‹ Jean d'AgrèveChapitre 5 sur 8 · NU'IT · texte numérisé non relu

NU'IT

Eva ave.

Eva ave.

QUARTS DE NUIT

En mer, h bord du « Mytho » , pj avril. — Le na\'ire a pris sa route par le travers des îles. On voit flamber derrière nous les hautes murailles de roche incendiées de soleil ; elles ceignent le plateau de l'Ile d'Or, autel de sacrifice où montent les flammes qui vont le consumer. Le soir les éteint, un de ces soirs délicieux sur les terres marines : insensiblement, tel un amour qui fuit d'un cœur, la lumière abandonne le ciel encore tendre, déjà refroidi, glacé de lilas et de rose. Là-haut, la Vigie, très distincte sur la crête, blanche, pâle, reproche de fantôme qui tend les bras. Il ne glissera plus devant moi sur les eaux, le fantôme toujours poursuivi, je le laisse dans cette tombe où j'ai tant vécu. — Ce bateau aurait bien pu m'épargner la cruauté de cette dernière vision. Nous gagnons la haute mer. La brume noie le fantôme. Plus d'île, plus de France, plus rien. — Je suis allé sur l'avant.

jusqu'à l'étrave ; j'ai aspiré à pleins poumons les souffles enivrants du large : sous leur coup de fouet, le sang rapporte une allégresse physique au cœur désolé. La mer me grise comme d'autres le vin.

Décidément, la douleur est riche de formes multiples. Pourquoi la mienne n'est-elle pas cet abattement consterné d'il y a trois mois, dans la chambre d'auberge parisienne ? Heure autrement grave pourtant, coupure de vie plus profonde, peut-être irrémédiable. Faut-il croire que le moins abattu est toujours celui qui part, qui agit, qui... eh bien ! oui, j'écrirai l'affreux mot, celui qui abandonne, — laissant le pire lot à celui qui reste, inerte et passif, dans la solitude léguée par l'absent ?

Il ne faut rien croire, on ne sait rien, il ne faut pas penser. Je ne vois pas dans mon âme, il y fait noir comme sur cette mer. En avant ! Vorwàrts ! Je me le rappelle, ce cri rauque des soldats allemands qui emmenaient quelques-uns des nôtres, après la sortie malheureuse du fort d'Issy : ils harcelaient de cet aiguillon les prisonniers qu'ils poussaient à leur bivouac. VorwâHs ! crie de même une voix dure qui nous chasse : nous allons de l'avant, prisonniers de nos fautes et des Forces invincibles.

Mer de Sicile. Avril. — Partout, sur cette route, les impressions d'autrefois se lèvent des lieux reconnus. Je les revois dans l'enchantement de leur recul, à travers ce prisme maudit où tout ce qui

n'est plus s'illumine, uniquement parce que cela n'est plus ; où tout se décolore clans le présent par la perpétuelle comparaison avec le radieux passé. Si je m'aime, je n'aime qu'un moi mort. — Qu'elles sont vivantes, ces impressions ! D'hier, semble-t-il. Il y a pourtant vingt bonnes années que le Château- Renault m'a promené pour la première fois dans ces parages. Les souvenirs d'alors se mêlent à d'autres, un peu plus récens ; mais tous sourient ou pleurent sur le même plan de ciel perdu.

Le Mytho a traversé le bouquet embaum.é des îles Lipari ; comme jadis, le parfum de leurs orangers en iîeur flotte loin sur la mer, suit et enveloppe le navire. Rien ne nxe et ne ressuscite le souvenir aussi sûrement que les parfums... Nous accompagnions l'Impératrice à l'inauguration du canal de Suez : au jour déclinant, sur cette même soie d'argent bleu diamantée par le soleil oblique, on entrait dans les Lipari, dans cette même caresse d'une brise alanguie, exhalée par la terre odorante des arbustes en fleur. Elles s'écrient toutes, sur le pont : — « C'est trop exquis, il ne faudrait plus bouger !» — Le commandant, toujours galant, s'élance sur la passerelle, ordonne à la machine de ralentir : — « A quinze tours ! » Le bateau se meut à peine, glisse lentement entre ces îles ensorceleuses. La jolie marquise, ma conquête du bal de la Marine, se met au piano, elle joue la sérénade de Schubert ; puis, c'est l'envolée d'une valse, ■ — elles étaient si folles, alors ! — on danse sous la lune

rouge qui pointe dans les fumées du Stromboli, très tard ; et vers le matin, comme elle se barricadait dans sa cabine : — « Laissez-moi, pas ici, on saurait, que dirait-on ? » longtemps je piétinai le pont au-dessus de cette cabine, furieusement, avec toutes les laves du Stromboli dans mes veines. — C'était hier ! — Je crois que la marquise est morte d'une embolie, l'automne dernier, à San- Remo.

Le Myiko a franchi le Phare de Messine : j'ai revu la maison blanche au balcon de fer, près de la digne, à l'angle de la Piazza San Rainieri ; et, sur ce balcon, la petite Sicilienne qui me jetait les étoiles de grenadier piquées dans ses cheveux, une nuit de juillet, pendant que le Château-Renault faisait du charbon sur rade. De celle-là, je n'ai eu que ces fleurs de pourpre, mais elles tombaient sur mes vingt ans ; et c'étaient tous les astres du ciel de Sicile qui pleuvaient de ce balcon ; et de l'enivrement, et de la mélancolie pour plusieurs jours, après ; le doux et triste infini du jeune désir qui met tout dans un seul rêve. — Et c'était hier !

Suez. Mai. — Devant nous, les maigres dattiers ont monté de la mer ; les plages basses d'Egypte ont émergé ensuite, et la jetée de Port-Saïd. La plus vieille terre du monde et la plus soihciteuse d'amour, le coin où j'ai peut-être brûlé le plus de vie. — Une nuit, surtout, cette nuit passée à Biban-el-Molouk, aux tombeaux des Rois, dans l'hypogée d'où

l'ombre lourde des siècles tombait sur les fines épaules de la Smyrniote, tandis qu'elle frissonnait d'inquiétude sous le regard immobile des dieux sévères, et de plaisir au contact du sable chaud qui tiédissait ses petits pieds... Et cette matinée à Rôdah, dans l'allée de sycomores qui menait au jardin du duc d'Aumont, près de la sakieh où un fellah élevait en chantant l'eau du NU ; ces heures passées là, à regarder fuir sur le fleuve les hautes voiles éperdues des dahabiehs, pendant que je la suppliais de mourir avec moi avant le départ qui allait me l'arracher... Et je ne suis pas mort, et je l'ai croisée quinze ans après, la belle Smyrniote, sur la place des Consuls, à Alexandrie : elle était devenue énorme, elle traînait une ribambelle de mioches ; et c'était pourtant hier !

Elles surgissent du désert, les visions du passé, longs vols des grêles oiseaux roses, ibis et flamants, qui se lèvent du lac Menzaleh et obscurcissent le ciel sur les berges plates du canal. On dirait que la mémoire venimeuse tâche d'abolir sous ces troupes d'ombres l'nnage qui avait chassé de mon cœur toutes les autres. EUe persiste, cependant, eUe m'absorbe à certaines heures, obstinée et douloureuse. Je n'ai même pas fait un signe à mon vieil ami Du Plantier : il m'eût questionné ; et des épanchements, et des confessions... Non, je n'ai besoin de personne, qu'on me laisse seul avec mon chagrin farouche.

De Messine, de Suez, de toutes nos escales, j'ai

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expédié des lettres à l'adresse d'Hélène. Lettres stupides ; la prudence, l'incertitude paralysaient l'expression de ma tendresse affligée ; où les recevra-t-elle ? A Bjélizy, à Moscou, au Caucase ? Avec quels sentiments les lira-t-elle ? Chaque jour, sans doute, la détache un peu plus, l'incline à la résignation ; si l'annonce de mon départ n'a pas éveillé en elle un sursaut de passion, cette nouvelle aura produit l'effet contraire ; Hélène se sera rejetée plus résolument du côté où le poids de sa vie l'entraîne depuis notre séparation. Ces doutes retiennent ma plume, quand je lui écris ; elle aura le droit de penser que mes lettres ne sont plus aimantes, le fossé se creusera davantage entre nous. Oh ! je laisse trop de nuit derrière moi ! En avant, en avant ! Il y aura peut-être un peu de jour, un peu de paix à l'horizon ; je saurai, du moins, en arrivant là-bas.

Océan Indien, Mai. — Le large mouvement de la mousson berce et endort le cœur fatigué de souffrir, l'esprit fatigué de penser. La mer, la grande pacificatrice, opère sur nos agitations par ses deux puissances, la continuité d'une même vue et d'un même bruit. Elle engourdit les morts qui sont en moi, ces morts qui me rongent,- qui pourrissent le jour présent avec leurs jours d'autrefois. Elle fait ce que faisait naguère la chère voix qui couvrait les autres. Cette voix elle-même s'assourdit, ses appels déchirants se calment dans la plainte monotone de la souveraine berceuse d'oubli.

