DEUXIEME PARTIE
René, imagine quelque épouvuuluble désastre... Ou plutôt, non, imagine-toi Jean de Chazol tombé dans un piège stupide... se débattant dans une de ces catastrophes dont on ne se relève que par quelque vengeance ou quelque crime effrayant... René, j’ose à peine te confier ce secret que nul ne saura jamais. Depuis un mois, dix fois j’ai voulu t’écrire, la plume est tombée de ma main. En ce moment encore, une rage aveugle obscurcit ma pensée, les souvenirs se pressent dans mon cerveau... Il me faut un courage surhumain pour te raconter ces quelques jours de ma vie. Tu apprendras sans doute cet événement imprévu qui demain sera peut-être un scandale... A toi seul je puis et je dois tout dire, mon honneur est le tien.
Tuas tout su de ce qui a précédé mon mariage. Je t’ai ra-
conté ces derniers jours de mes fiançailles, et mes ivresses, et mes espérances, et ma foi en l’avenir. Je n’avais plus qu’une pensée: Viergie. Sous le charme de cette fascination étrange qui exaspérait mes sens et me ravissait jusqu’à ma raison, je ne voyais et ne respirais plus que par elle. Un mot de ses lèvres, et j’eusse sacrifié jusqu’à ton amitié...
Le jour de notre mariage arriva. Tu sais déjà que nous avions résolu d’en faire entre nous presque un charmant mystère, auquel nous n’avions convié que nos témoins. A dix heures, j’étais à la Mornière, d’Amhlay et Maurony entraient en même temps que moi. Quelques instants après, Viergie parut dans sa toilette de mariée, couronnée do fleurs, enveloppée de son long voile... Le rayonnement de grâce et de beauté qu’elle jetait autour d’elle Tut si vif, que d’Amblay ne put retenir un geste de surprise, en la revoyant pour la première fois depuis le temps où il la rencontrait par les chemins paissant ses chèvres, et ce fut presque avec timidité qu’il lui tendit la main.
— Je comprends tout! me dit-il à mi-voix pendant que Viergie présentait son front à ma tante. Pardonnez-moi, mon cher, j’ai cru que vous faisiez une folie. Je vois maintenant que, si j’avais votre âge, j’envierais votre sort.
Je l’entendis à peine, Viergie venait à moi.
— Me trouvez-vous bien, Jean ? me dit-elle.
t.es voitures étaient attelées, nous partîmes pour Séverol. Tu sais ce qu’est un mariage; mais ce que tu ne sais pas, c’est l’émotion sévère et profonde qui saisit le cœur quand, agenouillé devant l’autel au côté d’une pure jeune tille, on entend ce chaste et solennel aveu d’une âme qui se donne et se lie pour toujours à la vôtre... René, nous sommes de ceux qui croient en un Dieu ; mais nous n’avons pas échappé à ces atteintes du scepticisme qui ébranlent la foi dans le dogme... Eh bien ! je te le jure, au moment où, passant à son doigt l’anneau béni, j’ai rencontré son regard ému, j’ai retrouvé mes croyances naïves... 11 faut te raconter ces impressions pour que tu comprennes mon désastre. Il est des sensations qu’on ne retrouve jamais... Quand je quittai l’église, son bras appuyé sur le mien, à cette pensée qu’elle m’appartenait, que nos deux existences étaient liées sans retour, il me sembla que de celte heure seulement dataient ma force et l’énergie de ma pensée, comme si jusqu’alors je n’eusse jamais eu la notion sévère et vraie de la destinée humaine... Je croyais lire sur son front le trouble de son âme attendrie... Nous revînmes à la Mornière. Encore quelques heures de contrainte, et nous étions pour toujours l’un à l’autre. L’éclat de notre bonheur faisait autour de nous comme une atmosphère de joie. Il y avait dans ce mariage je ne sais quel charme romanesque qui pénétrait tous les cœurs ..
D’Amblav no tarissait point d’éloges sur Viergie... Une ombre pourtant planait sur notre allégresse, la pauvre Geneviève était plus souffrante ce jour-là, ma tante était inquiète du voyage projeté. Mais le médecin l’avait rassurée en l’engageant à ne point remettre leur départ.
Enfin l’heure arriva. Comme nous l’avions combiné, ma tante sortit avec Geneviève et Viergie Après quelques ins» ta nts de causerie, je laissai nos amis à table et j’allai rejoindre ma femme. Nos adieux furent émus et je les abrégeai ; Viergie avait ôté sa couronne et son voile. Elle jeta une large mante par-dessus sa robe de mariée, mit un grand chapeau de paille sur ses cheveux, et nous nous échappâmes à travers les charmilles pour gagner notre voiture, qui nous attendait à la porte du parc. Nous y arrivâmes oppressés par la course, car nous avions couru comme deux enfants, comme si nous eussions eu peur d’étre rappelés. Depuis le matin, nous avions à peine pu nous dire un mot.
— Enfin, ma Viergie, lui dis-je, nous voilà libres!
Nous mettions le pied sur la route... Elle allait me répondre quand un homme se trouva devant nous... C’était Marulas !
Au geste que je ne pus contenir, il fit un saut en arrière.
— Monsieur le comte ne me permettra-t-il pas d’offrir
mes vœux à la comtesse de t^hazol ? dit-il en montrant un bouquet qu’il tenait.
Vierpie devint toute pâle. Je fis un pas vers ce vieux drôle, mais elle m’arrêta, puis, marchant à lui avec un (“lime étrange, elle tendit la main et prit le bouquet
— Songez, madame la comtesse, à ce que ces fleurs vous disent ! reprit-il avec un mauvais sourire.
— Je le sais, répondit-elle.
Il me sembla qu’ils échangeaient un regard, et it s’éloigna très-vite. Tout cela s’était passé en une seconde.
— Qu’est-ce donc? demandai-je à Viorgie.
— Je vous le dirai, me répondit-elle avec un singulier accent où je crus deviner un efFroi caché; en même temps elle me montrait nos gens.
Ge n’était là qu’un incident puéril. J’étais trop sûr que ce trait d’impudence serait le dernier de la part de Maruias pour m’en préoccuper.
— Enfant, rassurez- vous, lui dis-je doucement... Ne suis-je pas là maintenant?...
Et, la prenant par la main, je la fis monter en voiture ; nous parûmes. Une fois les chevaux lancés : — Je suis si troublé de vous voir ainsi effrayée, repris-je gaiement, que j’allais oublier de vous faire mon cadeau.
— Gomment? dit-elle en prenant machinalement les guides que je lui tendais.
JEAN O F, CHAZOL
— Vous aviez envie d’un de ces petits équipages que puissent conduire vos délicates mains... Le voici, je vous l’offre... avec ce qui est dedans, ajoutai-je à mi-voix en riant.
Elle ne me remercia que d’un signe de tête, la présence des deux valets de pied, assis derrière nous , nous imposait encore une réserve d’autant plus affectée que nos cœurs étaient plus émus. Pourtant, dans les propos rares et indifférents que nous échangions, je croyais si bien comprendre le trouble qui l’agitait que chaque parole me semblait une tendresse...
Nous arrivâmes au château. Une réception organisée par M. Giraud, mon intendant, secondé par Toby, nous attendait. Le ban et l’arrière-ban de tous les serviteurs et tenanciers de Chazol avaient été conviés, selon le vieil usage, à un festin sur la pelouse. Les vivats nous accueillirent, le perron était jonché de fleurs et orné de guirlandes de feuillage. J’entraînai Viergie par la main et nous passâmes. Gomme nous arrivions à son appartement, où sa femme de chambre l’attendait : — Vous voici chez vous, ma jolie comtesse, m’é riai-je en lui baisant la main.
— Me permettez-vous de changer de toilette ? dit-elle.
