‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 95 sur 105 · IV. — LA CONVERSION · texte numérisé non relu

IV. — LA CONVERSION

Au milieu du mois de décembre 1692, La Fontaine, qui avait déjà passé par des crises de rhumatisme, tomba très gravement malade. Il était alors dans sa soixante-douzième année et demeurait encore chez M""^ de La Sablière, rue Saint-Honoré. Ayant su la maladie de son paroissien, le curé de Saint-Roch chargea un de ses vicaires de l'aller visiter. Ce vicaire, l'abbé Pouget, jeune prêtre de vingt-six ans, docteur en Sorbonne et qui, trois ans plus tard, devait entrer à l'Oratoire, était d'esprit janséniste : il figure au Nécrologe de Port-Royal comme un « Ami de la vérité », et devait être dans la suite un des premiers « appelants » de la Bulle. Il avait du coup d'œil, de la finesse, et, pour le salut des âmes, un zèle un peu brusque, un peu rude : on enjugera\

I. La relation de la conversion de La Fontaine par l'abbé Pouget a été réimprimée par Emile Deraine dans ses Nouvelles Notes d'histoire sur Château-Thierry du xvi" au xix® siècle.

Il commença par décliner la mission qu'on lui voulait confier, alléguant sa jeunesse, son inexpérience. Mais le curé insista : le vicaire obéit.

Il prit avec lui un ami commun, « homme, dit-il, de beaucoup d'esprit et qui était intime de M. de La Fontaine», (peut-être Maucroix; plus probablement Racine) et se présenta chez le malade pour savoir de ses nouvelles. Insensiblement il mit la conversation sur les vérités de la religion. La Fontaine n'éluda pas l'entretien, mais avoua combien il lui répugnait d'admettre l'éternité des peines : « Je me suis mis depuis quelque temps, dit-il, à lire le Nouveau Testament ; je vous assure que c'est un fort bon livre, oui, par ma foi, c'est un bon livre. Mais il y a un article sur lequel je ne me suis pas rendu, c'est celui de l'éternité des peines; je ne comprends pas comment cette éternité peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » A quoi l'ecclésiastique répondit qu'il n'était point nécessaire de comprendre, qu'il suffisait de croire à la révélation , que, du reste, l'éternité des peines était fondée en raison, et, comme il était tout frais émoulu de la Sorbonne , il cita abondamment saint Augustin, les Pères, les théologiens , si bien que sous ce déluge de preuves La Fontaine se rendit et pria le vicaire de revenir le voir. Quelques heures plus tard, le vicaire était là prêt à reprendre la con-

troverse. Pendant dix ou douze jours, le tête-à-tète se renouvela.

L'abbé Pougetadit l'impression que lui laissèrent ces longues conversations.

M. de La Fontaine n'avait jamais été absolument mécréant, mais aussi c'était un homme qui, comme tout le monde sait, n'avait jamais fait de la religion son capital. C'était un homme abstrait qui ne pensait guère de suite, qui avait quelquefois de très agréables saillies, qui d'autres fois paraissait avoir peu d'esprit, qui ne s'embarrassait de rien et qui ne prenait rien fort à cœur. La maladie le mit en état de faire des réflexions sérieuses. Je lui ai connu, pendant ce temps-là, un grand fond de bon sens. Il saisissait le vrai, et il s'y rendait; il ne cherchait point à chicaner. Il me parut agir avec droiture et bonne foi, et il me dit que s'il prenait le parti de se confesser, je verrais qu'il le ferait tout de de son mieux et qu'il ne jouerait pas la comédie....

Il finit par se décider à une confession générale, et certes ne joua pas la comédie. D'ailleurs, cette confession générale, ne l'avait-il pas déjà faite à tout venant, sans réticence comme sans forfanterie? Son confesseur lui avait promis de venir à son secours « par les différentes questions qu'il lui ferait, par rapport à chaque âge de sa vie, sur les commandements de Dieu et de l'Église ». Nous n'avons pas fait autre chose, quand, feuilletant ses

LA VIEILLESSE eV LA CONVERSION 229

ouvrages, nous y avons relevé presque à chaque page l'aveu de ses faiblesses.

