II. — LA DUCHESSE DE BOUILLON
Veut-on savoir dans quel climat propice fleurirent les Contes^ il faut suivre le conteur chez la duchesse de Bouillon. On a dit que celle-ci lui avait inspiré la pensée d'écrire ces récits. Pure légende : il en avait déjà composé quelques-uns avant de rencontrer la duchesse; mais ce fut surtout chez elle qu'il put se croire autorisé à « entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres ».
Des cinq nièces de Mazarin, Marie- Anne était la plus jeune. Elle n'avait pas sept ans lorsque le cardinal la fît venir en France. Par sa frimousse, sa verve, son jargon mêlé de français et d'italien, elle divertit la Reine et la Cour. Un jour son oncle lui fit ce que sa sœur Hortense appelle, dans ses Mémoires^ «une plaisante galanterie ». L'historiette est un peu scabreuse, mais il est bon de savoir comment fut élevée la future duchesse de Bouillon.
Un jour, chez la Reine, Mazarin s'amusait à railler Marianne sur quelque galant qu'il prétendait qu'elle avait : il s'avisa à la fin de lui reprocher qu'elle était grosse. Le ressentiment qu'elle en témoigna le divertit si fort qu'on résolut de continuer à le lui dire. On lui
lyo JEAN DE LA FONTAINE
rétrécissait ses habits de temps en temps, et on lui faisait accroire que c'était elle qui avait grossi. Cela dura autant qu'il fallait pour lui faire paraître la chose vraisemblable, mais elle n'en voulut rien croire et s'en défendit toujours avec beaucoup d'aigreur, quand un beau matin elle trouva un petit enfant entre ses draps. On ne saurait croire son étonnement et sa désolation à cette vue, puis tout à coup elle s'écria : « 11 n'y a donc qu'à la Vierge et moi à qui cela soit arrivé, car je n'ai point du tout eu de mal >. La Reine la vint consoler et voulut être marraine, ce dont le petit enfant se trouva fort bien; toute la Cour vint se réjouir avec l'accouchée, qui finit par être fort contente; on la pressa fort de nommer le père de l'enfant, et elle répondit d'un air mystérieux : « Ce ne peut être que le Roi ou le comte de Guiche, parce qu'il n'y a qu'eux qui m'aient baisée ».
L'année suivante, la petite écrivait à son oncle des lettres rimées qui faisaient la joie des courtisans.
Aimez-moi plus que personne Je serai votre Friponne Je suis toujours la même Marianne Qui n'est pas un âne.
[Friponne était la chienne favorite du roi.] Un peu plus tard, — elle avait dix ans, — elle fut témoin de la romanesque aventure de sa sœur MariCj amoureuse du jeune roi. Hortense et elle
accompagnèrent l'exilée à la Rochelle, puis à Brouage. Dans ce triste séjour, elle se distrayait en jouant à la poupée et en versifiant sans relâche des épîtres à son oncle. Cependant elle était trop précoce pour ne pas deviner quelque chose de la tragédie qui se jouait auprès d'elle : son éducation sentimentale commença de bonne heure.
A treize ans, elle épousa G odefroy- Maurice, duc de Bouillon, qui, la même année, obtenait du Roi, en échange de la principauté de Sedan, le duché de Château-Thierry, celui d'Albret et les comtés d'Auvergne et d'Évreux. Ce fut alors qu'en sa qualité de seigneur de Château-Thierry, le duc reçut de La Fontaine cette charmante épître où l'écuyer malgré lui narrait ses tribulations et suppliait son maître d'intercéder en sa faveur auprès de Colbert.
Peu de temps après son mariage. Bouillon s'en alla guerroyer contre les Turcs, et sa femme s'en fut demeurer à Château-Thierry dans le vieux château dont les remparts dominent encore la ville. Des fenêtres de son habitation la vue s'étendait au loin sur les coteaux de la vallée et les douces sinuosités de la Marne, spectacle enchanteur, mais qui ne suffisait pas sans doute à divertir la jeune et vive Italienne, Aussi quelle joie, pour cette rimeuse infati*
gable, de découvrir dans le maître des eaux et forêts de son duché un poète fort propre à égayer les loisirs d'une jeune femme sans bégueulerie! La Fontaine lui voua une affection qui jamais ne se démentit; il y mêla un grain de tendresse : il ne pouvait, du moins en vers, parler à une femme sans se croire am^oureux. Quand le duc revint de la guerre, La Fontaine continua de fréquenter à l'hôtel de Bouillon, rue des Petits-Champs, et plus tard dans la magnifique maison du quai Malaquais que la duchesse avait achetée au financier La Basinière et dont Mansart avait exécuté la construction. Le Brun les peintures et Le Nôtre les parterres.
