V. — LES DEUX DERNIÈRES ANNÉES
Tandis qu'il était malade, M'"^ de La Sablière était morte. Il fut alors recueilli par ses amis d'Hervart dans leur hôtel de la rue Plâtrière. Il passa les deux dernières années de sa vie dans cette somptueuse maison dont les plafonds décorés par Mignard représentaient l'apothéose de Psyché et l'histoire d'Apollon. Plus d'une fois le vieux poète dut contempler, avec un plaisir mêlé de remords, les gracieuses figures qui avaient enchanté ses trop païennes rêveries, et plus d'une fois chasser d'un signe de croix le Malin qui lui chuchotait à l'oreille : « Toutes ces divinités, tu lésas chantées; regarde l'aventure de Daphné dont tu fis un opéra; vois le Parnasse où, parmi le chœur des Muses, tu contais à Apollon la froideur, puis le soudain baiser de Clymène; et vois Psyché, mère de cette « Volupté <'< divine » que tu célébrais dans les bosquets de Versailles. » Mais il s'agissait bien de Daphné, d'Apollon et de Psyché; maintenant il fallait tenir ses promesses et penser à son salut. La Fontaine émerveilla par sa constance ceux qui connaissaient sa naturelle fragilité — « vrai dans sa pénitence,
Portrait attribué à Largillière
(Musée de Versailles)
dit l'abbé d'Olivet, comme il l'avait été dans tout le reste de sa conduite et n'ayant jamais songé à tromper ni Dieu, ni les hommes ».
Il se mit donc à paraphraser des psaumes et des proses. Il s'en acquitta de son mieux : son Dies irœ n'est pas un des chefs-d'œuvre de la poésie sacrée, mais il est plus facile à un vieil homme de changer sa vie, qu'à un vieux poète de renouveler sa poésie.
On fit courir le bruit qu'il était sorti de sa maladie, la raison atteinte, presque en enfance. « Sa tête est très affaiblie », écrivait Ninon de Lenclos à Saint- Évremond, qui, à son tour, écrivait à la duchesse de Mazarin : « A son âge et au mien, on ne doit pas s'étonner qu'on perde la raison, mais qu'on la conserve.... Le mal n'est pas d'être fou, mais d'avoir si peu de temps à l'être ». En vérité, Saint-Évremond, Ninon et les autres étaient vexés d'une conversion qui réjouissait les dévots, et, de dépit, ils allaient répétant que le bonhomme était gâteux. Or jamais La Fontaine ne fut plus actif, plus laborieux que dans les mois qui suivirent sa convalescence.
Il retourna à Château-Thierry où jamais il n'avait cessé de faire de plus ou moins longs séjours. Ce fut la dernière fois qu'il revint au pays natal. Revit-il sa femme? Lui demanda-t-il pardon de ses
torts? Les deux vieux époux se réconcilièrent-ils? Jusqu'au bout l'on est condamné à ne pas savoir grand'chose de la vie conjugale de La Fontaine.
Une lettre qu'il écrivit à Maucroix le 26 octobre 1693 et dont le texte complet ne fut mis au jour qu'en 191 1^ va nous faire entrer de plain pied dans l'existence quotidienne du vieillard, nous montrer ses travaux, ses occupations, ses soucis. On jugera si tout cela révèle une « tête affaiblie ».
Il envoie à son ami une copie de son Dies irœ et lui donne quelques nouvelles des récents événements d'Italie : la défaite du duc de Savoie, l'attitude du pape, etc.... On a déjà noté, à plusieurs reprises, combien il s'intéressait aux affaires de la politique et de la guerre : il y avait en lui l'étoffe d'un bon gazetier. Puis il annonce à Maucroix qu'il lui adressera toutes ses hymnes, « quand il les aura mises un peu plus au net », et le prie de les comparer à celles de Messieurs de Port-Royal. Il lui prodigue les conseils pour ses traductions.
