‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 74 sur 105 · LES CONTES · texte numérisé non relu

LES CONTES

Les Contes de La Fontaine sont, dit Ferdinand Brunetière, « un mauvais livre, à garder sous clef dans les bibliothèques». Soit! encore que cette condamnation atteigne quelques nouvelles charmantes et point licencieuses, comme Belphégor, la Matrone d'Éphèse, Je Faucon^ qui est assurément un des ouvrages les plus délicats de La Fontaine. Au reste, je me réserve d'entr 'ouvrir parfois le volume interdit pour recueillir ce que le conteur y a dit de lui-même, chemin faisant.

La Fontaine s'est efforcé de répondre aux reproches que certaines personnes lui adressaient au sujet de ses Contes. En tête du second recueil des Contes et Nouvelles^ il a discuté avec ses censeurs : pour avoir dans sa jeunesse fréquenté des théologiens à l'Oratoire et des jurisconsultes au Palais, il avait gardé l'habitude d'argumenter dans les règles.

Dans cette apologie, il examine deux objections : « l'une que ce livre est licencieux, l'autre qu'il n'épargne pas assez le beau sexe ».

Pour la première, il établit en deux points qu'il a respecté la bienséance^ puis la morale,

La bienséance} « Je dis hardiment que la nature du conte le vouloit ainsi ; étant une loi indispensable, selon Horace, ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on écrit.... L'on ne me sauroit condamner que l'on ne condamne aussi l'Arioste devant moi, et les anciens devant l'Arioste. » Il prévoit et réfute la réplique de l'adversaire : « On me dira que j'eusse mieux fait de supprimer quelques circonstances, ou tout au moins de les déguiser ». — Réponse : « Il n'y avoit rien de plus facile; mais cela auroit afïoibli le conte, et lui auroit ôté de sa grâce. Tant de circonspection n'est nécessaire que dans les ouvrages qui promettent beaucoup de retenue dès l'abord, ou par leur sujet, ou par la manière dont on les traite. Je confesse qu'il faut garder en cela des bornes et que les plus étroites sont les meilleures : aussi faut-il m'avouer que trop de scrupule gâteroit tout ». — Quel dialecticien ! — « Qui voudroit réduire Boccace à la même pudeur que Virgile ne feroit assurément rien qui vaille, et pécheroit contre les lois de la bienséance.

en prenant à tâche de les observer. Car, afin que l'on ne s'y trompe pas, en matière de vers et de prose, l'extrême pudeur et la bienséance sont deux choses bien différentes. Cicéron fait consister la dernière à dire ce qu'il est à propos qu'on die, eu égard au lieu, au temps, et aux personnes qu'on entretient. » Et il ajoute — nous verrons que c'est ici sa meilleure défense : « Ce principe une fois posé, ce n'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres ».

Quant à la morale, « s'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes ; elle passe légèrement : je craindrois plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plonger, et qui est une grande préparation pour l'amour ». — Éternel argument des réalistes contre les attraits du romanesque !

Il passe à la seconde objection, qu'il aurait fait tort aux femmes. « On auroit, dit-il, raison si je parlois sérieusement, mais qui ne voit que ceci est jeu, et par conséquent ne peut porter coup? li ne faut pas avoir peur que les mariages en soient à l'avenir moins fréquents, et les maris plus fort sur leurs gardes.... »

Ce qu'il dit là dans une prose charmante, il le

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répétera mieux encore dans les vers délicieux qu'il placera en tête des Oies de frère Philippe.

Chassez les soupirants, belles, souffrez mon livre :

Je réponds de vous corps pour corps.

Mais pourquoi les chasser? ne sauroit-on bien vivre

Qu'on ne s'enferme avec les morts?

Le monde ne vous connoît guères, S'il croit que les faveurs sont chez vous familières :

Non pas que les heureux amants

Soient ni phénix ni corbeaux blancs;

Aussi ne sont-ce fourmilières.

Ce que mon livre en dit doit passer pour chansons. J'ai servi des beautés de toutes les façons :

Qu'ai- je gagné? Très peu de chose, Rien. Je m'aviserois sur le tard d'être cause Que la moindre de vous commît le moindre mal! Contons, mais contons bien : c'est le point principal; C'est tout; à cela près, censeurs, je vous conseille De dormir, comme moi, sur l'une et l'autre oreille.

Censurez, tant qu'il vous plaira,

Méchants vers et phrases méchantes,

Mais, pour bons tours, laissez-les là.

Ce sont choses indifférentes;

Je n'y vois rien de périlleux.

Les mères, les maris, me prendront aux cheveux

Pour dix ou douze contes bleus!

Voyez un peu la belle affaire !

Ce que je n'ai pas fait, mon livre iroit le faire? Beau sexe, vous pouvez le lire en sûreté.

A plusieurs reprises, ii promit de ne plus écrire de contes; il le promit en prose, il le promit en vers, toujours il viola son serment. Serment de poète disait-il pour s'excuser :

Oh! combien l'homme est inconstant, divers,

Foible, léger, tenant mal sa parole!

J^avois juré hautement en mes vers

De renoncer à tout conte frivole :

Et quand juré? c'est ce qui me confond.

Depuis deux jours j'ai fait cette promesse.

Puis fiez-vous à rimeur qui répond

D'un seul moment. Dieu ne fit la sagesse

Pour les cerveaux qui hantent les neuf Sœurs :

Trop bien ont-ils quelque art qui vous peut plaire,

Quelque jargon plein d'assez de douceurs;

Mais d'être siirs, ce n'est là leur affaire '.

Au fond, et de la meilleure foi du monde, il ne conçut jamais le danger de ces récits licencieux. Tant de naïveté nous surprend un peu : pour nous, l'ingéniosité raffinée avec laquelle il se sauve de l'obscénité par la gravelure, aggrave encore le scandale des Contes. Nul n'oserait maintenant lire à haute voix devant d'honnêtes femmes tel ou tel de ces petits poèmes. Qu'on appelle ce sentiment pudeur ou

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