CONCLUSION
Jear de Bretagne avait été élevé en Angleterre et avait servi durant toute sa vie les souverains anglais. Le patriotisme n'étant pas un sentiment de l’époque, on a vu ce rejeton des ducs de Bretagne mener en 129% une armée contre la France. Mais, si le serviteur des rois anglais avait rompu avec son pays d’origine et s'était détaché de sa famille, il avait conservé de cette dernière une de ces empreintes qui ne s’effacent pas. « Prudent, calme, fin diplomate, il fit la guerre le moins possible,et au lieu d’aspirer aux premiers rôles s’effaça toujours autant qu’il put. » N’est-ce pas là la caractéristique qu’on est tenté de lui donner, après l’avoir suivi de près à travers les vicissitudes de sa Icngue carrière? Et cependant, c’est au duc Jean Ier qu’elle a été appliquée, par un historien de la Bretagne (1). Le grand-père et le petit-fils ne se ressemblent-ils pas d’une manière frappante ?
Quant au père de Jean de Bretagne, Jean IL, et à son frère aîné, Arthur, ils se présentent dans l’histoire avec peu de physionomie personnelle, ce qui a permis au même historien de dire, que « le duc Jean Ier, après avoir régné un demi-siècle, se survécut un autre demi-siècle dans ses successeurs ». Jean de Bretagne est donc bien le fils de cette famille, à laquelle l’aieul a légué les traits de son caractère; cependant nous croyons que c’est lui qui lui tient de plus près, car le grand-père et le petit-fils semblent avoir été des types accomplis de diplomates.
On a vu que le rôle militaire de Jean de Bretagne a été très effacé, et qu’il a même manqué de courage dans les premiers combats auxquels il prit part; après ses premiers insuccès en Guyenne, les rois d'Angleterre ne lui attribuèrent plus de commandement sérieux. En revanche, ils comprirent bientôt quels services, plus importants peut-être, il pouvait leur rendre dans le
(4) La Borperie, Histoire de Bretagne, t. HI, p. 335.
domaine de la diplomatie. Dès lors, ils l’employèrent souvent avec succès pour une série de commissions délicates et difficiles (auprès du Parlement, en Gascogne, à la cour du Pape). A partir de 1310, sa vie se passe en négociations, et c’est depuis ce moment surtout qu'il joue un rôle important dans l’histoire de l'Angleterre.
Envoyé à maintes reprises en France pour négocier l'accord entre les souverains des deux pays, dont les relations s’aigrissaient d’année en année, il doit s'employer, d’autre part, dans les intervalles de ces voyages, à surveiller et à apaiser les barons, de plus en plus hostiles à la royauté. On sait que des deux côtés il n’avait pas une tâche facile à remplir, mais il y employa de son mieux sa finesse et son sang-froid héréditaires.
En France, il profita de ses relations et de son influence personnelle pour sauver la situation, autant que cela était possible, et pour faire accepter aux rois français la politique incohérente d’Édouard II.
En Angleterre, ne s’abaissant jamais à être un simple favori, il sut, malgré sa provenance étrangère, conserver les sympathies de ses adversaires et leur estime, dont il tâcha d’user au profit de la cause royale. Il ne put pas certes faire dévier le cours de l’histoire, ni sauver Édouard II des conséquences funestes de sa légèreté: peut-être contribua-t-il en partie à prolonger son triste règne.
Cependant il n’était pas de ceux qui sacrifient leur vie à une cause et, voyant la chance se détourner définitivement d'Édouard II, il abandonna son roi à son triste sort et se rattacha à ses adversaires, qui s’estimèrent heureux de trouver un pareil allié.
Sous Édouard II, il se sentit au bout de son activité, et préféra se retirer paisiblement en France, pour ne pas affronter de nouveau les dangers des intrigues à la cour anglaise. Cependant le roi, appréciant les services qu’il avait rendus à la royauté, lui garda sa position.
Si ses actes pour nous sont souvent restés dans l’ombre, c’est que ses contemporains eux-mêmes semblent les avoir parfois ignorés ; Car le comte de Richmond, à l’exemple de son grandpère, paraît avoir préféré agir, sans attirer l'attention sur sa personne. Il se peut donc que son rôle ait été plus considérable en réalité, qu’il n’a paru l'être.