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au dit Bernard et de l’aider à rentrer en possession de ses biens (1), et le roi confirma cette ordonnance (2).
C’est dans cette confirmation qu’on voit apparaître pour la dernière fois Jean de Bretagne avec le titre de lieutenant. Peu de temps après(20 octobre), le roinommait son frère cadet, Edmond, à ce poste (3), et, par suite, Jean de Bretagne se trouvait relégué à une position plus modeste (4). Ce n’était cependant pas une disgrâce qui le frappait ; on doit se rappeler que sa nomination avait un caractère provisoire dès le commencement, et qu’à plusieurs reprises le roi avait promis aux Gascons de leur envoyer son frère. Il était tout naturel que Jean de Bretagne s’effaçät devant ce dernier; mais Edmond tomba malade peu de temps après sa nomination, et tous ses pouvoirs furent remis au comte de Lincoln, Henri de Lacy (3 déc.) (5). L’explication de cette nouvelle nomination est plus difficile à donner. Le comte de Lincoln n’a certainement pas été en Guyenne pendant les deux mois de décembre et de janvier qui suivirent sa nomination ; il n’a donc pas eu l’occasion d'exercer sur place les pouvoirs qui lui avaient été conférés (6). Quand il se mit en route, vers la fin du mois de janvier, ce fut en compagnie d’Edmond, rétabli et ayant repris ses pouvoirs (7). N’aurait-ii pas
(1) Ces lettres de Jean de Bretagne sont datées du 7 juin 129,5.
(2) Le 3 octobre de la même année.
(3) R. G., t. II], no 3944.
(4) R. G., t. 1II, ne 3946. Les lettres de révocation de Jean de Bretagne n’ont pas été transcrites sur les Rôles Gascons, mais nous les avons retrouvées à la Bibliothèque Nationale dans le Fonds Moreau, copies dé Bréquigny (tiré des Liasses de la Tour de Londres). La révocation est faite séparément pour tous les droits qui avaient été conférés à Jean de Bretagne un an auparavant :
1. Révocation des lettres, ordonnant aux Gascons d’obéir à Jean de Bretagne comme au lieutenant, Moreau, t. 695, fes 191-92.
2. Révocation des droits conférés à Jean de Bretagne pour conclure au nom du roi des alliances et des amitiés ; Zbid., fo 492,
3. Révocation du droit de conclure une alliance avec le comte de Foix ; 1bid., fo 193.
4, Révocation du droit d'établir une alliance avec la Castille ; Ibid, fo 494.
5. Révocation du poste de lieutenant et copine, adressée personnellement à Jean de Bretagne ; 1bid., fo 195.
Tous ces documents sont rédigés en français et ne sont pas datés.
(5) R. G., t. III, n° 3946.
(6) Un document pendant ces deux mois ne nous le montre en Guyenne, et d'autre part une lettre du 1°: janv. 1296 nous dit que Henri de Lacy va partir pour la Gascogne. Cal, Pat. r.,t. 1292-1301, p. 180.
(7) Tous les principaux ohIqUoUrs attestent le départ simultané des deux
comtes : HEMINGBURGH, t. I, p. 68. 4nn. de Wig., p.525. TRiver, p. 340. RisHaAN- GER, t. 1, p. 154.
été plus naturel que le roi, vu la maladie d’Edmond qui reculait son voyage, laissät l'exercice de ses droits, pour quelque temps encore, à Jean de Bretagne, quise trouvait dans le duché, au lieu d'en investir Henri de Lacy, qui restait en Angleterre ?
La série de mandements, adressés à ce dernier aussitôt après sa nomination (1), donne cependant lieu de croire que son départ pour la Guyenne avait été projeté et que des causes inconnues le retardèrent (2). Un document curieux pourrait peut-être jeter quelque lumière sur cette question embrouillée : c’est une lettre, adressée par le roi aux habitants de la Guyenne qui s’étaient plaints des « malz, meschiefs et défautes » endurés, et qui avaient demandé qu’on leur envoyât Edmond avec une armée (3); Édouard® Ier leur annonce la maladie de son frère et, tout en promettant qu’il se mettrait en route, sitôt rétabli, leur fait savoir qu’il a remis pour le moment ses pouvoirs au comte de Lincoln (4).
