I . là-haut, montrait ses
brunes sur ui se de la mon-
l'atteignîmes enfin et le traveres d'un air plutôt nu d tout* la bande avait passé triomphalement, et \c~ habitants, aux fenêtres, aux bal< gro\ i la porti
bit.> de vins, voulurent bien nous aco un saloi : Ka '
:: effet le joui était beau. Cett» rôle de bienvenue n'avait pas l'air d'une iro-
— So —
nie. Apollon nous dispensait, du moins, la lumière obligée faute de quoi la Grèce ne se révèle point à l'étranger déçu, — cette lumière exquise, cette lumière modèle, dirai-je, qui, entre nos ciels occidentaux et les embrasements de l'Orient extrême, représente l'exacte mesure, donne l'impression juste de l'idéale pureté, génératrice des formes parfaites et des couleurs harmonieuses.
Mais nous ne sommes pas au bout. Après le palier de Crissa, la montée reprend, parmi les broussailles, les rocs pelés et les pierres coupantes. Il faut atteindre Kastri, dernier village, qui occupe une sorte de col d'où le aite de Delphes va nous apparaître en son émouvante grandeur et sa majesté tragique.
Il occupait naguère le sol même des ruines ; le vilain s'était installé sans façon en plein sur le nombril du monde, juste à l'endroit où dormaient, sous des alluvions séculaires, les gloires de la Grèce. On sait que, grâce aux efforts de l'école française d'Athènes, le vieux Kastri fut enfin livré à l'expropriation, ce qui permit d'exécuter les fouilles d'ensemble dont le résultat a excité un intérêt universel, très réel et très justifié chez les uns, purement snobique chez les autres, selon le cours actuel des mœurs.
Les bonnes gens de Kastri, à qui la France octroya des maisons neuves sur un autre emplacement, avaient dressé en notre honneur un arc de triomphe, arboré des drapeaux, tendu des guirlandes de feuillage, et nous criaient: Zito i Gallia! A quoi nous
répondions poliment, en voyageurs bien stylés : Zito i Hellas!
La montée cessa brusquement. La route s'infléchissait pour longer l'énorme amphithéâtre où les ruines s'échelonnent, encadrées de roches imposantes, face à la gorge profonde du Pleistos, qui montrait en son <■< happée la sévère perspective des monts de Phocide.
Site prestigieux, le plus émouvant que l'on puisse voir, merveilleusement choisi pour inspirer aux âmes simples une religieuse terreur. Il est rempli' de la majesté divine; c'est bien la grande cathédrale des cultes helléniques et l'on conçoit que les richesses y aient afflué de toutes les régions de la Grèce, la crainte des dieux ayant toujours appelé, à toutes les époques et dans toutes les régions, les offrandes des hommes. Calchas est le seul grand augure qui ait sérieusement crié misère. Encore a-t-il fallu la musique d'Offenbach pour accompagner ses doléances.
I.o directeur de l'école française d'Athènes nous attendait, pour nous montrer l'œuvre inplie à Delphes. M. Homolle et ses collaborateurs ont rendu à la Grèce deux d<- ses illustres sanctuaires, Delphes et Dé- Ios ; ils ont arraché à l'oubli qui les avait es doucement un prodigieux en-semble de ruines du plus haut intérêt historique* archéologique, artistique.
On a un peu trop respecté leur modestie, en négligeant de faire valoir suffisamment lrur mérite. Les Allemands qui, de leur
côté, travaillaient à Olympie, ont été autrement soucieux de porter aux nues les résultats obtenus et d'honorer ceux qui y contribuèrent.
En bons pèlerins d*Apollon, nous avons gravi la voie sacrée qui serpente à travers les ruines amoncelées et les débris épars des édifices votifs auxquels toutes les villes de la Grèce attachèrent leur nom, jusqu'à la grande terrasse au mur pélasgique, d'appareil polygonal, qui portait le temple du dieu. Au-dessus, dominant l'ensemble, l'hémicycle du théâtre s'enchâsse dans la montagne. De ses gradins remis au jour, le regard plane avec une sorte de religieux effroi sur le chaos des ruines et le décor stupéfiant qui les encadre.
Et nous allâmes plus haut encore, par un sentier de chèvres où je ne sais quel instinct nous poussait, nous soutenait, après une matinée entière d'exercices méritoires accompagnés de jeûne, selon les préceptes. Cet instinct avait raison : le sentier conduit au Stade, tout récemment déblayé, qui s'allonge intact sur la dernière terrasse, et le déjeuner nous attendait dans cette salle à manger point banale. On avait monté les vivres à dos de mulet et mis le couvert sur le gradin inférieur. J'ai conté autrefois un autre déjeuner de cent cinquante couverts, qui nous fut servi sur les mornes du Monténégro, au-dessus des échelles de Cattaro.
Celui-ci fut agrémenté, au dessert, de quelques jeux pythiques dont les braves indigènes nous offrirent le spectacle. Le
démarque de Crissa en personne et le capitaine de milice conduisaient les danses sons du violon, de la musette et du tambourin. Et les femmes, sur les escarpements rocheux d'alentour, formaient des «roi délicieusement colorés.
Il est peut-être superflu de faire oL que, lorsqu'il fallut songer au départ, j'eus la deln ate attention, pour la descente à Itéa, îanger subrepticement mon bourrico antédiluvien contre un mulet dont j'avai-. remarqué la noble prestance...
Olymfie.
Ce nom sonne vraiment bien. II a la douceur et l'éclat, quelque chose de triomphal et de radieux en son euphonie. Je la la plaine de l'Altis, verdoyante et fleuri-, telle qu'avril nous la montra, impr< fraîcheur et de grâ< e printanière.
Elle s'étale sur la colline boisée du nios; le travail des fouiLles l'a dega taillée à nouveau, pour ain;i dire, clans le> alluvions de son petit fleuve, remise au jour avec ses ruines éparses qui lui donnent l'as-
d'un champ de bataille semé d1 ment- blanchis.
l'impression sépulcrale est très adoupar l'herbe constellée de bruissante du chant des cigales; ri
.m feuillage clair ont pou ' là
dans l'éparpillem i>locs déji
marb^
• et vivai e résulte naturel-
lement de l'humidité du sol en ce coin abrité; les grandes asphodèles, les ajoncs aux fleurs d'or refont au paysage sa parure ancienne : les mêmes floraisons y réjouissaient les 3'eux au temps où la vie s'agitait magnifiquement entre les édifices debout.
Quelle gloire apparaît là, représentée par cette jonchée chaotique! Elle est exhumée d'hier après un long ensevelissement. Les princes d'Achaïe et les despotes de Morée qui régnèrent au moyen-âge sur l'ancien Péloponèse l'ignoraient sans doute. Les Turcs également — et pour cause.
A la suite de l'occupation française de 1828, on songea pour la première fois à remuer la terre où dormait Olympie. Mais le travail d'ensemble fut entrepris en 1875 seulement, et mené à bien, ,grâce au million que l'Allemagne y consacra. Une gangue terreuse enveloppait ces restes; la nature, rendue à elle-même, avait repris doucement possession du champ délimité par Hercule et qui vit passer la grandeur, la force, la joie, toute la vie exubérante de la Grèce antique.
Maintenant, une aurore nouvelle s'est levée sur les débris illustres que la curiosité des modernes vient d'arracher au sépulcre, et le « Grand Hôtel d'Olympie » (english spoken), victorieusement installé sur une haute terrasse, attend les caravanes expédiées par les agences. Le voyageur y est ccorché. Mais la visite vaut bien cela. Il m'a paru néanmoins que pas mal de gens en revenaient déçus, ainsi qu'il arrive pour
bien d'autres curiosités signalées à l'atten ti'm des amateurs. Et c'est encore heureux: on frémit à l'idée que tout le monde, sans ■ition. pourrait admirer certaines choses, éprouver certains sentiments, ressentir taines émotions. Cette faculté vulgarisée finirait par amener, aux endroits que nous aimons, des en< ombrements fâcheux.
