‹ Jean de la ReoleChapitre 14 sur 27 · LE DUC DE FRONSAC · texte numérisé non relu

LE DUC DE FRONSAC

Les émissaires du duc de Fronsac n'avaient point perdu de vue Roberte.

Nous avons raconté en peu de mots comment il y avait eu de leur part une tentative d'enlèvement empêchée par Sernin. Depuis, ils avaient toujours été tenus en respect par le jeune homme devenu l'amant et le protecteur de Roberte, et dont l'emploi à la police leur était connu.

Mais ils n'avaient pas pour cela renoncé à leurs projets, ou plutôt le duc de Fronsac n'y avait pas renoncé.

Lorsqu'ils eurent appris l'absence de Sernin, ils se hasardèrent à se présenter chez la

jeune fille. lia en furent très mal reçus ; elle aimai! Sernin par-dessus tout. Cependant, son cœur avait failli se briser lorsqu'ils lui apprirent l'état honteux d'observateur qu'il exerçait. S air humiliée dans l'homme qu'elle aimait était une douleur qui devait lui être réservée.

Les immondes émissaires du duc de Fronôtaient guidés par un ennemi de Sernin, le nommé Forastié, appartenant comme lui à la police. On a vu, dans un précèdent chapitre, Sernin supplanter ce Forastié dans son emploi. Forastié en était demeuré furieux et avait juré de se venger. En se vengeant sur Iîuberte, il savait atteindre Sernin.

Non content d'avoir avili Sernin aux yeux de Roberte, il lui avait appris en outre son nr chez la Clairville. Le coup fut terrible pour la jeune fille. Elle ne connaissait rien du monde extérieur, et ignorail l'existence de la comédienne. Elle crut à une calomnie ; istié lui offrit des preuves.

Elle avait résiste à l'avilissement de son ut, elle n.> résista pas à son inconsta

Abandonnée pour une autre femme, ''il'' se

vit irrémédiablement perdue. Elle ne pouvait ni ne voulait se mesurer avec une rivale quelle qu'elle fût. Qu'allait-elle devenir? Seule, sans ressources, elle se sentait peur de tout, peur de la misère, dans laquelle elle avait été élevée, peur de la faim comme une sœur de Manon Lescaut qu'elle était, peur de la mort. Hélas ! Hélas ! Roberte n'avait rien d'une âme romaine. C'était un pauvre petit cœur français, un cœur du peuple, fait de pitié et de bonté.

Sur ces entrefaites, Forastié renouvela les propositions du duc de Fronsac. Repoussées d'abord avec dégoût, elles finirent par se faire écouter de Roberte. Ni la figure, ni l'or du séducteur ne la tentaient beaucoup; mais Forastié était là qui lui soufflait son esprit de vengeance. Pouvait-elle demeurer dans un logis que Sernin désertait si publiquement ? Subirait-elle la charité humiliante d'un amant infidèle ?

Roberte n'ayant d'autre défense que ses larmes, demandait délai sur délai. Mais cela ne faisait pas le compte de Forastié qui craignait un retour de Sernin et une réconcilia-

• on possible. Aussi la pressait-il de toute son infernale rouerie.

Enfin, à sa dernière visite, il convini avec elle d'un jour pour la conduire chez le duc de Fronsac.

L'heure est venue de consacrer quelques 3 au duc de Fronsac, le fils très mal connu du maréchal de Richelieu.

Après avoir essayé de faire le portrait du père, nous ne pouvons nous dispenser d'esquisser le portrait du fils.

La iif nous sera pas précisément facile <ar, par une exception étrange, toutes les i aphies, depuis la vénérable biographie Michaud jusqu'au pesant dictionnaire Larousse, se sont toujours refusées à consacrer un article à Pronsac, et même à mentionner son existence.

Que signifie cette exclusion que l'on peut qualifier d'unique?

Les vertueux rédacteurs de ces recueils

documentaires se sont-ils effrayés au moment

de retracer L'existence d'un tel libertin ? Mais

t mesurés avec bien d'autres mons-

très, en admettant que le fils du maréchal ait mérité ce surnom.