L'espace agit comme le temps, il adoucit le malheur qu'il éloigne. J'ai changé de ciel; c'est presque changer de monde. Je ne vois plus les astres accoutumés, ceux que regardaient avec moi les yeux inséparables des miens ; ces témoins constants ne me rappellent plus les ivresses et les peines auxquelles ils s'associaient. Les constellations nouvelles me parlent d'un imivers élargi, d'autres hum anités qui ont d'autres peines. Leur scintillement, ne serait-ce pas leur façon de rire, à ces lumières fixes, quand elles voient les pauvres hommes s'agiter au-dessous d'elles ? Si mesquines sont nos misères, si chétifs nous sommes dans la \ie du vaste cosmos ; et cette vie elle-même n'est rien de plus que la mince peUicule irisée par un rayon sur les eaux profondes de cet océan. Pourquoi nous tourmenter dans ce rien ?

■ A bord du « Mœris » . Mai. — J'ai quitté le Mytho à Saïgon ; le Mœris, des Messageries ]\Iaritimes, était en partance, il me portera plus vite à Haïphong : l'amiral croise encore dans le golfe du Tonldn, il y donne la chasse aux pirates. D'après les nouvelles que j'ai apprises dans la colonie, il ne faut pas espérer un divertissement plus chaud : le commandant Fournier vient de signer à Pékin une convention avec les Chinois, tout est à la paix, l'ère des grandes entreprises paraît close.

Ainsi, pas même ce dérivatif, l'action de guerre pour laquelle on m'appelait ici ! Ce serait pourtant

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le seul emploi de l'énergie qui pût encore me passionner, le seul où je n'aperçoive pas l'effroyable inutilité de tous les gestes qu'ils appellent action. Oui, tous les autres services qu'on croit rendre à notre pauvre pays ne sont que leurre, vaine dépense de bonne volonté individuelle, sans efficacité pour retarder d'un jour la chute de ce pays sur la pente où il dégringole. Il n'y a qu'un service réel, mettre la force aux ordres de sa nation, fonder ou refaire la puissance de cette nation avec l'unique ciment des constructions durables, avec du sang. L'histoire, fût-elle écrite par le plus méchant des démagogues ou par le plus niais des libéraiix, l'histoire n'enseigne pas autre chose ; et la science leur joue le tour pendable de ratifier par toutes ses conclusions, depuis un demi-siècle, la loi rigoureuse contre laquelle ils invoquaient son témoignage. Les seuls oracles qu'ils écoutent redisent à leurs oreilles ébahies la vérité qui les faisait sourire, quand un de Maistre la promulguait, qui les faisait hurler, quand un de Moltke la démontrait. Ils finiront peut-être par rapprendre ce que nous savons bien, nous autres qui le savons par tradition, depuis des siècles.

Bon signe : je me remets à philosopher, comme au temps où je reforgeais le monde dans ces Quarts de nuit. Si l'on pouvait intéresser à ce passetemps l'homme de chair et de rêves qui gémit et s'agite... Je rentre dans ces mers de Chine où j'ai débuté. Elles auront bonne mémoire, si eUes recon-

naissent l'enfant qui promenait ses premiers songes sur leurs flots. Quel vendangeur a foulé dans cette grande cuve mes illusions et mes espérances écrasées ? Elle n'a pas changé, la mer de Cliine : toujours dure. D'énormes lames de houle accourent, se dressent, se ruent sur la poupe, s'effondrent en creusant un abîme sous la quille ; au rude heurt de ces montagnes d'eau, on entend geindre et craquer la membrure. Le Mœris porte ses huniers de vent anière, il se balance, il bondit, ce lé^dathan est agile. Une menaçante barre de houle semble lui refuser le passage ; il prend son élan comme un cheval de course devant l'obstacle, le bon bateau, il monte et replonge avec un tressaillement nerveux, il repart de sa folle allure. BiTiits et colères qui ne s'élèvent pas bien haut ; un semis de poudre d'argent brille au firmament, les astres accomplissent paisiblement leur évolution silencieuse. On a hissé les feux de route ; de l'arrière, l'œil confond ces lueurs avec les étoiles qui dansent entre les mâts secoués, passent et disparaissent dans le treillis mouvant des vergues, des haubans, comme si elles jouaient curieusement autour de ces petites sœurs inconnues. — Elles jouaient de même, entre les branches des gTands pins, autour du fanal qu'on allumait le soir au mât de la Vigie : « îs'otre étoile, que les autres en\'ient là-haut, » disait la voix. Arrière, arrière, souvenirs !

A bord du « Bayard » , HaïpJwng, 2 juin. —

L'amiral m'a fait un accueil de bon augure. J'ai pris ce matin mon service auprès de lui. Je retrouve sur le Bayard d'anciennes connaissances, quelques-uns de ces officiers ont depuis longtemps conquis mon estime. Ils me mettent au courant des événements. Ils sont tous furieux ici ; je n'entends qu'iniprécations contre l'ignorance ou la couardise de nos gouvernants. On se laisse duper par les Chinois, on a perdu une occasion magnifique de leur rogner les griffes pour vingt ans. A terre, au Tonkin, tout va de mal en pis, depuis qu'on a retiré la direction à la Marine pour la donner à la Guerre ; l'incapacité des chefs est notoire, ils gâchent la situation rétablie après Sontay par notre amiral. Nous, nous aUons continuer notre besogne de gendarmes, muser après quelques sampangs de pirates ; on nous inutilise systématiquement... Je reconnais le milieu, ces belles ardeurs et ces belles colères des hommes dévoués à une tâche particulière, arrêtés au moment de l'accomplir. Ils ne voient que cette tâche, ils maudissent le frein serré par le mécanicien qui voit l'ensemble, les contrecoups, la nécessité de temporiser. Quelques jours encore, et je penserai, je parlerai comme mes camarades, emballé à leur exemple, regardant le monde comme eux par les verres de la lunette du bord.

Il n'est plus question de remonter au Nord. Il faut pourtant que je fasse demander à Hong-Kong si le câble n'a rien transmis à mon adresse.

i8 juin. — La mouche nous rejoint avec les dépêches. Je savais déjà qu'il n'y avait pas de télégramme pour moi : elle n'a pas même pensé à me télégraphier ! Rien, non plus, par le courrier de France parti de Marseille le ii mai, arrivé à Hong- Kong avant hier i6. Elle n'écrit même plus 1 C'est l'abandon, l'oubli nettement signifié ; parce que j'ai obéi à mon devoir imprescriptible de soldat, comme elle avait obéi au sien. Pourtant j'ai écrit, moi, de toutes les escales ; si je ne le fais pas cette fois, c'est qu'autant vaudrait jeter une pierre dans la nuit, sans prévoir où et comment elle tombera, au risque de compromettre une vie refaite à mon insu. Le ciel m'est témoin que j'aurais donné cher pour apercevoir sur une de ces enveloppes le petit timbre bleu de Russie. — Je suis quitté. — Ah ! je ne l'ai jamais sentie si profondément en moi I Je la veux plus follement, depuis que je suis certain de son ingratitude, depuis qu'elle a pris si vite son parti de la rupture de nos liens. Je me raidis, je triompherai. Mais il y a encore des soirées terribles, des heures où je demande grâce et pitié à la froide oublieuse.

HpÂpJiong, 2 juillet. — Les affaires ont subitement changé de face. Le guet-apens de Bac-Lé a achevé d'omiir les yeux à nos aveugles. Enfin ! la guerre leur apparaît inévitable. Nous attendons d'heure en heure l'ordre d'appareiller. L'amiral voudrait frapper un grand coup dans la rivière Min ; la

flotte chinoise est concentrée là, il faut aller la détruire sous les ca.nons de son arsenal, à Fou- Tchéou. Je viens de réfléchir tout le jour sur le plan de notre chef ; c'est le seul qui ait le sens commun. Les équipages sont merveilleux d'entrain, les officiers tout à la joie. Pourvu qu'ils ne nous arrêtent plus, les diplomates de Pékin et les généraux de Hanoï !

Le câble me passe une triste nouvelle : mon vieil oncle Kermaheuc a succombé à la maladie qui le minait. Il était ma dernière attache à la souche natale, au passé des jours d'enfance. Je le revois à tous les tournants de ma vie, comme un bon pilote à la barre d'un rafiau qui gouverne mal. C'est lui qui m'avait voué à la servitude de la mer. Va-t--elle enfin me payer de tous les sacrifices que je lui ai faits ? Le pauvre homme laisse des étoiles tombées dans l'eau, comme il aimait à dire. Son rêve était de me voir les repêcher. Pourquoi pas ? Elle va enfin sonner, l'heure qui me permettra de donner ma mesure. Si celle-là ne me trompait pas comme les autres ? En route, et à bientôt le branlebas !