Pyrgos ; tout le monde descend'; les voyageurs pour Olympie changent de train. La voilà, la note antique. Ils changent non s< ulement de train, mais encore de gare. Pyrgos, chef-lieu de l'Elidc, station du chemin de fer de Patras, est, de plus, relié par i mbranchement au petit port de Katakolo, sur la côte voisine; mais il n'y a point de jonction et le transbordement comporte une [petite promenade à U I vi I lo. La correspondance cependant est assu- Ce pays fruste est, en cela, supérieur à d'autres plus policés, où la rivalité entre les entreprises de transport se traduit, le do- du public, par les phénomènes (|ue l'on sait.
Katakolo s'abrite au pied d'un cap allon- Au -ud. file une côte basse, bordée de lagunes, où finit la plaine marécageuse de l'Alphée et qui forme, en -e prolongeant, la grande baie de Kyparissia. La silhoi di PjrrgOS. avec les tours jumelles de «on église, apparaît ^ur un mamelon. Au-d
•.Vit. devient plus intime, • (nllinrt boisées et rocheu (!e vallon^ attrayants. Tout cela rit au eil. On atteint le confluent du Kladeos
et de FAlphée. Une jolie gare, quelques maisons disséminées parmi les jardins, perchées sur les hauteurs, entre les haies vives. C'est Olympie. Un arbre de Judée, tout fleuri, fait une grosse tache rose dans le vert intense, au centre du tableau.
Quel contraste avec Delphes ! Où sont les pensers graves, l'émotion religieuse, l'admiration muette, cette sorte d'écrasement de l'esprit en face de la muraille énorme des Phcedriades aux tragiques déchirures et du site prodigieux qu'elle enclôt?
Nous sommes loin du sanctuaire vénéré, réceptacle des ex-voto, des victoires commémorées, des trophées consacrés, endroit redoutable où parlait l'oracle par l'organe de la Pythie aux lèvres écumantcs. (Elle refusa de parler pour Hercule, et celui-ci, vexé, s'empara du trépied que, naïvement, il croyait emporter comme il avait chipé les pommes dans le jardin des trois demoiselles Hespéris. Mais le divin Apollon vint en personne reprendre cet accessoire, et, comme le héros résistait, le maître des dieux intervint avec son tonnerre. On ne touche pas aux objets du culte.)
Olympie fut avant tout le lieu des réunions sportives, le théâtre des jeux qui formèrent la plastique grecque, développèrent harmonieusement la beauté, la santé et la force. Certes, les dieux présidaient à tout cela; les débris épars de leurs temples en témoignent assez. Celui de l'Olympien, l'édifice principal dressé au milieu de la vaste enceinte et où trônait la merveille de
Phidias, montre encore aujourd'hui ses puissantes colonne- aux tambours disloqués, aux chapiteaux énormes gisant sur l'herbe et que les tremblements de terre seuls ont pu arracher à leurs bases. Les deux frontons au musée voisin étonnent par leurs proportions, la noblesse et la grandeur du travail.
Il a recueilli, ce musée, d'autres ép:' d'un prix Inestimable, entre lesquelles l'Her-
à l'enfant Bacchus brille d'un mer.
leux éclat. Mais, quand il apparut cou dan- ilaire qui le pi une
destruction totale, Hermès avait perdu jambes. Or, il se trouva un Allemand r concevoir l'idée saugrenue de lui en remettre, et un second Allemand pour ex<-< uter ce travail d'orthopédiste en démence, fet est inénarrable. Pour peu que le visiteur désire garder intacte l'impression radi •
bligé de hausser la main étalée en manière d'écran, de façon à se dérober à même les infâmes guibolles dont le gâcheur de plâtre a gratifié l'éphèbe de Prax.
En présence du résultat des fouille- -i heureusement accomplies, on se dem comment les hommes de talent et & qui s'y employèrent ont pu d'autre p.nt. une telle aberration artisti
L'édifice du musée lui-même présente un phénomi eux: il est de ce faux
style grec importé d'Allemagne, où l*h
me architectural jadis I de -i lamentable mens. Réimp
\ sou- prétexte de donner
construction un caractère local, est d'une conception vraiment heureuse.
Le contraste dont j'ai parlé est aussi dans le cadre de nature. Ceci est aimable, d'une physionomie virgilienne. On sent l'Arcadie voisine: ses montagnes, d'ailleurs, se dessinent au loin, ferment l'horizon empourpré des feux du matin.
L'Alphée serpente dans les prés où le?
danses des nymphes, au crépuscule, sont tout indiquées, de même que les ébats des sylvains capripèdes se devinent sous le couvert des pins. Des sons de pipeaux et de flûtes champêtres, des tintements de clochettes, très doux, le berger Daphnis répétant avec Chloé, sur l'herbette, la leçon de Lyccenion, voilà les incidents qui doivent animer ce tableau.
Cependant, vers le nord, il y a un rappel de sévérité dans la perspective lointaine des monts d'Achaïe. de l'Erymanthe neigeux, du pays tourmenté où se creuse la gorge du Styx et dont la légende cruelle des Stymphalides marque le caractère.
Car ce massif du Péloponèse, d'un relief capricieux, aux lignes contournées, enchevêtrées sur un espace restreint, circonscrit par la mer et en quelque sorte concentré, ramassé sur lui-même, est plus riche qu'aucun autre en suggestions variées. L'accumulation des pensées qu'il évoque jette l'esprit dans une espèce de trouble stupéfiant. Tant de choses y parlent à la fois — et quelles choses ! — que l'on ne sait plus à quoi entendre.
Moi, je ne me laisse pas épater et je suis mon idée, — comme dirait notre vieux Francisque, en ses « grains de bon sens »; j'avais senti, au réveil, (|uand le bateau eut jeté l'ancre dans la baie au pur miroir qui commençait à ^'irradier, j'avais senti la douceur exquise du printemps, salué l'aurore annonçant la splendeur du jour, la joie de la terre au renouveau. Et rien, pas mém<les grandes images coalisées du pa assaillant mon souvenir, n'aurait pu me distraire de la beauté présente, dont j'étais décidé à subir le charme.
C'est dans ces dispositions, encore fortiau cours de la route, que je franchi-, le pont de bois jeté sur ['encaissement profond du Kladeos et qui mène au champ des ruines. Celles-ci ne m'en parurent que plus intéressantes dans leur majestueux ensemble et leur étonnante diversité. Car J'avoue que la passion de la nature vivace, tout ardente qu'elle peut être chez moi, n'est pas aussi exclusive qu'elle semble l'être chez notre ami le docteur Fourni' r.
Le docteur Foui nier, de Rambervill' sympathique président de la gienne d-u Club Alpin. s'e->t évidemment fait à lui-même la promesse de ne rien ri des choses que l'on montre. Aussi I surpri- de le voir emboîter le pas dci : nous au moment où OOUS tournions If ' qui non. dévoilait l'Altis, jusque-la dissi mule par les collines de la : lie
— Docteur, lui Criai-j
que si vous faites dix pas de plus, vous aurez vu Olympie !
— Je vous remercie, répondit-il. de m'avoir averti.
Et il rebroussa chemin.
Délos.
Depuis que Latone y mit au monde ses deux jumeaux, sous un palmier, l'île de Déios paraît avoir modifié sa flore. Ce ne sont pas seulement les palmiers qui lui manquent aujourd'hui, ce sont encore tous les autres arbres. Les touristes assez nombreux qui ont abordé ce rivage depuis qu'il est recommandé dans les guides sont d'accord là-dessus.
J'ai d'ailleurs le sentiment que la plupart d'entre eux ont trouvé cette visite à Délos plutôt regrettable et que, si on les y repince, ce sera par une de ces chaleurs dont notre hémisphère offre de très rares exemples.
Mon impression a été tout autre. J'estime qu'une promenade parmi les broussailles maigres, sur les cailloux roulants, les éclats de granit, les roches désagrégées, à l'ardeur du soleil, dans un pays nu, aride et désert, ne constitue pas nécessairement un déboire exclusif de l'intérêt que l'on peut prendre aux choses vécues. Au reste, j'attends encore ma première déception, n'ayant pas l'habitude d'emporter dans mes voyages un idéal que la réalité risque toujours de contrarier.
