I. — LA PROMENADE A VERSAILLES
Il y a dans Psyché un roman, une description des jardins de Versailles et un dialogue platonicien.
Le roman coûta beaucoup de peine à La Fontaine. Apulée lui avait fourni la matière. « Il ne restoit donc, dit-il, que la forme, c'est-à-dire les paroles; et d'amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort mal aisée, c'est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela, je confesse qu'elle me coûta autant que les vers; que si jamais elle m'a coûté, c'est dans cet ouvrage. » Il fut récompensé de sa peine : la prose de Psyché est la plus pure, la plus limpide qu'il ait jamais écrite; elle est pareille à ce canal qui traverse les prairies aux abords du temple de Vénus, « d'une eau si transparente qu'un atome se fût vu au fond ».
Autre difficulté : les personnages du roman demandaient « quelque chose de galant », tandis
que leurs aventures exigeaient « quelque chose d'héroïque et de relevé ». Impossible de faire alterner le galant et V héroïque : « l'uniformité de style est la règle la plus étroite que nous ayons»; il fallait donc trouver un « tempérament », considérer « le goût du siècle », chercher « du galant et de la plaisanterie ». — « Quand il ne l'auroit pas fallu, ajoute-t-il, mon inclination m'y portoit, et peut-être y suis-je tombé en beaucoup d'endroits contre la raison et la bienséance. » Jamais auteur ne s'est plus sincèrement confessé. Ce sont les disparates qui parfois nous charment, parfois nous rebutent dans Psyché^ aventure d'une princesse trop curieuse contée par un Champenois qui a, tout à la fois, le goût de la nature et un vif sentiment de la beauté grecque, histoire un peu lente qui mêle aux malices d'un vieux fabliau le merveilleux des Mille et une Nuits ^ et dont on ne sait jamais si le décor représente les bords de la Marne ou ceux de l'Ilissus. (^La description des jardins de Versailles, entremêlée des éloges de Louis XIV et de Colbert, « l'âme de ces merveilles », fut probablement composée peu de temps avant la publication. Le Roi avait autorisé La Fontaine à dédier ses Fables au Dauphin et lui avait accordé audience. Ce jour-là, dit-on, La Fontaine aurait visité les appartements et
les jardins du château sous la conduite de Bontemps, le premier valet de chambre. Peut-être, à la suite du présent que lui fit alors le Roi, crut-il que Colbert consentirait à l'inscrire sur la liste des pensions : de là son zèle à célébrer les merveilles de Versailles.
Le descriptif n'était pas son affaire. Sauf quelques vers heureux, la peinture de Versailles est aussi froide que celle de Vaux ou de Richelieu; elle n'a même pas le mérite d'être fidèle. Chez le Roi, comme chez le surintendant, il représenta les lieux dans l'état où ils devaient être plus tard. Or, Louis XIV ne cessa de remanier les plans de ses architectes et de ses jardiniers, si bien qu'il fit mentir les poètes et les graveurs trop pressés de travailler pour la postérité.
Quant à l'entretien des quatre poètes dans le parc de Versailles, on ne saurait lui assigner une date précise. Les promeneurs ont sous les yeux le théâtre et la galerie improvisés le i6 mai 1664 pour le divertissement des Plaisirs de l'île enchantée; donc la fête était assez récente; mais ils parlent aussi d'Andromaque représentée seulement en 1667. Tout fait croire cependant que cette promenade n'est pas une fiction, que ces conversations ont été réellement tenues. Caprice ou distraction, La Fontaine a dû modifier certains propos et certaines circonstances.
Quatre amis dont la connoissance avoit commencé par le Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appellerois académie si leur nombre eiitété plus grand et qu'ils eussent autant regardé les Muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées, et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvoient ensemble et qu'ils avoient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisoit tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitoient de l'occasion : c'étoit toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreroient en leur chemin diverses sortes de fleurs. L'envie, la malignité, ni la cabale n'avoient de voix parmi eux. Ils adoroient les ouvrages des anciens, ne refusoient pas à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parloient des leurs avec modestie, et se donnoient des avis sincères lorsque quelqu'un d'eux tomboit dans la maladie du siècle, et faisoit un livre, ce qui arrivoit rarement.
Ces réunions, on les connaît. Elles se tenaient soit dans une chambre que Boileau avait louée tout exprès dans la rue du Colombier, soit à la Croix-de- Lorraine, au Mouton-Blanc, à la Pomnte-de-Pin, ou dans quelque autre cabaret cher à cet ivrogne de Chapelle.
Il est facile de lever les masques que La Fontaine a mis sur le visage de ses amis. Dans le roman ils
s'appellent Polyphile, Acante, Ariste et Gélaste. Le premier est La Fontaine lui-même, le second Racine, le troisième Boileau. Quant à Gélaste, on a hésité. Tout de suite on a pensé à Molière, car Gélaste se fait l'avocat du comique contre les défenseurs du tragique. Mais on a observé qu'au cours de la causerie il est fait allusion à Androm a qtce }ouée en 1667 : or, à cette date. Racine et Molière sont brouillés depuis deux ans : si Racine est Acante, Molière ne peut être Gélaste. L'argument n'est pas décisif, si l'on admet qu'il entre un peu de fantaisie dans le récit de La Fontaine. Mais la façon frivole et triviale dont bouffonne Gélaste, jure trop avec ce que nous savons du caractère et de l'humeur de Molière. Écartons Molière : Gélaste, c'est Chapelle. Boileau, Racine et La Fontaine s'accommodaient volontiers de la verve de ce garçon d'esprit, dont les saillies grossières animaient la conversation, excitaient la dispute. La scène eût été plus belle si Molière avait été de la partie, et la présence de Chapelle trouble un peu la magnificence du tableau. Résignons-nous. Quant à croire, — on l'a soutenu, — que La Fontaine n'a point voulu tracer de portraits, mais des « types », personnifier des « tendances », que lui-même s'est en quelque sorte dédoublé dans les personnages d'Acante et de Poly-
phile, Tinterprétation paraît trop subtile si l'on se reporte aux premières lignes de Psyché qui désignent clairement les habitués des réunions de la rue du Colombier.
