ce singulier travail du rêve au contact de la réalité explique toute son œuvre, le charme pénétrant de vraisemblance de ces sortes de résurrections historiques qui ont perdu leur particularité épisodique pour no conserver que leur grand caractère d humanité. Ce ne sont plus à proprement parler des scènes d histoire, mais de simples choses humaines qui ont pu se passer hier, comme aujourd hui, comme autrefois, lit c’est pourquoi, un jour eu ! 888, au retour de cet le fugue de qua l ro années, dédu ig liant tout sujet déterminé.
JEAN-CIIARLES CAZIN
tout prétexte consacré, il emprunte son inspiration au spectacle coutumier de la vie de tous les jours. Il n’a plus ici, à son aide, dans son travail d’ensorcellement poétique, l'action sûre qu’exerce sur l'imagination le mirage
Portrait
du passé ; et pourtant, quels tableaux plus touchants, d'une sérénité plus haute et plus pacifiante que ces deux toiles de la Journée faite et des Voyageurs !
On ne les a pas oubliés. Ici, dans la tendresse du soir, sous les dernières lueurs qui meurent, au milieu de ce vaste et plat paysage de plaines et de marécages, une jeune femme, encapuchonnée dans sa jupe, vient chercher son homme, un robuste ouvrier qui a posé ses outils, fixant tous deux, dans une contemplation muette, le petit être que la mère presse sur son sein. Là, c'est
dans un coin de pays désert, très nu, très pauvre, au creux d'un pli de terrain barrant la vue de l'horizon, en face d’une barrière de bois, au milieu des buissons et des herbes brûlées de la lande, un groupe de jeunes voyageurs qui se lèvent pour le départ après une courte halte, dans une marche qui semble sans fin. La jeune femme noue son écharpe derrière la nuque; l’homme est
Femme \ IIeclose (Seine-et-Maune)
déjà prêt, sa canne et son ballot à ses pieds, fous deux contemplent encore le frêle enfant que le père tient dans ses bras. Les pauvres pèlerins n'ont pas un lourd bagage et les chemins sont longs cl durs. Mais on sent qu'ils ont eneux la vaillance, l’espoir, la résignation des tendresses fortes et durables et rien n’est plus émouvant dans sa simple et réelle éloquence que ce geste machinal et si expressif du départ dans un sentiment d’union étroite sur l’inconnu des routes et l inccrtain de la vie.
Celte action évocatrice de la réalité sur ses facultés imaginatives explique
J E A N - C II A R LTE S CAZIN
encore 1 importance du rô'.e que joue dans son œuvre le paysage. C’est par la nature qu’il agit le plus vivement sur notre imagination, c’est par elle qu’il nous fait entrer plus profondément dans le cœur de l’homme. Il l’appelle constamment à son aide pour développer dans une savante harmonie qui accompagne, souligne el prolonge le motif principal, les sentiments sous l’inspiration
Rue a Reclose (Seine-et-Marne)
desquels est conçu chacun de ses ouvrages. C’est que le paysage n’est pas, chez lui. un simple et plus ou moins utile décor disposé autour des personnages pour localiser la scène, mais que, tout au contraire, les personnages sont comme l’émanation concrète de l’àme des lieux.
Car l’on peut dire que le milieu dans lequel se présente la scène qu’il va fixer aura produit, dans la réalité, sur lui-meme la commotion évocatrice qu elle produit sur nous dans son œuvre. Voyez ces remparts dévastes avec leurs tours de brique crevassées, leurs fossés comblés, les arbres maigres de leurs boulevards, élimés par les vents salés! Ne nous semble-t-il point, à voir
JEAN-CIIARLES CAZIN
leurs silhouettes mélancoliques sous l’angoisse cl’un ciel du soir, bas et fermé, que ce soit bien là la ville morne et affligée d'où doit sortir, dans ses habits de fête, la belle Juive libératrice, Judith, dernier espoir du peuple hébreu ? Ne nous semble-t-il pas à mesurer l’étendue solennelle de ces dunes arides et interminables dont les ondulations fauves ne sont rompues que par la tache sombre des genêts, des pins et des genévriers, que ce soit bien là le désert infranchissable où devaient se presser dans un élan d’amour et de détresse,
Ismaël enfant et sa mère exilée ? C’est là, dans la limpidité de cette nuit sereine, non loin tic ce pauvre chaume endormi, c’est là que dut s’assoupir d’un sommeil bienfaisant, à la première étape de leur fuite en Egypte, l’âme candide et simple des divins proscrits. Et n’cst-ce point encore ici, du seuil de
cette humble demeure, avec son avant-cour élroile et son modeste pigeonnier, à la clarté propice des premières étoiles, que la famille du charpentier prit en hâte le chemin de l’exil?