Enfin, nous étions mariés, libres, heureux, loin des
regards qui depuis le matin pesaient sur nous et glaçaient nos épanchements. Notre douce et intime existence à deux
allait commencer. Quel bonheur ! quel espoir! quel avenir! Mon cœur était plein à se briser. Je l’attendais dans son petit salon, où j’avais placé le portrait de ma mère, qu’on avait entouré de fleurs, comme pour faire souhaiter la bien venue à Viergie par cet autre bon ange de ma destinée.
Un frôlement à la porte me lit tressaillir, puis aussitôt j’entendis sa voix.
— Puis-je entrer? dit-elle.
Je m’élançai à sa rencontre; à mi-chemin je m’arrêtai surpris, en la voyant paraître vêtue d’une robe de deuil rigide et sombre qu’elle avait portée au lendemain de la mort de la Mariasse. Elle entra froide et pâle ; c’était à ne plus la reconnaître.
— Mon Dieu! qu’est-il donc arrivé ? lui dis-je, essayant de croire à quelque enfantillage que je ne pouvais comprendre.
— Rien... De quoi vous étonnez-vous donc, Jean ? répondit-elle. Ne suis-je pas en deuil de ma mère ?
Elle prononça ces mots d’un ton si glacial et qui contrastait si étrangement avec mon effusion, que je m’imaginai qu’il venait d’arriver quelque événement qu’elle voulait me cacher.
— Ma chère femme, m’écriai-je, parlez vite, vous me faites mourir de peur... Pourquoi ce deuil, en ce jour si
plein de joie?... Pourquoi cet air de tristesse quand notre bonheur commence?
Je pris sa main, et, l’attirant a moi, je l’enveloppai de mes bras avec tendresse pour la protéger contre tout chagrin ; mais sa main était froide et tremblante, son corps souple se raidit sous mon embrassement. Comme par un mouvement instinctif de révolte, elle se dégagea.
— Laissez-moi ! laissez-moi!.... s’écria-t-elle, vous me faites peur !
Ma première pensée fut une pensée d’épouvante. Je crus qu’elle était devenue subitement folle ; puis, apercevant à son corsage le bouquet que lui avait donné Marulas, l’idée extravagante me vint qu’il contenait un poison. Je le lui arrachai. Elle voulut le défendre.
— Viergie, chère Viergie, dis-je presque éperdu, jetez ces Heurs, elles vous tuent!...
— Ces Heurs viennent d’ètre cueillies sur la tombe de ma mère, répondit-elle, n’y touchez pas.
Cette scène était inexplicable à l’heure où nous étions. A l’attitude de Viergie, à ses regards, à l’altération de tousses traits, au frémissement de sa voix enfin, je voyais qu’il se livrait dans souûme une lutte effrayante, qu’elle était en proie à quelque surexcitation vertigineuse dont je ne pouvais soupçonner la cause. Je la contemplais atterré. Elle devina ma pensée.
JEAN DE CHAZOL Î7i
— Oh! j’ai toute ma raison, mon cher Jean, dit-elle avec un singulier accent de froideur; rassurez- vous, sur cette crainte du moins.
À ce mot, je commençai à comprendre qu’un terrible malheur planait sur nous.
— Je vous le jure, lui dis-je, Vienne, vous me torturez !... Que s’est-il passé ? Parlez !... Il y a entre nous quelque malentendu...
— Je conçois votre surprise, reprit-elle. En effet, vous ne pouviez vous attendre à ce dénoûment que vous réservait la Providence...
— La Providence!
— Oui, ajouta-t-elle avec une animation fébrile, c’est elle qui me guide et qui m’a choisie pour accomplir son œuvre.
— Mais c’est du délire, malheureuse enfant! Vous ne songez pas à ce que vos paroles ont de cruel... Calmezvous. Cette pâleur, ce trouble, et jusqu’à votre voix tremblante, tout atteste que vous obéissez à quelque odieuse suggestion. Viergie, de cet instant commence toute notre vie.. Voyons, vous êtes ma femme, aucun malheur ne peut plus vous atteindre, l’oubliez-vous ?
Elle détournait les yeux, muette, émue, chancelante. Tout à coup elle sembla se raidir contre elle-même.
— Non, il le faut! dit-elle; puis, avec un effort de résolu-
tion implacable : — Jean, reprit-elle, n’attendez rien de ma faiblesse. Je l’ai prévue, et je me suis mise en garde même contre ma lâcheté. Et, parlant ainsi, elle me présenta un papier qu’elle tira de son sein. — Lisez cette lettre, ajoutat-elle, et quand vous l’aurez lue, vous comprendrez tout.
Je tendis la main machinalement et pris le papier. Elle se dirigea vers la porte. Je la regardais consterné, je sentais qu’il allait se passer quelque chose d’irréparable entre nous. Comme elle touchait le seuil :
— Viergie, m’écriai-je, au nom de notre avenir, reprenez cette lettrej II est impossible que tout cela vienne de vous. On a violenté votre raison, votre cœur, pour vous faire commettre une action insensée... Reprenez cette lettre!
A ces mots, elle se retourna vers moi, pâle, hésitante, la douleur dans les yeux. Je lui tendis les bras; mais, comme si quelque terreur l’eût assaillie soudain :
— Non, dit-elle avec un geste de décision, lisez! — Et elle sortit.
On dit que lorsqu’un homme se noie il a, dans une seconde d’agonie, tout un monde de pensées où toute sa vie est contenue; tout ce qu’il perd, mère, femme, enfants, se présente à son esprit. Au seuil du néant, il revoit le passé avec ses joies et ses misères, l’avenir se déroule à scs
yeux... Demeuré seul, tandis que je déchirais d'une main tremblante l’enveloppe qui contenait le mystère étrange qui allait engloutir mon bonheur, je ressentis cette impression navrante du naufragé. En une miuute, surgirent tout il coup les événements pressés qui m’avaient amené ù ce mariage. Comme dans un éclair d’orage, je revis les derniers jours... Je songeai aux rencontres de Marulas, à des entrevues cachées que j’avais soupçonnées entre Viergie et lui, à ce bouquet qu'il venait de lui apporter, au regard que j’avais surpris entre eux. Je ne doutai plus que ce misérable ne fût l’auteur de notre ruine. René, voici ce que je lus... La lettre était datée de la veille.
■ La Morniére, mardi.
« Jean, je serai demain comtesse de Chazol. Demain je verrai s’ouvrir devant moi les portes de votre château. Honneur, orgueil, richesse, amour, vous aurez tout mis à mes pieds. Je pourrai jouir de tous les biens, de toutes les joies qu’il ne m’avait jamais été permis d’espérer en ce monde... Mon avenir ne dépendra plus que de ma volonté... Vous le voyez, c’est avec réflexion que j’agis à l’heure où je suis libre encore de me résoudre et de renoncer à la terrible résolution que je prends. J’ai sondé ma raison et mou cœur, je sais ce qui m’inspire, je sais où je vais. Eh bien ! à cette heure, dans le calme de ma pen-
in
sée, sans colère et consciente de l’action que je commets, décidée à prendre demain votre nom, et à lier pour toujours votre vie à la mienne, je jure que jamais je ne vous appartiendrai!... Ne me croyez pas insensée,... quelques mots vous diront tout... Jean, depuis huit jours, je vous ai trompé; depuis huit jours, je sais que je ne suis pas la fille de madame de Sénozan. Je suis la fille de la Mariasse, la niai heureuse tant méprisée, tant torturée par tous les vôtres, que votre père a fait chasser sans pitié alors qu’elle me portait dans ses bras, la séparant de tout ce qu’elle aimait au monde. Depuis huit jours enfin, je sais que cette déclaration de ma mère mourante n’était qu’un stratagème, une représaille longuement préparée pour vous atteindre tous au cœur et me faire rentrer dans une partie des droits que le marquis de Sénozan. mon père, m’eût laissés, si l’on n’eût violenté ses sentiments et son amour en le forçant d’abandonner ma mère. Par votre père, ma mère a été abreuvée dé douleurs et de misères. Elle m’a laissé un legs de vengeance, et je l’accomplis. Vous voyez que je ne puis être à vous... L’amour serait un sacrilège entre nous... Je suis l’instrument d’une fatalité, rien de plus.