HÉLÈNE A JEAN

« Ilyères, ce 1 1 mai. « Jean, ce n'est pas bien !

« Que vous ai-je fait pour me frapper ainsi ? Je vous ai aimé, je vous aime de toutes les forces de mon être. Je vous ai cherché longtemps, je me suis

donnée avant que vous ne me demandiez, j'ai tout brisé dans ma vie pour n'appartenir qu'à vous. J'étais bien peu de chose, sans doute ; mais le peu que j'étais, vous l'aviez agréé, vous m'avez dit mille fois que je vous suffisais, j'ai cru en votre parole. Vous étiez pour moi tout ce qu'il y avait de bon et de beau dans la création de Dieu. Je vous adorais comme j'adorais enfant Celui dont on m'apprenait qu'il avait fait le monde et moi. Enfin, vous étiez tout, vous le savez bien, et vous l'êtes encore ; j'étais, je reste vôtre, et vous me frappez sans pitié ! Vous m'abandonnez, au moment où je m'apporte toute à vous, pour toujours, dans la première joie complète de ma vie. Vous me quittez comme une rencontrée d'un soir, sans une explication, sans un mot, avec cette affreuse brutalité...

« Oh ! je ne peux pas croire, il y a quelque chose que je ne comprends pas ; mais ce n'est pas de vous, cela, de vous que j'ai connu si délicat, si tendre; de vous qui me traitiez comme une reine, les jours où vous ne vouliez baiser que mes pieds. Non, c'est impossible, je ne veux pas, je ne peux pas vous mépriser. Je vous aimerais encore, même dans cette indignité, c'est plus fort que moi ; mais je ne vous en croirai jamais capable.

«Et cependant, que dois -je penser? Vous représentez - vous mon martyre, pendant ces dernières journées ? Toutes mes douleurs passées étaient à peine des contrariétés auprès de la passion

que je viens de souffrir. A Pétersbourg, je n'ai rien reçu de vous ; je m'expliquais ce silence : je ne pouvais guère espérer là-bas votre réponse à la lettre qui vous annonçait ma libération, mon arrivée ; cette réponse me cherchait en Lithuanie, un retard n'avait rien de surprenant. Pourtant, j'étais inquiète ; pas même un télégramme ! Je vous ai écrit, je vous donnais rendez-vous à Paris. Je me mets en route, elle me paraît si longue ; mais je m'entretenais avec la joie qui m'em.plissait le cœur. J'arrive, je vous cherche de tous mes yeux dans cette gare ; j'j^ attendais la réparation du grand chagrin qui avait commencé là. Vous n'y êtes pas : je ne comprends déjà plus. Je cours à notre hôtel ; pas de lettres, pas un signe de vous. Je m'affole, il est arrivé malheur à mon aimé ; je remets tout ce que j'avais à faire à Paris, je repars le soir même, enfin me voilà ici, hier matin. J'interroge, on ne sait rien de vous ; personne ne vous a vu, on vous croit parti. On me conseille d'aller m'informer à Toulon. Je reprends le premier train, je vole à Toulon, dans vos bureaux ; je demande à ces gens, ils me répondent froidement, comme aux pauvres filles importunes qui vont pleurer là, abandonnées : vous êtes parti ! Parti il y a quinze jours, sur im bâtiment qui vous emmenait au bout du monde, avec les soldats, ceux qui vont mourir ! Et vous ne m'avez pas laissé un mot d'explication ! « Jean, avez-vous désespéré ? Ou bien m'avezvous rejetée comme un fardeau qu'on a soulevé en

passant, qui serait trop lourd à porter jusqu'au bout ? Je savais bien qu'elle vous reprendrait, la mer, j'avais toujours tremblé, elle m'épouvantait depuis la première heure, je la sentais tout entière entre vous et moi dès le premier baiser. Je savais bien ; mais pas comme cela !

« Je ne veux pas vous mal juger. Tout s'expliquera, je saurai, j'attends. Tu as été forcé, ou tu as désespéré ; mais tu m'aimes encore, j'en suis bien sûre. Reviens, Jean. Vois, je me suis arrachée de toute la terre, je n'ai plus rien, si je ne suis tienne. Je t'ai tout livré, ma vie, et l'autre après, s'il y a une autre vie où tu n'es pas. Elles étaient à toi avant ma naissance, elles te restent, quoi que tu fasses contre moi. Reviens. Tu n'as pas connu ce que je peux donner d'amour ; il était toujours menacé, contenu, sans lendemain ; tu m'auras trouvée trop triste, ennuyeuse, tu avais bien raison ; mais tu verras, maintenant, le bonheur sûr et complet me fera radieuse, telle que tu me veux. J'ai tant mûri, tant appris. Je te jure que je t'aimerai mieux. J'ai eu tort, c'est vrai ; j'ai cru qu'il fallait te quitter pour arranger ma misérable vie, pour te revenir avec sécurité et dignité ; je ne devais penser qu'à toi, je ne devais pas te quitter... Pardonne.

« Et j'ai tort de t'écrire ces choses. Pauvre cher aimé, tu souffres aussi, tu as besoin de tout ton courage ; tu es peut-être au milieu des dangers, dans cet horrible pays d'où il n'arrive que des

nouvelles de maladie et de mort. Non, pas encore ; tu es sur les mers lointaines. Que Dieu te garde sur cette route ! Pourquoi ne m'as-tu pas prise ? Je t'aurais suivi, je t'aurais servi. Veux-tu que j'aille te rejoindre ? Oh ! permets. Je ne te gênerai pas, j'attendrai là où les femmes peuvent demeurer, sans honte et sans incommodité pour toi. Écris que tu le permets. Hélas ! cette lettre mettra si longtemps à te parvenir. Ne saurai- je rien auparavant ? Je calcule mal le possible, aujourd'hui, je suis trop brisée ; je t'écris du lit où l'on me soigne ; maman, qui est venue me rejoindre ce matin, et qui n'est guère plus vaillante que moi. Mais je serai forte, ne t'effraye pas. Je te garde ma vie, c'est ta chose, tu en veux encore, n'est-ce pas, mon Jean ? Tu m'as châtiée, tu es le maître, tu es l'aimé, quand même, toujours; mais tu n'abandonneras pas ton

HÉLÈNE

HÉLÈNE A JEAN

« Ce 12 mai.

« Oh ! mon Dieu ! Je n'ai pas songé à m 'informer, dans mon désespoir des premières heures, j'avais la tête si malade ! Et j'apprends aujourd'hui que le courrier de Chine a quitté Marseille hier, pendant que je vous écrivais. Ma lettre attendra donc quinze jours, jusqu'à l'autre bateau ! Vous ne saurez jamais que je vous pardonne, que je vous attends, que je vous aime plus, de tout mon cœur élargi par la plaie que vous y avez faite 1 ft

« Ce 14 mai.

« Enfin ! un premier soulagement ! Elle me revient de la Russie où elle courait après moi, cette lettre, — pourquoi si lentement, si tard ? Ont-ils deviné qu'ils pouvaient me torturer en la retenant ? — cette cruelle lettre qui m'annonçait votre départ et les motifs de yotre résolution. J'y vois plus clair dans m.a nuit, je sais sur quoi je dois pleurer.

« Jean, vous m'avez sacrifiée, sans une minute d'hésitation, à un ordre de vos chefs, à des obligations de canière, à ce que vous appelez votre honneur. Est-ce qu'il y a des ordres, des obligations, un honneur, quand on aime ? Ai- je compté un instant, moi, avec mon maître légal, mes obligations, mon honneur de femme ? Vaut -il donc moins que votre honneur de soldat ? J'étais heureuse de vous immoler toutes mes fiertés ; si je l'avais pu, j'aurais voulu en mettre davantage sous vos pieds. Maintenant encore, entre le mépris de tous et votre amour, je ne balancerais pas. Votre amour ? Il n'existe plus : n'importe, je vous choisirais quand même !

«Ce 15 mai.

«Pardon, j'étais folle, hier, je souffrais trop, j'ai encore tort. Tu as choisi autrement, je ne t'accuse pas, tu as bien fait. Je sais que vous ne cédez jamais, vous autres hommes, sur certaines idées ; l'amour n'est pas tout pour vous ; chez le plas aimant, l'orgueil sera toujours plus fort que la

passion. Je ne te demande pas l'impossible. Si j'avais été là, si tu m'avais dit avec ton ancienne tendresse : «Je t'aime et il faut partir», j'aurais compris, je t'aurais crié moi-même : « Pars 1 » Seulement, il me semble que tout cela pouvait se faire autrement, d'une façon moins dure. Tu es parti parce qu'il le fallait, Jean, mais aussi parce que tu doutais, parce que ton amour allait décroissant, parce qu'un réveil de ton imagination t'appelait à une nouvelle vie. Oh ! je lis bien ton âme dans cette lettre, et dans celles qui l'avaient précédée ; sous les protestations que te dictaient l'habitude et la pitié, j'y lis tes doutes sur moi, sur toi-même.