L'abbé Pouget avait raison : jamais La Fontaine n'avait été « absolument un mécréant », mais toute religion avait été absente de sa vie. Il croyait en Dieu. L'ordre qui règne dans l'univers est la seule raison qu'il ait jamais donnée de sa croyance. « Dieu fait bien ce qu'il fait », et la preuve, c'est que les citrouilles ne poussent pas sur les chênes! Puis, ayant donné ce satisfecit à la Providence, il se jugeait quitte avec elle. Les dieux de l'Olympe lui étaient plus familiers que les saints du Paradis. Son imagination était à tel point hantée de mythologie que, nous qui sommes devenus assez ignorants de la fable antique, nous nous trouvons parfois embarrassés pour comprendre du premier coup tels ou tels vers de La Fontaine. Vis-à-vis du paganisme, son sentiment ressemblait à celui de tant de nos contemporains vis-à-vis du christianisme : il avait la piété sans la foi, mais de cette piété, de cette tendre piété sa poésie était pénétrée. Quant à sa morale, tout épicurienne, il ne se fût jamais avisé de la réduire en maximes philosophiques, mais elle était la fidèle servante de ses goûts et de ses passions,

L'eft'et bon ou mauvais de so)i tempérament.

A vingt ans, il avait passé par TOratoire où des maîtres chrétiens avaient, sans doute, cherché à lui enseigner la théologie et la vertu : qu'en avait-il retenu ?

Il s'était bien gardé de prendre parti dans les grandes disputes religieuses qui enflammaient son siècle. La lecture des Provinciales l'avait diverti et lui avait inspiré une épigramme et une amusante ballade : Escobar suit un chemin de velours^ où du reste il approuvait la condamnation de Jansenius, « auteur de vains débats ». Un moment, on eut, il est vrai, la surprise de le trouver en relations avec les messieurs de Port-Royal. En 167 1, un personnage équivoque, l'oratorien Loménie de Brienne, avait persuadé aux jansénistes de publier un choix de « poésies chrétiennes i> sous la caution de La Fontaine, et de dédier le tout au jeune prince de Conti : La Fontaine avait donné son nom, écrit la dédicace et une traduction du psaume Diligam te^ Domine. Bien plus, deux ans après, sur le conseil d'on ne sait qui, il fit d'un récit de saint Jérôme, traduit par Arnauld d'Andilly, le pieux et détestable poème de la Captivité de Saint- M aie. Il serait téméraire d'en conclure qu'il sentit alors une velléité, même fugitive, d'amender ses mœurs : la fastidieuse médiocrité de Saint-Malc montre quel

ennui accablait La Fontaine tandis qu'il bâclait l'éloge de la chasteté ; de ces 550 vers on n'en peut guère sauver que quatre, mais il faut les sauver. Le saint obligé de vivre auprès d' « une dame encor jeune et sage en sa conduite », supplie le Seigneur de le défendre contre la tentation :

Tu m'as donné pour aide au fort de la tourmente Une compagne sainte, il est vrai, mais charmante; Son exemple est puissant, ses yeux le sont aussi. De conduire les miens, Seigneur, prends le souci ^

D'ailleurs il venait tout justement de publier la troisième partie de ses Contes qui finit par le Petit Chien, et allait publier la quatrième qui commence par Comment l'esprit vient aux filles. Il tenait les jansénistes pour des personnages un peu tristes, « gens d'esprit et bons disputeurs ». N'eut-il pas un jour l'étrange pensée de dédier un de ses contes à Arnauld d'Andilly? Et Boileau, dit-on, eut peine à lui faire entendre que le vieux solitaire ne lui en témoignerait aucune gratitude. Jamais lui qui tant rêvait, n'a rêvé de 1' « affreux vallon » de Port-Royal.

Page 1