Ne serait-il pas possible que les « défautes » dont se plaignaient les habitants, aient été des abus d’administration ? Un certain mécontentement fut, à coup sûr, exprimé par la pétition des habitants, malheureusement perdue ; et, si une armée fut demandée pour protéger le pays contre l'ennemi extérieur, il est probable que l’espoir d’avoir un nouveau lieutenant pour l’administation intérieure fut également exprimé, puisque le roi, tout en annonçant l’arrivée prochaine d'Edmond avec l’armée, s’empresse d’ajouter qu’un nouveau lieutenant est nommé pour le moment.
Il ne serait cependant pas prudent de pousser plus loin ces
(4) R. G., t. IN, n°° 4221, 4222, 4223, 4224,
(2) Voir R. G., tt. III, n° 4134, du 12 décembre 1295, mandement adressé à Barrau de Sescas, gardien de la flotte de Bayonne: « Sachiez qe nous avoms ordené e establi nostre feal e loial Henry de Lacy, conte de Nicol, nostre lieutenant en la duchée avantdite ; si le enveoms vers celes parties ove grauntz gentz a armes de nostre reyaume ; ensemblement mons/eigneur] Guillam de Leyb[urne] et monsfeigneur] Johan Buteturte, amiraux de nostre navie d'Engleterre, ovesque meisme le navire...»
(3) La plainte des Gascons n’a malheureusement pas été retrouvée, et on ne peut en juger que d’après la réponse du roi.
(4) R. G., t. II, n° 4131. EE sachiez qe, avaunt cele houre, oymes e bien entendimes les malz, lés meschiefs e les defautes qe vous avez eu, sueffert e enduré pur nous en celes parties, qe mout nous poisa. E mout vous mercions, tant chierment come nous pooms, de ceo qe si sufiraument e deboneirement les avez sufert e enduré...…. E mesme le pouer qe il avoit de nous en ladite dusché avoms doné au comte de Nicole, quant a ore.....» Donné le 10 décembre 1295.
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conjectures, car les documents manquent, malheureusement, Pons les préciser.
On ignore done comment et par qui fut réellement gouvernée la Guyenne pendant le mois de décembre 1295 et les premiers mois de 1296. Retardée par la maladie de son chef, l’armée de secours ne partit que vers la fin de janvier (1) sous le commandement d’'Edmond, comte de Lancastre (2), le comte de Lincoln, ainsi que plusieurs autres personnages éminents qui s'étaient joints à lui. C'est seulement dans les premiers jours de mars que cette armée arriva à l'embouchure de la Gironde.
Après quelques succès faciles, l’armée prit terre à Blaye et à Bourg, où, s'étant réunie à une partie de la vieille armée anglaise (3), elle resta jusqu’à Pâques. Puis on tenta un coup de main contre Bordeaux. Le camp fut établi à une lieue de la ville (4), et un combat s'étant engagé, les Anglais simulèrent une fuite; ayant entraîné les Bordelais à une grande distance, ils se retournèrent tout à coup et les obligèrent à rétrograder vers la ville. Hemingburgh dit que près de 2.000 hommes de l’armée française furent tués dans cette poursuite. Quelques Anglais entrèrent dans la ville à la suite des fuyards et s'y trouvèrent bientôt enveloppés par les habitants. Parmi eux élaient les porte-étendards de Jean de Bretagne et d'Alain de la Zouche, qui furent fait prisonniers (5). Il faut donc croire que Jean de Bretagne s'était joint à Edmond avec ses gens et avait pris part à l'affaire de Bordeaux.
(1) R. G., t. IIL Introd. p. cz, note 5.
(2) Voir la biographie du comte par Ropes, Edmund earl of Lancasler, Engl. Hist. Review, 1895; t. X, p. 231 et suiv.
(3) HEMINGBURGE (L. I, p. 69) nous parle de beaucoup de Gascons et autres gens qui étaient venus accroître le nombre de combattants, et Jean de Bretagne est signalé un peu plus tard comme présent dans l'armée d'Edmond.
(4) HemINGBurGn, t. I, p. 70.
(5) RISHANGER, p. 154, TRIVET, p.340. Nicoas (The siege of Carlaverock, p.172) pense que c’est Jean de Bretagne lui-même qui fut pris; cette erreur provient d’une mauvaise leçon de Walsingham (p. à4). Les historiens de la Bretagne, dom Morice et dom LoBiNeau, continuent à confondre dans la seconde campagne, comme dans la première, Jean de Bretagne avec son père, le due Jean II. Cependant, Dom Morice n'ignore pas le fait du pillage de la ville de Saint-Mathieu par les Anglais, dont la cause est expliquée dans les Annales de Worcester de la manière suivante : Edmond avait envoyé au duc des messagers afin de demander pour son armée la permission de se reposer et de se ravilailler sur le sol breton; mais ces derniers furent pendus, et c’est ce qui provoqua la colère des Anglais. L’historien breton trouve possible, malgré ce fait, la présence du duc de Bretagne dans l'armée anglaise, et il essaye de l'expliquer par le désir du duc de conjurer à l'avenir des actes pareils.