« Ainsi, tu as pu douter de moi ! Sur des apparences, sur des malentendus, parce que ma sensibilité réchauffée par toi devenait attentive à la voix des misérables et à la voix de Dieu, tu as douté. Ah ! ce n'est pas à toi que j'en veux, c'est à mes ennemies et aux tiennes, à ces femmes que j'avais bien sujet de haïr dans ton passé. Elles ont empoisonné ton cœur, elles l'ont fait incrédule à la force et à la durée de l'amour ; tu as pu confondre avec leurs caprices un sentiment unique et impérissable. Jean, tu pourras douter de moi, quand je serai morte, si l'on te dit que je t'oublie près de Dieu ; et sache qu'alors encore on te trompera, c'est toi que je retrouverai, toi que j'aimerai en lui.

« Renseignée par cette lettre, je me suis tramée à Toulon, pour bien connaître la marche du bateau

qui t'emporte, pour en avoir des nouvelles. Je voulais télégraphier à l'une des escales ; j'ai réfléchi, j'ai résisté à mon premier mouvement. Comprends-tu ? Je me suis dit que si tu m'aimais encore comme autrefois, tu perdrais la tête en apprenant brusquement tout ce que tu ignores, le désespoir de ton Hélène, revenue, seule ici, prête pour toi ; tu ne supporterais pas cette pensée, tu rebrousserais chemin, peut-être ; ce serait le bonheur pour moi, mais ce serait ensuite l'enfer, tu ne me pardonnerais jamais une faiblesse où tu verrais ton déshonneur. — Si, au contraire, tes doutes persistants ont refroidi ta tendresse, mieux vaut te laisser ainsi, t'épargner un surcroît de remords et de peine qui te rongerait dans l'inaction de cette longue traversée ; tu m'accuseras, tu me désaimeras un peu plus, mais tu souffriras moins. Je te connais, j'y ai bien pensé ; et je veux avant tout que tu ne souffres pas, que tu gardes tout le courage dont tu vas avoir besoin. Le même instinct me conseille de ne pas télégraphier à Hong-Kong : comment te dire tant de choses en quelques mots énigmatiques, pubhcs et officiels ? Ils te troubleraient sans t'éclairer, ils te renseigneraient mal sur ce que tu apprendras en arrivant par ma lettre de Bjélizy ; elle doit te suivre de près, elle te devancera peutêtre dans ce port ; tu sauras tout en la lisant, et tu auras moins souffert jusque-là. Vois-tu, mon grand enfant adoré, au fond de toutes nos vraies passions de femme, il y a une maternité qui s'ignore, une

mère qui se cherche sous l'amante. Vous ne comprendrez jamais que c'est encore une douceur, verser plus de larmes pour qu'il n'en monte pas à vos yeux.

« Que regardent-ils maintenant, les chers yeux qui étaient tout miens ? Quelles visions suivent-ils sur ces terrifiants océans ? Hélas I je me sens disparaître de ces j^eux voilés de doute. Tu sèmes derrière toi les lambeaux de ton amour sur le mer. Le pi ésage disait vrai : la triste fleur de flamme n'est plus qu'un petit point qui s'obscurcit et sombre dans ces immensités. Devant toi se lèvent de nouveaux espoirs, tu cours à eux avec ta prodigieuse force de vie et de renouvellement. Je ne la maudis pas : c'est elle que j'ai aimée. Tu disais qu'on l'avait accumulée pour toi pendant des siècles dans tes roches natales, et que tu prodiguais à travers le monde cette réserve d'énergies. Pour moi aussi, peut-être, d'autres avaient accumulé pendant des siècles l'épargne d'amour qui a vainement essayé de contenter ton désir. J'ai aimé, j'aime dans ton âme sa volonté d'étreindre l'univers, et l'élan qui te redresse quand cet univers t'écrase. J'ai aimé, j'aime sur ta lèvre le dédain visible des choses qui te dévorent le cœur. J'ai aimé, j'aime en toi, pauvre souffrant du mal d'en haut, ce mal que j'ai voulu guérir. Les fatalités de la vie ne m'ont pas permis de le vaincre : je n'ai fait que l'exaspérer ; mais je voulais sincèrement, tu le sais. Que n'ai-je pas aimé en toi ? Je n'ai plus de honte, méprise-moi, mais

entends - moi : à cette heure encore, Jean, ma misérable chair, frissonnante sous le souffle qui monte de la mer, implore en lui ta caresse demeurée ; s'il reste un peu de vie dans mes veines, c'est l'étincelle que rallument tes baisers dont je garde la brûlure ; et sur ce lit de malade où je languis, une fièvre me soulève et me ressuscite au souvenir de notre lit fleuri de l'Ile d'Or, celui que tu jonchais de violettes avant de m'y prendre dans tes bras, avant de m'y faire crier que je voulais mourir de toi... Pardon, ne lis pas cela, oublie ; mais si je dois passer loin de toi, il fallait que je le crie encore une fois 1

« Ce 20 mai.

« Tu de\'ines bien ma première pensée, dès que j'ai pu me tenir debout : j'ai fait signe à Savéû pour qu'il me conduisît à l'île. On dit qu'il y a des joies douloureuses ; c'en était une de revoir le bon vieux. Je crois bien qu'il avait compassion de moi ; elle était éteinte, la lueur de maUce qui pétille habituellement dans ses petits yeux gris ; ils gardaient seulement l'obscure tristesse déposée tout au fond par la longue société de la mer. Enfin, quelqu'un qui me parlait de toi ! Comme nous approchions de l'île, j'ai \ti un mouvement inusité sur le rocher de Bagaud ; on achevait d'y construire de vastes baraquements en planches. Savéû m'a expliqué : on installe là un hôpital pour les malades et les convalescents qui reviennent en

232 JEAN D'AGRÈVK

si gi-ande quantité du Tonkin. Ils seront en meilleur air qu'aux environs de Toulon, où le choléra sévit depuis un mois, — Du Tonldn, où tu seras bientôt I Je me suis fait débarquer à Bagaud,

« Quelle misère, Jean ! Des spectres ravagés de fièvre, des ombres jaunes, et beaucoup qui ne se relèveront pas de la couchette d'ambulance où ils grelottent Ils sont si jeunes, des enfants pour la plupart ; ils racontent naïvement les maux qu'ils ont endurés. Leur vue toucherait le plus indifférent; pense à ce qu'elle était pour moi ! Ces malheureux viennent du pays où tu vas leur succéder ; je te voyais en chacun d'eux. Je leur ai distribué l'argent que j'avais sur moi, mais je n'ai pas eu le courage de rester; je me suis enfuie, j'ai repassé la rade, j'ai fait mon pèlerinage à toutes nos stations de l'île.

« Qu'elle était belle, notre île, avec de l'amour dans l'air qui ne savait où se poser, une moisson de blés ardents sans moissonneurs ! Zourdan m'accompagnait, il m'a menée jusqu'à la Silentiaire. Je m'y suis attardée, à l'heure de la prière des pins d'Alep. J'ai p]"ié comme eux, avec ferveur ; c'est pour moi, tu le sais, une autre façon de t'aimer. J'étais assise sous le vieil arbre isolé, celui que tu appelais le mien, parce qu'il fait une voûte de ses branches basses juste à la hauteur de mes cheveux. L'écorce repousse sur le tronc, à la place où tu as gravé le doux vers de ton Ronsard ;

...Ce pin est sacré, c'est la plante d'Hélène.

« Jean, il est bien inutile que Je mette sur ce papier des mots : tu comprends ce que j'ai senti là !

« Ce 24 mai.