Quand les bateaux cahotés par le flot
moutonnant nous eurent déposés sur les rocs dissimulés par un nt trompeur
d'herbes fleuries — car nous eûmes du moin--. en tout son charme, le spectacle de l'épi • ie le printemps met
-ur cette nudité, — il fallut tout de suite gagner le sommet du Cynthe, dressé comme unr pyramide dan- un isolement complet, nsion fut pénible, mais la cime sacrée une invin< ible attracti n.
• vrai qur> l'âme humaine trouve une jouissance dan- l'association des conette jouissance acquiert ici une remarquable intensité — et c'est ce qu'il faut aile: nai-
nes fatigues qui, loin d'atténu-r la sensation, concourent elles-mêm< a raffinement.
Abandon total, ruine absolue. L'île ijuc •unr, d'un coup de trident, fit -aillir des profondeurs afin qu'Apollon i trouvassent un coin pour venir au monde — la terre ayant refusé de se prêter à une formalité pourtant si naturelle — ne pourrait même plus, aujourd'hui, rendre ce mottone serait fort emba:
' emment, < ar nul en-
droit au monde n'i dépourvu du con-
essaire à l'opération.
La mort y semble plus complète, la vie plu- éteinte el depuis plus I i que
partout ailleurs. Le sol lui-mén uère
ire: il faut toute la vigueur printai
• tir encoi'
cette parure fiijgace que nous lui trouvâmes. De même, il fallut toute la puissance de l'idée religieuse pour faire éclore, développer, conserver l'état florissant dont les traces matérielles persistent seules : la disparition de l'ancien culte devait être pour Délos l'irrémédiable catastrophe.
Cependant, les ruines sont là, témoins d'un passé très vivant et très illustre. Elles se pressent au bord de la mer, jusqu'à la grève silencieuse et déserte; elles viennent s'échelonner jusqu'aux pentes inférieures de la montagne, où l'on a mis au jour des vestiges de maisons luxueuses et d'un théâtre.
Et les aurores continuent à se lever sur cette extinction définitive, cette désolation parfaite ; le soleil lui verse sa chaleur vivifiante, le couchant la colore de sa pourpre, les flots la bercent de leur éternelle harmonie ; les Océanides, fidèles, sont toujours là, encadrant l'horizon de leurs profils exquis, baignées dans l'azur pâle du ciel et de la mer lointaine ; leur ronde immobilisée n'a pas abandonné l'infortune de Délos. Celles qui entourèrent le rocher de Prométhée n'eurent point cette constance : c'étaient, selon Eschyle, des nymphes légères, pitoyables dans une sage mesure, que l'air avait amenées et qu'il emporta.
Du haut du Cynthe, sur l'étroite plateforme où quelques débris de marbres, un reste de mosaïque blanche, marquent l'emplacement du temple qui couronna cette cime (je pus m'y attarder, jouir de quelques instants d'une solitude nécessaire au
déploiement des rêves), le regard plane sur l'étendue circulaire et l'on se sent envahi par une émotion étrangement, puissamment charmeresse, à laquelle on ne s'arrache sans effort. Lç déclin du jour vient y ajouter sa grande mélancolie, cette mélancolie des crépuscules dont l'âme s'emplit comme d'une liqueur enivrante et qui fait monter aux yeux des pleurs sans amertume.
Au pied du mont, vers le nord, le raste téménos se dessine ; ce qui reste de l'encf-inte écroulée embrasse un fouillis surprenant de débris informes, bases de temples, de portiques, d'exèdres, de trésors, d'autres édifices variés, fûts de colonnes, chapiteaux gisants, corniches brisées, fragments de statues et d'emblèmes. Il y avait au levant un bois sacré qui, bien entendu, est pasv l'état de souvenir. Vers le couchant, l'enceinte longeait le rivage devant le port où la grève s'est rétablie en sa sauvagerie primitive sur les ruines graduellement effacée* «es abordages anciens.
La blancheur des marbres épars fait penser à quelque nécropole aux stèle; brisans végétation funéraire. La réalité, ci leurs, ne répond guère à cette imagination funèbre, les morts n'ayant jamais trouvé a-.ilc ici; on les envoyait à Rhénée, Mol d'en face, car nulle sépulture ne devait profaner le berceau des Lètoîdes. C'est ce qui a porté certains auteurs à avancer, tém rement, que sur cette ter:
défendu de naître comme de mourir. La naissance et la mort D'étant pas de-. <:>
qui se commandent avec précision, on cherche vainement la façon dont s'y seraient pris les Déliens, au temps de la cité florissante, pour aller naître et mourir ailleurs.
Il faut s'arracher à la volupté particulièrement mélancolique que Ton trouve au sommet du Cynthe. Ces arrachements, je le répète, sont toujours pénibles ; mais une habitude contractée fatalement par le fait même de la vie arrive tout de même à nous faciliter l'opération. Ditrum, disait Horace, sed lœvius fit -patientiâ quidqvàd corrigere est ne/as. Je ne sais pas pourquoi c'est du latin qui me revient dans une circonstance où le grec serait plutôt indiqué. Défaut d'éducation, sans doute.
J'aurais voulu attendre l'heure crépusculaire, contempler les magies de la lumière déclinante sur ce tableau idéalement classique, voir le croissant de la patronne monter dans ce ciel, briller sur cette mer des Cyclades, qui nous apparaissent comme son domaine familier.
Du côté des ruines, sur le flanc septentrional, c'est moins une descente qu'une dégringolade entre les éboulis. Là se trouve l'antre du Dragon, souvenir d'un culte primitif dont le fils de Latone bénéficia, selon la coutume des divinités de toutes les religions qui se sont succédé dans Ile monde : les nouveaux élus n'ont jamais dédaigné l'héritage de ceux qu'ils détrônaient. Ce n'est pas très délicat, mais il ne faut jamais perdre de vue que les dieux sont faits à l'image des hommes.
UAthos.
Pallène, Lithonia, Actéj les troi = griffes de la Chalcidique, s'allongent sur la mer Kgée. Des baies pénétrantes les séparent entre elles, faisant comme des palmes légères entre ces doigt- noueux et de forte ossature.
A la pointe du dernier ressaute le promontoire de PAthos.
Il nous était apparu, dans l'aube grise, bossuant à peine la ligne d'horizon encore • mbrie. Puis nous l'avions vu grandir, se dégager peu à peu des brumes nocturnes, dresser enfin sa majestueuse pyramide émergeant tout d'une pièce du sein de la mer.
Maintenant, sa masse imposante se déploie, la base rocheuse plongeant dans les gouffres noirs, la cime, encore striée de filets neigeux, resplendissant aux clartés du matin, les pentes boisées montrant des maisonnettes blanches piquées çà et là parmi letoffage vert.
Le long de la côte occidentale que nous suivons, les couvents apparaissent un à un, à mesure que nous doublons les arêtes de la montagne ; leurs architectures bizarres se groupent sur les déclivités du rivage, surgissent dans les gorges sévères, couronnent les rochers; ils rappellent les figures de manoirs enchantés dont s'illustrent les fantastiques légendes. Leurs noyaux de maçonneries médiévales^ aux murailles crénelées, flanquées de tours massives, se compliquent
de toutes sortes de bâtis modernes, de projections variées et pittoresques sur des encorbellements de bois, accrochées partout, se superposant, balconnant aux façades, saillant aux angles, avec une capricieuse irrégularité.
Cependant, Thasos, Samothrace, Imbros, Lemnos dessinent à l'horizon leurs profils classiques, évoquant des images et des souvenirs dont rien n'est plus éloigné que ceci, tout voisin. Les disciples du vieux Basile ont marqué ce promontoire d'un caractère en contraste absolu avec les autres rivages du littoral Egéen. Ce fut la montagne sainte, l'Hajgion Oros, où le christianisme vint exposer ses barbares symboles, son art étroitement réintégré dans les bandelettes sacrées, au seuil même de l'Hellénisme et en face des horizons où rayonna l'antique splendeur.
L'institution s'est perpétuée, gardant ses traditions, à défaut d'autre chose, à travers les âges, les révolutions et les catastrophes, servie d'abord par une circonstance toute matérielle : la situation topographique, l'isolement sur une presqu'île rocheuse, écartée, d'accès difficile, loin des chemins d'invasion.