» Vous ne croiriez pas à ma résolution, si je ne me montrais sincère et vraie, air je vous ai aimé, et vous pourriez compter sur ma faiblesse. Il faut que vous sachiez
J K A N DE CHAZOt
lire jusqu’au fond de mon âme. J’ai tremblé, je l’avoue, devant la terrible action que je vais commettre; mais j’ai médité, j’ai compris mes combats ou plutôt mes révoltes contre des affections mensongères que ne pouvaient admettre mes instincts de race et mes aversions natives. Vous m’avez dit une fois que je tenais de l’ange autant que du démou, il n’a dépendu que de vous de me gagner au ciel .
Jean, je vous ai aimé à me donner en aveugle, à renier pour vous mes haines et mes tendresses. Une nuit, je suis venue à vous, brisée, le cœur plein de détresses, et vous n’avez pas compris que de cet abaissement je ne pouvais me relever que par votre amour, et vous m’avez rebutée, dédaignée, sans même voir la blessure que vous faisiez à ce fanatisme de dévouement qui s’abandonnait à vous comme à son sauveur, à son idole. Ce que je vous dis est étrange peut-être, mais il est des chutes d’orgueil qui ne se justifient que par l’héroïsme dans la faute. Peut-être reste-t-il en moi trop de sang de bohémienne ; je n’avais point été élevée d’ailleurs à connaitre les pudeurs d’hermine de vos filles heureuses, choyées par une mère sans reproches. A cette heure où. l’on me jetait dans vos bras, j’eusse été hère d’être votre esclave; je vous aimais à ne plus ressentir qu’une honte, la honte d’étre méprisée. . C’était la plus cruelle, et vous me l’avez infligée. Vous n’avez pas voulu de moi !.. Jean, vous ne savez pas ce que
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peut une goutte de (iel tombant dans cette coupe de misères dont j’étais abreuvée... Les amertumes trop longtemps amassées ont débordé tout à coup. Par vous, j’ai compris que j’étais destinée à vivre eu paria, qu'il me fallait être ennemie de cette caste des heureux... Celui que j’adorais ne me faisait même pas l’aumône de l’amour!.. J’ai
bien souffert, Jean, je vous ai maudit, et pourtant à ma
haine se mêlait le regret... Un mot m’eût ramenée à vous lorsque, étouffant le cri de mon cœur, j’essayais en vain d’aimer cette famille et cette mère aux bras de qui l’on m’avait jetée... Je me sentais si abandonnée, si étrangère au milieu de ces tendresses hésitantes, au fond desquelles on ne savait même pas voiler le doute! Dans un besoin d’expansion sauvage avivé par la contrainte de cette vie nouvelle, je m’échappais la nuit pour exhaler ma plainte au ciel, aux arbres, à cette nature qui seule m’était amie, qui m’avait vue souffrir mes douleurs d’enfant, qui m’avait vue pleurer mes larmes de jeune tille, qui savait les déchirements de mon amour enfin... Dans mes rêves incohérents, je vous appelais en cette détresse d’àrne où j’étais plongée... Je voulais encore vous pardonner. Je ne sais quelle voix secrète me disait que vous m'aimiez ; puis, quand j’étais près de vous, je sentais mon cœur se glacer, car je devinais le mépris et la peur dans ce que vous ressentiez pour moi. Je vous voyais confiant près de
Geneviève... Alors la jalousie m'égarai!,. Je me demandais en vaiuquel était mon crime à vos yeux... Je perdais jusqu’à la confiance en ma jeunesse, je me croyais avilie, déchue, puisque vous ne m’aimiez pas, et les mauvais instincts mal étouffés en moi se réveillaient âpres et menaçants. Une nuit, je me levai pour aller mettre le feu à la chambre de ma sœur... Ah ! j’ai subi de cruels combats, jusqu’à l’instant où je vous ai vu souffrir par Clareuce, Clarence qui me rendit euliu l'estime de moi-méme. Je voulus alors vous atteindre au cœur en me douuant à lui... Et pourtant je n'ai point su résister devant votre douleur... Mon âme était à vous, vous osiez m'aimer enfin!... J’étais sans courage contre le bonheur, je m’abandonnai à ce rêve radieux, chérissant jusqu'à mes douleurs passées, heureuse de vous immoler jusqu’à mon orgueil... Vous m’aimiez!... Après ce que j’avais souffert, j’allais être votre femme, moi, que vous aviez rencontrée pieds nus, en haillons. Ah ! si vous saviez ce que j’avais alors dans le cœur! J’aurais baisé la trace de vos pas! (Juel avenir! Je vivais en plein ciel... Imprudente que j’étais, il me restait à subir une dernière injure, et vous ne me l’avez point épargnée en me laissant voir, au retour de Miro, votre manque de foi mémeen ma plus vulgaire loyauté... C’était trop, Jean!.. De ce jour, je compris que je n’étais toujours
pour vous que la fille ramassée sur les chemins, une sorte
de créature bizarre dont la beauté avait pu triompher de votre fierté et de votre raison, mais qui n’avait point encore votre estime. Supporter cette dernière marque de mépris était au-dessus de mes forces. De ce jour, je jurai de me venger... Je jurai que je vous verrais suppliant à mes pieds, après avoir enchaîné votre vie à la mienne, et que je vous rendrais vos dédains... Eussé-je tenu mon serment? Je l’ignore... Votre douleur eût pu me rendre lâche. A cette heure, je songe aux tortures infligées à ma mère, elle m’a légué sa vengeance, plus sacrée que la mienne... Jean, je suis votre femme, votre nom est devenu le mien ; je ne vous appartiendrai jamais. »
Il est des commotions si violentes qu’elles exaspèrent jusqu’à la folie; je tombais de si haut des régions de l’idéal que j’en demeurai un instant comme frappé de stupeur. Il me fallut reprendre la lecture de cette lettre pour me convaincre que je n’étais point le jouet d’une hallucination. Tout à coup une idée me vint à l’esprit, soudaine et rapide comme un trait de lumière. C’était une épreuve, uue expiation qu’elle m’imposait ; c’était la rançon de
mes lâches hésitations, demesdoutes. Elle voulait s’assurer si j’avais assez d’amour pour ne plus désormais chanceler dans ma foi, pour croire en elle, l’accusât-on d’un crime, s’accusât-elle elle-même... l’évidence aveuglâtelle mes yeux. Je me levai pour courir et me jeter à ses pieds. Je m’arrêtai sur le seuil... Si elle m’avait dit la vérité, si elle m’avait vraiment tendu ce piège indigne !...
Qu’allait-il se passer entre nous?.. Je voulais me calmer’ je sentais que dans le désordre de mes idées j’allais tout rendre irréparable. J’étais entraîné depuis trois mois dans un courant d’événements si étranges que je n’avais plus la notion du réel. Cette lettre était si insensée !... Que te dirai-je de mon aberration? Faut-il appeler lâcheté ce honteux aveuglement de la passion qui me leurrait encore d’une ombre d’espoir après une telle chute ?.. Mais j’étais trop agité pour supporter longtemps cette cruelle incertitude. Il fallait voir le péril face à face. J’allai trouver Viergie.
Comme j’entrais chez elle, elle était debout près d’une fenêtre, regardant le parc à travers les vitres. En entendant le bruit de la porte, elle se retourna et demeura devant moi froide et silencieuse. Si j’avais en cet instant surpris des pleurs dans ses yeux, je te le jure, René, je lui aurais encore tendu les bras. Son attitude hautaine
et décidée me glaça. Sans parler, je lui montrai sa let're ouverte.
— Vous J’avez lue ? dit-elle d’une voix à peine intelligible.
— Oui, et si vous avez voulu m’éprouver, Viergie, l’épreuve est cruelle.
— Une épreuve?.. Celle-ci serait étrange, avouez-le.