«Je suis retournée hier à Bagaud, j'avais honte de ma faiblesse de l'autre jour. J'ai porté à nos malades des aliments, des remèdes, quelques bouteilles de notre bon myrte de Port-Cros. On a débarqué un nouveau convoi, il en arrive chaque sem.aine : ce Tonkin vous dévorera tous ! On commente à Toulon la dernière lettre écrite par l'amiral Courbet à un de ses amis de la marine ; il disait : « Nous gaspillons temps, peine, argent... Nos pauvres soldats que le feu de l'ennemi a épargnés continuent d'être décimés par l'acclimatement. » Cette lettre m'a mis la mort dans l'âme. Les baraquements ne suffisent plus, on en construit d'autres à Port-Cros même, entre notre maison et le Vieux-Château. L'île du bonheur est devenue l'île de douleur. Les sœurs de charité ne sont pas en nombre. Une d'elles, me vo5^ant si intéressée par ses malades, m'a priée de l'aider à soutenir la tête d'un fiévreux qui buvait sa potion : un petit soldat de l'infanterie de marine, un enfant comme les autres. La sœur m'a fait un signe que j 'ai compris : celui-là était condamné à brève échéance. Il le savait. J'ai causé avec lui, j'ai vu qu'il prenait plaisir à ma présence, à ma main posée sur son front, Ouand ta chère fohe me flattait, tu prétendais que Sa

les malheureux ressentaient du soulagement à mon passage. Le soldat m'a dit qu'il était de la montagne de Vaucluse, — de ton pays, — et qu'il aurait grand chagi-in de mourir sans embrasser encore une fois sa mère, qui l'attendait chaque jour à la maison. Alors je t'ai vu là, Jean, dans cette pâle petite figure où descendait la mort ; je me suis penchée sur elle, j'ai embrassé l'enfant à pleine bouche, je lui ai dit : « C'est le baiser de votre mère que je vous apporte » , et il a souri. Si tu dois te coucher là-bas sur quelque lit d'hôpital, qu'une bonne sœur te le donne de même, ce baiser qui te reviendra de moi.

«Je suis restée tard, j'en ai soigné d'autres; je veux devenir habile infirmière. Ce sera là désormais, je le sens, la seule occupation qui pourra m'intéresser, me tirer du morne abattement où je végète. Je me suis arrangée avec Savéû : chaque fois que l'état de la mer le permettra, — et aussi l'état de ma misérable santé, — il viendra me prendre pour me conduire aux baraquements des Tonkinois. Oh î je ne m'en fais pas un mérite, je n'ai pas le dévouement des sœurs de charité ; si ces infortunés m'attirent, c'est que je te vois à leur place : je plains en eux le mal qui peut t'atteindre ; et ce sont tes hommes, comme vous dites de votre troupe. Que me seraient des hommes qui ne seraient pas toi ?

« Je ferme cette lettre, le paquebot part demain de Marseille. Voilà de longues écritures, et tu seras

si occupé d'autres choses I Mais c'est ma seule consolation de causer ici avec toi. Sur ce feuillet qui s'en va si loin, qui t' arrivera si tard, trouve mes lèvres demeurées à la place où tes mains se poseront, trouve tout mon cœur parti vers toi, pour battre encore sous ces mains, bien-aimé.

HjÉLÈNE. »

QUARTS DE NUIT

« Bavard » , 4 juillet. — Nous remontions vers le Nord, dans la fièvre de l'action prochaine. A notre passage à Hong-Kong, hier, on nous a remis le courrier de France arrivé par le bateau de l'avantveille. i\Ion paquet contenait trois lettres, de cette écriture dont les traits ressemblent à des flèches envolées très haut. Une d'elles portait le timbre de Bjélizy : il y a dans son retard un acharnement de la fatalité. J'avais cru bien faire, au départ de Toulon, en chargeant un camarade qui devait me suivre quelques jours après par le second transport de recueillir mes lettres en souffrance : le malheur a voulu que ce bâtiment fût retenu par une avarie de machine à Obock, sans communications avec le premier paquebot des Messageries qui l'a devancé ; mon camarade a enfin rallié Saïgon et confié son pli au bateau postal parti de France le 25 mai. Celui-ci m'apportait deux autres lettres. — Quand j'ai vu sur ces dernières le timbre d'Hyères, un nuage a passé devant mes yeux : je suis resté

quelques minutes sans courage pour les ouvrir ; enfin j'ai ouvert, j'ai lu.

...J'ai pris le quart, cette nuit, et je l'ai prolongé jusqu'à l'aube, dans ma longue promenade sur le pont du Bayard. Une fois de plus, ; j'ai refait sur moi-même l'examen dont j'étais coutumier, jadis, à ces heures de veille solitaire. Je ne l'avais jamais fait si sévère et si com.plet ; pour la première fois peut-être, j'ai vu clair en moi, à la lumière projetée dans ma conscience par cet ange. Comme ceux qui guérissaient les aveugles, dans les récits des Écritures, l'ange a fait tomber la taie de mes yeux. L'examen m'a montré nettement ce que je suis : un misérable et un sot. Par mon égoïsme et ma stupidité, j'ai gâché ma vie, j'ai brisé celle de l'adorable créature qui méritait tous les bonheurs.

Sans doute, la fatalité a sa part dans notre malheur présent et dans tous ceux que je prévois. Elle apparaît, bien visible en tout ceci, la Force, le personnage muet d'Eschyle qui conduit seul le drame, tandis que tous les autres parlent et se démènent en vain. Ah I elle est économe de moyens dans la composition de ses tragédies, elle laisse à nos dramaturges les péripéties violentes qu'ils inventent. Il lui sufht pour nous broyer de combiner ses instruments éternels, le temps, l'espace ; il lui suffit de nous laisser ignorer quelques heures le fait qui décide à quelques lieues de distance nos destinées, tandis que nous croyons leur donner un autre cours. Lugubres imbéciles, qui s'en vont

répétant que leur science a vaincu le temps et l'espace ! Elle n'a pas su les raccourcir à la mesure des mouvements précipités de nos cœurs, et tout est là. Des lettres qui se croisent, un retard de poste, telle date arbitrairement assignée plutôt que telle autre aux départs d'un service maritime, il n'en faut pas davantage pour faire naître le doute, puis le désespoir, pour séparer des âmes, pour suggérer des résolutions irréparables. La science se flatte d'avoir gagné quelque chose sur la force mystérieuse qui joue avec nos vies, parce qu'elle nous arme d'un télégraphe, d'un paquebot plus rapide et plus résistant à la mer ; elle n'a fait que fournir à l'ironique souveraine des moyens nouveaux de varier le vieux jeu, renouvelé des Grecs; et aujourd'hui comme aux premiers jours du monde, les combinaisons sagaces de cette force meurtrière sont trop bien servies par l'incohérence et la folie de l'homme, qui n'a pas changé.

Certes, rien ne pouvait empêcher mon départ à l'instant où cette lettre de service l'a commandé ; mais, comme le dit Hélène, « tout cela pouvait se faire autrement. » Ce sont mes variations et mes doutes injustes qui ont envenimé cette séparation ; envisagée résolument par nos cœurs unis, elle n'eût été qu'ime épreuve pour nos courages ; j'en ai fait un meurtre. Oui, un meurtre. Je vais écrire à la pauvre abandonnée tout ce que je pourrai imaginer pour adoucir et leurrer sa peine; je ne me paie pas d'illusions. Notre campagne sera longue ; un

officier en service actif dans ces mers ne peut guère espérer qu'il reverra la France avant deux années ; c'est plus que ne supportera une victime frappée au cœur, isolée, traquée par toutes les férocités de la vie. Elle a maintenant le droit de douter, elle aussi; ce doute la tuera à petit feu.

Et le mal vient de plus loin. J'en aperçois trop tard les racines profondes. J'ai horreur de moi. Je ferme ce cahier. Je n'y veux plus observer un si triste sujet d'étude. Je crains bien de n'avoir jamais célébré ici que le culte de mon orgueil. A quoi bon chercher à me connaître, puisque je n'apprends pas à me diriger ? Quand je prendrai désormais la plume, ce sera pour écrire à la malheureuse qui m'a enseigné, mieux que mes fastueuses méditations, le véritable sens de la vie.

JEAN A HÉLÈNE

« Du Bayard, le 5 juillet.

« Hélène, pardonne ! A genoux devant toi, divine offensée, je m'abîme dans le repentir et l'adoration. Entends un cri où tu reconnaîtras l'accent de la vérité, s'il y a en ce monde une vérité : jamais je ne t'ai mieux aimée, parce que jamais je ne me suis plus détesté.

« Ma pensée vient de voler à toi, bien incomplète, dans la gêne de quelques mots télégraphiques. Je donnerais des années pour hâter d'un jour le moment où ces lignes t'apporteront un peu de satisfaction.

« Je ne savais rien. Je reçois, je lis tes lettres, y compris celle de Bjélizy : le sort mauvais qui nous poursuit a voulu qu'elle s'attardât sur un bâtiment empêché ; elle m'a rejoint hier, avec tes lettres de mai. Depuis hier, je vis dans l'épouvante de ce que je vois : ton martj're ignoré, ton arrivée au pays de notre amour, ta chute brusque de la joie dans le désespoir. Je ne savais rien ; mais j'aurais dû deviner, j'aurais dû croire.