L'habile politique des occupants a fait le reste. Ils ont obtenu des conquérants «a moins vivenii consacré aujourd'hui par une longue habitude et auquel la protection de la Russie vient ajouter sa puissante garantie. Elle est parvenue ainsi jusqu'à nous, vivace toujours, bien qu'ayant subi dans une large mesure la loi du transformisme.
Cet extraordinaire phénomène de conserration, qui montre encore aux deux versants de la presqu'île de l'Athos une vingtaine de grands monastères d'une physionomie étrangement archaïque, plus une infinité de prieurés et d'ermitages — les skites et les celli, — le tout occupé par une population de neuf mille moines et autant d'ouvriers, ce phénomène, dis-je, est exactement adéquat, au point de vue de l'influence religieuse sur l'art, à la persistance des institutions de l'Eglise romaine: l'art qui en fut l'émanation est mort depuis longtemps, et tous les efforts tentés pour le faire revivre sont d'une vanité qui provoque le sourire. Cela s'est perpétué, ici, par des formules et des traditions d'une naïveté et d'une puérilité désarmantes: c'est le byzantinisme tombé dans Timagerie d'Epinal et l'article de bazar. En rela, les moines du mont Athos ont app'orté du moins une franchise et une absence de prétention qu'on ne rencontre guère chez nos modernes propagandistes de l'art chrétien...
On nous attend au monastère russe de Pantélémon — ou Russikon, — le plus peuplé et le plus vaste de tous ceux de la presqu'île, depuis qu'on y a érigé, au bord de la mer, des bâtiments de caserne à cinq étages, capables d'héberger les milliers de pèlerins que la Russie envoie à l'Hagion Oros. Avant d'aborder, il faut faire une escale au petit port de Daphné, pour accomplir les formalités administratives et recevoir les fonctionnaires turcs. Les barques qui nous les amè-
nent sont pavoisées et ornées de branches de laurier. — Chez nous, en Allemagne, disait Heine, on ceint de laurier le front des cochons. — Au mont Athos, on en décore les petits bateaux en l'honneur des étrangers. Autres pays, autres mœurs.
Les constructions anciennes et nouvelles s'échelonnent sur des terrasses jusqu'au bord de l'eau, formant un ensemble d'une majestueuse grandeur, hérissé de clochetons aux bulbes verts — la couleur des monastères russes ; les grecs sont rouges, — et les colorations vives se détachent sur une végétation luxuriante, dans toute sa fraîcheur printanière, produisant un effet décoratif d'une rare intensité.
Les moines aux longues robes noires, coiffés de la toque sous laquelle s'enroulent ou s'épandent des chevelures que les ciseaux ne touchent jamais, apparaissent à toutes les ouvertures, sur les balcons, au pied des murailles, le long des rampes qui descendent à la marine ; ils sortent comme d'une fourmilière, viennent nous prendre; le débarquement s'opère sur cette rive rocailleuse inondée de clarté et baignée d'une onde si calme, si cristalline, qu'elle laisse transparaître le fond comme si rien ne s'interposait entre lui et nos yeux.
Isa réception est grandiose. Là-haut, audessus de la rampe coudée qui mène à l'entrée principale, l'archimandrite, crosse en main, entouré de ses dignitaires, se tient en avant du porche. Le cortège se forme ; une sonnerie formidable éclate, toutes 1res clo-
-Gg -
ehes se mettent en branle à la fois; cela me rappelle le Kremlin les jours de fête; l'énorme bourdon qui bombe sa masse noire sous les arcatures du campanile exhale un sourd mugissement de bronze aux vibrations prolongées; sur cette basse continue, un bruyant carillon éparpille des notes claires dans la joie du soleil, tandis que, des profondeurs du catholicon, les chants lithurgiques résonnent comme un chœur céleste. Il y a là un instant d'émotion indicible; l'audition du Parsifal en donne d'analogue-.
Nous sommes vite remis de cet ébranlement nerveux, dû à un concours soudain et imprévu de circonstances émouvantes; certains détails de la visite contribuent tout de suite à apaiser le mouvement de nos âmes ; d'abord l'acre senteur d^huile rance qui vous saisit à la igorge dès l'entrée des locaux et ne vous quitte plus (ceci va même un peu loin ; non seulement l'âme se tranquillise, mais, en outre, l'estomac s'inquiète). L'air en est saturé, de ce damné parfum ; les murailles en sont imprégnées; il est devenu un élément essentiel de l'atmosphère respirable et un des caractères de l'ambiance. Certes, les gens qui vivent là-dedans n'ont même point conscience de cette particularité. Mainous !...
D'interminables couloirs, des escaliers contrariés, des voûtes sombres, des salles, des réduits, des cellules, mille recoins, deenfilades d'appartements, un sanctuaire neuf dont l'iconostase arbore d'insolentes doruretoutes fraîches où s'enchâssent de précieux--
icônes dues à la munificence des czars et de pèlerins de marque. Puis, soudain, aux étages hauts, une baie large ouverte sur une terrasse à l'air libre ; d'ici, une vue prestigieuse: la mer étincelante sous l'azur satine, le versant lointain de la presqu'île médiane, celle qui s'appela Lithonia, qu'on nomme aujourd'hui Langos, déployé en face; le regard suit les découpures du rivage jusqu'à son attache à la terre ferme, dans la direction de Salonique, puis, suivant la courbe du fond de la baie, vers l'îlot Mouliani et le canal de Xerxès, est ramené graduellement jusqu'aux pentes voisines. Ce coup d'œil circulaire embrasse un tableau d'une splendeur qui éblouit et ravit à la fois.
Le salon de réception domine le groupe des bâtiments et toute l'ampleur du paysage. Ses fenêtres s'ouvrent de trois côtés. Un balcon l'environne. L'ameublement de ce belvédère nous produit un effet dont la drôlerie se trouve rehaussée par le contraste du dehors. C'est ici seulement, dans les appartements réservés aux visiteurs, que l'on a, clans une certaine mesure, sacrifié à la mode et lâché les traditions byzantines. Malheureux lâchage ! Aux murs, de vulgaires chromos, les portraits des souverains de l'Europe, y compris Félix et même Casimir, sortant de ces fabriques d'imagerie officielle dont les produits, livrés à la grosse, servent à l'entretien du patriotisme dans les mairies départementales et les locaux d'orphéons ; d'infâmes pendules en marqueterie et en zinc, des bocaux à cyprins, des boîtes à
musique, des appliques en papier découpé, des boules de verre étamé et autres accessoires du goût germanique le plus exquis; des meubles et des étoffes qui rappellent les intérieurs bourgeois de la rue Rambuteau à l'époque de Louis-Philippe. Toute la lyre, enfin !
Ces objets passés en revue, l'œil se reporte vers la féerie extérieure, — et c'est un enchantement. Une des faces latérales surplombe les terrasses du cimetière aux grands cyprès noirs, marquant au loin sur la mer la place de l'enclos funèbre. Plus haut, une gorge s'élève obliquement, s'évase dans la montagne, montrant une perspective de bocages touffus, de roches grises, de floraisons pâles, de grands arbres, entre des arêtes puissantes, revêtues d'urne brousse printanière.
On déplore cette visite brève, cette impression éphémère, l'obligation de regagner le bord tout à l'heure, l'impossibilité d'entrer <n relation plus intime avec cette nature (jui vous attire, de s'égarer sous ces châtaigneraies, le long des ruisseaux bordés de lauriers-roses, par les chemins rustiques qu'on entrevoit et qui forment, sur toute la presqu'ile, un réseau merveilleusement ac- < identé.
Cependant, les rafraîchissements habituels, additionnés de pâti-'-' ries et de confitures, qu'on n'a pas négligé de nous passer, doivent avoir un complément plus sérieux. Saint Ba-ile ne défend pas que le monde nourri. Nous passons dans la salle à
manger, une grande pièce claire où le couvert est mis sur des nappes blanches. Et de jeunes caloyers aux longues chevelures nous apportent une collection de mets étranges, étrangement assaisonnés, qui provoquent chez les convives plus de grimaces que de sourires satisfaits. Grimaces dissimulées, bien entendu : l'hospitalité est si franche, si large, si naïve, que, savoir-vivre à part, il serait cruel de montrer la moindre répugnance. Pourtant!... Et puis ces relents tenaces d'huile rance... Enfin, il faut l'habitude, et le fait est que nous ne l'avons pas.