Ne serait-ce pas plutôt la famille qui aurait sollicité cette exclusion, équivalente à une lettre de cachet rétrospective, et qui aurait dit à son parent indigne: « — Tu n'auras pas tes grandes entrées, dans l'histoire, car tu as démérité du nom illustre des Richelieu. »

On est tenté de s'arrêter à cette dernière supposition, et d'en faire honneur à la piété filiale du dernier Richelieu, le vertueux ministre de Louis XVIII, le fils rougissant de Fronsac.

Mais si le grand jour des biographies officielles reste interdit à Fronsac, il n'en est pas de même du petit jour des mémoires secrets, des nouvelles à la main, des pamphlets, et, en général, de tous les écrits clandestins et licencieux de l'époque, marée montante qui se jette sur Paris et sur Versailles par toutes les écluses débordées de la Hollande.

C'est là qu'il faut chercher Fronsac ; il les emplit de sa triste et bruyante personnalité ; il est leur ressource ; il défraie chaque jour

Les cahiers de Bachaumont et de Y Espion anglais.

N'hésitons donc pas. Mais par où commencer? Fronsac eut-il une enfance? Certes, et mieux douées. 11 était fils de mademoi- ■ de Guise princesse de Lorraine, une digne et spirituelle femme, que Voltaire goûtait beaucoup. A neuf ans. comme c'était la mode. Le petit bonhomme fut t'ait colonel d'un ment de dragons levé en l'honneur du roi par les Etats du Languedoc, et qui reçut le nom de régiment de Septimanie. Septimanie était la sœur cadette de Fronsac, celle qui devait devenir plus tard la célèbre tesse d'Egmont. Le petit colonel fut inté à la cour à l'âge de quatorze ans; on fut un peu désenchanté sur son compte, et il de sembla pas justifier le nom prestigieux de Richelieu. On le trouva frêle, pâlot, mais on mut de l'audace.

Et cependant, Le maréchal de Richelieu commencé par beaucoup l'aimer; il se dans ses espiègleries d'ado- :il; mais peu à peu les espiègleries mesure et pris un caractère

odieux, et il sentit son affection se retirer de lui.

Au moins se hàta-t-il de lui donner le baptême de l'épée ; il avait tout juste' vingt ans lorsqu'il l'emmena aveclui au siège de M ah on. On est heureux d'apprendre que Fronsac s'y conduisit en parfait gentilhomme. Ce fut lui que le maréchal de Richelieu envoya au roi pour lui annoncer la prise de Minorque. Voltaire, qui est décidément l'historiographe de la famille, s'exprime ainsi sur le jeune héros dans une lettre au vieux maréchal: « On dit que M. le duc de Froiksac était fait comme un homme qui vient d'un assaut, quand il a porté la nouvelle. Il était avec les grâces qu'il tient de vous, orné de toutes celles d'un brûleur de maisons. Il tient cela de vous encore ; demandez à votre écuyer si vous n'aviez pas votre chapeau en clabaud à Fontenoy, et si vous n'étiez pas noir et poudreux comme un diable? »

L'esprit de Voltaire savait aller chercher le cœur humain où et quand il le fallait ; le cœur du maréchal de Richelieu dut se gonfler d'orgueil. Mais mal lui en prit d'avoir confié cette

mission à son Bis, car Fronsac essuya mie Furieuse tempête, et peu s'en fallut qu'il ne fit naufrage devant Toulon; heureusement Bellone veillait sur lui, style du temps. 11 arriva tant bien que mal à Paris et fut embrassé au débotté par toutes ces dames de la cour et de l'Opéra. Il eut, lui aussi, son heure et sa part de popularité : le roi, pour le récompenser personnellement, lui donna la croix de Saint-Louis et la survivance de la charge de.S0D père, qui était, comme on sait, premier gentilhomme de la chambre. Je ne dirai pas positivement que cette dernière distinction fût beaucoup du goût du père; ce qui est certain, «.•'est qu'il s'appliqua à laisser le duc de Fronsac remplir le moins possible les devoirs de cette charge; il ne se résignait à Les lui abandonner que lorsqu'il était forcé d'aller occuper son gouvernement de Bordeaux.