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Cependant ce succès des Anglais ne leur servit à rien, car, manquant de machines, ils ne pouvaient pas faire le siège de la ville (1), c’est pourquoi, après avoir brûlé les faubouregs, ils levèrent le camp et se portèrent vers Langon et Saint-Macaire, dont les habitants se rendirent librement à eux ; mais, ayant rencontré à Saint Macaire une résistance furieuse de la part de la garnison française, maîtresse du château, ils battirent en retraite vers Bayonne. Là mourut (5 juin 1296) le comte de Lancastre, Edmond (2).
Les pouvoirs, tombés de ses mains, furent recueillis de nouveau par le comte de Lincoln, Henri de Lacy, mais cette fois son service devait être actif. On le voit prendre le commandement de l’armée, et des mandements nombreux lui sont adressés par le roi, comme à son lieutenant. Jean de Bretagne reste en sous-ordres ; mais il jouera cependant un rôle actif dans la grande bataille qui s’engagea entre les Anglais et les Français en plein hiver de l’année 1297. ù
Nombreuses sont les chroniques anglaises et françaises qui rapportent cet intéressant fait de guerre, et pourtant il est assez difficile de se faire une idée exacte de ce qui s’y passa. Sur beaucoup de points essentiels, comme l’importance des armées et leur répartition, les annalistes anglais et français ne sont pas d’accord. Tâchons, quand même, de tirer de leurs récits, souvent contradictoires, les faits à peu près certains qu’ils nous fournissent, et d’esquisser avec leur aide, en grandes lignes du moins, le tableau de la bataille. |
Le comte d’Artois, envoyé par le roi de France pour tenir tête à l’armée anglaise, assiégea certaines places fortes, et entre autres celle de Bonnegarde ; les habitants de cette bastide envoyèrent à Bayonne des messagers pour faire savoir aux Anglais qu’ils seraient obligés de se rendre à l'ennemi, à moins qu'on ne leur envoyât aide et ravitaillement. A cette nouvelle, le comte de Lincoln part de Bayonne le 31 janvier (3) avec une longue file de chariots et de bêtes de somme et une armée, évaluée par les chroniqueurs de
(4) HEMINGBURGR, t. I, p. 70.
(2) R. G., t. III, introd. p. czur, note2.
(3) Mercredi avant la Chandeleur, Guiarr. Hist. de Fr., t. XXII, p. 222, vers 43344. Mercredi avant la Purification, Pierre LanGrorr, t. II, p 281. Feria quinta ante Purificationem. RiSHANGER, p. 168.
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600 à 700 hommes d’armes et de 5.000 à 10.000 fantassins (1). Après avoir passé la nuit à Peyrehorade (2) les Anglais, encouragés par leurs éclaireurs (3), décident de pousser jusqu’à Bonnegarde ; cependant, le comte de Lincoln s’attend à une attaque (4) et il dispose son armée en trois corps. Il donne le premier à commander à Jean de Bretagne, le second à Jean de Saint-John, et il se met lui-même à la tête de l’arrière-garde, formant le troisième corps (5).
Mais Robert d’Artois, prévenu de son côté par ses espions de l’approche des Anglais, lève son camp avec toutes ses forces (2 février) et partage son armée également en trois corps, dont les deux premiers sont commandés par Thibaut de Chepoix et le comte de Foix (6) ; lui-même, ainsi que le comte de Lincoln, se met à la
(1) 600 hommes armés et 10.000 fantassins, dit lechroniqueur anglais HEMING- BURG& (t. I, p. 73) ; 700 hommes armés et 5.000 fantassins, disent les chroniques françaises de GIRARD DE Fracuer (Hist. de Fr., t. XXI, p. 14) et de NanGis (même éd., t. XX, p. 578).
(2) HemiNesuren, t. 1, p. 73.
(3) LanGTorT, t. II, p. 280-81. Chron. de Melsa, t. II, p. 265.
(4) HEMINGBURGR, loc. cit.