L'heure du départ a sonné. Un autre monastère attend notre visite : Vatopédi, situé juste à l'opposé, sur la face orientale. Il nous faut donc reprendre la route de ce matin, doubler la pointe de l'Athos, contourner la presqu'île. C'est le défilé complet des monastères, disséminés sur les deux versants.
Voici ceux de ce matin qui repassent : Dionysos, Grégorios, Simonopetra sur son rocher à pic, Saint-Paul aux murailles crénelées. Puis, au contour de l'Athos, Lavra, le plus ancien et le plus riche en manuscrits précieux, Xeropotamos, Chiliandari, Zographos, Xenophon, Philoteos, Dochiari, Iviron, Stavronikita, Pantocrator.
Nous sommes très demandés au mont Athos, en cette journée ; on nous espérait un peu partout. Les hôtes de ces demeures fantastiques sont à leurs balcons, nous regardent passer. Simple curiosité, semble-t-il.
Nous avons appris plus tard qu'il s'y mêlait du désappointement.
Vatopédi est un couvent grec, un des plus illustres et le troisième en date, après Lavra et Iviron ; son origine remonte au douzième siècle ; l'empereur Jean Cantacuzène, lors de son abdication, en 1355, s'y retira, — exemple que Charles-Quint, deux siècles plus tard, devait imiter à Saint-Just.
Au fond d'une anse arrondie, un déploiement de murailles à contreforts, percées de voûtes basses, dentelées de créneaux, agrémentées de balcons et de moucharabys, chargées de constructions surplombantes; un amalgame de tours, de clochetons et de dômes ; à l'avant-plan, enserrant le petit p des bâtisses de service forment une agglomération qui donne à l'ensemble l'aspect d'un village maritime dominé par un grand burg.
On est surpris de ne point trouver d-* femmes au seuil des maisons ni d'enfantsur la grève. Mais la sévérité, de la règle qui proscrit l'élément femelle, le culte de l'Aphrodite sous toutes ses formes, dans la presqu'île sainte (elle s'étend jusqu'aux vaches et aux poules, ce qui classe le laitage, Jes œufs, le veau, parmi les articles d'importation), se limite heureusement au règne animal. Les «roses de Dieu», comme dit Michelet, y poussent librement ; les fleurs, ainon le- hommes, y ont leurs amours fécondantes; la nature végétale semble même vouloir réagir en s'y livrant ù u» liberti-
nage dont le printemps actuel nous révèle les plantureux effets.
Une rampe assez longue contourne l'enceinte jusqu'à la face nord, où une ancienne barbacane précède la voûte d'entrée, car toutes ces demeures pieuses furent en même temps des forteresses. Des orangers ombragent la cour d'honneur, en partie déclive. Au fond, la cathédrale la plus célèbre, la plus belle de toutes celles de l'AthoSj ouvre son pronaos décoré de fresques du treizième siècle assez piteusement restaurées. Mais, à l'intérieur, quelles richesses entassées ! quels trésors ! quelle originale impression d'art !
Dans la pénombre du temple, où l'accumulation des marbres et des orfèvreries produit de vagues étincellements, où les figures hiératiques déroulées en théorie continue se perdent dans la nuit des recoins, on nous montre des merveilles sans prix, reliquaires, coffrets, coupes, icônes, mosaïques d'un travail prodigieux, épaves des trésors impériaux, que les plus riches musées oseraient à peine convoiter et qui dorment ici, attendant l'occasion d'une exhibition fugace.
Et la réception est plus cordiale encore qu'au Russikon. Moins de solennité; un moment, le salon offre un aspect de causerie intime et familière, pleine d'animation, dans la fumée des cigarettes et le cliquetis des verres. Finalement, on nous distribue quelques souvenirs pieux. J'ai emporté pour ma part trois cuillers à salade.
MM. de Vatopédi nous escortent jusqu'à
l'embarcadère et leurs goélettes nous ramènent à bord. On échange les adieux. Le bateau s'élo:gne. La sainte montagne décroit, s'efface peu à peu dans le crépuscule, disparait comme un décor de rêve...
La plaine HArgos.
Il est certain que si je prends au hasard un membre du Cercle vélocipédique récemment découvert par Alphonse Allais (l'A. T. C. H. O. U. M. — Association des Terrassiers Cyclistes du Havre et des Organistes Unis de Montivilliers) et que je l'amène devant la plaine d'Argos, ce compagnon comprendra mal qu'on ait songé à lui imp un déplacement aussi considérable pour !ui montrer cela.
Et pourtant, on a beau être terrassier et même organiste, il est impossible de méconnaître le haut intérêt de cet endroit du vieux monde où vient mourir le golfe d'Arg parmi les alluvions du père Inachus, en face du rocher de Nauplie.
Des peupliers en affilée marquent, le long du rivage, la naissance des culture-. Puis la plaine s'étale jusqu'aux montagnes qui l'enseTrent, à l'ouest vers l'Arcadie, au : vers Corinthc, à l'est vers Epidaure, I lent, forment alentour une ronde très grave et aussi un cadre nettement délimité où le regard, sans se perdre en recherches va^ se fixe tout de suite sur les points recommandés à l'attention de MM. les touri-
Un haut mamelon s'y projette, couronné d'un château-fort en ruines : c'est l'Acropole d'Argos. Tout près de nous, sur la droite, un exhaussement rocheux, broussailleux, sorte d'enclave rebelle, hirsute et sauvage au milieu des champs que le labour a conquis : c'est Tirynthe.
Au fond, là-bas, Mycènes occupe un contrefort du massif qui ferme l'horizon.
Il y a là une collection de souvenirs tels qu'on en rencontre rarement ainsi concentrés.
Tableau sévère, je le répète, malgré la verte parure dont la terre est revêtue. Le cirque des montagnes environnantes lui donne ce caractère sérieux, c'est un décor plutôt tragique. La cime lointaine du Cyllène, blanche de neige, y met une petite note hyperboréenne qui n'est pas discordante.
On affirme volontiers que le paysage a gardé, des horreurs dont il fut jadis le théâtre, un cachet spécial d'âpre désolation. J'ignore s'il le tient des événements qui s'y passèrent ; entre nous, j'en doute un peu. II l'a, c'est un fait. Mais je soupçonne les crimes des Atrides de n'y être pour rien. Quand Agamemnon revint d'Ilion sur les vaisseaux creux pour regagner le palais de Mycènes, où son aimable épouse l'attendait avec le compère Egisthe et tout ce qu'il faut pour se débarrasser d'un mari gêneur, la physionomie du pays — je parle des grandes lignes et des colorations d'ensemble — ne devait pas différer sensiblement de ce qu'elle est aujourd'hui.
Quant aux détails, ils ont eu le temps de se modifier depuis trois mille ans que la guerre de Troie est finie. Un des changements les plus notoires, c'est rétablissement du chemin de fer de Nauplie à Corinthe. Cela manque totalement d'archaïsme, mais < '< Et bien commode au point de vue des voyageurs pressés.
A Argos, il y a une station forcée pour le croisement des trains partis respectivement de Corinthe et de Nauplie, — car vous comprenez qu'on ne s'est pas amusé à mettre voies doubles dans cette région très illustre, mais moins parcourue que le département de Seine-et-Oise.
A Mycènes, on descend. Ce Mycènes se compose d'une maisonnette unique, celle de la halte; elle marque non pas Mycènes luimême, mais l'endroit où la voie ferrée se détourne pour laisser Mycènes à son isolement.
Un chemin se détache, s'élève peu à peu au flanc des collines rases, contourne un village terreux, aux habitants terreux, longe une gorge aride, décrit un brusque crochet, — et la porte des lions se présente au fond du couloir, entre les formidables murs aux blocs pélasgiques.
Le tableau est connu. On a beaucoup décrit cet effet de scène; je ne m'y arrêterai point. On s'est plu également à faire ressortir l'aspect désole, farouche, presque sinistre de ce coin et l'espèce de malédiction dont il semble frappé, en rattachant cela, toujours, aux vieilles traditions sanglantes.
