‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 61 sur 105 · I. Philémon et Baucis, v. 156 et suiv · texte numérisé non relu

I. Philémon et Baucis, v. 156 et suiv

MADEMOISELLE DE LA FONTAINE Gravé par Desvacliez d'après une peinture du temps

MADEMOISELLE DE LA FONTAINE l'il

trop ; 2° de ne pas travailler, lui qui se vantait de sa paresse; 3° de ne point s'occuper du ménage, lui qui mangea tout son bien. Et il continue : « Hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les romans qui vous divertissent ». Or lui-même se plaît, c'est lui qui nous l'a dit, aux « livres d'amour». Il espère pourtant qu'en l..dinantil pourra l'accoutumer à l'histoire des lieux et des personnes. « Vous auriez, dit-il, de quoi vous désennuyer toute votre vie pourvu que.... » Et voici le coup de grâce : « pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n'est pas une bonne qualité pour une femme d'être savante; et c'en est une très mauvaise d'afifecter de paraître telle ». Ce discours à la manière de Chrysale veut dire en termes moins polis : vous êtes, ma bonne amie, une pécore fainéante et prétentieuse, revêche et désordonnée, romanesque et pédante; vous êtes insupportable.

Voilà, pour une part, le secret du mauvais ménage de La Fontaine; pour l'autre, la plus grande, ce sont les frasques du mari, l'exemple de son indolence, cet air de n'être pas marié qui, au dire de Tallemant, faisait sécher de chagrin la délaissée. Et c'est justement cet air-là qu'il prend à tout propos dans ses lettres. Il n'a pas encore quitté Cla-

mart qu'il songe déjà aux Limousines et à leurs « chaperons de drap rose-sèche sur des cols de velours noir » : s'il trouve un de ces jolis chaperons, il se promet de s'y amuser, «et par curiosité seulement», ajoute-t-il. En effet il ne raconte à sa femme que ses « curiosités », mais elles sont innombrables : une par étape. A Blois, il se fait montrer quelques jolies femmes, « comme à son ordinaire ». Dans les allées du parc de Richelieu, il rêve d'une « aventure amoureuse ». A Châtellerault, il voit une de ses parentes, grande fille à qui la petite vérole n'a pas enlevé toutes ses grâces ; il l'entretient peu et de chose indifférentes, mais s'il eût fait un plus long séjour, il l'eût « tournée de tant de côtés » qu'il aurait découvert « ce qu'elle a dans l'âme et si elle est capable d'une passion secrète »; tout ce qu'il sait d'elle, c'est qu'elle aime fort les romans; et ceci à l'adresse de sa femme : « C'est à vous qui les aimez fort aussi, déjuger quelle conséquence on en peut tirer ». Il ne traverse pas Poitiers; on lui a dit que la ville est« mal pavée, pleine d'écoliers, abondante en prêtres et en moines », il regrette pourtant de ne l'avoir point vue, car « il y a en récompense nombre de belles, et l'on y fait l'amour aussi volontiers qu'en lieu de la terre ». A Bellac, rien ne lui aurait plu sans la fille du logis « jeune per-

sonne et assez jolie »; après l'avoir cajolée « sur sa coiffure », il va se coucher et s'endort profondément. « Si pourtant Morphée m'eût amené la fille de l'hôte, je pense bien que je ne l'aurais pas renvoyée; il ne le fit point et je m'en passai. »

Concluons que, si la femme de La Fontaine avait eu toutes les vertus, même celles dont son mari manquait le plus, le ménage n'eût pas été beaucoup meilleur. Il n'avait pas la fibre conjugale.

Avait-il davantage la fibre paternelle? Il se souvient de son fils, pour tâcher d'éveiller la compassion du duc de Bouillon ; il s'en souvient encore dans une lettre à sa femme pour la prier de faire des recommandations à leur marmot : « Dites-lui que peut-être j'amènerai de ce pays-là quelque beau petit chaperon (une servante limousine) pour le faire jouer et lui tenir compagnie ». Dans toutes ses œuvres, aucune autre allusion à son enfant. On a dit qu'il avait remis à Maucroix le soin de l'éducation de son fils : c'est possible, une petite-fille de La Fontaine l'a affirmé, mais il faut se méfier des renseignements donnés par les descendants du poète. On a dit aussi qu'il avait trouvé à son fils un emploi chez M. de Harlay et qu*en remerciement il avait dédié au procureur général du Parlement les deux

volumes des Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine publiés en 1685. Peut-être; mais, dans l'épître dédicatoire, pas un vers, pas un mot qui fasse allusion au service rendu. Négligeons les anecdotes et en particulier celle de La Fontaine, passant un jour près de son fils sans même le reconnaître, mais retenons ces lignes qui dans le Voyage en Limousin terminent le portrait du vieux Pidoux. « De vous dire quelle est la famille de ce parent, et quel nombre d'enfants il a, c'est ce que je n'ai pas remarqué, mon humeur n'étant nullement de m'arrêter à ce petit peuple. » Il n'a jamais été tendre pour ce petit peuple, cela se voit dans nombre de ses fables.

Laissons le chapitre de la vie domestique de La Fontaine, nous en tenant aux confidences que nous venons d'enregistrer. Nous y joindrons cependant la jolie fable du Mal marié.

[tentent;

J'ai vu beaucoup d'hymens; aucuns d'eux ne me Cependant des humains presque les quatre parts S'exposent hardiment au plus grand des hasards; Les quatre parts aussi des humams se repentent. J'en vais alléguer un qui, s'étant repenti,

Ne put trouver d'autre parti

Que de renvoyer son épouse,

Querelleuse, avare et jalouse.

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Rien ne la contentait, rien n'était comme il faut : On se levait trop tard, on se couchait trop tôt; Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose. Les valets enrageaient, l'époux était à bout : « Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout, Monsieur court. Monsieur se repose. >

Ce n'est pas une peinture trait pour trait du ménage de La Fontaine; ce n'est pas non plus une simple boutade à la manière des vieux conteurs gaulois; on devine ici les cuisants souvenirs de quelqu'un qui, comme on dit, a passé par là.

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