‹ Jean d'AgrèveChapitre 6 sur 8 · ANDRÉ · texte numérisé non relu

ANDRÉ

Prêtre des Missions étrangères, Ancien délégué au vicariat apostolique de l'Oubanghi, Desservant à l'île de Port-Cros. »

SAVEU AU LIEUTENANT D'AGRÈVE

« Port-Cros, le 24 août 1884, « Mon Capitaine,

« Faites excuse si je prends la liberté de vous écrire. C'est pour vous adresser le procès-verbal de la cérémonie, et pour vous dire que nous avons bien pensé à vous, en rendant les honneurs réglementaires à notre pauvre Dame. Le Père André m'avait fait savoir qu'elle voulait encore passer à l'île, quoique n'étant plus. Conséquemment, j'ai appareillé le 22, j'ai conduit le Souvenir aux Salins, par une jolie brise de S.-E. On m'a remis ce qui restait de ce qui était si beau. J'avais embarqué tout plein de fleurs, je les ai arrimées sur la pauvre chose, pensant bien que vous auriez fait ainsi. J'avais hissé votre pavillon personnel, en berne, naturellement. Vous m'excuserez, mon Capitaine,

nous portions la voile rose ; une blanche eût été plus convenable, mais je n'en ai pas d'autre : et puis, elle l'aimait tant, ça lui aura réchauffé le cœur d'avoir cette toile sur son dernier lit, bien sûr.

« Nous sommes bien venus. La mer était belle, bleue et claire, on eût dit tout le ciel dedans ; comme au premier voyage où nous l'avons passée. Ah ! je me rappelais bien, c'était à s'y croire encore, c'était tout pareil avant-hier, quand on ne regardait pas sous les fleurs. Seulement, le curé était à votre place d'habitude, et il disait les prières des trépassés. La mer n'a pas de pitié, mon Capitaine ; on passe dessus avec la joie, avec la mort, elle sourit toujours la même ; elle est durable, la mer.

« Quand nous avons accosté, tout le peuple était sur la jetée, bien respectueux ; les femmes pleuraient comme pour leur enfant. Le Père André a fait le service à l'église ; puis nous avons chargé la bière, Cordelio et moi ; si légère, elle ne pesait pas plus qu'un oiseau. En haut du sentier, devant le cimetière, nous avons trouvé Zourdan, dont c'est l'état : il nous a dit que c'était prêt, il avait fait très convenablement ce qu'il avait à faire. Alors nous avons envoyé notre pauvre ÏDame dans le lieu de son repos. Si votre vieux Savéû n'est plus là quand vous reviendrez, mon Capitaine, — on peut bien partir, à mon âge, quand des jeunesses comme ça vous montrent le chemin, — vous la retrouverez sans peine : c'est dans le coin à droite, près du figuier, entre la tombe de Cabass et celle

258 JEAN D'AGRÊ\TB:

du naufragé de la Lucie, sous le plant de cinéraire. Il n'y a qu'une croix noire comme les autres, elle l'a voulu. Nous avons prié le commandant Jorioz d'écrire, pour que les lettres soient plus riches. Il V a écrit :

Page 1