« Tu l'as compris, chère femme, il fallait partir au reçu de cet ordre, sous peine d'infamie. Tu n'accuses pas mon absence, tu n'accuses rien, créature de bonté : tu aurais le droit d'accuser mes doutes et ma mobilité, qui t'ont fait souffrir plus que l'absence. Tu as bien lu en moi. Oui, je n'ai pas eu la première vertu de l'amour, la patience dans l'épreuve ; après le mal du doute, j'ai été repris par le mal de mon égoïsme, par mon inquiétude de vie nouvelle et de sensations inéprouvées. L'égoïsme, l'orgueil et la lâcheté qu'ils engendrent, voilà tout ce que je trouve au fond de moi, quand j'y regarde à ta lumière. Je ne sais comment tu as pu découvrir dans cet être misérable un objet digne de ton attachement : sans doute parce que tout est miroir à qui projette sur autrui sa propre perfection.

« Ah ! ne sois pas trop sévère pour celles à qui tu imputes mes déchéances ; celles-là ou d'autres, si elles ont contribué à pourrir le fruit, c'est que le ver y était déjà. J'ai passé mon inutile vie à me payer de mots, moi qui prétends ne pas croire aux mots :

je ne sais quel romantisme de pacotille, je ne sais quels sophismes répandus dans l'air de mon temps m'ont obscurci la clarté qui garde le cœur sain et droit. J'ai cru qu'un homme pouvait impunément user sa force à essayer des sensations, son intelligence à collectionner des curiosités; et je m'imaginais que c'était beau, que c'était efficace pour le développement de la puissance latente en chacun de nous ; et j'étais fier de ce que j'appelais mes expériences, pauvre idiot ! Quand l'heure est venue de me montrer égal à l'un de ces grands bonheurs si lourds à porter, je n'en ai plus trouvé la force ; quand il a fallu combattre la douleur, j'étais vaincu d'avance par mon passé ; mes jours passés fuyaient derrière moi comme des soldats en déroute, ils jetaient la panique jusque dans mes jours à venir. Je n'ai pas deviné assez tôt le secret de la vie : l'homme doit rêner son imagination, son cœur, ses sens, et attendre patiemment celle qui passera le soir, quand elle n'a point passé le matin, sur le chemin où on l'a méritée.

« Tu as passé enfin, tu m'as appelé, c'était trop tard ; de celui que tu appelais, il ne restait qu'une méchante ombre. Je t'ai apporté tout ce que j'avais lentement ramassé de souillures dans les égouts de ce monde où ma vie s'était traînée : je t'aurais corrompue, si l'on pouvait te corrompre. Je n'ai su te donner que l'incohérence et la furie de la passion, à toi qui avais la stabiHté et la douceur du véritable amour. Un moment, je m'y suis trompé ; aussi

longtemps que ma passion ne fut pas contrariée, je m'étonnai de la sentir confiante et calme, je me crus guéri du mal natif ; tu l'avais endormi mieux que les autres. Mais à la première contrariété, le mal m'a ressaisi ; en dépit de mes protestations et de mes extases, ce fut mon châtiment de te confondre alors avec les autres.

« J'ai douté, parce que je n'ai jamais su comprendre la volonté réfléchie du cœur qui t'avait brusquement jetée à moi. Esclave de mes préjugés, ce don spontané continuait de m'apparaître, même quand je t'ai mieux connue, comme un fait inquiétant, extraordinaire ; je n'ai pas su y voir ce qu'il était en réalité pour toi, un anneau négligeable dans la chaîne solide, unique, invariable de tes actions et de tes sentiments ; un don de peu d'importance à tes yeux, dans le don autrement précieux, infiniment résolu, de toute ta vie, de toute ton âme vierge.

« Je t'aimais mal quand je pensais le mieux t'aimer, dans mes fougues passagères de l'Ile d'Or. Tu m'as enfin appris à aimer : science désormais inutile, je te le jure, si je ne dois plus l'appliquer avec toi. Tu m'as tout appris. Nous avons pu nous persuader, toi dans ta modestie et moi dans ma vanité, que je formais ton jeune esprit ; c'est lui qui éclairait le mien. Quand je t'ai cueillie, fleur naturelle qui s'ouvrait dans le bonheur, je n'entrevoyais qu'une partie de ta grandeur. Je te nommais ma primitive : déjà ta simplicité et ta raison claire

me révélaient un monde idéal, plus proche de la nature, semblable à celui que nous imaginons aux anciens âges moins tourmentés. Depuis lors, la fleur s'est développée, elle a porté fruit dans la souffrance. De la compréhension instinctive de la nature, tu t'es rapidement élevée à l'intelligence de tout ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité, de tout ce qu'il y a d'accessible en Dieu. L'amour vrai et la douleur t'ont fait parcourir, en quelques moments d'une vie individuelle, la longue route où le genre humain a marché, où il a amassé ses lentes acquisitions de pitié, de charité, de lumière. Le malheur m'exaspérait contre les hommes et me révoltait contre le Ciel ; malheureuse, tu t'es penchée sur les hommes, comme autrefois sur les plantes de la vallée, tu les as compris du même instinct, tu as aimé chez eux l'affliction qu'ils avaient en commun avec toi, et tu as regardé le Ciel, parce qu'il ne pouvait venir que de là, ton amour plus grand et plus pur. Le symbole exemplaire que tu étais pour moi s'est élargi, agi'andi : il embrasse les temps, il me montre tout l'achèvement possible de la merveille humaine dans les merveilles de l'univers. O Eve tombée de ton jardin de paradis dans les ronces, remontée en aimant et en souffrant dans un ciel plus haut, Eve, je te salue et je t'adore,

« Listruit par toi, je crois avoir changé, autant qu'on peut changer en une nuit ; je le crois, puisque j'ai horreur de cet étranger, l'homme égoïste, mobile et vain, que j'étais encore hier. Une

première fois, je m'étais flatté de retrouver ma vraie nature, comme je disais alors sans en connaître la pauvreté. Un accès de lassitude et de misanthropie m'avait rejeté pour un temps hors du monde ; j'en voyais le néant ; c'était encore mon orgueil qui parlait, qui s'opposait au monde, parce que j'y avais cherché l'impossible et pris seulement le pire. J'ai appelé rénovation ce qui n'était que l'exaspération de mes faiblesses. Ma vraie nature ! Il ne fallait pas la retrouver, mais la perdre. Tu as fait ce miracle de m'en dépouiller, d'en créer une meilleure qui se modèlera de loin sur la tienne. Si je te suis rendu, l'homme que je serai méritera peut-être ton amour, qui s'était trompé en se posant sur celui que je fus.

« Espérons, mon Hélène. Ne t'inquiète pas pour moi. Tu t'exagères les dangers insignifiants que nous courons dans cette lutte contre des adversaires peu redoutables. A bord de nos vaisseaux, en mer, nous sommes préservés des épidémies qui éprouvent dans l'extrême Orient les troupes du service continental. Hélas ! je n'aurai pas la chance d'être rapatrié à l'hôpital de Port-Cros, pour y recevoir les soins de la Dame, de la Sœur de l'Ile d'Or. Mais mon absence sera courte ; l'amiral compte rentrer en France après ime campagne vigoureusement menée ; il a des bontés pour moi, il me ramènera avec lui. Jusque-là, j'accomphrai un devoir qui ne me distraira pas de ta pensée, qui me donnera la fierté de t'avoir mieux gagnée, chère

femme. Je serai fort désormais pour t'attendra : promets-moi de m'imiter. Tu dois attendre et me faire crédit, chérie, afin que tu puisses juger l'homme nouveau que je t'annonce et pardonner à l'homme du passé.

<( Mon âme affermie uq s'égarera plus hors de la route que tu m'as montrée. Te souviens-tu, Hélène, de la toute première rencontre, sur la Triomphante ? Ta main s'était posée sur cette mystérieuse sensitive, sur l'aiguille qu'une vertu inexpliquée attire éternellement vers un pôle d'amour inconnu. Voulais-tu m'enseigner, dès cette première minute, ce que tu serais à jamais pour moi, le pôle toujours cherché, l'orientation infaillible dans la nuit et la tempête ? Crois-le, la pauvre aiguille qui a tant oscillé ne déviera plus sous ta main.

« Humblement, tendrement, je la retiens dans les miennes et sous mes lèvres, cette frêle, douce, forte main, je la couvre de baisers et de larmes repentantes. Je la supplie de répandre encore sa bonté sur cette terre ; quand elle sera trop lasse de s'y meurtrir, sache-le bien, mon Hélène, où elle me mènera je la suivrai, dans la vie et dans la

"10^^- Jean. »

hélène a jean

« Hyères, ce i6 août.