Je te conseille de traduire l'action des « Fourches Caudines » qui est dans Tite-Live avec les harangues de part et d'autre. Jamais les Romains ne m'ont semblé si grands et si pleins de cœur qu'en ceste rencontre; je
I. Cette lettre publiée par la Société des bibliophiles lyonnais a été réimprimée dans la Revue Wbisloire littéraire de la France, avril-juin 191 1,
ne m'étonne pas que ce peuple se soit rendu maître de l'univers. La dissertation de cet historien sur ce qui regarde Alexandre est bonne aussi à traduire. Mandemoy où je pourray trouver ton Rationarium Temportini [c'était un abrégé chronologique de l'histoire de l'univers] et ton Sanderus [c'était une histoire du schisme de l'Angleterre]. Envoye-moi incessamment ton « Dialogue de Causis », et le reste que tu as traduit de Tite-Live et que tu m'as desjà envoyé et que je t'ay renvoyé avec quelque peu de notes; tu y joindras pareillement ryl5/^rïM5 et tes dialogues de Contemnenda Morte^ de Amicitia et de Senectute; il te faudra traduire aussi les Offices. Voilà bien de la besogne; mais qu'y Î2i\XQ? Je mourrois d'ennui si je 71e composais plus.
C'est le cri des vieux hommes de lettres, surtout de ceux qui furent autrefois les plus nonchalants. Aux approches de la mort, la paresse leur devient intolérable : c'est l'heure du a long espoir » et des « vastes pensées». — « J'ai un grand dessein, poursuit La Fontaine, où tu pourras m'ayder, je ne te diray pas ce que c'est, que je ne l'aye avancé un peu davantage. » Et il ajoute, comme s'il devinait le sourire de Maucroix : « Je continue toujours à me bien porter, et ay un appétit et une vigueur enragés. Il y a cinq ou six jours que j'allay à Boisle- Vicomte à pied, et sans avoir presque mangé; il y a d'icy cinq lieues assez raisonnables. »
Et la causerie continue à bâtons rompus, mêlant la politique, la récolte, les affaires de l'Académie, les anecdotes, les corrections de style, etc....
La Ga^^ette de Hollande de vendredi n'est point encore venue, ny celle d'aujourd'hui, que je sache; je m'imagine qu'il y a quelque chose dans ce pays-là et en Angleterre qui ne va pas bien pour nos ennemis, et j'ay desjà vu la même chose plus d'une fois.
Je crois t'avoir mandé qu'un de mes amis avoit acheté du vin de Surêne nouveau assez bon, et qui ne luy revenoit qu'à huit sols la pinte rendu dans sa cave; mandemoy quelles ont esté vos vendanges, et si vos seigles et vos bleds sont bien levez; ils le sont fort bien autour de Chasteau-Thierry et en ce pays, mais les clameurs du peuple à Paris sont infinies, il menace le pauvre M. du Pile de l'assassiner....
Hier, un des aumôniers de M. l'archevesque de Reims me rencontra; c'est un blond, homme de musique, et qui a, ce me semble, la voix fort belle, il me dit que tu te plaignois de ma paresse, je pense pourtant t'avoir écrit depuis le voyage de Chasteau-Thierry; il me dit aussi que tu te portes à merveille, j'en suis ravi, j'espère que nous attraperons, tous deux, les quatre-vingts ans.
Décidément, la dévotion n'a pas fait passer à La Fontaine le goût de la vie. Elle ne lui a pas non plus enlevé la liberté de son jugement et la conscience de son mérite.
J'avois peur que ce ne fût à moy de répondre à M. du Bois, nostre nouvel académicien, et cela m'eust embarrassé, car il eust fallu le louer sur ses ouvrages, je ne les tiens pas si bons qu'on s'imagine que je le dois.... Le mal est que je trouve peu de gens de fort bon goût, je n'en trouve presque point.... Quand un homme a une fois la vogue en ce pays-cy, tout le monde court à l'appuy de la boule, et les gens comme nous ne sont nullement écoutez. Je vois tous les jours cela à TAca*demie, mais je m'en console à merveille. Propria virtute vie involvo^ suum citique decus posteritas rependet
Et cette lettre se termine par un mot amer sur Pellisson qui venait de mourir sans confession et criblé de dettes. Sur le point de la religion, Bossuet ayant justifié Pellisson dans une lettre publique à M*^^ de Scudéry, La Fontaine est forcé de s'incliner. Pour le reste, malgré sa vieille amitié, il est impitoyable. « Il faut payer ses dettes, dit-ii, et il ne m'a point paru que nostre ami s'en soit assez tourmenté. » Pour comprendre la sévérité de La Fontaine, il faut se rappeler que lui-même s'était jadis dépouillé afin de désintéresser ses créanciers et ceux de son père.