En dédiant Psyché à la duchesse de Bouillon sur un ton cérémonieux qui bientôt fera place à la plus galante familiarité, La Fontaine parlait des « grâces » dont le duc l'avait comblé. Quelles étaient ces « grâces »? On n'est pas là-dessus très bien renseigné. Peut-être le poète avait-il été par l'entremise de son seigneur dispensé de payer l'amende qu'il avait encourue pour s'être indûment qualifié d'écuyer. Peut-être le duc était-il intervenu auprès de Colbert un jour que celui-ci avait rudement reproché aux maîtres des eaux de Château-Thierry de s'approprier plus de bois qu'il ne leur était permis. Ou bien peut-être avait-il donné à son
intendant l'ordre de payer à La Fontaine l'arriéré des revenus de sa charge.
Quelle que fût la dette, La Fontaine l'a généreusement payée. Il l'a payée surtout à la duchesse; mais le duc n'était pas jaloux : on a même dit « qu'il ne s'inquiétait pas des autres, pourvu qu'il eût sa part». Il passait son temps à chasser dans les giboyeuses forêts des environs de Château-Thierry. Eût-il été d'humeur moins accommodante, ce n'est pas du poète qu'il aurait dû prendre ombrage.
On les connaît, les vers charmants où La Fontaine a tracé le portrait de son amie, si charmants qu'il s'en souviendra dans les Deux Pigeons :
Peut-on s'ennuyer en des lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux
D'une aimable et vive princesse, A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse? Nez troussé? C'est un charme encor selon mon sens :
C'en est même un des plus puissants.
Pour moi, le temps d'aimer est passé, je l'avoue,
Et je mérite qu'on me loue
De ce libre et sincère aveu, Dont pourtant le public se souciera très peu : Que j'aime ou n'aime pas, c'est pour lai même chose ;
Mais, s'il arrive que mon cœur Retourne à l'avenir dans sa première erreur, Nez aquilins et longs n'en seront pas la cause.
[Sa femme avait le nez redoutablement aquilin]. A ces vers ajoutons ceux-ci :
Vous excellez en mille choses; Vous portez en tous lieux la joie et les plaisirs; Allez en des climats inconnus aux zéphirs,
Les champs se vêtiront de roses.
Et ceux-ci encore :
Nul auteur de renom n'est ignoré de vous;
L'accès leur est permis à tous. [battre :
Pendant qu'on lit leurs vers, vos chiens ont beau se Vous mettez les holas en écoutant l'auteur; Vous égalez ce dictateur Qui dictoit tout d'un temps à quatre.
Enfin ces trois lignes :
C'est un plaisir que de la voir se disputant, grondant, jouant et parlant de tout avec tant d'esprit que l'on ne sauroit s'en imaginer davantage.
Tout y est : le visage, l'humeur et l'esprit. Elle est là, vivante, hardie et aventureUvSe, la brune romaine au nez retroussé, les yeux brillants de plaisir et de passion; toujours prête à l'amour, toujours prête à la dispute; infidèle à ses amants, fidèle à ses amis; coléreuse comme une enfant gâtée,
DEUX AMIES m LÀ PONTAINË I75
gouvernant tout un peuple de poètes et d'animaux, car elle a, chez elle, une vraie ménagerie, ce qui doit ravir le fabuliste.
La voyez- vous, occupée à écouter La Fontaine,
... conter d'une manière honnête Le sujet d'un de ces tableaux Sur lesquels on met des rideaux*.
Elle est près de sa fenêtre ouverte d'où l'on découvre les barques du Port Saint-Nicolas et les façades du Louvre. Comme la Glycère de La Bruyère, elle est « avec une coiffure plate et négligée, sans corps et avec des mules »; elle a fait taire ses perroquets, ses chiens et sa guenon; elle se pâme aux grivoiseries du Conte et lance en l'air une de ses mules : les bêtes recommencent alors leur sabbat. Le poète aux anges contemple un pied nu qui maintenant caresse le dos de la chatte favorite ; il admire une longue tresse qui s'est soudain déroulée, tandis que la petite chienne Dodo lui vient mordre les mollets, et que la guenon fait « force grimaceries, tours de souplesse et mille singeries. . . ».
Ce n'est pas pour rien qu'il a comparé à César cette personne tyrannique qui, au dire de Saint-