De tels rapprochements fournissent des thèmes d'amplifications faciles. Il serait trop simple de reconnaître à la physionomie des choses sa cause naturelle. On m'objectera qu'il est également naturel à l'esprit humain d'établir des relations imaginaires, de mystérieux et providentiels liens entre les événements passés et le cadre où ils se déroulèrent. L'imagination qui reconstitue les faits émouvants de l'histoire ne se résout pas à admettre que les lieux qui en furent témoins n'en ont pas gardé une trace quelconque.
La vérité est que la vue des lieux consacrés par des faits mémorables (ils n'ont pas même besoin d'être historiques ; le domaine légendaire nous suffit) augmente singulièrement en nous la force d'évocation. C'est ainsi que nous sommes amenés à concevoir des rapports qui n'existent que dans notre esprit. De quoi vivrait la poésie, si on lui ôtait cet aliment, — et que deviendrait la foi?
Le bon Schliemann, enflammé par elle, mais chez qui la science n'était pas à la hauteur de l'enthousiasme, arriva devant cette porte de Mycènes tout plein de préjugés homériques. Il franchit la porte et, tout de suite, commença fiévreusement d'interroger le sol.
Les premières fouilles mirent au jour l'agora des Mycéniens, cette enceinte circulaire, faite d'une double rangée de dalles fichées en terre, qui se présente dès l'entrée — et les ombres des héros et des com-
parses de l'Iliade furent évoquées en son esprit surexcité. Aussi, lorsque, creusant davantage, il fit cette merveilleuse trouvaille des trésors funéraires qui ont enrichi le musée d'Athènes, il n'hésita pas à leur attribuer l'origine la plus fausse.
La science rectifia bientôt ces attributions fantaisistes, mais sans enlever à Schliemann la moindre parcelle de la gloire qui lui revient. De sa découverte, tout un art inconnu s'est dégage et avec lui une civilisation anté-homérique imprégnée encore de l'influence des Egyptiens. Les fouilles récente-, d Antinoë, en Thébaïde, viennent d'en donner une confirmation nouvelle : on a retrouvé dans les sépultures égyptiennes les nr masques d'or qui recouvraient la face de» cadavres aux tombeaux de Mycènes.
Comme trouvaille, nous avons eu, nous autres, celle des vestiges d'un gueuleton champêtre que des touristes précédents avaient fait dans l'enceinte même de l'agora: débris de bouteilles et boîtes de conscr. fragments de journaux graisseux et peaux de saucisson. Si Mycènes s'en mêle, le bois de Vincennes va perdre son caractère original.
Noua fûmes plus respectueux et al lame? boulotter proprement hors de l'enceinte vénérable, de l'autre côté du chemin, au Trésor d'Atrée, le long de la galerie ouverte qui s'enfonce au flanc de la colline jusqu'à la porte de cet édifice souterrain. Quel.
amateurs n'hésitèrent même pas à se mettre au frai-, dans la grande ruche de pierre, dont
ils firent leur salle à manger, à la clarté d'un demi-jour sépulcral filtrant par la baie d'entrée et le vasistas triangulaire qui la surmonte.
Troie.
Le bateau qui nous porte a jeté l'ancre à l'entrée des Dardanelles. Le soleil levant dore les glacis du petit fort de Koum-Kaleh, projeté en pointe sur la nappe bleue de la mer.
Le long de la grève, on distingue des groupes multicolores, des taches rouge vif, roses, bleues, vert tendre, éclatant sur le fond de sable clair, des files de mulets, de chevaux, de véhicules ; au rivage, des bateliers près de leurs barques échouées.
Tout cela est réquisitionné pour nous conduire là-bas, à l'endroit mémorable « ubi Troja fuit ». C'est la répétition de ce que nous eûmes à Delphes, avec le cachet oriental plus accentué et point d'ascension en perspective.
Cependant, rien ne bouge ; attente calme, silencieuse, patiente, tout à fait musulmane. Le temps s'écoule, la matinée s'avance. Informations prises, il faut un ordre du gouverneur qui nous autorise à débarquer. On attend l'ordre, qui n'arrive pas, le gouverneur, sans doute, n'étant point levé à cette heure matinale (jamais levés, ces b...-là, quand on a besoin d'eux, aurait dit feu Durandeau). Je n'en suis fâché qu'à demi, parce que cela me donne l'occasion de jouir plei-
nement, longuement, d'un merveilleux tableau : ce fond de la mer Egée serré entre l'Europe et l'Asie, PHellespont déroulé comme un large ruban resplendissant, la grande plaine étalée jusqu'aux contreforts de l'Ida et, à l'horizon lointain, la cime sacrée des sses, esquissant des stries d'argent dans la brume lumineuse.
Le spectacle vaut qu'on s'y attarde, et je trouve que le hasard nous sert plutôt, en suscitant un bon Turc formaliste, soucieux avant tout de nous dérober les secrets de la
nse de Koum-Kaleh. Car c'est cela qui QOUS bloque; interdiction de débarquer dans la zone militaire sans autorisation spéciale. Sur ce chapitre militaire, les Teurs nous valent, nous autres peuples d'Occident ; je veux dire qu'ils sont aussi bêtes que nous. Soudain, un mouvement sr produit dans toute cette cavalerie: c'est la retiaite ; on viit les hommes enfourcher leurs quadrupèdes et dénier à la queue leu leu, disparaître dans la traversée du village, repa-
:>•, s'.'^rener en ilongue ligne sur les
sentiers fuyants, t Troie est dans le lac»;
expression familière est bien celle du
54 Dtimem que nous éprouvons; il n'y a plus
qu'à lever l'ancre.
Mais p.is du tout : Troie surnage : i <• qu'on I •• nait pour une retraite n'est qu'un niouvt-
t tournant qui, après un long circuit
• ai des Fonds paludéens de l'embouchure
du Scamandre, nous ramène nos bêtes et
une rive plu ère. C'est
très joli à suivre au bout df la lorg:
De leur côté, les embarcations démarrent, accostent le bateau, prennent leurs chargements et la caravane s'organise.
Le chemin serpente à travers champs et franchit deux fois le Scamandre sur des ponceaux étroits, sans parapets, allongés audessus des fonds marécageux. Les', petits chevaux et les mulets y trouvent juste de quoi poser le sabot sur des cailloux pointus. Les véhicules passent à gué, entre les joncs et les roseaux. Une pente douce conduit au pied des remparts d'IJion. Le sommet de la butte d'Hissarlick, naguère arrondi en mamelon, est entaillé aujourd'hui, ébréché comme une vieille mâchoire, coupé de tranchées larges et profondes où apparaissent les restes informes d'établissements d'âges différents, édifiés l'un sur les ruines de l'autre; les investigations savantes ont su retrouver là-dedans à peu près ce qui appartient à la citadelle homérique.
De hautes buttes réservées, dressées comme des piliers au milieu des parties creusées, marquent encore le niveau antérieur aux fouilles.
Du haut des remparts mis au jour, on voit la plaine du Scamandre et de son affluent, le Simoïs, se dérouler jusqu'à la merj du côté nord. Vers l'occident, au-dessus de la crête qui barre l'horizon et se termine par la butte aux neuf moulins et la pointe avancée de Koum-Kaleh, apparaît l'île de Ténédos. « Est in consfectxi Tenedos » : c'est bien cela, et le texte du pieux Enée est exact. Au midi, le
profil de l'Ida se dessine et, au levant, la
ne à laquelle se rattache le cap d;Ilion montre un village turc, parmi les verdures. Et c'est encore Schliemann qui vint ici, la poésie d'Homère chantant en sa mémoire, déchiqueter le mamelon d'Hissarlick pour y retrouver Ilion. Il y retrouva les restes de plusieurs civilisations superposées, où il fallut reconnaître la cité de Priam. Des savants s'en chargèrent, notamment Dorpfeld, requis par Schliemann lui-même, qui se montrait fort embarrassé de sa découverte.
omoins, grâce à lui seul encore, la terre qui recouvrait ces ruines épiques a livré
secret : il posséda, avec la force de volonté, les ressources nécessaires à une telle entreprise. Or, c'est ce qui manque aux part'ruliers et ce que l'Etat n'accorde qu'avec une extrême parcimonie — lorsqu'il l'accorde. Sans Schliemann, les restes de Troie seraient encore enfouis, ignorés, dans les Oancs de la butte d'Hissarlick.