— Quoi ! tout cela est réel ; ce que vous dites dans cette lettre est résolu dans votre esprit?
Elle hésita un instant; mais, reprenant toute son assurance:
— Résolu irrévocablement ! dit-elle d’un ton si singulier d’audace que mon indignation, trop longtemps contenue, éclata tout à coup.
— Ah çà ! vous êtes folle ! m’écriai-je.
Elle me regarda en face d’un air de défi. J’eus peur de ma colère.
— Voyons, lui dis-je en me maîtrisant par un effort de volonté, tout cela est insensé. Vous n’avez pas songé à ce qui va résulter d’une telle extravagance. On a surpris votre imagination. La jalousie peut-être que vous aviez autrefois conçue contre Geneviève vous aura égarée. Il est impossible que vous ayez feint l’amour à ce point. Viergie, c’est notre vie que vous brisez en cet instant. Marulas vous a trompée pour vous faire servir à je ne sais
JEAN DE CHAZOL *M
uel misérable dessein .. Écoutez-moi, je vous en conjure malgré l’assaut que subit en ce moment notre bonheur, nous pouvons nous sauver encore. Nous soipmes liés désormais, rien ne saurait nous séparer. Vous cédez à un égarement dont votre nature exaltée n’a point compris toute la portée. Viergie, j’essaierai d’oublier cette heure de délire.
— Je vous remercie, répondit-elle ; mais il est trop tard, Jean... Il y a maintenant des souvenirs que nous ne pouvons plus effacer. Nous avons trop de fierté tous deux pour oublier. Je suis franche, puisque j’avoue que je vous ai aimé. Vous l’avez dit souvent, et vous considériez cela comme un de mes charmes, je suis une sauvage, moi !.. N’y eût-il point le malheur de ma mère entre nous, je ne saurais concevoir l’amour sans le complet abandon de mon âme Celui que j’aimerais serait mon maître, je le servirais à genoux ; mais une soumission vulgaire, une froide résignation, me sembleraient une profanation de moi-méme, après ce qui s’est passé entre nous. Vous avez tué mon amour en l’humiliant. Toute ma résolution, toute ma force est dans ce mot : je ne vous aime plus.
— Ainsi, m’écriai-je, ces protestations de tendresse, ces aveux, ces serments, tout cela n’était que mensonge? Notre mariage n’était pour vous qu’un piège pour acquérir un nom, une fortune ?
— Vous oublie* que sir Clarence O’Brien est aussi noble et plus riche que vous.
— Mais ayez-vous songé aux conséquences de cette situation ?
— Oh ! je savais que je courais un danger terrible, ditelle avec un calme impassible; mais le péril est passé, puisque vous ne m’avez pas tuée sur le coup. Maintenant la réflexion vous est venue, et je n’ai nen à craindre. Votre nom vous défend tout éclat.
Encore une fois j’eus peur de la colère que je sentais bouillonner en moi
— Et me permettrez-vous de vous demander comment vous comptez porter ce nom ? dis-je avec ironie.
— Oh ! rassurez- vous, Treprit-elle, j’ai assez de fierté pour ne point descendre du sommet où je suis montée.
— Vous perdez l’esprit!... Avez-vous songé à ce que va devenir notre vie ?
— Je vous avoue mon ignorance à ce sujet, réponditelle. En tout cas, l’avenir dépendra de vous. La possession de moi-méme réservée, je serai pour le monde et pour nos gens ce que je dois être aux yeux de tous, voîre femme et... si vous l’exigez, votre amie.
— Tenez, décidément vous êtes folle ! m’écriai-je. Ainsi, quand le cœur plein d’amour je formais avec vous des projets d’avenir et de bonheur, vous me trompiez !...
Digil
Ainsi, vous avez espéré que je subirais impassible cette incroyable situation de dupe, que, votre ambition ou votre vengeance satisfaite, nous arrangerions un ménage où vous ne seriez ma femme que de nom !
— Oh ! je n’ai pas été crédule à ce point de penser que vous accepteriez une telle vie... J’ai prévu d’avance l’issue de notre mariage. J’ai de vous ce que je voulais. Je suis prête maintenant à vous aider en tout ce qu’il vous plaira pour arriver à une entente qui ménage les convenances et n’attire point le scandale sur ce nom de Chazol qui est devenu le mien.
— Assez!... assez! m’écriai-je, effrayé devant cette perversité profonde que je voyais enfin sans masque. Vous venez de détruire à jamais tout espoir de retour. Ah ! votre vengeance est complète ; mais vous avez eu tort de la tenter sur moi...
N’attends pas, ami, que j’essaie de te raconter les défaillances de mon cœur et l’égarement de ma raison durant ces huit jours de tortures, pendant lesquels je me débattis contre la folie. Après l’état violent où m’avait jeté
cet incroyable dénouement, j’avais essayé de me recueillir, de me calmer. Je ne pouvais croire à une résolution aussi folle. Gomment imaginer qu’elle pût persister dans cette odieuse vengeance qui allait briser sa vie et la mienne ? Égarée par ces superstitions étranges dont j’avais eu déjà mille preuves, elle s’épouvantait peut-être de quelque fantôme menaçant prêt à la punir d’un amour qui lui semblait sacrilège. N’allais-je pas moi-même accomplir notre ruine en m’abandonnant à quelque parti extrême qui rendrait notre malheur irréparable ? C’était une imagination exaltée qu’il fallait apaiser. Il était impossible que par ma tendresse je ne parvinsse point à la fléchir... René, après l’avoir maudite comme une vile créature, je me suis traîné à ses pieds suppliant... Ainsi que la robe de Nessus, mon amour me dévorait. Hautaine, implacable, elle me brûlait de ses regards; son souffle m’enivrait, sa beauté me fascinait. Je l’implorais avec des larmes; je croyais la voir émue, défaillante, prête à fléchir; puis tout à coup, comme frappée de terreur, elle s’échappait de mes bras, m’accablant de ces mots : « Je ne vous aime pas ! Je ne vous aime pas! » qu’elle redisait avec violence pour mieux m’atteindre au cœur et creuser un abîme entre nous. En de telles scènes, je perdais jusqu'à la conscience de cette situation impossible, où ma fierté s’humiliait. J’ai cru que j’allais devenir fou de douleur. J’ignore par quel miracle je
Di
SK
vis à cotte heure, car doux fois je résolus d’en finir avec sa vie et avec la mienne... René, il fallut l’excès de ses mépris pour rappeler ma raison, pour anéantir toui espoir dans mon cœur avili...
Tu frémis, n’est-ce pas? car tu sais si je suis homme à subir de pareilles chutes !.. Ecoute. Au bout de huit jours de ce délire... j’ai vécu huit jours ainsi... un soir, après l’avoir quittée suppliant, las de m’être si longtemps abaissé, effrayé d’en être venu à ce degré de faiblesse, je méditai; j’eus le courage enfin de contempler mon désastre et de chercher ce qui me restait à espérer. Tout était bien perdu, bonheur, dignité... Il n’était plus de retour, car, eussé-je vaincu ses dédains, je ne pouvais plus être pour elle qu’un objet de pitié. Je me sentais déjà amoindri à mes propres yeux. J’étais tombé dans un piège; nulle issue, nul recours! La loi même était impuissante à briser le joug auquel elle m’avait rivé, eussé-je osé en appeler à un tribunal et m’exposer à un scandale public. J’avais encore présent à l’esprit un procès bizarre dont tu te souviens, où un honnête homme, dans une situation comme la mienne, réclamait en vain depuis trois ans la nullité de son mariage. Il avait subi trois années cette torture... La loi avait consacré l’indissolubilité. J’étais à jamais enchaîné aussi. Cette femme, méprisant ses serments devant les hommes et devant Dieu,
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avait le droit de garder un nom volé. Dérision impie ! elle pouvait devenir adultère, et ses enfants seraient les miens, si je ne savais prouver sa trahison devant des juges... Notre code est ainsi fait !
