II. — LE PAYS ET LA FAMILLE DE LA FONTAINE
En 162 1, Charles de La Fontaine, maître des eaux et forêts du duché de Château-Thierry, et sa femme, demoiselle Valentine Pidoux, habitaient une maison de la rue des Cordeliers, rue montante et tortueuse, au pied du château. Les meneaux des fenêtres, les chapiteaux des pilastres, les ornements sculptés au-dessus de la porte annonçaient que cette demeure avait été sinon bâtie, du moins restaurée un demi-siècle auparavant. Elle était précédée d'une cour, et, derrière le logis, s'étendait un petit jardin surplombé par le rempart du bourg, un vrai préau de prison. Depuis, la maison a été un peu modifiée : ses meneaux ont disparu; les fortifications ont été découronnées, et le soleil visite maintenant le jardinet devenu terrasse; le mur et le portail qui séparaient la cour de la rue ont été remplacés par une grille ; enfin le bâtiment qui menaçait ruine a été réparé en 191 3. La construction du xvr siècle n'a pas encore perdu toute son élégance.
Ce fut dans cette maison que Jean de La Fontaine naquit le 8 juillet 1621.
Que le poète ait vu le jour dans une ville char-
mante, environnée de grands bois et de douces campagnes, qu'une jolie demeure de la Renaissance ait été le berceau de La Fontaine, petit neveu de Marot et filleul de Rabelais, il faut, comme Garo, en louer la Providence et conclure que « Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait », mais il serait superflu de demander à ces heureux hasards le secret du génie.
Inutile aussi de le chercher dans le mystère de la race. Taine l'a tenté dans les premières pages de son Essai sur La Fontaine. Afin d'expliquer l'œuvre et l'esprit du poète champenois, il a fait de la Champagne une large peinture où se rencontrent des traits brusques et vrais comme celui-ci : « Les plaines crayeuses sous leurs moissons maigres s'étalent bariolées et ternes comme un m,anteau de routier, » Puis, tous les caractères de la contrée, il a voulu les retrouver dans La Fontaine. On a souvent blâmé ce genre de critique : il est, a-t-on dit, impossible d'établir entre un écrivain et son pays ces sortes de parallèles; est-ce que Chateaubriand et Lamennais ne sont pas tous deux Bretons? Rabelais, Descartes, Vigny, ne sont-ils pas tous trois Tourangeaux? Bossuet et Piron sont de Dijon, etc. D'ailleurs, pour La Fontaine, ce qui complique la question et la rend à peu près insoluble, c'est que.
Champenois par sa naissance, par son père, par ses aïeux paternels, il était fils d'une Poitevine. Néanmoins, s'il est facile de triompher de Taine, on pourrait le faire avec plus de discrétion. Lui-même a bien senti le péril de sa méthode, et il avoue : « Ce sont là des raisonnements de voyageur, tels qu'on en fait en errant à l'aventure dans des rues inconnues ou en tournant le soir dans sa chambre d'auberge. Ces vérités sont littéraires, c'est-à-dire vagues ; mais nous n'en avons pas d'autres à présent en cette matière, et il faut se contenter de celles-ci, telles quelles, en attendant les chiffres de la statistique et la précision des expériences. » Taine les attendait avec une confiance qui nous fait un peu sourire. Et pourtant, on est bien près de lui donner raison quand il conclut : « 11 ne faut pas trop se hasarder en conjectures, mais enfin, c'est parce qu'il y a une France, ce me semble, qu'il y a un La Fontaine et des Français. »
Quanta l'hérédité, ses lois sont flottantes et incertaines. Le plus grave est que des ascendants de La Fontaine, nous ne savons rien. Nous possédons sa généalogie du côté paternel : son bisaïeul a été contrôleur des aides et tailles à Château-Thierry, son grand-père marchand, puis maître des eaux et forêts ; son père a rempli les mêmes fonctions. Mais
le visage, les mœurs, le tempérament de tous ces La Fontaine nous sont inconnus. De la mère, nous savons qu'elle était sœur d'un bailli de Coulommiers, et qu'elle était veuve lorsqu'elle épousa Charles de La Fontaine; rien de plus. Il est vrai que, du côté des Pidoux, les aïeuls maternels, nous sommes un peu moins mal informés. Ils étaient de bonne bourgeoisie poitevine. Des Pidoux furent médecins de Henri II, de Henri III, de Henri IV. Des Pidoux furent longtemps de père en fils maires de Poitiers. Le grand-père de La Fontaine, Jean Pidoux, avait fait quelques poésies et composé un traité sur la vertu et les usages des eaux de Pougues. Enfin, dans son Voyage de Paris en Limousin, La Fontaine lui-même a conté comment il retrouva un Pidoux à Châtellerault.
Je trouvai à Châtellerault un Pidoux dont notre hôte avoit épousé la belle-sœur. Tous les Pidoux ont du nez, et abondamment. On nous assura de plus qu'il vivoient longtemps et que la mort, qui est un accident commun chez les autres hommes, passoit pour un prodige parmi ceux de cette lignée. Je serois merveilleusement curieux que la chose fut véritable. Quoi que c'en soit, mon parent de Châtellerault demeure onze heures à cheval sans s'incommoder, bien qu'il passe quatre-vingts ans. Ce qu'il a de particulier et que ses parents de Château- Thierry n'ont pas, il aime la chasse et la paume, sait
rÉcriture, et compose des livres de controverse; au reste l'homme le plus gai que vous ayez vu, et qui songe le moins aux affaires, excepté celles de son plaisir. Je crois qu'il s'est marié plusieurs fois; la femme qu'il a maintenant est bien faite et a certainement du mérite. Je lui sais bon gré d'une chose, c'est qu'elle cajole son mari et vit avec lui comme si c'était son galant, et je sais bon gré d'une chose à son mari, c'est qu'il lui fait encore des enfants. Il y a ainsi d'heureuses vieillesses, à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au bout : il n'y en a guère, mais il y en a, et celle-ci en est une^...
Jean de La Fontaine tient de la lignée des Pidoux un nez trop long et un grand mépris des affaires, excepté de « celles de son plaisir ». Voilà tous les traits héréditaires que l'on peut découvrir dans son visage et son caractère.