Et c'est ainsi que notre époque est arrivée
connaître et à détermine; le vérita caractère de ces établissements fameux
ériode archaïque de la Grèce; "ii ]o prit longtemps pour des villes proprement dit tandis qu'ils étaient de simples ckadel
- d'acropoles où s'abritait la • l'Etat, avec les demeures des prince":, temples dev dieux, les trésors et les arme-.
nés, Tirynthr, Troie elle-même ne furent pas autre cl> L'analogie est tout indiquée entie cette
e primitive et l'Euroj | tait, telle
que la firent les invasions barbares : ce furent, de part et d'autre, à quinze ou vingt siècles d'intervalle, les mêmes dispositions matérielles nécessitées par le même état social basé sur le droit du plus fort. Et, comme le sol de l'Europe est encore semé de ruines féodales, alors que les agglomérations d'alentour ont disparu ou fait place à des cités modernes, ainsi les restes des puissantes citadelles de la Grèce archaïque ont persisté à travers les âges accumulés, au milieu de champs qui n'ont gardé aucun vestige des habitations environnantes. Autour de la citadelle de Priam, comme des antiques places fortes de l'Argolide, le désert s'étend et l'imagination seule peut y reconstituer les villes populeuses...
Le char d'Apollcwn-qui-lance-au-loin-sestraits s"inclinait déjà sur la mer de Thrace lorsque nous quittâmes la plaine du Scamanclre pour regagner le vaisseau noir qui nous attendait immobile sur la mer retentissante. Puis les matelots détachèrent les câbles, et Neptune-aux-cheveux-azurés nous envoya un vent favorable qui nous porta vers les rivages de Bithynie. Ceux-ci étaient sous nos yeux lorsque l'Aurore-au-voile-desafran sortit encore de la couche du noble Tithon pour apporter la lumière aux dieux et aux mortels...
Ça se gagne comme l'accent marseillais.
Çdfe)
Sicile
(Deuxième sÉRrc des t Notes d'un Vagabond •)
Se geste, avril iqoi.
En arrivant, nous déjeunâmes dan- 1" temple. Pas très commodément, les Ségestains ayant négligé de l'approprier à l'usage qui nous eût convenu ce matin-là. L'édifice se distingue même par une absence toute particulière de confort moderne appliqu-'aux salles à manger. Il possède, sans plu>. de quoi justifier l'étiquette sous laquelle il est classé par les archéologues dans la Béri • des monuments de son espèce : « périptère hexastyle»; je veux dire qu'il se compose uniquement d'une colonnade disposée en carré long, avec six eclonnes de face. Au dedans, rien; la cella manque; ce qui suffit peut-être à expliquer qu'il n'en reste aucune trace, c'est qu'elle n'a jamais existé. ' temple de Ségeste n'en est pas moins l'un d s très rares spécimens qui nous offrent encore, après deux ou trois mille ans, la silhouette intarte des monuments dorions. Je n'en connais guère, pour ma part, que quatre: lr Théseion d'Athènes, le Pos.nion de- Pa-stum, le temple de la Concorde
d'Agrigente, — et celui-ci. On ne compte plus le Parthénon, hélas ! depuis la bombe de Morosini.
Les colonnes qui, avec l'entablement et les deux frontons, constituent la ruine imposante de Ségeste, ne présentent pas les cannelures habituelles ; on ne les acheva pas plus qu'on né bâtit la cella. Les bâtisseurs furent évidemment dérangés par un de ces incidents fâcheux qui, à toutes les époques et chez tous les peuples, ont interrompu les travaux publics.
Mais l'histoire des Ségestains manque elle-même de documents susceptibles de nous renseigner sur la cause de cette interruption et aussi de nous dire pourquoi le travail, qui date du cinquième siècle avant l'ère chrétienne, ne fut jamais repris.
Le rôle de Ségeste a été d'une modestie appropriée à l'exiguïté de son territoire, ce qui ne peut se dire de toutes les villes siciliennes. L'effacement où elle apparaît dans le recul des âges serait bien plus complet encore sans le hasard qui nous conserva la noble silhouette de ce temple et les restes d'un théâtre perché sur une croupe, voisine. C'est tout ce qui subsiste de cet antique chef-lieu d'une région à part, angle occidental de la Trinacrie, projection entre la mer d'Afrique et la mer Tyrrhénienne (cap Boeo, ancien Lilybée et cap San Vito) : elle comprend aujourd'hui les ports de Castellarnare del Golfo, Trapani, Marsala, et les petites villes d'Alcamo, Calatafimi, Salermi..
11 y eut ici une race distincte de celles r;ui peuplèrent 4'ile avant l'invasion hellénique: :iyméens, à qui la légende attribue pour .ancêtre un certain Elymos, bâtard d'Anchise (ce cachotier d'Enée, par piété sans doute, nous avait dissimulé l'existence de ce frère consanguin) ; mais, en réalité, leur origine paraît bien antérieure à la guerre de Troie.
Lorsque Ségeste éleva les monuments qui lui donnent une place honorable dans la mémoire des hommes et constituent aujourd'hui le faste unique de son histoire, elle était déjà une cité d'âge très mûr; des étrangers venus de la mer d'Ionie lui avaient apporté, en même temps qu'un voisinage tracassier, une civilisation nouvelle. On était d'ailleurs au siècle de Périclès : le génie hellénique avait pénétré partout; le Parthér.on n'allait pas tarder à exprimer sur la colline sacrée d'Athènes l'idéale perfection de cette architecture dont le temple de Ségeste offre lui-même un spécimen admirable. V encore an coup, on n'y est pas à l'aise pour déjeuner.
Arrivé- au petit matin dan? la baie de i tellamare, aprè<= une traversée dépourvue d'agrément, nous avons eu, au réveil, l'imsoudaine, toujour.- délicieuse aux rires méditerranéennes, des collines nu profil charmant, surgies des eaux bleues et d par l'aube, l^e premier <oleil illuminait la chaîne allongée à droite jusqu'au cap San \ i, el la mer. calmée, resplendissait. <
tait le printemps dans toute sa fleur qui se présentait à nous, comme évoqué par un coup de baguette. Là-bas, sur les rivages quittés l'avant-veille, nous l'avions laissé indécis, hésitant, encore sali de brumes hivernales et empêtré de frimas. Ici, nous le trouvions franchement épanoui, souriant clans une clarté d'aurore.
Au fond, la petite ville montrait ses maisons échelonnées; le soleil frappait le versant où elle s'étale ; la ligne des rues transversales se marquait d'un trait d'ombre ; une silhouette noire de vieux castello se dressait contre la grève.
Tout cela semblait désert, encore somnolent dans le silence matinal. Mais des barques se détachèrent, nous prirent et, à mesure que nous approchions, la plage en croissant, les rampes, les terrasses, apparaissaient couvertes de peuple, — tels les môles de Carthage, le matin où l'Annonciateur-des- Lunes signala la trirème d'Hamilcar.
Par parenthèse, la nôtre, de trirème, était un vieux bateau des Messageries maritimes, qui m'a déjà beaucoup trimbalé sur les flots bleus, en partant du port de Massilia. Je persiste à trouver à ce genre de sport un attrait spécial en ce qu'il vous procure l'impression séante des endroits visités, impression que le commun des voyageurs ne trouve jamais dans l'accès banal, par les gares de chemin de fer. Les aspects de Gênes, de Naples, de Palerme, de Venise, de Constantinople, tels qu'ils s'offrent, les beaux ma-
tins nu le- b -aux soirs, aux yeux des genï venus de la mer, ont une splendeur don», rien ne peut fournir l'équivalent» « Cela seul vaut le voyage » — pour employer l'expression vulgaire — et fait passer sur diverses incommodités auxquelles s'exposent les bipèdes qui abandonnent le plancher des vaches.