Il n’csl pas un seul coin des lieux familiers où s’est répandue sa vie qui n’ait exercé sur son imagination celle action stimulante, lia le don précieux, qui semble n’appartenir qu’aux enfants, de les peupler de toutes les créations
Étude pour des « vov.uieuiis »
JEAN-CIIARLES CAZ1N
de sa chimère. La petite baraque de Saint-Clair est devenue la maison de Socrate ; les remparts délabrés de Monlreuil-sur-Mer évoquent à son esprit la ville assiégée de Béthulie ; l'humble ferme d’Equihen est pour lui la demeure du Charpentier; de môme ce chaume et ce verger forment le décor bucolique où la Muse des Champs vient couronner le vieux Théocrite, assis, tout songeur. C est encore le spectacle quotidien des riches frondaisons du
Village de Mi n (Seine-et-Marne)
Luxembourg qui lui fournit un fond incomparable pour cette merveilleuse vision du Souvenir de fêle. Les lourdes masses des marronniers sont déjà roussies par endroits; des traînées de lumière fuligineuse rampent à travers les feuillages où pointent de toutes parts les ballons de papier rouge qui s’allument dans la verdure comme de monstrueuses oranges. Sur le mystère joyeux de ce ciel très profond et très paisible éclatent doucement les bouquets d’étoiles des fusées. Au loin s'arrondissent dans de confuses clartés les dômes illuminés du Panthéon et de la Sorbonne. En avant, sur les robustes assises d’un batiment en construction qui s'élève comme un symbole de sécurité et de foi dans l’avenir, à travers les échafaudages ornés de guirlandes et de
lanternes multicolores, trois figures allégoriques, velues chacune selon l'une des trois couleurs nationales, le Courage, la Science et le Travail, émanations des rêves et des espoirs de cette grande journée, semblent se concerter grave-
Etude
ment pour établir le régne de la Concorde, au milieu de celle symphonie discrète et rare «le bleu, de blanc et de rouge et des jeux de clair-obscur inattendu de celle lumière «b* féerie.
Suivant h‘S heures et h*s jours, les dunes de lloulogne et d E«|uihen se présenb'ronl comme l’Eden farouche à jamais défendu «ni comme Câpre désert
JEAN-CIIARLES CAZIN
des solitudes bibliques. El pourtant, cette brousse grise, hérissée d’ajoncs, coupée d’eaux miroitantes où se sont réfléchies les figures graves de Tobie et des travailleurs de la Journée faite, lui suggère à de certains moments, suivant une autre pente de son esprit, des visions d’une sensualité tiède et discrète qui se manifestent spécialement dans une série de paysages animés
Les moulins de Corbeil
de nudités. Ce sont des scènes de bain au milieu de très simples paysages, un coin d’étang calme au milieu de landes ondulées ; une rivière tranquille bordant un faubourg de petite ville dont les maisons, à demi cachées sous les feuillages, ferment l’horizon à l’autre bord. De jeunes femmes aux formes amples, aux lignes harmonieuses, aux belles chairs blondes, s’ébattent dans l’eau agitée, s’essuient et se rhabillent, en des attitudes naturelles mais d’une élégance simple et sculpturale. Ce n’est point cependant ni Diane ni Artémis, ni les naïades ni les nymphes, ni Suzanne ni aucune autre des célébrités de
J.-C. CaZI.N. — Lv DOL'I.AMiEIllK COUI'EUN. A Boi'LOliNE-Sl’It Me»
la Fable ou de l’Histoire sainte, mais tout bonnement des jeunes femmes d’aujourd’hui, d'hier ou de demain, qui vont recevoir d’une servante des petits verres de vin réconfortant ou qu’attend un fin déjeuner déjà servi sur l'herbe, au milieu d’une nappe blanche.
Et il semble que Cazin ait voulu, à dessein, par ces accessoires très précis éloigner toute équivoque, fuir tout ressouvenir d’école qui pût refroidir et
Village d’Arbonne (Seine-et-Mause)
abstraire son sujet pour chercher, au contraire, à exalter, sans souci des héros et des dieux, des lieux et des temps, en des visions d’une volupté chaste et sérieuse, d’une grâce comme antique et corrégienne, la sainte et éternelle beauté de la femme.
Et l’accord n’est si étroit entre les personnages et les lieux que parce que les êtres qui entourent le peintre dans sa vie réelle, participent au même titre que les paysages à son existence de rêve. Ers visages les plus chers et les figures accoutumées, sa femme, dont la silhouette se retrouve presque partout, soit qu'elle ait expressément posé comme dans Judith , suit qui* ses traits se mêlent inconsciemment à son souvenir, comme dans ce douloureux masque de femme de marin; ses servantes, les marins, les paysans ou les
.TEAN-CITARLKS CAZIN
ouvriers de Boulogne, d’Equihen el de Samer, et tout au plus dans ses compositions de nudités, certains modèles occasionnels qui le suivaient dans celte lande sauvage, Ions ces acteurs familiers se meuvent lentement, pour ainsi dire sans action, dans leurs attitudes naturelles, avec la mimique
Le vieux professeur
simple et expressive de leurs gestes habituels, sans que jamais il cherche à forcer leur signification dans un sens héroïque par une préoccupation déplacée de style ou par des souvenirs d’école, mais, cependant, transposés et grandis d eux-mêmes naturellement, en raison du nouveau rôle qui leur est imposé.