A partir de ce moment, la carrière militaire de Fronsac fut terminée. Il Qe parait pas avoir sollicité d'autre service, et il n'y eut de second Port-Mahon pour lui. On a obpoùr son excuse qu'il avait été malade

de bonne heure; cela est vrai, mais ses maladies étaient le fruit de ses vices, comme le témoigne ce début d'une épigramme choisie entre cent :

Un petit duc, très chétif avorton, Bouffi d'orgueil et du plus mauvais ton, Fait au mépris et se riant du blâme, Se préparait non pas à rendre l'âme, (On ne rend pas ce qu'on n'a jamais eu) Sans plus de phrase, il se croyait perdu. Privé d'espoir, épuisé de débauche, Ce mannequin, cette fragile ébauche, Allait partir, bien cousu dans un sac; Ce mot est mis pour rimera Fronsac...

On voit que l'opinion publique lui était fort hostile ; il est vrai qu'il faisait tout ce qu'il fallait pour cela. On le huait, on se moquait de lui, on le prenait pour héros des plus ridicules aventures ; j'en veux citer une seule.

Il sortait un soir de l'Opéra, avec un habit magnifique. Il plut à deux filous de lui en couper les deux basques sans qu'il s'en aperçût.

Ainsi raccourci, M. le duc s'en va dans une maison tierce, où il provoque un rire général.

Il en demande la raison, prêt às'offenser; on la

lui explique en la lui faisant toucher du doigt; il se relire.

Le lendemain, de grand malin, un individu se pi' sente à son hôtel et demande à lui parler.

— Monseigneur, lui dit-il, je viens de la part de M. le lieutenant de police, qui est informé de votre aventure d'hier à l'Opéra.

— Déjà! En vérité, M. le lieutenant de police est un hahile homme. Et pourquoi vous envoie-t-il à moi?

— Il prie monsieur le duc de vouloir bien me faire remettre son habit... c'est-à-dire ce qui reste deson habit... pour aider à la découverte des voleurs et à la confrontation des pièces.

— Un procureur dirait : au recollement des parti

— Justement, dit le quidam en souriant de • rit de répartie de M. le duc.

L'habit est donné, et Fronsac se félicitait de l'activité de la police, mais ce n'étail qu'une nouvelle escroquerie de deux adroits coquins pour se procurer l'habit complet.

Quand il n'était pas la risée du peuple, il

en était l'effroi. Il ne connaissait aucun frein dans ses amours ; il courait sus aux jeunes filles les plus vertueuses ; il les pourchassait jusque chez leurs parents. La police se taisait. Une fois, cependant, il poussa les choses trop loin, et l'on en murmura à Versailles. Fronsac avait brûlé une maison pour enlever une jeune fille. On crut cette fois que le magistrat allait sévir; il n'en fit rien. Il n'y eut pour protester d'autre voix que la voix d'un pauvre poète, de Gilbert, le seul homme qui ait eu du courage en France ce jour-là. Voici en quels termes s'exprimait le jeune satiriste :

Cependant une vierge aussi sage que belle, Un jour, à ce sultan, se montra plus rebelle; Tout l'art des corrupteurs, auprès d'elle assidus, Avait, pour le servir, fait des crimes perdus. Pour son plaisir d'un soir que tout Paris périsse! Voilà que dans la nuit, de ses fureurs complice, Tandis que la beauté, victime de son choix, Goûte un chaste sommeil, sous la garde des lois, Il arme d'un flambeau ses mains incendiaires, 11 court, il livre au feu les toits héréditaires Qui la voyaient braver son amour oppresseur, Et l'emporte mourante en son char ravisseur... Obscur, on l'eût flétri d'une mort légitime; Il est puissant, les lois ont ignoré son crime!

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- deux derniers vers sont d'un beau jet, et s'il ru avait t'ait beaucoup comme cela, le nom de Qilberl aurait brille d'un plus grand renom.

Nous n'en finirions pas si nous voulkms évoquer tous les scandales qui s'attachent à la mémoire éparpillée du duc de Fronsac. Nous aurons à en relever encore quelquesuns pendant le cours de ce récit.

Sa mauvaise santé ne l'empêcha pas de se marier deux fois: la première fois avec mademoiselle d'Hautefort, la seconde fois avec mademoiselle de Gallifet.

Ce second mariage fût dû à l'intervention de Marie-Antoinette.

Le duc s'était épris de mademoiselle de < lalliffet, qui, de son côté, le voyait d'un fort bon œil, ce qui tendrait à prouver que, si chargé qu'il fût d'iniquités, il était cependant susceptible d'inspirer encore de l'amour.

