I. Épître à M. le surintendant
6o JEAN DE LA FONTAINE
Peut-être même iriez-vous croire Que je souhaite le trépas Cent fois le jour, ce qui n'est pas.
Je me console et vous excuse.
Je me console et vous excuse.... Un an après la cérémonieuse dédicace à! Adonis ! La Fontaine a fait du chemin.
Les excuses qu'il découvre à son ami, ce sont les tracas de la politique et de la finance, l'assaut des quémandeurs. Ceux-là ne sont pas des poètes : qu'on les mette dehors.
Mais que pour les amants des Muses, Votre Suisse n'ait point d'excuses, Et moins pour moi que pour pas un :
Je ne serai pas importun; Je prendrai votre heure et la mienne.
Et la mienne! En attendant, il joint à sa plainte une description assez égrillarde de deux coffres qui ont contenu les momies des rois Céphrim et Kiopès : ils étaient exposés dans la galerie où il a vainement attendu que le surintendant s'arrachât au soin des affaires publiques.
Après cette épître il est assez plaisant de relire un passage des Mémoires de l'abbé de Choisy : « Fouquet faisait semblant de travailler seul dans
CHEZ LE SURINTENDANT FOUQ.UET 6î
son cabinet de Saint-Mandé; et pendant que toute la Cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre, louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il descendait par un escalier dérobé dans un petit jardin, où ses nymphes que je nommerais bien si je voulais, et des mieux chaussées, lui venaient tenir compagnie au poids de l'or. »
A quelle somme s'élevait la pension de La Fontaine ? On l'ignore ; mais on sait le montant de celle de Fouquet, car s'amusant à renverser les rôles, La Fontaine feignait de pensionner le surintendant. Il s'engageait à le payer par quartier à la Saint- Jean, au premier octobre, à l'an neuf et à Pâques,
en belle monnoie
De Madrigaux, d'ouvrages ayant cours,
le tout gagé par le bien qu'il avait sur les rives du Permesse, en vertu d'un contrat passé par-devant maître Pellisson, « sur le Parnasse notaire », lequel à chaque terme donnait au débiteur une quittance gentiment rimée.
A la Saint-Jean je promets madrigaux Courts et troussés, et de taille mignonne : Longue lecture en été n'est pas bonne.
Au mois d'octobre, le surintendant
De menus vers aura pleine vendange. Ne dites point que c'est menu présent; Ces menus vers sont en vogue à présent. Vienne l'an neuf, ballade est destinée : Qui rit ce jour, il rit toute l'année. Or la ballade a cela, ce dit-on, Qu'elle fait rire ou ne vaut un bouton. Pâques, jour saint, veut autre poésie; J'envoirai lors, si Dieu me prête vie, Pour achever toute la pension, Quelque sonnet plein de dévotion.
Ce terme-là pourroit être le pire:
On me voit peu sur tel sujet écrire K
La Fontaine s'acquitta de sa dette avec une ponctualité méritoire, si ce n'est que finalement il omit les « sonnets pleins de dévotion » promis pour l'échéance de Pâques. A chaque terme, le surintendant reçut une ballade, un madrigal, une épître ou de « menus vers ». Il reçut même des odes où le poète célébrait le mariage de Monsieur avec Henriette d'Angleterre, la grossesse de la Reine, la gloire du Roi, et ce ne fut pas là le plus beau de son revenu; La Fontaine était meilleur disciple