Je délibérai longtemps, le cerveau troublé, le cœur déchiré, éperdu de rage et d’amour. Je l’adorais, et je m’épouvantais à la pensée de vivre sans elle. Elle était devenue ma vie, mon souffle, mon âme... La violence même de mon désespoir me sauva. J’eus honte de ma faiblesse, les amertumes trop longtemps amassées débordèrent enfin. De victime, je me fis juge, et je la condamnai.
Un soir donc, je donnai ordre à mon valet de chambre de tout préparer pour mon départ de Chazol au lever du jour. Tu sais, René, avec quelle impitoyable volonté j’accomplis ce. que j’ai résolu. Au milieu de la nuit, quand tout fut endormi dans le château, je quittai ma chambre et je gagnai sans bruit l’appartement de ma femme. Sa porte était fermée, mais j’avais la clef d’une autre porte qui communiquait de la bibliothèque à un petit couloir aboutissant à son cabinet de toilette... J'ouvris. Là encore un verrou tiré de l’autre côté me fit obstacle; mais cette porte était légère, d’un coup d’épaule je la jetai en dedans. J’arrivai à sa chambre, éclairée par la demi-clarté d’une lampe d’albàtrc. Au bruit que j’avais dû faire, Viergic
s’était réveillée. En m’apercevant sur le seuil, elle jeta un cri
Au jour, avant le lever de nos gens, je quittais Chazol en lui laissant cette lettre :
« Vous n’avez pas voulu être ma femme, je vous ai traitée en maître. J’ai réduit votre orgueil, je vous ai possédée... Maintenant je neveux plus de vous, et je pars, vous ayant châtiée et punie. Nous ne nous reverrons jamais. Votre situation est assurée, mou notaire vous servira les revenus auxquels vous avez droit par notre contrat. Si vous désirez quitter Chazol pour une autre retraite, je vous laisse libre. Seulement, en me séparant de vous, je vous rappelle que vous portez mon nom... Je vous conseille de ne point l’oublier.
Tu as lu, René, le dénoùment de ce roman d’amour dont je te racontais les troubles et les ivresses.- Il te semble, n’est-ce pas? que tout cela n’est qu’un rêve effrayant, que pendant ces quatre mois de séjour à Chazol j’ai été frappé de quelque accès de folie. Quatre mois !.. tout cela s’est
passé ou quatre mois!.. Je me retrouve à Paris devant cette table où je t’annonçais joyeux mon départ ponr la Provence. Autour de moi, tous les témoins de ma libre existence, mille objets familiers à peine quittés, un livre commencé, quelques lettres reçues... C’était hier, et pendant ces quelques jours d’absence tout une destinée s’est accomplie pour moi!... Oui, tout cela semble un rêve, et par instants j’ai peine à y croire. Après tout, qu’est-ce au fond que ce malheur ? Une aventure étrange, une intrigue galante que j’ai payée trop cher, avec une créature plus perfide que les autres, une folie A'exentric amoureux d’une danseuse qu’il veut avoir à tout prix. Je suis homme à retirer quelque lustre d'originalité d’une extravagance si pleine de désinvolture : j’aimais une belle fille, je ne pouvais la posséder qu’en l’épousant ; mon caprice satisfait, je l’ai quittée... Il y a là de quoi me donner dans le monde une attitude régence d’un effet irrésistible...
Non, j’essaie de te mentir; mais je ne me mens pas à moi même!... Je l’aime, et le désespoir me tue. Ma vie est un enfer; à toute heure, à tout instant, son image est présente et remplit ma pensée. Le souvenir de cette nuit de voluptés brutales, de luttes et de fureurs, me brûle, me dévore et m’enivre... Je la revois frémissante, éperdue, domptée, pleurant des larmes de rage, en ce désordre où
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sa merveilleuse beauté m’éblouissait. J’entends encore Vies •cris étouffés par mes lèvres... je garde les marques d’une morsure profonde qu’elle m’a laite à la main, et j’en ravive les empreintes pour retrouver la trace de sa bouche adorée... C’est lâche et c’est fou, n’est-ce pas? Et je vis dans ces tortures!... Je recule devant la pensée d’un suicide, j’ai peur de ce néant qui me séparerait d’elle...
Arrivé de Chazol à Paris, je restai pendant deux jours enfermé chez moi, en proie à la fièvre et au vertige. Mon oncle était encore absent. Je défendis à mes gens de faire connaître mon retour. Te le dirai-je ? j’osais encore rêver quelque miracle qui la ramènerait à moi soumise, repentante... J’avais perdu toute fierté, je maudissais cet absurde sentiment de dignité offensée auquel j’avais cédé’ puis je songeais à tout ce qui nous séparait désormais, et le désespoir s’emparait de moi. Je m’effrayais de ne rien savoir d’elle , je me demandais si tout était fini...
Vers le soir du second jour, j’eus l’étrange idée qu’elle
était peut-être arrivée chez ma tante, ou que là du moins
j’aurais sans doute de ses nouvelles. A cette dernière espé.
rance, je fis atteler. A neuf heures, j’étais à l’hôtel Sé-
nozan. En revoyant cette demeure qui me rappelait de si
cruels souvenirs, je ne pus me défendre d’un pressenti-
meut douloureux. Le vieux Martin, tout effaré de me voir à cette he.ure, me dit que ma tante était encore au salon • avec ma cousine. Au moment où il soulevait la portière pour m’annoncer, j’entendis un cri de Geneviève. — Lui, Jean!...
J’entrai, ma tante et Geneviève étaient seules. A ma vue, elles devinèrent une catastrophe.
— Viergie?... s’écria ma tante.
— Rassurez-vous ! dis-je effrayé de leur inquiétude.
— Où est-elle?...
. — Mais à Chazol, répoudis-je, essayant de sourire.
Il fallait trouver un prétexte.
— Lne affaire m’appelle ici pour quelques jours, reprisje, et j’ai dû partir seul.
Geneviève interrogeait mes yeux.
— Jean, dit-elle en saisissant ma main, il vous est arrivé un malheur... Je le vois, je le sens!
Mon visage avait trahi mon affreuse douleur. Il fallait cependant expliquer pourquoi j’étais venu seul. J’inventai je ne sais quel ordre du ministre qui me rappelait tout à coup, je parlai d’un embarquement probable et très-prochain. Cette fiction coupait court aux conjectures et donnait un aliment aux inquiétudes que j’avais excitées. Sans
soupçonner un autre ennui que celui que je confessais, ma tante vit pourtant que je ne voulais pas tout dire en
présence de Geneviève. Geneviève le comprit aussi sans doute, car un instant après elle nous laissa. A son attitude du reste et à celle de sa mère, j’avais deviné dès le premier abord que depuis leur arrivée à Paris elles vivaient dans la tristesse. Demeuré seul avec la marquise, j’eus un moment d’embarras cruel.
— Cette affaire est-elle donc plus grave que vous ne l’annonciez ? dit-elle en voyant mon hésitation.
Il fallait tout lui révéler, et cependant ménager sa sensibilité nerveuse et maladive.
— Oui, c’est une affaire grave, lui dis-je; mais quoi que j’aie à vous apprendre, ne vous effrayez pas, car je vous apporte du moins un soulagement à des pensées qui vous ont beaucoup tourmentée, si cachées que vous les ayez tenues. Ce que j’ai à vous dire enfin ne peut être qu’une joie pour votre cœur maternel, et vous rendra Geneviève plus chère, si jamais votre tendresse a pu hésiter.
— Mon Dieu, que voulez-vous dire? s’écria-t-elle; achevez! Je vous promets d’étre calme.
— Avez-vous reçu des nouvelles de Viergie? <
— Non, et je m’en inquiétais, je l’avoue; c’était pour moi une peine de la croire ingrate.
— Elle peut l'être envers vous sans que vous en souffriez... alors qu’il vous reste l’affection de Geueviève.
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— Que signifie cela ?... expliquez-vous.