Dans le même temps, il reçoit les épreuves d'un nouveau recueil qu'il dédiera au duc de Bourgogne, et c'est alors qu'il compose sa dernière fable : le Juge arbitre^ VHospitalier et le Solitaire. Gomme le ton
a changé! Ce solitaire chrétien, presque un solitaire de Port-Royal, ne ressemble guère aux ermites paillards et dévergondés des Contes, Sa retraite n'est point non plus celle d'un épicurien qui fuit les fâcheux et modère ses désirs afin de pouvoir mieux suivre la nature. Il est venu au désert pour obéir à la volonté divine et apprendre à se connaître.... Mais, par le bon sens, la grâce, la malice, l'ingéniosité de la versification, l'agrément de la forme, cette fable est l'égale des plus parfaites. Rien n'y trahit le déclin de l'esprit.
Dès lors, La Fontaine vécut dans la retraite, tout entier au soin de son âme. En décembre 1694, il se sentit plus faible et demeura dans sa chambre. Le 16 février 1695, il écrivait à Maucroix :
Tu te trompes assurément, mon cher ami, s'il est bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, que tu me croies plus malade d'esprit que de corps. Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage, mais ce n'est pas de quoi je manque.
Je t'assure que le meilleur de tes amis n'a plus à com-
ptersur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenois, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande foiblesse que je crus véritablement mourir. O mon cher ! mourir n'est rien; mais songes-tu que je vais comparoître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'Eternité seront peut-être ouvertes pour moi.
Elle est bien touchante, la réponse de Maucroix. Chrétiennement, il exhorte son ami à se confier à la miséricorde de Dieu, et il ajoute :
... Si Dieu te fait la grâce de te renvoyer la santé, j'espère que tu viendras passer avec moi les restes de ta vie, et que souvent nous parlerons ensemble des miséricordes de Dieu. Cependant, si tu n'as pas la force de m'écrire, prie M. Racine de me rendre cet office de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et véritable ami. Que Dieu, par sa très grande bonté, prenne soin de la santé de ton corps et de celle de ton âme.
La Fontaine ne devait jamais retourner à Reims ni causer avec son ami des choses divines dans le joli jardin canonial qui jadis avait entendu de bien autres propos. Deux mois après, le 13 avril 1695, il mourut à l'hôtel d'Hervart « avec une constance
admirable et toute chrétienne », dit Charles Perrault. Lorsqu'on le déshabilla pour l'ensevelir, on trouva un ciliée sur son corps.
Quand il apprit la mort de La Fontaine, Maucroix écrivit cette note dans ses Mémoires :
Le 13... mourut à Paris mon très cher et très fidèle ami M. de La Fontaine. Nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoir conduit l'amitié extrême que je lui portais jusqu'à une assez grande vieillesse, sans aucune interruption ni refroidissement, pouvant dire que je l'ai tendrement aimé, et autant le dernier jour que le premier.... C'était l'àme lapins sincère et la pluscandidequej'aie jamais connue : jamais de déguisement : je ne sais s'il a menti en sa vie. C'était au reste un très bel esprit, capable de tout ce qu'il voulait entreprendre. Ses fables, au sentiment des plus habiles, ne mourront jamais et lui feront honneur dans toute la postérité.
On ne peut rien ajouter à ces simples et belles paroles. Celui qui les prononça fut le témoin de toute la vie de La Fontaine, son camarade de plaisir, son compagnon d'étude, le confident de ses disgrâces et de ses bonnes fortunes. La Fontaine lui a soumis ses projets et ses ouvrages, ayant pareille confiance dans son goût, son savoir et son amitié.
La candeur, la sincérité d'un homme qui n'a
jamais menti, voilà la grande vertu de La Fontaine, et, à cause d'elle, ses amis, même les plus sévères, l'ont, bien avant l'abbé Pouget, absous de tous ses péchés. Quant au poète, Maucroix ne l'a pas moins bien jugé. Un génie prodigieusement souple et divers, l'invention d'un genre, et, dans ce genre nouveau, d'inimitables chefs-d'œuvre, c'est toute la gloire de La Fontaine. Elle est immortelle : làdessus non plus Maucroix ne s'est pas trompé.