I . Le Songe
2l6 JEAN DE LA FONTAINE
société à Paris dans l'hôtel du Temple, que le chevalier de Vendôme occupe en sa qualité de grandprieur. Les mœurs des Vendôme, les fêtes d'Anet, les débauches du Temple forment un des chapitres les plus connus de la chronique scandaleuse pendant la dernière partie du règne de Louis XIV : je vous renvoie à Saint-Simon.
Lorsque La Fontaine publia Philémon et Battcis, où. il dépeignait d'une manière aussi touchante qu'inattendue la félicité de deux vieux époux dont
Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent la flamme,
il eut la singulière pensée de dédier cette idylle innocente au duc de Vendôme, et, ce jour-là, il loua sans mesure.
Je voudrois pouvoir dire en un style assez haut Qu'ayant mille vertus vous n'avez nul défaut.
Vendôme dut sourire à la pensée qu'on ne lui trouvait « nul défaut ». Il y en avait un du moins qui lui manquait, c'était l'ingratitude. Bien que Philémon et Baucis commençât par ce vers imprudent :
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux,
il chargea l'abbé de Chaulieu, intendant de ses munificences, de faire quelques largesses à La Fontaine, et bientôt les relations entre le poète et le duc devinrent moins cérémonieuses. On en trouve la preuve dans les lettres et les épîtres de La Fontaine à Vendôme.
Citons quelques fragments d'une de ces lettres versifiées *. Cette poésie familière n'est pas un chefd'œuvre : c'est une de ces gazettes rimées, comme La Fontaine avait coutume d'en adresser à ses amis et à ses protecteurs; mais elle jette une lumière assez crue sur une vieillesse dont on ne peut dire, comme de celle de Philémon et de Baucis, qu'elle fut « le soir d'un beau jour ».
On est dans l'été de 1689 : les troupes françaises sont entrées dans le Palatinat et y font de grands ravages; Spire, Worms, Oppenheim sont en flammes; Vendôme vient de prendre un commandement dans l'armée du Rhin.
Vous plaignez les peuples du Rhin.
D'autre côté le souverain Et l'intérêt de notre gloire Vous font courir à la victoire;
I. Lettre à Son Altesse Monseigneur le Duc de Vendôme, septembre 1680.
2l8 JEAN DE LA FONTAINE
Vous n'aimez que guerre et combats, Même au sang trouvez des appas.
Rarement voit-on, ce me semble, Guerre et pitié loger ensemble.
Aurions-nous des hôtes plus doux, Si l'Allemagne entroit chez nous?
J'aime mieux les Turcs en campagne Que de voir nos vins de Champagne Profanés par des Allemands :
Ces gens ont des hanaps trop grands; Notre nectar veut d'autres verres.
En un mot, gardez qu'en nos terres Le chemin ne leur soit ouvert :
Ils nous pourroient prendre sans verd.
Les propos de La Fontaine n'ont rien perdu de leur force, et ils sont très actuels.
Je néglige quelques plaisanteries à l'adresse du pape Innocent XI, qui était alors fort mal vu de la cour de France. Voici l'opinion de La Fontaine sur la Révocation de l'Édit de Nantes : il a approuvé cette mesure avec une énergie qui nous surprend un peu de la part d'un homme aussi indifférent aux choses de la religion, et qui vivait alors parmi des réformés, car les La Sablière étaient protestants : M""" de La Sablière s'était convertie avant la Révocation, mais sa fille M°' Muisson et son fils, Nicolas de La Sablière, avaient été forcés de se séparer de
leurs enfants et de s'exiler en Angleterre. Il est vrai que La Fontaine paraît trouver que le zèle du Roi dépasse la mesure.
Louis a banni de la France L'hérétique et très sotte engeance.
11 tenta sans beaucoup d'effort Un si grand dessein dans l'abord :
Les esprits étoient plus dociles.
Notre Roi voyant quelques villes Sans peine à la foi se rangeant, L'appétit lui vint en mangeant.
C'est la vérité même : les premières conversions en masse aveuglèrent Louis XIV sur les difficultés et les iniquités de son entreprise.
Abandonnant les choses de la guerre et de la politique, La Fontaine aborde, sans transition, un sujet qui le touche de beaucoup plus près. L'abbé de Chaulieu lui a promis quelque argent de la part du duc.
Il veut accroître ma chevance :
Sur cet espoir, j'ai par avance Quelques louis au vent jetés, Dont je rends grâce à vos bontés.
Le reste ira, ne vous déplaise,
En vins, en joie, et cœtera.
Ce mot-ci s'interprétera Des Jannetons, car les Clymènes Aux vieilles gens sont inhumaines.
Je ne vous réponds pas qu'encor Je n'emploie un peu de votre or A payer la brune et la blonde; Car tout peut aimer en ce monde.
Non que j'assemble tous les jours Barbe fleurie et les Amours.
Ensuite il donne au Duc les dernières nouvelles de la société du Temple :
Nous faisons au Temple merveilles.
L'autre jour on but vingt bouteilles; Renier' en fut l'architriclin.
La nuit étant sur son déclin, Lorsque j'eus vidé mainte coupe, Lanjamet, aussi de la troupe.
Me ramena dans mon manoir.
Je lui donnai, non le bonsoir.
Mais le bonjour : la blonde Aurore, En quittant le rivage maure.
Nous avoit à table trouvés, Nos verres nets et bien lavés, Mais nos yeux étant un peu troubles, Sans pourtant voir les objets doubles.
i. Élève de Lulli.
Jusqu'au point du jour on chanta, On but, on rit, on disputa.
On raisonna sur les nouvelles; Chacun en dit, et des plus belles.
Le grand prieur eut plus d'esprit Qu'aucun de nous sans contredit; J'admirai son sens : il fit rage; Mais, malgré tout son beau langage Qu'on étoit ravi d'écouter.
Nul ne s'abstint de contester.
Ces diverses confidences en disent assez sur les divertissements de la vieillesse de La Fontaine. Il est superflu d'insister sur ses lettres à M"^ Ulrich, personne belle, spirituelle et d'une galanterie sans mesure, qui tenait une sorte de tripot dans la rue de l'Université. On ignore combien de temps il demeura chez elle, mais on sait qu'il laissa entre ses mains nombre de manuscrits, car ce fut elle qui édita les œuvres posthumes. On sait aussi par ses lettres qu'il ne refusait pas « les perdrix, le vin de Champagne, les poulardes avec une chambre chez le marquis de Sablé' », un des amants de M^'' Ulrich.