— N’avez-vous jamais songé que la révélation de la Mariasse pouvait être une odieuse vengeance ? repris-je, lui mesurant l'émotion pour ne point l’accabler.
Ma tante me jeta un regard éperdu.
— Au nom du ciel, parlez ! s’écria-t-elle, n’osant me comprendre. Vous voyez que j’ai du courage... On nous a abusés... Est-ce là ce que vous voulez dire ?...
— C’est Geneviève qui est votre fille; c’est Geneviève, je vous le jure.
— Geneviève!... mon enfant! Ali! béni soit Dieu, mon cœur ne s’y était pas trompé!... Mais comment savezvous ?... Qu’est-il arrivé ?...
Je lui montrai alors la lettre de Viergie. Cette lettre révélait, tout. Elle la lut, non sans s’interrompre avec stupeur.
— La malheureuse ! dit-elle enfin... Et vous, pauvre Jean, qui l’aimiez d’une affection si noble et si profonde!
— J’ai reçu un coup cruel, répondis-je; je vais reprendre la mer. L’absence et le mépris me guériront... Je suis veuf, voilà tout !
Ma tante tourna vers moi ses yeux mouillés de pleurs et me regarda un instant.
— Pauvre Jean ! répéta-t-elle. Ah! vous ne saurez jamais le mal qu’elle nous a fait.
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— J’ai compris ce que vous avez souffert dans votre tendresse maternelle. C’est pourquoi je vous ai tout dit afin de vous délivrer du moins de ces horribles doutes.
Nous convînmes de ce qu’elle confierait à Geneviève pour expliquer cette incroyable rupture, et après une heure de tristes épanchements, je pris congé d’elle. Comme je traversais le dernier salon, à demi éclairé, je fus tout surpris de me trouver en face de Geneviève.
— Silence ! me dit-elle vivement, ma mère me croit
rentrée. Je vous attendais, car je meurs d’inquiétude...
— Vous vous exagérez sans doute les causes de ma présence à Paris, chère Geneviève; rassurez-vous.
— Oh ! n’essayez point de me tromper, Jean, ajouta-telle d’une voix émue et le regard suppliant; au nom du ciel, qu’est-il arrivé?... Viergie est malade, n’est-ce pas? mourante peut-être?...
— Geneviève, je vous assure...
— Il n’y a qu’un tel malheur qui puisse vous accabler à ce point. Tenez, je vois des larmes dans vos yeux.
J’avais des larmes dans les yeux, René, parce qu’en écoutant Geneviève, en la regardant, j’avais cru voir et entendre Viergie. Je ne sais ce que je parvins à répondre, et je m’enfuis.
En sortant de l’hôtel, je renvoyai ma voiture. J’avais besoin de respirer, de calmer le tumulte de mon âme. Je
m’en allai à travers les Champs-Élysées, effrayé à l’idée de revoir Geneviève et de retrouver par elle cette torture que je venais de subir. J’errai jusqu’au milieu de la nuit. Je me pris à songer, en me rappelant les questions de Geneviève, que peut-être en effet Viergie était malade, mourante... Que faisait-elle ?... Qu’était-il arrivé après mon départ ?... J’imaginai je ne sais quel sombre drame.
Comme je rentrais chez moi, mon valet de chambre me remit une lettre. Elle portait le timbre de Chazol ; sur l’adresse je reconnus l’écriture de Viergie : je crus que j’allais défaillir. Je renvoyai Toby et demeurai seul. J’avais peur... Enfin je déchirai l’enveloppe en tremblant. Voici ce que je lus :
« Vous êtes un lâche... Mais, malgré ce hautain mépris qui cache mal votre désespoir, vous m'aimez, vous ne m’oublierez jamais! Et, si jamais je le veux, je vous verrai encore à mes genoux, suppliant... Je ne puis plus rien, dites-vous ? Écoutez ceci : Geneviève vous adore et meurt de son amour. C’est pour vous séparer d’elle que je vous ai épousé!
» Comtesse Viergie de Chazol. »
René, tu es mon frère, et dans ces épanchements je te livre mes plus secrètes misères, je mets mon âme à nu. Ce
qui m’arrive bouleverse à ce point mon esprit que j’ai besoin parfois de me recueillir pour ne pas me croire insensé. Dégagée de péripéties romanesques, mon aventure n’est cependant qu’un de ces incidents vulgaires que j’ai vus passer cent fois devant mes yeux : un homme trompé ou dupé par une femme. Quelles que soient la forme ou les conséquences de sa déconvenue, c’est toujours la même prosaïque infortune, une déception plus ou moins amôro, une blessure que le temps guérit. Que te dirais-je de plus? J’ai été joué comme un sot !... Eh bien ! en recevant cette lettre de Viergie, cette lettre si pleine de fureur et de haine, et qui te paraît sans doute à toi une nouvelle perfidie, je ne lus qu’une ligne : C'est pour vous séparer d'elle que je vous ai épouse I Je n’eus qu’une pensée : elle est jalouse de Geneviève, elle m’aime !... Celte pensée s’est emparée de moi; à l’heure où je t’écris, elle me possède encore. Elle m’aime!... Te dire ce que j’espère, je l’ignore. L’irréparable est entre nous, je le sais ; je me mépriserais de fléchir à cette heure. Il n’est point d’infamies qu’on ne puisse pardonner à sa maîtresse; mais on ne saurait concevoir qu’après de telles atteintes à leur dignité la vie fût encore possible entre deux époux. Tu peux me croire frappé de vertige, tu ne me croiras jamais lâche, je présume. Quand je te dis qu’elle m’aime, que je le sens par je ne sais quelle conviction intime, je ne songe donc point au pardon, fût-
elle suppliante devant moi. Ce m’est toutefois un allégement de songer qu’elle souffre peut-être aussi. Cette trahison, ce guet-apens indigne, n’est plus uniquement le
calcul d’une ambition aveugle ; la passion, la jalousie,
rendent sa vengeance moins vile, mon malheur moins humiliant. Nature inculte, imagination fougueuse, elle n’a point compris sans doute la gravité de cette action inouïe que son orgueil lui a fait commettre. Tu sais comment elle a été élevée... Le sang qui coule dans ses veines est du sang de bohème...
Je devine ta pensée, René... Eh bien! oui, je la justifie, ou du moins j’essaie de la justifier. Ne comprends-tu pas que ma douleur me serait moins amère, si je pouvais me convaincre qu’elle me regrette et me pleure?... Tout n’est donc pas fini. Il reste encore entre nous un lien de haine! Pourquoi douter de cette jalousie, qui plusieurs fois déjà s’était révélée?;., soit qu’elle s’adressât à cette supériorité d’éducation de Geneviève que Yiergie avait enviée et qu’elle avait désespéré d’atteindre, soit qu’elle vint de celte pensée, dont je l’avais vue tourmentée autrefois, qu’il y avait eu des projets d’union entre ma cousine et moi. L’idée que j’étais aimé de Geneviève autrement qu’un frère n’avait pu naître que dans une âme jalouse. Comment croire à un sentiment secret que les yeux d’une mère et les miens n’avaient point pénétré? Je n’ignorais pas que
ma tante avait eu un moment l’espoir de m’unir à Geneviève, et dans un jour d’épanchement elle me l’avait conlié ; mais, si dans le coeur de ma cousine il s’était mêlé une' plus vive tendresse à cette affection ingénue, pieusement gardée dans ses souvenirs d’enfant, ce n’avait pu être qu’une vague éclosion de cet amour toujours prêt à naitre dans une âme candide pour le fiancé qu’on lui donne. Ma tante ne m’avait point caché que dés l’arrivée de Viergie au château elle avait deviné que nous nous aimions. Elle avait donc su, avec son instinct de mère, préparer l’esprit de Geneviève contre une déception. Geneviève enfin était trop innocente pour savoir dissimuler une passion profonde. Le ton violent de cette imprécation de Viergie suffisait à démontrer sous quelle impression elle avait été écrite. C’était un dernier trait de fureur impuissante, rien de plus.