« Jean, le bateau qui part demain te jettera encore cette lettre. Ils emportent tous ma pensée vers toi ; aucun ne me rapporte la tienne. Je serais

devenue folle, si quelques télégrammes ne m'apprenaient depuis un mois que tu existes, que tu ne m'oublies pas tout à fait. La lettre annoncée par la première de ces dépêches va donc arriver à Marseille, avec le paquebot attendu le 18, aprèsdemain I Je me consume dans l'attente de ce courrier. Enfin, je vais lire dans ton cœur. M'y retrou verai-je ? Est-il possible que tu aies ignoré si longtemps mon séjour ici, ou que, le connaissant, tu aies cessé d'écrire ? Tu écrivais encore en Russie, sans doute. Les fâcheuses nouvelles que je reçois de mon protecteur à Pétersbourg me laissent deviner le sort de tes lettres. Figure-toi qu'ils ont retenu les premières, celles que tu m'adressais des escales, et qu'ils en ont abusé ; ils en prennent avantage contre moi ; on veut m 'arracher, avec cette arme, de nouvelles concessions, on traîne en longueur une affaire que je croyais résolue. Il ne me manquait dans ma désolation que ces nouvelles alarmes ! Mais dois-je m'en émouvoir ? Ma liberté a-t-eUe encore pour moi un prix, un but ? J'attends que tu me l'apprennes, Jean.

« A part ce surcroît de soucis, que te dirai- je de ma vie ? Elle est telle que je te la dépeins depuis trois mois, concentrée dans mon hôpital de Bagaud. Les malades rapatriés continuent d'y affluer ; leurs récits sont de plus en plus terrifiants, quand ils racontent les souffrances qui vous exterminent là-bas. Et voici que les journaux annoncent la guerre avec la Chine, une descente de votre escadre

à l'île de Formose, une bataille imminente avec la flotte chinoise ! Pas im de vous n'en reviendra ; ou ceux qui reviendront seront semblables à ces pauvres guenilles humaines que nous disputons ici à la mort. Elle nous en prend beaucoup ; notre petit cimetière de Port-Cros devient trop étroit ; chaque semaine, de nouvelles épaves vont rejoindre les anciennes dans ce coin d'oubli. Le Père André, le curé, dit tristement qu'il n'avait jamais eu autant de paroissiens.

<i Je me suis liée avec lui dajns notre oeuvre commvme d'assistance. Je ne le connaissais que par tes plaisanteries d'autrefois ; tu t'amusais du curé à la longue barbe qui couvrait ses ruches avec le drap mortuaire ; tu prétendais que cet ancien missionnaire avait pris sa retraite à l'Ile d'Or parce que toutes ses ouailles s'étaient mangées les unes les autres, dans le pays de cannibales qu'il évangélisait. C'est l'exacte vérité, mais tu avais tort de te moquer. Le Père André est un homme intelligent et bon, esprit très large parce que son cœur l'est aussi ; comme ceux qui ont parcouru le monde et vu beaucoup d'hommes divers, U n'a aucune étroitesse, il comprend toutes les originalités de pensée, toutes les misères d'àmiC. La ruine de ses missions du Congo et la maladie de foie qu'il y a contractée l'ont condamné au repos dans la petite cure de Port-Cros, créée pour lui ; ici, dit-il, parmi ces gens de tous les pays, il se croit encore un missionnaire. Il ne peut se consoler du désastre où il

a perdu les centaines de petits sauvages qu'il avait recueillis, instruits, qu'il aimait comme ses enfants.

« Il hésitait bien un peu, à nos premières rencontres ; on avait dû me faire très noire dans son esprit. Puis, nous avons causé, nous nous sommes entr'aidés en soignant nos fiévi-eux. Un jour, il a regardé dans mes yeux de chagrin comme les vieux médecins regardent dans les yeux des malades ; et il m'a dit : «Madame, vous avez quelque grande peine ; laissez-moi vous donner un hvre qui l'adoucira. )> Il m'a prêté une Bible ; depuis lors, je lis avec avidité les deux Testaments. Le Père André a raison : ce livre noie nos peines dans l'immense réservoir cies plus anciennes larmes, de toutes les larmes du genre humain. Cette vieille plainte me rapporte l'écho fraternel que tu aimes, mon Jean, dans la plainte infinie de ton Océan. N'est-ce pas pour moi qu'a été dite la parole que je Hsais ce matin : « Pourquoi Dieu donne-t-il la lumière à celui qui souffre, à celui qu'il cerne de toute part ? »

« Me sachant cernée par les maux, le Père André vient quelquefois me voir, quand je suis trop faible pour passer à l'ile. Je lui ai tout confié. Que veuxtu ? On étouffe, à la fin, toute seule, il faut se verser. Et puis, il me parle de toi. Je lui ai expliqué ma position, je lui ai dit qu'il ne devait pas me gronder ; que j'étais presque et que je serais bientôt tout à fait hbre de t'aimer. Je vois que ma situation l'embarrasse ; mais comme il est très bon, il a compris qu'il fallait d'abord secourir

l'être qui périt ; il entre dans mon idée, il finit par sourire, cherche à m'égayer, parle de la belle noce qu'il voudrait célébrer dans sa petite église de planches. Je le laisse dire : j'aurai peut-être besoin de son ministère, pour cela, ou pour un autre service.

« Il faut bien que je te l'avoue, mon Jean, pour m'excuser s'il m'arrivait de ne plus écrire : je ne suis pas brillante, ces derniers temps. Maman, qui ne vaut guère mieux, et le médecin avec elle me font la guerre sur mes fréquents voyages à Bagaud ; ils assurent que je me fatigue, ils ne savent pas que cela seul me soutient, puisque dans ton île et parmi tes soldats je suis un peu moins loin de toi. Le docteur n'est pas content de moi. Nous causions, hier ; je lui disais, comme je te l'ai dit souvent, que je retiens ma vie par un perpétuel effort, qu'elle s'échapperait d'elle-même, si je la laissais aller. Il a haussé les épaules ; mais j'ai surpris ensuite sa conversation avec mère, j'en ai retenu ceci : « Ce sont des enfantillages ; cependant, il y a quelquefois une part de vérité mal aperçue dans les à-peu-près des gens du monde sur les matières qu'ils ignorent. Le chagrin ne tue personne ; mais la dépression morale permet aux maladies réelles de tuer plus facilement. Votre fille est dans la catégorie de ceux que nous appelons des sujets sans défense physiologique, parce qu'ils sont sans défense ps3/choîogique. Telle indisposition qui ne compterait pas pour l'individu résistant peut mettre

très bas ces sujets qui s'abandonnent. On vit quand on veut vivre ; on ne meurt pas quand on veut mourir, mais on laisse toutes les chances de victoire aux maux qui nous g-uettent et que la volonté de vivre tient en respect. Il faut vouloir vivre. » — Il en parle à son aise, le docteur. Pourquoi le voudrais-]' e ?

« Le Père André m'a conté une superstition qu'il a observée chez quelques peuplades de l'Afrique. Ces sauvages croient qu'aucun homme ne meurt de mort natiureUe : l'âme est attirée hors du corps par le maléfice d'un passant ; le sorcier qui l'a saisie l'emporte captive ; le corps délaissé maigrit, perd ses forces, il meurt s'il ne peut recouvrer son âme. — Tu as passé, tu as pris, je ne te redemande pas ta captive, oh ! non ! seulement... seulement, les sauvages ont raison, le corps ne vit pas sans son âme.

« Pardon, je ne dois pas t'attrister, tu n'as pas trop de toute ton énergie. Vous êtes à la veille d'un combat. Les nouvelles de ce maudit pays exhalent un vent de mort. Je n'entends parler que d'officiers blessés ou malades en Indo-Chine. Ecris-moi que tu voudras vivre, comme dit le docteur, et je te promets de le vouloir aussi. Ne t'alarme pas, si tu peux encore t'alarmer à mon sujet : je serai vaillante, je me défendrai, je vivi-ai, pourvu que tu m'en donnes de bonnes raisons. Je les attends. Oh ! ce bateau qui me les apportera peut-être, comme il est lent ! — Mais s'il ne doit pas me les

apporter, il sera toujours trop rapide. Jean, voilà trois mois que je n'ai pas vu ce mot tracé par ta main : « J'aime. » — Et j'ai tant besoin que tu m'aimes, ce soir. Je ressens une étrange lassitude, et en même temps un grand bien-être, comme si j'allais me reposer, en toi. Jean, quoi qu'il arrive, je t'ai bien aimé ; tu as eu seul, tu auras tous mes souffles, jusqu'au dernier. Je te redis encore, sous les cyprès qui noircissent à la place où j'attends, comme ce jour où tu vins enfin : — Aimez-moi, voulez- vous t* — Tu veux, toujours ?

HÉLÈNE

LE PÈRE ANDRÉ AU LIEUTENANT d'AGRÈVE « Port-CroSj le 23 août 1884.