Car il ne songe guère à leur faire expliquer des mythes ou exprimer des symboles. Il laisse à d autres lous ces rébus ingénieux. 11 veut, n’est-ce pas? raconter simplement de simples histoires. Aussi, encore ici, dans le choix des éléments pittoresques, accessoires indispensables des formes, puise-t-il
toujours tranquillement autour de lui, sans se soucier de la chronologie et de l'archéologie. Comme les vieux peintres naïfs de Flandre ou d’Italie, il place ses sujets en plein dans la vie de son temps, se servant des propres objets et des habillements qui appartiennent à ses personnages. Tantôt il les emploie dans leurs principes essentiels, tantôt il combine leurs éléments les [tins vul-
L'Écluse
gaires par un choix subtil, par des arrangements un peu exceptionnels qui dépaysent la scène. Il rajeunit ainsi toutes ces vieilles légendes par l’accent concret de la chose vécue, de même qu’il place en des temps indéterminés les sujets empruntés à la vie moderne. C'est en quoi il diffère sur ce point, soit de Puvis de Chavanncs qui accepte la donnée générale de la draperie antique, soit de Millet qui procède par simplification des formes, par élimination de détail inutile et pouvant diminuer ou spécialiser le sujet.
Et ainsi le décor, les acteurs, les accessoires, tout est d'accord dans une parfaite unité qui donne une force singulièrement éloquente à l’expression du sentiment qu’ils sont tous ensemble chargés de traduire.
On ne peut manquer de s’arrêter un instant sur cette question secondaire des accessoires pittoresques, soit pour rappeler avec quelle vivacité furent accueillis un jour ces travestissements ingénieux, soit plutôt pour fixer un point d’histoire.
Se souvient-on encore de l’apparition de la Judith et de la lionne indignation du public et de la critique? On avait, sans doute, pardonné le cache-nez
Culture (Seine-et-Marne)
d’Agar, le feutre et les guêtres de Tohie, on n’avait pas remarqué le tartan de Marie et le pantalon de futaine du Charpentier. Mais pour Judith, on ne put excuser, cette fois, ce qu'on appelait les mauvaises plaisanteries de l’artiste.
El pourtant Judith a reparu triomphalement à notre exposition centennale dans sa grandeur mélancolique et dans son charme étrange et singulier, sans que nous ayons plus été choqués par sa mante tréportaise ou son écharpe à carreaux qui donnent un rajeunissement si piquant à cette grande image douce et triste, sans toutefois la faire descendre dans l’ordre des faits d’aujourd’hui.
C’est sans doute parce que nous avons mieux pénétré l'intention du peintre et que son œuvre est entrée dans le passé. C’est peut-être aussi parce que
DÉCOH HE FLEBBS GRAVÉES ET ÉMAILLÉES (musée du Luxeml
Cazin a été bien dépassé dans cette voie et que nous avons dû subir depuis des excentricités tout autrement scandaleuses.
La tentative de Cazin de rajeunir l’interprétation des vieux thèmes de l’histoire sacrée en les transportant dans les milieuxfamiliers de la vie contemporaineaété, en effet, le point de départ d’une petite évolution de la peinture religieuse. Car si c’est bien à Millet et à Puvis de Chavannes, que remonte dans les arts plastiques ce mouvement d’idéalisme et de religiosité manifesté depuis longtemps déjà dans la littérature, c’est Cazin qui dirigea plus spécialement ce courant dans un sens précis. A ce moment, se produisait dans l’opinion une sorte de crise de mysticisme confus, de néochristianisme vague et troublé, que la lassitude du document, la réaction poétique contre les formules du réalisme cl du naturalisme avaient rapidement développée. L’évolution elle-même du roman naturaliste en France qui, prenant scs tableaux dans les actes do la vie populaire, ouvrait à l’art la grande âme anonyme de la foule avec scs turbulences, scs inquiétudes, ses colères et scs douleurs, scs aspirations et ses espoirs, l’influence profonde chez nous du roman russe qui a exalté la misère, la souffrance, l’abaissement avec un accent évangélique tout nouveau, placèrent au premier plan delà sollicitude des écrivains et des artistes les humbles, les souffrants, les déshérités, tous les clients et tous les frères de Jésus.
Des essais de renouvellement de celle grande source de l'art religieux, épuisée parles éternelles et écœurantes répétitions dos traductions scolaires, avaient été entrepris avec le secours soit de l’archéologie, soit surtout de l’ethnographie. Les plus grands noms dans cette voie sont ceux de Horace Vcrnct, de Munkacsy et de James Tissot. Fu Allemagne un effort intéressant
.TEAN-CHAHLES CAZIN
a été produit par M. Von Gebhardt clans un sens expressif et humain, en s’inspirant des vieux maîtres locaux, effort qui n’a pas été étranger à la formation du talent de M. A on Ulule. Mais c’est de Cazin que relève cette innombrable suite d'individualités très diverses qui ont tenté, en suivant et