Quoi qu’il en soit, cette lettre eut du moins pour effet île mettre un terme à mes incertitudes sur ce qui me restait à faire. Je songeai alors qu’il était utile de régler définitivement notre situation, ne fût-ce que pour attester ma résolution formelle et prévenir un éclat. J’avais su par les lettres de mes amis de Paris que ce mariage, aussi romanesque qu’imprévu, avait fait quelque bruit dans notre monde, et mon arrivée subite sans
madame de Ghazol allait certainement donner lieu à des
commentaires qui ne tarderaient point à être éclaircis. Je n’étais pas homme à tomber comme un sot sous une déconvenue conjugale, ni à prendre une attitude de foudroyé. Il fallait faire tête à l’orage et prévenir les médisances en me traçant un rôle qui arrêterait court les ironies, si elles essayaient de poindre.
Pour commencer , j’écrivis à Langlade afin de préciser les questions d’intérêt. Je lui annonçai qu’à la suite d’événements survenus entre madame de Chazol et moi, nous étions décidés à une séparation consentie de part et d’autre, qu’il aurait à s’entendre avec elle pour le règlement des avantages que je lui avais assurés, c’est-à-dire trente mille francs de rente hypothéqués sur mes biens. Je l’informai que dans le cas où, désirant quitter Chazol, elle jugerait bon de réclamer sa dot (une somme de deux cent mille francs qui lui avait été donnée par madame de Sénozan et qui était encore entre les mains de Langlade), il était autorisé à lui en laisser la libre disposition. Je le priai donc de voir madame de Chazol afin de m’informer au plus tôt de ses intentions.
Comme j’achevais cette lettre, l’amiral entrait chez moi. Il arrivait de Brest.
— Que me dit-on ?... Tu es ici depuis deux jours, s’écriat-il en m’embrassant avec effüsion, et tu ne me le fais pas savoir?
— Je croyais seulement passer par Paris, mon cher oncle, répondis-je un peu troublé.
— C’est bon, c’est boni... Et ta femme, où se cache-telle?... Appelle-la. Tu sais que Mauron m’cn a écrit des merveilles.
— Elle n’est pas ici. Je l’ai laissée à Chazol.
— Comment?... Est-ce que déjà par hasard tu serai las de ton bonheur?... Tu t'égares sans elle à Paris aux premiers rayons de ton honey-moonl
— Si j’ai quitté ma femme, repris-je, je veux dire que je me suis séparé d’elle pour ne plus la revoir...
A ce mot, il fit un haut-le-corps, me regarda en face, et faillit perdre ce sang-froid superbe qui fait ton admiration.
— Parfait!... reprit-il enfin avec son sourire caustique. Continue... Tu as une manière de te marier qui m’enchante.
L’idée ne me vint pas d’atténuer les faits; malgré l’humeur railleuse de mon oncle, mon nom était en jeu, ce qui »
me faisait un devoir de lui rendre un compte sévère de ma conduite. Je lui fis donc une confession sincère. En écoutant le récit de mes premiers jours de déception, il ne put réprimer un étonnement narquois.
— Hé! lié! dit-il, la petite personne a de la tète ! — Sénozan et Bohême, le croisement de race se reconnaît.
J’arrivai enfin à mon dernier jour passé à Chazol.
— Allons donc! s’écria-t-il. J’ai cru que tu me revenais comme un petit saint Jean I... Mes compliments, mon cher; tu sais brusquer les dénoûments...
— Ne raillez pas, mon oncle, je vous en prie.
— Et comment diable veux-tu que je m’attriste quand il s’agit de ce bienheureux thème de l’hyménée qui a toujours fait ma joie... depuis que je suis veuf?
— Pourriez-vous me blâmer d’une résolution que ma dignité m’imposait !
— Que veux-tu que je te dise ? Nous avons eu la sottise de supprimer le divorce sous prétexte de morale, ce qui fait que l'institution la plus sacrée peut devenir le traquenard le plus bouffon. En tout autre pays que la France, à cette belle farouche, qui doit être convaincue à cette heure que tu n’étais pas un gaillard à dédaigner, tu n’aurais eu qu’à tirer ta révérence sans bruit, sans éclat :« Vous désirez rester fille? bonjour!... Je vous rends votre coeur, rendezmoi mon nom, j’irai faire le bonheur d’une autre... » Et tu t’en serais allé, la laissant assez sotte... Après tout, cette affaire a encore du bon, puisque te voilà forcément garanti contre toute rechute, la bigamie n’étant point admise dans . nos mœurs. Tu n’avais plus, que je sache, grand’chose à perdre de ton innocence. L’honneur est sauf enfin, car tu es de ceux que ne sauraient atteindre les légèretés de leurs
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femmes après qu’ils les ont quittées. Eu te conduisant galamment dans ta séparation, tout est dit.
Les consolations de mon oncle étaient trop dans le caractère de son humeur pour que je fusse tenté de le contredire. Tu connais le dédain qu’il professe à l’endroit des femmes et de l’amour; il n’eût point compris ma lâcheté, et j’eusse alarmé sa tendresse. Ma confession étaitfaite, quoi qu’elle eût coûté à mon orgueil, et, je te l’avoue, ce fut même avec quelque allégement que je l’entendis résumer ma folie, comme s’il se fût agi d’une incartade qui ne pouvait le troubler dans sa sérénité superbe et dans le souci de notre honneur commun.
Deux jours plus tard, je reçus cette longue lettre de Langlade, qui m’apprenait enfin les événements passés au château depuis mon départ.
« Monsieur le comte,
» Selon le désir que vous exprimiez, votre lettre ù peine reçue, je me suis empressé de remplir la mission dont vous m’avez chargé, et, dans mon ignorance des faits qui
ont amené vos graves résolutions, je crois de mon devoir de vous rendre un compte très-minutieux de ma visite et des diverses circonstances qui pourraient vous intéresser. Comme j’arrivais à Chazol, en passant devant le presbytère, j’aperçus l’abbé Bertaut. Je m’arrêtai pour • lui donner la main. Il devina que je venais au château envoyé par vous, et me dit qu’il avait vu le matin madame la comtesse. Je songeai que peut-être déjà il était en mesure de me renseigner sur les dispositions d’esprit que j’allais rencontrer, ce qui ne m’était point inutile. Outre nos vieilles relations d’amitié, nous nous sommes trouvés trop souvent, par état, dépositaires d’importants secrets de famille (ne. fût-ce que celui qui est relatif à la naissance de madame de Chazol), pour hésiter à nous confier l’un à l’autre lorsqu’il en peut résulter quelque bien. J’entrai donc chez lui. Il vint au devant de mes questions en me montrant qu’il était instruit des raisons qui avaient motivé votre départ... Je ne lui cachai point alors que j’étais envoyé par vous, et je l’interrogeai pour savoir si, d’après ses entretiens avec madame de Chazol, il n’était point survenu quelque circonstance qui pût, sinon modifier ma démarche, ou du moins m’engager à lui donner un caractère moins définitif et moins tranché. A* la façon dont il me répondit, il me fut aisé de comprendre qu’il n’ignorait rien des motifs sérieux qui avaieut
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amehé une si grave détermination. — Tout cela est bien regrettable, me dit-il. M. de Chazol, je le crains, a l’esprit trop fier pour tenter une réconciliation au point où en sont venues les choses. D’un autre côté, chez cette malheureuse jeune femme, dont l’âme, élevée cependant, n’est qu’à demi chrétienne par suite de l’éducation bizarre qu’elle a reçue, j’ai trouvé une telle exaltation et des idées basées sur de si étranges notions de la vie, que je désespère de lui faire entendre la vérité... Elle subit l’influence funeste qu’a conservée sur elle ce vilain homme qui lui a servi de père. — Quoi ! dis-je, est-il donc encore ici? Aurait-il osé se présenter au château?... — Non, répondit le curé; mais j’affirmerais presque qu’il entretient avec elle des rapports suivis. — Supposeriez-vous donc, repris je, qu’il la tient par quelque menace? — Il est trop habile pour avoir recours à de tels moyens, répondit le curé; son ascendant est plus sûr... Je ne puis vous en préciser la nature, ajouta-t-il avec réserve; sachez seulement qu’il s’y mêle des superstitions de cette race encore païenne dont descendait la Mariasse.
