I. Lettre à M. de Saint-Évremond, i8 décembre
finir, mais aussi ses ouvrages qu'il jugeait innocents. Avant de l'admettre à la participation des sacrements, l'abbé Pouget exigeait de lui le désaveu public des Contes en présence de l'Académie française, puis la promesse « de ne jamais plus contribuer à l'impression ou au débit du livre et de consacrer désormais son talent à des ouvrages de piété, jamais à des ouvrages qui y fussent contraires ».
La Fontaine eut peine à accepter les conditions de son confesseur, « Il ne pouvait pas, dit l'abbé Pouget, s'imaginer que le livre des Contes fût un ouvrage si pernicieux, quoiqu'il ne le regardât pas comme un ouvrage irrépréhensible et qu'il ne le justifiât pas. Il protestait que ce livre n'avait jamais fait de mauvaise impression sur lui en l'écrivant, et il ne pouvait pas comprendre qu'il pût être si fort nuisible aux personnes qui le lisaient. Ceux qui ont connu plus particulièrement M. de La Fontaine, n'auront point de peine à convenir qu'il ne faisait point de mensonge en parlant ainsi, quelque difficile qu'il paraisse de croire cela d'un homme d'esprit et qui connaissait le monde ».
L'abbé Pouget tint bon; La Fontaine céda. Il céda encore quand l'abbé Pouget lui imposa de détruire une comédie qu'il devait bientôt remettre
aux comédiens. Le manuscrit fut jeté au feu. La Fontaine reçut l'absolution.
Le 13 février 1693, accompagné d'une délégation de l'Académie française, l'abbé Pouget porta le Saint-Sacrement au malade qui était sur un fauteuil. « La chambre, écrit l'abbé, fut aussitôt remplie de monde, et d'un monde choisi, car le bruit de l'action que M. de La Fontaine allait faire s'était répandu, et un grand nombre de personnes de qualité et de gens d'esprit se joignirent à Messieurs les Académiciens et voulurent être les témoins du spectacle. »
Peut-être eût-on pu épargner au pénitent cette mise en scène, ce concours de badauds et adoucir la déclaration humiliante qu'il dut adresser à l'assistance et dont les termes lui avaient été certainement dictés. Il se soumettait sans réserve à toutes les conditions exigées de lui, et dans quels termes !
11 est d'une notoriété qui n'est que trop publique, que j'ai eu le malheur de composer un livre de contes infâmes. En le composant, je n'ai pas cru que ce fût un ouvrage aussi pernicieux qu'il l'est. On m'a sur cela ouvert les yeux, et je conviens que c'est un livre abominable. Je suis très fâché de l'avoir écrit.... Je voudrois que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume, etc....
L'abbé prit acte des promesses, durement, impitoyablement; La Fontaine reçut le Saint- Viatique « avec un extérieur qui marquait une profonde humiliation et de grands sentiments de piété ».
Le même jour, un gentilhomme envoyé par le duc de Bourgogne remit à La Fontaine une bourse de cinquante louis pour le dédommager du profit qu'il eût tiré d'une nouvelle édition des Contes prête à paraître en Hollande. C'est l'abbé Pouget qui mentionne cette « belle action » du prince alors âgé de douze ans. Cinquante louis! s'il se fût agi de payer la dédicace d'un poème, rien de plus naturel : c'était l'usage. Mais cette libéralité accordée à un converti, quelques heures après sa conversion! il n'a pas tort, le biographe de La Fontaine qui observe à ce propos : « L'intention était excellente, mais il nous semble que le moment fut mal choisi. »
Revenu à la santé il se rendit à l'Académie et y renouvela sa déclaration.