(5) Quelques-uns des chroniqueurs croient que l’armée n'était partagée qu'en deux corps, commandés par Jean de Saint-John et par le comte de Lincoln, RISHANGER, p. 168, TRIVET, p. 354. HEMING BURGKH, tout en désignant l’existence de trois corps, ne nomme pas leurs chefs. GuiarT, dont le témoignage comme homme de guerre est des plus précieux et qui a fait une description très détaillée, mais aussi fort confuse, de cette bataille, est le seul qui nous nomme les chefs des trois corps : :
« Anglois en rons trois, c'on nes praingne
» En l’une est Jehan de Bretaingne
» L'autre doit (qu'aucun n'i puist nuire)
» Jehan de Saint-Jehan conduire
DR Re er NT Re Te UT Ve » Le tierce a li quens de Nichole...
Comme les autres chroniqueurs mentionnent aussi la présence de Jean de Brelagne dans l’armée du comte de Lincoln, nous sommes obligés de donner foi à Guiart. Il est probable que Jean de Bretagne menait une avant-garde assez restreinte, suivie de près par le gros de l’armée, mis sous les ordres de Jean de Saint-John, et que, ces deux corps se trouvant à une certaine distance de l'arrièregarde, commandée par Henri de Lacy, avaient été considérés par quelques-uns des annalistes comme un seul corps. On sait que la division ordinaire de l'armée au moyen-âge est en trois corps.
(6) La présence du comte de Foix dans l’armée française est intéressante à constater, car il est un des personnages avec qui Jean de Bretagne avait dù lier amitié et confédération pour le compte du roi d'Angleterre au commencement de la campagne (voir plus haut p. 8). [l faut croire que le neveu du roi n'avait pas pu s'acquitter heureusement de celte mission, car le comte de Foix a tenu le parti des Français pendant cette campagne (v. PErir, p. 32).
tête de l’arrière-garde. Au sortir d’un défilé (1) ou d’une forêt (2), la tête de la colonne est attaquée en plein champ par toute l’armée française (3).
Les piétons s’enfuient, entraînant la cavalerie anglaise dans la déroute. Cependant, celle-ci se remet de la première panique, se concentre et revient à la charge, mais, après une rencontre effrénée, les Anglais se sentant faiblir, Jean de Bretagne s’enfuit de la bataille, suivi par une partie de ses compagnons : « Ainsi ils se mettent tous en fuite, ne regardant ni à vallée ni à montagne. Du champ part Jean de Bretagne, afin que les ennemis ne le prennent pas ; cent autres filent avec lui, tous richement rentés et désireux de se garantir (4). »
Poursuivis par l’ennemi, quelques-uns se jettent du côté de la rivière, mais, le pont ayant été rompu par d’autres fuyards, beaucoup sont jetés dans la rivière ; Jean de Bretagne, avec d’autres, parvient à s'échapper.
Cependant le comte de Lincoln et Jean de Saint-John, ne voulant pas encore abandonner la partie, rassemblent leurs hommes (5), et une nouvelle bataille s'engage avec le comte d’Artois. Incertaine d’abord (6), la chance, au bout d’une demi-heure, se tourne
(4) LanGrorrT, t. Il, p. 280-81. Chrom. de Melsa, t. II, p. 265.
(2) HemiGBurGa, t. I, p. 73. RISHANGER, p. 168.
(3) Quelques chroniqueurs anglais disent que, quand le comte de Lincoln entendit que Jean de Saint-John était engagé dans une forte bataille avec une nombreuse troupe française, il retourna, avec le consentement de son arrièregarde, sans prendre part à la bataille; (LanGrorr, t. II, p. 281; CAron. de Melsa, 1. II, p. 265). Peut-être répugnait-il à ces écrivains d’avouer que leur comte avait été battu par le comte d'Artois. Il est en tous cas peu probable que Henry de Lacy n’ait pas pris part à la bataille, vu que tous les autres chroniqueurs anglais et français attestent sa présence.
(4) GuiarT, vers 13573-80.....
« Ainz tournent comme touz en fuie, » N'i gardent à val n’a montaigne!
» Du champ part Jean de Bretaeigne » Que le contraire ne l’accrochent
» Tiex .c. aveuc lui en descrochent
» D’eus garantir entalentez, 5
» Qui tuit sont richement rentez.... »
(5) Jusqu'à 600, dit GuIarT.
(6) Gurarr dit qu’au premier moment le comte d'Artois n'eut que 100 hommes pour faire face à cette attaque, car les autres s'étaient dispersés en poursuivant les fuyards (vers 13623-35). C'est peut-être ce qui explique l'affirmation de HEMINGBURGH (t. I, p. 73), que le comte de Lincoln avait facilement mis en déroute
le comte d’Artois.