Aux fêtes de la cour de 177G, ils se firent remarquer par leur empressement mutuel à se rechercher ; et la chronique veut même qu'ils se soient légèrement affichés dans un

des bals de Versailles. Mademoiselle de Galiffet aurait laissé tomber un billet que lui avait remis M. de Fronsac. Ce billet était tracé en caractères rouges et contenait ces mots : « Je signe de mon sang que je vous aimerai toute ma vie ! »

L'aventure fit quelque bruit et parvint jusqu'aux oreilles de Marie-Antoinette, qui, un jour, en présence du roi, apostropha ainsi le fils du vieux maréchal :

— Duc de Fronsac, je veux vous marier. Le duc s'inclina et répondit respectueusement :

— Madame, vos intentions feront toujours ma loi.

Et comme la reine le regardait avec malignité, pendant que le roi, comme toujours, ne savait pas ce dont il s'agissait, il ajouta :

— Oserai-je demander à Votre Majesté quel est l'objet, sans doute mille fois précieux, qu'elle me destine ?

— Ne l'avez-vous pas deviné, monsieur le duc?

— Non, Majesté.

— Voyons, monsieur le duc, cherchez

... Mademoiselle de Galliiïet.

Rien ne pouvail être plus agréable à Frons

Mais le maréchal de Richelieu n'était pas partisan de ce mariage, on ne sait pas pour quel motif: et l'on eut quelque peine à vaincre sa résistance. Trop courtisan d'ailleurs pour faire de l'apposition à la reine, il se contenta de punir son fils à huis clos en ne lui servant qu'une maigre pension de deux mille écus.

La nouvelle mariée dut faire une grimace.

Quant à Fronsac, il était accoutumé aux caprices tyranniques et à la ladrerie paternelle.

Reduil a ses charges de cour, il attendait. en soupirant, que le maréchal voulut bien dre sa belle àme à Dieu. Mais le maréchal ne paraissait pus disposé de sitôt à cette reddition.

A partir de ce moment, ce fut entre eux deux, le père et le fils, une guerre d'épiirnes, où L( venances mutuelles

déni pas toujours sauvegard

Le fil- disait, eu faisant allusion aux rouelles de viande cv\n- que 1" maréchal s'ap-

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pliquait sur le corps pour s'entretenir en état de fraîcheur :

— Mon père est un vieux bouquin relié en veau.

Le père disait du fils :

— Il a tous mes défauts et pas une de mes qualités.

Maintenant, comment le père et le fils se trouvaient-ils réunis dans la même ville ?

C'est que le duc de Fronsac était allé visiter les propriétés de sa femme en Languedoc, et qu'en revenant il n'avait cru pouvoir se dispenser de s'arrêter à Bordeaux, autant pour assister à l'inauguration du nouveau théâtre que pour rendre ses respectueux devoirs au maréchal, — qui y était d'ailleurs parfaitement indifférent.

Le duc de Fronsac habitait un hôtel quelconque dans un faubourg de Bordeaux, sur la route de Mérignac.

Nous avons vu comment il occupait ses loisirs, et comment un funeste hasard lui avait fait rencontrer Roberte.

Si les émissaires de Fronsac n'avaient point perdu de vue Roberte, de leur côté, les

limiers du maréchal de Richelieu, — qui avait

une contre-police à lui, comme on l'a vu au Lendemain do l'inauguration du Grand-Théàtre, — n'avaient point perdu de vue Fronsac, bien au contraire.

L'un d'eux lit prévenir le maréchal qu'il avait une communication importante à lui faire.

— Il y a du nouveau, monseigneur, lui dit-il lorsqu'il eut été introduit dans ses appartements particuliers.

— Ah ! ah !

— M. le due de Fronsac est amoureux.

— C'est ce que tu appelles du nouveau?

— Dame ! pour moi, monseigneur...

— Il ne cesse pas d'être amoureux depuis qu'il est au monde... et ce n'est pas ce qu'il fait de mieux. N'a-t-il donc pas assez de sa goutte à soigner?

<)n sait que le maréchal faisait à son fils L'honneur de le jalouser et de lui souffler quelquefois ses maîtresses.

Le maréchal reprit :

— Et de qui M. le duc est-il amoureux v D'un ,Lrihier de coulisses?

— Non, monseigneur.

