‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 10 sur 105 · CHATEAU-THIERRY · texte numérisé non relu

CHATEAU-THIERRY

« J'approche d'une petite ville, écrit La Bruyère, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte, une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie et je dis : Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux! »

La Bruyère, il est vrai, ajoute aussitôt : « Je descends dans la ville, et je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'habitent : j'en veux sortir. » A ce dernier trait, reconnaissez le Parisien, homme de cour, sans pitié pour les provinciaux. Ne retenez que le tableau de la petite ville, « peinte sur le penchant de la colline ». C'est le

portrait de Château-Thierry, et tellement fidèle qu'on peut se demander si La Bruyère ne l'a point tracé d'après nature, un jour qu'il découvrit la petite ville en descendant des coteaux de la rive gauche par la route de Montmirail.

En ce temps-là, au bout du faubourg d'Outre- Marne, un pont de neuf arches, bâti sous François I", aboutissait à la porte de la ville. Des remparts flanqués de tours enveloppaient le Bourgs craintivement blotti à l'ombre de la citadelle féodale, et, gravissant les pentes, allaient se raccorder aux défenses de la forteresse. Du pêle-mêle des toitures émergeaient la tour du fort Saint-Jacques, la flèche de Notre-Dame-de-Bourg, la flèche des Gordeliers. Vers l'Occident, hors les murs, s'allongeait le faubourg de Saint-Crépin, dominé par la tour de l'église. Sur une hauteur escarpée se dressait l'enceinte fortifiée du Château avec ses puissants bastions; au-dessus des créneaux de la courtine apparaissaient les bâtiments de l'habitation seigneuriale, le clocher gothique d'une église et un énorme donjon carré. Déjà, au xvir siècle, l'appareil militaire du moyen âge n'était plus qu'un amas d'architectures inutiles et magnifiques : ces murs n'avaient protégé la ville ni contre les Impériaux en 1544, ni contre Mayenne en 1 591, ni contre Condé

en 1646, aussi voyait-on déjà les vergers et les jardins des bourgeois escalader les pentes du château, voiler à demi le rempart lézardé.

Depuis trois siècles, le paysage a bien changé. Les murailles du Bourg ont été rasées. Rasé aussi le Château et sur la vaste esplanade, qu'entourent encore les vieilles murailles démantelées, un parc offre ses allées ombreuses aux ébats des petits Castrotheodoriciens. Des maisons ont envahi les prairies voisines des faubourgs. Bien des tours et bien des clochers ont été renversés. Sur les côtes pierreuses et couvertes de petits vignobles, quelques boqueteaux demeurent les seuls débris de l'ancienne forêt. Les siècles ont fait leur œuvre, aidés par la folle incurie des hommes. Enfin, les barbares sont venus. Leurs obus ont écrasé une partie de la ville et endommagé le reste.... Malgré tout, elle a conservé son charme et sa beauté, la fine cité champenoise, qui, ramassée au pied de sa vieille forteresse, mire son visage meurtri dans les eaux lentes et glorieuses de la Marne. Qui la découvre aujourd'hui au milieu de son cirque de collines délicatement dessinées, souhaite toujours le plaisir « de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ».

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