« Monsieur, je remplis en vous écrivant un devoir de mon ministère ; et j'exécute une volonté sacrée. J'ai à vous parler, vous le devinez, d'une personne à laquelle vous portiez un vif intérêt. Vous devez, monsieur, vous armer de courage pour lire ce que j'ai la triste mission de vous apprendre. Je prie le Seigneur qu'il augmente en vous la force qu'il nous dispense pour souffrir.

« Cette pauvre dame s'était surmenée, depuis quelques semaines, dans les soins qu'elle rendait aux soldats du Tonkin hospitalisés à Bagaud. Elle donnait là un exemple de charité active qui faisait l'édification de tous. Mais ses forces la trahissaient visiblement ; il ne m'échappait point que le cœur

ne les soutenait plus, parce qu'un chagrin le dévorait. Nous l'avons vainement pressée, sa mère, le docteur et moi, de prendre quelque relâche ; elle a refusé de nous écouter. Le 17 encore, elle a passé toute la matmée aux baraquements, dans cet air saturé de germes infectieux ; on avait amené un nouveau convoi de rapatriés; elle a voulu veiller à leur installation, disant qu'elle ne pourrait s'absenter d'Hyères le lendemain, qu'elle attendrait tout le jour l'arrivée du courrier de Marseille. Un orage avait abaissé la température, le voyage de retour a été pénible, elle a sans doute pris froid. Appelé en ville par une obligation, je l'accompagnais. Elle fut saisie sur mer d'un violent frisson, elle dût s'aliter en rentrant.

« Le lendemain, la fièvre lente qui minait cet organisme pnt un caractère aigu ; le docteur observa des symptômes paludéens, il manifesta des inquiétudes. Sur son conseil, je suis resté à la disposition de ces dames : Dieu m'a bien inspiré. Le 19, la malade fut très agitée, elle demandait à chaque instant si nous avions des nouvelles de Marseille, si l'entrée en rade du courrier de Chine était signalée. Nous lui dîmes que ce bateau avait un léger retard. Elle tomba alors dans une profonde prostration ; elle n'en sortit le 20 que pour nous interroger à plusieurs reprises : « Le bateau ? Le bateau ?» Le docteur hochait tristement la tête, répétant qu'il n'y avait plus de défense, plus de lutte et que ce serait rapide. Dans l'après-midi, le

facteur remit enfin la lettre qu'elle attendait. Elle parut retrouver des forces, elle voulut lire elle-même. A mesure qu'elle lisait, une expression angélique se répandait sur son visage ; les couleurs de la vie y revenaient, nous eûmes un moment d'espoir. — « Vous êtes mieux, madame ? » lui demandai-je. — « Oh ! oui, répondit-elle, bien mieux, très bien 1 Mais pas le bien d'ici-bas : je m'en vais, je m'en vais contente. » Elle se fit donner une plume, essaya de tracer quelques lignes, sa main s'y refusa. Elle me dit alors ces mots, que j'ai le devoir de vous rapporter textuellement : « Mon bon père, promettez-moi d'écrire. Vous direz tout ce qui peut le consoler, le fortifier, tout ce que vous comptiez nous dire au jour que vous me faisiez espérer, dans votre église de Port-Cros... Vous joindrez ceci à la lettre, » — elle prit dans une coupe une tige de glaïeul inclinée sur le chevet du lit, — « vous direz que l'Hélène d'autrefois, l'Hélène de la terre, se laisse tout entière dans cette fleur. L'autre remonte à Dieu : dites qu'elle part en bénissant, dites que je l'emporte tout avec moi, au Ciel... »

« Je vis que la fin approchait : je parlai à l'agonisante de ses devoirs. Elle reçut les secours de notre sainte religion avec une résignation touchante. Je dois exprimer ici toute ma pensée, monsieur. Depuis quelque temps, je causais souvent avec cette personne remarquable des vérités et des consolations de notre foi. Elle n'en avait pas des

notions aussi précises, aussi fermes que je l'eusse désiré ; malgré son humble soumission, je sentais qu'elle entendait mal mes éclaircissements, que cette âme allait à Dieu par d'autres voies qui lui étaient habituelles, et que pourtant elle me rejoignait en Dieu, avec une ferveur que j'enviais pour moi-même. A ce moment suprême, elle n'avait pas le parfait détachement qu'il faut souhaiter au chrétien ; elle ne pouvait s'élever au ciel que sur les ailes d'un amour terrestre dont son cœur était encore plein. De plus scrupuleux s'en seraient inquiétés, leur rigidité jugerait peut-être que je n'ai pas exigé assez. Je ne suis qu'un pauvre missionnaire d'Afrique, j'ai pratiqué et instruit des hommes rebelles à nos formes de pensée ; ils continuaient de mettre leurs idées natives dans les mots que je leur enseignais ; jamais ces primitifs n'ont pu comprendre ces mots comme moi. Cependant j 'ai vu là des âmes pieuses, leur prière autre valait la mienne, elle était certainement agréable au Dieu unique qu'ils voyaient avec des yeux différents des miens. Et pour ce qui est des attaches terrestres, je sais leur force ; il est beau de les rompre ; mais quand cette grâce n'est pas donnée, j'estime qu'on peut mourir dans le Seigneur en lui rapportant ces attaches purifiées. Je crois suivre l'exemple de mon divin Maître, qui ne demandait point par quels chemins on venait à lui. Si donc vous êtes, comme je l'espère, monsieur, pénétré de la religion de votre enfance, n'ayez pas d'inquiétudes sur l'âme

que j'ai vue partir, pareille aux anges qu'elle allait rejoindre, après l'ardente prière faite avec moi ; je puis bien ajouter : avec vous.

<( Elle a survécu quelques instants. Repliée en elle-même, elle ne parlait plus. Elle fit signe d'ouvrir la fenêtre ; nous pensâmes qu'elle voulait de l'air, nous obéîmes. C'était l'heure dernière du jour, si belle dans nos contrées. D'un effort calme, la malade se redressa sur son lit ; ses yeux s'abaissèrent sur la mer endormie, se relevèrent sur les sommets de Port-Cros, encore lumineux, qu'on voyait dans le ciel juste en face de la fenêtre. Elle montra du doigt des mouvemens d'ailes blanches sur la mer, elle murmura : « Les mouettes... s'en vont... à l'Ile d'Or... » Ce furent ses derniers mots. Toute sa vie parut revenir dans ses yeux étrangement graves, étrangement fixes, qui regardaient là- bas ; et nous fûmes douloureusement surpris quand le médecin, se penchant sur le cœur, nous dit : « Il ne bat plus. » La vie s'était enfuie dans ce regard. Elle a passé de nos mains comme un oiseau, avec un frisson presque imperceptible.

« Un pli posé STir sa table contenait ses dernières dispositions. Elle y avait écrit :

« Libre et seule maîtresse de ma personne, j'ordonne qu'on m'ensevelisse dans le cimetière de Pori-Cros. Ma sépulture devra être pareille aux autres qui sont là. On n'inscrira sur la croix que mon nom : Hélène. »

« Elle nous recommandait en outre d'expédier

à votre adresse, sur le Bavard, un paquet de lettres qui vous appartenaient, disait-elle. Vous le recevrez par ce même courrier.

« Avec le consentement de sa pauvre mère, — le docteur estime que la vieille dame prendra bientôt le même chemin, — nous nous sommes religieusement conformés à ses volontés. Je lui ai fait dans notre île des funérailles bien simples, touchantes par le concours et l'émotion de tous nos braves gens. Savéû tient à vous en donner lui-même le compte rendu. Je veillerai pieusement sur la tombe qui m'est confiée.

<< Je n'ai pas cru déroger à mon caractère, monsieur, en m'acquittant de la mission que j'avais reçue d'une mourante. Je n'ai point à connaître ce qui a été dans le passé ; je sais seulement que j'ai eu l'édification d'assister à une fin exemplaire, le bonheur de consoler celle qui avait l'ardent désir, et qui allait avoir le droit de vous appartenir devant Dieu ; autant que je puis me prononcer sur les latitudes accordées par d'autres rites, d'autres lois, d'autres mœurs ; autant que je puis préjuger l'octroi des dispenses dont mes supérieurs ecclésiastiques disposent seuls dans leur sagesse.

« La courtoisie que vous m'avez montrée dans quelques rencontres ne m'autorise pas à entreprendre sur vos pensées intimes. Je n'ajouterai qu'un mot, dicté par mon devoir de prêtre et par mon cœur d'homme : je vous plains de tout ce

cœur, monsieur, si vous apprenez ce malheur avec les sentiments que je présume en vous ; et j'appelle vos plus sérieuses méditations sur les dernières paroles que j'avais charge de vous transmettre : « Dites-lui que je l'emporte tout avec moi, au Ciel. »

« Je demeure, monsieur, votre très humble serviteur,

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