» Si je vous raconte si minutieusement ces détails, monsieur le comte, c’est qu’ils peuvent avoir une grande importance à vos yeux, surtout en ce qui concerne ce coquin de Marulas, qui a pu en effet jouer un rôle dans cette triste affaire. Les restrictions mômes que je rencontrais dans les
confidences du curé me confirmèrent dans cette pensée. Comme je le pressais de questions : — Ne me demandez rien de plus, mon cher Langlade, répliqua-t-il, car il ne me serait point permis de vous répondre. Ce que je vous tais appartient à la conscience du prêtre. Au point où en est venu ce malheureux dissentiment, ajouta-t-il, je crois néanmoins qu’il vaut mieux ne rien dissimuler des terribles conséquences qu’il doit fatalement entraîner. On recule souvent devant d’aussi effrayantes déterminations, à l’heure où l’on sent qu’elles vont devenir irréparables et engager toute la vie. S’il est encore une espérance, il faut tout tenter avant que les propos aient rendu un rapprochement plus difficile.
» Un quart d’heure après, j’arrivais au château. Je remarquai que les volets des grands appartements étaient clos, l’ancien corps de logis autrefois réservé à madame votre mère semblait seul habité. Un de vos gens, à qui je dis de m’annoncer, revint bientôt m’informer que la femme de chambre u’avait point trouvé sa maîtresse chez elle, qup sans doute elle était dans le parc, et qu’on était allé l’avertir. 11 me fit alors monter au premier étage, me conduisit dans la bibliothèque, ouvrit les personnes et me laissa seul. Uu assez long temps se passa. Le valet reparut enfin. On n’avait point trouvé madame la comtesse dans les jardins, et l’on était allé à sa recherche dans
les allées du bois. Ignorant si cette absence se prolongerait, je me décidai à apprendre par un mot à madame de Chazdl que j’allais attendre son retour chez le curé, où je la priais de me faire prévenir. J’étais donc entré dans votre cabinet; au moment où j’achevais ma lettre, il me sembla entendre dans la pièce voisiue, que je me rappelai être votre chambre, une sorte de plainte qui ressemblait à un gémissement étouffé. Ma première
peusée fut qu’un accident venait d’arriver. Sans hésiter,
j’ouvris la porte et j’entrai. — Qu’est-ce ?... Qui est là?... Que voulez-vous?... dit une voix. — Dans la demi-obscurité, je reconnus madame de Chazol, qui se leva subitement et comme irritée d’ètre surprise en ce lieu. Son visage était pâle, ses yeux rouges... Elle demeura toute troublée à ma vue. Tandis que je m’excusais d’une indiscrétion involontaire, d’un geste rapide elle renversa un cadre posé sur la table devant laquelle elle était assise, comme pour le dérober à mes regards; mais dans la brusquerie de ce mouvement le verre porta à faux et fut brisé si malencontreusement qu’un éclat atteignit madame de Chazol à la main et la blessa. Je m’élançai pour la secourir. — Laissez, laissez, dit-elle, ce n’est rien! — Mais le sang coulait abondamment. Je l’attirai près de la fenêtre, dont j’ouvris les volets pour examiner la plaie au grand jour. — N’appelez pas! reprit-elle vivement, et venez chez
moi! — En parlant ainsi, elle enveloppa sa main dans son mouchoir. Je la suivis, et, traversant rapidement la bibliothèque et le couloir, nous gagnâmes son appartement. Je donnai l’ordre à sa femme de chambre, qui, tout effarée, regardait ce mouchoir sanglant, d’apporter la boite à pharmacie. — Qu’importe? dit madame la comtesse, c’est inutile. — J’usai avec un peu d’autorité du rôle de médecin, que je prends à l’occasion, pour insister d’abord sur la nécessité de panser cette blessure et d’arrêter l’hémorrha-
gie; elle céda avec indifférence, et m’abandonna sa main. Il me fallut détacher quelques parcelles de verre qui étaient restées dans la plaie.
■» Bien que je dusse lui causer une. assez vive douleur, madame de Chazol demeurait impassible , sans un frémissement, sans une plainte. Sa main pansée, elle me remercia en peu de mots, et, congédiant sa femme de chambre, me conduisit dans son boudoir. Toute trace d’émotion semblait avoir disparu de son visage. — Je vous dois des excuses, mon cher monsieur Langlade, me dit-elle d’un ton presque enjoué, pour le trouble que vous a causé ma sotte maladresse, et surtout pour vous avoir involontairement fait attendre si longtemps pendant qu’on me cherchait dans le parc, comme je l’ai su par Mariette. J’étais entrée pour prendre un livre dans cette chambre... Je m’y serai sans doute endormie en le feuilletant. — Comme de mon
côté, je cherchais je ne sais quel prétexte pour justifier ma propre indiscrétion, la comtesse m’interrompit : — Il est trop aimable à vous de venir un peu rompre ma solitude pour vous excuser en quoi que ce soit ; j’aurais été désolée d’étre absente. — Ces compliments étaient dits d’une façon très-dégagée, sous laquelle pourtant je sentais un effort. — Ma démarche auprès de vous, madame, répondis-je, était trop urgente pour que je repartisse sans vous voir. — A ces paroles, elle ne put s’empêcher de roigir et me regarda.
» Je lui révélai alors la communication délicate et confidentielle que je venais de recevoir de vous, et je lui fis part des instructions que vous me chargiez de lui transmettre relativement aux projets qu’elle pourrait former, soit en demeurant au cluiteau, soit en préférant un autre séjour. Elle m’écouta en silence, sans un mouvement, sans un geste, avec une froideur impénétrable. Quand j’eus achevé : — Dois-je comprendre, dit-elle, que M. le comte de Chazol me fait connaître par vous sa volonté expresse... ou m’est-il permis de me consulter sur ce qu’il veut bien proposer ? — Je crus pouvoir, d’après votre lettre, affirmer que vous lui laissiez la pleine liberté de ses résolutions. Je ne lui cachai pas cependant que les arrangements d’intérêts dont je venais l’entretenir, étant l’exécution pure et simple de ce qu’a prévu la loi, ne me paraissaient guère de natu re
à être discutés ni de sa part ni de la vôtre, puisqu’ils constituaient des droits, et qu’aucune dérogation n’y pouvait être faite. Il ne restait donc à décider que la question plus délicate des conventions auxquelles vous vous arrêteriez tous deux, afin de voiler pour le monde une situation regrettable. Elle réfléchit un instant, visiblement troublée, hésitante, puis enfin : — Je vous avoue, mon cher monsieur Langlade, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, que dans ma complète ignorance des idées du monde, je ne
Saurais me guider seule... Bien que vous soyez ici l’avocat
■de M. le comte de Ghazol, et dès lors mon adversaire, j’ai trop de confiance en votre droiture pour n’y point faire appel. Je suis, vous le savez, isolée, sans famille et sans amis. Le respect du nom que je porte me défend de recourir à des conseils étrangers, à qui je devrais livrer la cause d’une rupture que la volonté de M. de Chazol est sans doute de ne point divulguer, puisqu’il vous la laisse ignorer à vous-même... Le seul guide que je puis avoir m’est, hélas! suspect... (En disant ces mots, elle baissa la voix comme si elle eût craint d’être entendue.) C’est donc de vous, ajouta-t-elle, que j’attends la vérité sur ce que me prescrit celte séparation, dussé-je abandonner ce que vous appelez des droits pour garder du moins l’estime de moi-même.
» Je dus faire comprendre à madame de Chazol qu’elle