Je reviens à Castellamare. où la population, en effet, descendue vers le havre, attendait avec une curiosité enfantine le débarquement de ces « touristi f rance-i », pour lesquels tous les véhicules du pays avaient eu- réquisitionnés. Nous eûmes quelque peine d'abord à nous frayer ,un chemin à travers la marmaille grouillante et piaillante. Tout ça se démenait et sautillait sur l'arène avec une vivacité de puces excitées au soleil ardent.
Puis le maire nous souhaita la bienvenu^, car les autorités étaient là. avec la musique municipale. Et celle-ci nous joua la u Marseillaise )> agrémentée, au finale, d'une cadence bien sicilienne (nous eûmes l'occ.i de le vérifier dans la suite du voyage), sur l'air de traderidera, tralala. Parmi les nombreuses variantes, que j'ai pu re< onnattre dan- l'exécution de la «•Marseillaise», selon le tempérament des diverses peup le hasard de la vie m'a fait traverser, celleci est peut-être la plus singulière, --t je me demande encore commen' toute* les régions de l'île ont pu s'entendre pour trouver cet an..
— go —
l'oct-ils reçu par l'intermédiaire d'une agence folâtre...
Nous allons par les rues montantes. Cela fait un cortège. Les fenêtres, les balcons, les seuils des maisons s'encombrent de curieux, de curieuses surtout, que nos Parisiennes intéressent fort. Là-haut, les voitures nous attendent. Cette collection de véhicules offre la variété accoutumée : omnibus improvisés, vieilles pataches, calèches préhistoriques, carrioles siciliennes aux panneaux peints, comme des images d'Epinal, attelées de mules apocalyptiques au moyen de harnais extraordinaires, où la ficelle joue un rôle prépondérant. Et nous voilà dans la campagne fleurie, parée de verdures nouvelles, le long du chemin qui domine le fiume San Bartholomeo. Une douzaine de kilomètres. Les voitures s'arrêtent au bord d'un ruisseau tari. De l'autre côté, un sentier s'élève entre deux versants: à gauche, le monte Barbaro, aux pentes abruptes où s'étageaient les habitations de la cité antique et que couronnent encore les ruines du théâtre ; à droite, un massif de roches déchiquetées au sommet d'un mamelon : le Barbaro piccolo. Entre les deux, le sentier blanc raie la brousse sombre. Le temple apparaît au bout, et sa colonnade, détachée sur un fond de montagnes nues, finement découpées, dans un site de grand caractère, simple de lignes, sévère de couleur, donne une sensation très nette et très particulière
de paysage antique consacré par de longs siècles d'abandon.
L'édifice s'élève au bord d'un ravin profond qu'on n'apprécie guère qu'en s'en approchant, parce qu'il se creuse derrière. Ses bords, de notre côté, forment une sorte de bourrelet où sont établies les assises du monument.
Des gardes de police, armés de fusils, des carabiniers royaux nous accompagnent. M • sures de protection pour nos perso:
sacrées ; nous les retrouverons partout sur le territoire sicilien; elles sont restées traditionnelles, bien que le banditisme qui les justifiait naguère encore soit bien déchu de son ancienne splendeur ! La musique a suivi également. Et la canaille d<- Castellamare a complété l'escorte. C'est donc une véritable invasion qui vient emplir de trouble et. de tumulte une nature faite pour le silence et le recueillement.
Mais elle a, cette nature, une grandeur qui permet à l'esprit de s'isoler et au regard de >e concentrer sur elle, en négligeant tares accidentelles que peuvent lui apporter des visites aussi indiscrètes que la n
Indiscrète, ohl oui! Jamais la majesté des dieux ne fut plus bafouée. Par exemple ne sait plu> même auquel des Olympien tenr - ut dédié: le dieu que
nous < ontemptâmes était donc un dieu inconnu. Le vrai, peut-être?...
\ es, on s'étala tout pi i terre, à l'oral irchi-
traves, et, comme le service éprouvait quelque difficulté à s'organiser, chacun essaya de se pourvoir. Ce fut naturellement un très joyeux pillage, où les débrouillards obtinrent un vif succès. La population, maintenue alentour par les gens de police, attendait l'instant de tomber sur les reliefs, et la musique, vautrée en plein soleil au beau milieu de l'aire sacrée, jouait tous les morceaux de son répertoire. Il y avait, bien entendu, l'habituel piston à variations frénétiques; la clarinette lui disputait la palme. Un café problématique et vaguement réalisé coupa court à la dispute, et le professeur Salinas, le savant archéologue directeur du Musée de Palerme, debout contre une colonne, conta brièvement l'histoire de Ségeste, non sans faire observer, en manière de prologue galant, que la bourgade de Calatafimi, sur le territoire de laquelle nous nous trouvions en ce moment, était une des deux villes qui, aux Vêpres siciliennes, refusèrent de marcher avec les autres villes du pays et de s'associer au massacre des Français. On n'y tua personne en l'an de grâce 1282.
C'était flatteur, et plutôt rassurant pour nnus, bien que le fait remontât un peu haut. Toutefois, le professeur Salinas, soucieux de la vérité, crut devoir ajouter que si l'on s'était abstenu de tuer les Français, précisément en cet endroit de la Sicile, c'est qu'on n'avait pas eu à s'y plaindre d'eux.
Palerme.
A l'aube. Le bateau glisse sur la mer polie comme une glace. Le rivage s'approche, grandit, nous tend ses deux bras : d'un côté le Pellegrino à silhouette caractéristique de < hapeau à cornes délicieusement cabossé par la nature et où le premier soleil esquisse des modelés très doux ; de l'autre le Grifone, puis des rives fuyantes sous le voile des dernières brumes. La Conque d'Or, magnifiquement ceinte de sa draperie de montagnes, semble venir à nous, dans une gloire.
Palerme, au premier plan, montre ses quais ensoleillés, qui s'animent à vue d'oeil. Et, à l'opposé, par delà l'océan des toits, des terrasses, des tours, des coupoles, l'abside de Monreale apparaît toute blanche sur un Cl ntre-fort.
Tableau d'une rare splendeur. Décidément ort est avec nous. Mais la perspective diminue ; la passe est franchie ; nous
port; le fracas de la chaîne dans l'écubier, l'engloutissement de l'ancre, le branlebas qui s'ensuit viennent rompre ce charme de l'appro< he lente, silencieuse et r.ilni.-. i 1 '. -prit se reposait, bercé dans une hautement.
ont les condition- uV^-irables de l'arrivée a Païenne. Je conseille aux î
geurfl de lefl commander à l'avance au bureau climatologiqae. 1 mont au Ciel, on ^'expose à des déconvei. • DOUS, un heureux hasard ru u-« serv*
Si le site de Palerme est un des plus beaux qui soient, le spectacle de ses rues commerçantes ne manque pas d'originalité. L'animation y est extraordinaire; c'est pétillant de vie; c'est chaud, vibrant, coloré. Et les architectures présentent une variété singulière, où s'accuse tout d'abord le style espagnol en sa bouffissure prétentieuse et en sa lourdeur superbe. On en a l'impression dès l'entrée, au large quai du «foro Italico», devant les deux pavillons de la « Porta Felice », décorés de statues, de volutes, d'écussons, de balustres, d'aigles héraldiques éployées. Elle s'accentue plus loin, au carrefour central où se croisent les deux artères maîtresses ; quatre pans coupés y montrent, à chaque étage, des effigies de rois, des statues allégoriques, une profusion d'ornements. Et de vastes hôtels, somptueux et lourds, des églises surchargées de détails baroques, des fontaines capricieusement décorées, accusent partout la recherche de l'effet par l'exubérance et l'indiscrétion des formes.
Mais parmi toutes ces architectures des âges décadents — lesquelles, d'ailleurs, ont leur intérêt — Palerme a gardé des souvenirs d'un passé plus illustre, surtout ces restes précieux de l'art normand arabe qui marquent l'époque la plus glorieuse de son histoire du XIe au XIIIe siècle. On les retrouve, avec une admiration mêlée de surprise, dans ces monuments célèbres qui s'appellent la chapelle Palatine, les églises de la Martorana et de San-Cataldo, les sarcophages de la cathédrale, le petit cloître de