La Fontaine (nous donnons désormais son nom véritable à chacun des quatre amis) vient d'écrire les Aventures de Psyché. Il y a longtemps travaillé sans en parler à personne. Un jour il a communiqué son dessein à ses amis, et ceux-ci lui ont donné des avis « dont il prit ce qui lui plut ». Puis, l'ouvrage terminé, il demande jour et rendezvous pour le lire.
Racine ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer une promenade en quelque lieu, hors la ville, qui fût éloigné et où peu de gens entrassent : on ne les viendroit point interrompre, ils écouteroient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimoit extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. La Fontaine lui ressembloit en cela; mais on peut dire que celui-ci aimoit toutes choses. Ces passions, qui leur remplissoient le cœur d'une certaine tendresse, se répandoient jusqu'en leurs écrits, et en formoient le principal caractère. Ils penchoient tous deux vers le lyrique, avec cette différence que Racine avoit quelque chose de plus touchant, La Fontaine de plus fleuri. Des deux autres amis, Boileau et Chapelle, le premier étoit sérieux sans être incommode, l'autre étoit fort gai.
On approuve la proposition de Racine. Boileau annonce qu'il y a de « nouveaux embellissements à Versailles >•; on ira les voir, et l'on partira matin afin d'avoir le loisir de se promener.... « Les jours étoient encore assez longs, et la saison belle : c'étoit pendant le dernier automne. »
Les quatre amis arrivent à Versailles de fort bonne heure. Ils vont visiter la Ménagerie où ils admirent des grues de Numidie et des pélicans, puis font un tour à rOrangerie où Racine se met à réciter quelques couplets à la gloire des orangers et des jasmins, couplets médiocres dont on ne sait s'ils sont de lui ou une malheureuse invention de La Fontaine.
Tout en dînant, ils célèbrent la gloire de Louis XIV, créateur de tant de merveilles. On leur montre l'intérieur du palais, et ils s'arrêtent longtemps à contempler les meubles et les tapisseries de la chambre du Roi. Du château ils passent dans le jardin et obtiennent qu'on les laisse dans la grotte de Thétis, vaste salle de rocaille où, parmi les cascades et les jets d'eau, se dressent l'Apollon de Girardon et les Chevaux de Mars3^ Dans un coin de la grotte, ils s'assoient autour de La Fontaine qui prend son cahier, tousse et commence les Aventures de Psyché.
Parvenu à l'endroit où Psyché, en laissant tomber une goutte d'huile enflammée, vient de réveiller Cupidon, La Fontaine s'arrête, prétextant que la suite exciterait des larmes :
Vous verrez souffrir une belle, et vous pleurerez pour peu que j'y contribue. — Eh bien ! repartit Racine, nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!...
Indignation de Chapelle qui n'a aucun goût pour le pathétique : La Fontaine aurait tort de changer de ton, il n'a qu'à continuer comme il a commencé. Une discussion va s'engager, mais Racine exhorte ses amis à retourner dans le jardin :
« Le grand chaud étant passé, dit-il, rien ne nous empêche de sortir d'ici, et de voir en nous promenant les endroits les plus agréables de ce jardin.... Quant à Chapelle, il aimeroit mieux employer son temps autour de quelque Psyché que de converser avec des arbres et des fontaines. On pourra tantôt le satisfaire : nous nous assoirons sur l'herbe menue pour écouter La Fontaine, et plaindrons les peines et les infortunes de son héroïne avec une tendresse d'autant plus grande que la présence de ces objets nous remplira l'âme d'une douce mélancolie. Quand le soleil nous verra pleurer, ce ne sera pas un grand mal : il en voit bien d'autres par l'univers qui en font autant, non pour le malheur d'autrui, mais pour le leur propre. »
On se lève. Mais une fois sorti de la grotte, Chapelle n'en veut pas démordre : il soutient la supériorité du rire et de la comédie contre Racine, qui défend la pitié et la tragédie. Boileau plaide la même cause. Chapelle déclare qu'il n'est pas convaincu. Cependant, après avoir admiré les bassins et le canal, les quatre amis finissent par s'asseoir sur un gazon qui borde une goulette. La Fontaine achève de conter les malheurs de Psyché jusqu'au pardon de Vénus, et termine par un hymne à la Volupté, fille de Psyché et de l'Amour. Boileau fait mine de reprendre la controverse en louant les endroits du récit où La Fontaine a tâché d'exciter la compassion.
« Ce que vous dites est fort vrai, repartit Racine; mais je vous prie de considérer ce gris de lin, ce couleur d'aurore, cet orangé et surtout ce pourpre, qui environnent le roi des astres. » En effet, il y avoit très longtemps que le soir ne s'étoit trouvé si beau. Le soleil avoit pris son char le plus éclatant et ses habits les plus magnifiques.... On lui donna le loisir de considérer les dernières beautés du jour : puis, la lune étant dans son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisoit, la voulurent bien pour leur guide.
Cette partie de campagne, ces badauderies dans les allées de Versailles, ces disputes litté-
raires qui composent les intermèdes de Psyché, quelle charmante et vivante peinture de La Fontaine et de ses amis !