— De la femme d'un négociant?

i — Non, monseigneur,

— Plus haut? demanda le maréchal avec un clin d'œil.

— Non, plus bas.

— Une grisette alors?

— Quelque chose comme cela.

Et le maréchal continuant son interrogatoire :

— Jolie?

— A miracle ! répondit l'estafîer.

— Es-tu bien sûr de t'y connaître?

— Pour moi, je ne sais pas... Mais, pour monseigneur, je suis certain de ne pas me tromper.

— Alors, c'est un morceau de roi ?

— Mieux que cela : un morceau de gouverneur !

— Drôle ! tu ne manques pas d'esprit !

— Monseigneur, cela m'est venu à votre service.

— Mais ce n'est pas tout, sans doute. Où le duc en est-il avec sa nouvelle conquête?

— Il ne lui a pas encore parlé.

JEAN Dl LA KKOLE I i'!

— Ah bah !

— Il l'a vue seulement. Le reste s'est traité par ambassadeur.

— Est-ce une innocente ?

— Aïe! aïe !

— J'entends, dit le maréchal en roulant une boite d'or entre ses doigts.

— Elle n'en est qu'à son premier amant.

— C'est trop, c'est beaucoup trop... La

ouffe avec ton premier amanl !

— Monseigneur, ce n'est pas ma faute, murmura l'estafier tout penaud.

Le maréchal fit quelques pas dans la chani- . et s'écria:

— Après tout, puisqu'elle est jolie... Allons, il ne sera pas dit qu'elle tombera dans Les filets de Fronsacï

tte expression veut une explication ici. Les Blets deFronsac existaient en réalité; lit une de ses inventions les plus atroces et dont Le dix-huitième siècle s'est beaucoup ipé pour la honnir. Rien de Vulcain. Imas un fauteuil mécanique d'une complication tte, qu'il avait fait fabriquer sur indications, pour triompher des vertus

farouches et des résistances opiniâtres. Ce fauteuil se montait à volonté; non monté, il ressemblait à un bon et simple fauteuil, un meuble de famille ou d'Académie recouvert d'un honnête velours d'Utrecht, qui semblait appeler la sieste ou la lecture. Monté, c'était une bète d'acier prête à déchirer sa proie. Dès qu'une victime lui était jetée, ses bras mus par un ressort invisible se refermaient sur elle comme deux bras humains et l'étreignaient sanspitié, en maîtrisant ses moindres mouvements. Un semblable ressort s'attaquait aux membres inférieurs et les écartait avec une implacable précision, les retenant et les empêchant de glisser à terre.

Cet horrible et lâche fauteuil, comme on le voit, supprimait le madrigal. Il supprimait bien d'autres choses et surtout l'honneur des trop nombreuses victimes que Fron sac lui livrait. Le sujet ne pouvait opposer pour unique défense que des cris désespérés, mais encore finissait-on par en avoir raison en employant un de ces baillons connus sous le nom de poires d'angoisse, et qui introduits dans la bouche, la dilataient outre mesure. Jeux

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de roué. Les Blets de Fronsac équivalaient

pour les femmes à une sorte de guillotine.

Tel élail le guet-apens monstrueux auquel, par un reste de gentilhommerie, le maréchal voulait soustraire la pauvre Roberte, — pour la livrer, il est vrai, à d'autres combinaisons dont le but était le même.

Après avoir fait quelques pas dans la chamle maréchal se tourna vers l'estafîcr et lui dit :

— Tu m'as entendu ? Je ne veux pas que cette jeune fille soit à M. le duc.

— Monseigneur n'a qu'à ordonner.

— Tu la conduiras à mon pavillon de Fronsac. Arrange-toi pour qu'elle y soit rendue dans trois jours.

— Dans trois jours, oui, monseigneur.

— J'y serai moi-même à cette date.

K'^helieu alla à son secrétaire en bois de

rose et y traça quelques lignes.

— Voici pour madame Rousse, dit-il; tu lui remettras ce billet.

— Il suffit, monseigneur.

— Je recommande qu'on ait des égards pour cette drmoiselle\

Le pavillon de Fronsac, distant de quatre lieues environ, était surtout destiné à abriter les divertissements intimes du maréchal, l'hôtel du gouvernement, à Bordeaux, étant affecté aux divertissements officiels.

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