V. — LA FONTAINE ET MOLIÈRE
Molière n'était pas à Versailles parmi les auditeurs de Psyché^ mais il avait été, lui aussi, des premières réunions de la rue du Colombier. Tout le devait rapprocher de La Fontaine : ils étaient du même âge ; ils conservaient, l'un et l'autre, le goût large et libre de ceux qui avaient eu vingt ans au temps de la Fronde. Ces années de trouble et de licence, quiconque les a vécues en a gardé je ne sais quoi d'original, d'aventureux, d'irrégulier , que n'efifaçerajamais la puissante discipline de l'âge suivant. Sous Louis XIV on reconnaîtra toujours les hommes de la Régence, non seulement les acteurs de la tragi-comédie politique, mais aussi les poètes qui, comme La Fontaine, rêvaient alors dans les champs, ou, comme Molière, exerçaient au fond des provinces le dur métier de comédien ambulant. Enfin tous deux, si différents que fussent leurs génies, avaient les mêmes pensées sur les hommes et sur la vie ; ils étaient les adeptes de la même philosophie, ils étaient les dévots de la nature, ils adoraient Épicure que, dans son hymne à la Volupté, La Fontaine nommait « le plus bel esprit de la Grèce » .
Racine rompit très vite avec Molière pour une
misérable querelle de théâtre; mais au fond, il devait approuver toutes les réserves sous lesquelles Boileau consentait à admirer Molière. Ces réserves, La Fontaine n'y pouvait rien comprendre. Ce n'est pas lui qui eût reproché à Molière d'être « trop ami du peuple », de « faire grimacer ses figures », et dans l'auteur de Scapin'û eût sans scrupule reconnu celui du Misanthrope. Aussi bien, après la représentation des Fâcheux à Vaux, écrivait-il à Maucroix :
C'est un ouvrage de Molière :
Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour.
J''en suis ravi, car c'est mon homme.
Te souvient-t-il bien qu'autrefois
Nous avons conclu d'une voix
Qu'il alloit ramener en France
Le bon goût et l'air de Térence?
Plaute n'est plus qu'un plat bouffon;
Et jamais il ne fit si bon
Se trouver à la comédie;
Car ne pense pas qu'on y rie
De maint trait jadis admiré,
Et bon in illo tempore;
Nous avons changé de méthode.
Jodelet n'est plus à la mode,
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d'un pas.
Molière non plus ne s'est pas trompé sur La Fontaine. « Nos beaux esprits, disait-il en parlant de Racine et de Despréaux, ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme. » Et quand Molière mourut, le bonhomme fit une épitaphe qui commence ainsi :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gît.