LE TERTRE DE FR0NSA
Rien de plus joli que le tertre de Fronsac. i est-ce qui lui a trouvé cet aimable nom de tertre, mais il est reslé. Il faut y monter, comme j'y suis moule, par une de ces belles journées d'été, radieuses et chauqui prolongent l'horizon et semblent le noyer dans un poudroiement lumineux et profond. L'ascension est tout à fait agréable. commence par un village et finit par un plateau, où conduit un délicieux chemin planté d'arbres auxquels on vent frais — le zéphyr de nus aïeux — permet de balancer iche leurs légères rainures, en ma- ■ t\*' salutation. Du haut de ce sommet parfumé, le point de vue est magnifique et
s'étenclà l'infini. A vos pieds, vous découvrez Libourne et ses promenades régulières ; à droite, la Dordogne, large et rapide, aux longs replis verdoyants, un des plus beaux fleuves de France ; à droite, l'œil se dirige vers Coutras, à travers des prés et des cultures d'une opulence extrême. On distingue Condat, où l'on croit voir l'antique demeure du poète Ausone. Enfin, quand le regard ébloui est lassé par le spectacle de toutes ces merveilles, l'esprit a son tour et peuple de nombreux souvenirs ces lieux qui ont été tour à tour visités par Louis XI, François Ier, Charles IX; Louis XIII, pour ne citer que ceux-làv
Fronsac a son histoire. On ne le dirait pas avoir ce bourg aujourd'hui si tranquille, si reposé. Mais rien n'échappe à la vie active, cette loi générale. La moindre butte de terre a ses fastes; ceux de Fronsac en valent bien d'autres. D'abord l'œil formidable de Charlemagne s'est arrêté sur l'humble tertre, et l'on m'accordera que l'empereur à la barbe fleurie était un stratégiste de quelque valeur; Charlemagne, devenu possesseur de
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L'Aquitaine, avait élevé au sommet de Fronro fort dont il esl plusieurs fois question dans les annales.
Plus tard, ce fut un tyranneau, reste des temps barbares, un seigneur, Hercule d'Argilemont, qui remplaça le fort par un château où il exerçait les fonctions de commandant. Ce d'Argilemont, au nom de romance, existait sous Louis XIII ; il était à la fois l'opprobre et la terreur du pays, qu'il désolait par toutes les exactionspossibles. Il avait surtout une façon bizarre de correspondre avec les jurats de Libourne ; il leur envoyait à coups de boulet ses invitations à comparaître. Les jurats savaient ce que cela voulait dire et arrivaient en tremblant se faire rançonner par le commandant de Fronsac.
Mais Louis XIII, qui était alors à Bordeaux, udit parler de ce brigand. A despote, despote et demi. Le procès d'Hercule d'Argilemont ne fut pas long à instruire ; il fut arrêté, conduil à Bordeaux et condamné à avoir la tète tranchée en face du palais de ibrièré. Cette tête hideuse fut envoyée à Libourne à la demande des jurats, et clouée
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à la tour du port sur laquelle il avait si souvent pointé sa couleuvrine
Le château fut rasé, avec interdiction de jamais rien édifier sur son emplacement. Mais on sait ce que valent ces êdits. Après un siècle environ, et lorsque la mémoire du farouche d'Argilemont fut bien éteinte, le maréchal de Richelieu, qui avait déjà fait ériger Fronsac en duché-pairie, obtint facilement de Louis XV la permission de s'y bâtir une maison à l'italienne. L'idée était d'un homme de goût, et les contemporains ont raconté cent merveilles de cette habitation d'un épicurien passé maître en élégances.
Ce n'était partout qu'or et marbre, bois précieux, panneaux sculptés, dessus de porte encadrant de riants camaïeux, cabinets en coupole, salons tapissés déglace, de trop de glaces. Il y avait des terrasses, des galeries. Quant aux jardins, on sait que la nature avait fourni le principal ; l'étendue avait été mise à profit comme dans un autre Trianon.
De cette coquette résidence, il ne reste pas une pierre aujourd'hui. La Révolution a tout détruit, tout saccagé.
fut à Fronsac, disons-nous, que Roberte fut conduite. Elle y fut reçue par madame Rousse, une ancienne maîtresse du maréchal, la dignité d'une intendante Madame Rousse accueillit la jeune fille • une politesse banale et cette indifférence ;ise au service du Nestor de la galanterie.
— Entrez, mademoiselle, entrez... J'ai reçu les instructions de Monseigneur, lui dit-elle, en ne jetant d'abord sur elle qu'un œil distrait.
Puis, comme elle s'aperçut que Roberte lit immobile et muette, elle la regarda avec plus d'attention, et recula tout à coup de deux pas en s'écriant :
— Ah ! Dieu !
Ce fut au tour de Roberte à s'émouvoir.
— Qu'avez-vuus, madame? lui demandât-elle.
Madame Rousse ne répondit pas; elle se contenta de murmurer :
— iSuis-je connue de vous, madame? fit Roberte.
— Non, mademoiselle... Mais votre physionomie...
— Eh bien ?
— Me rappelle des traits... Oh! c'est étrange, en vérité !
Et madame Rousse ne se lassait pas d'examiner Roberte.
— Êtes-vous de Bordeaux? lui demandât-elle.
— Oui, madame... je le crois, du moins.
— Comment, vous le croyez ?... que voulezvous dire ?
— Excusez-moi, je vous prie. Je ne sais rien de précis sur ma naissance, ni sur mon enfance. J'ai été élevée à Talence par des paysans qui n'étaient ni mon père ni ma mère.
— Comment se fait-il?...
— J'ai cru comprendre plus tard que j'avais été confiée à eux... Mais pourquoi m'adressezvous ces questions, madame, et quel intérêt pouvez-vous prendre à ces détails ?
— A votre tour, excusez-moi, dit madame Rousse ; il s'agit d'une ressemblance si extraordinaire !
Et elle continua?
— Ainsi, votre père, vous ne l'avez jamais vu ?
— Jamais, madame.
— Et votre mère ?
— C'est différent, mais j'ensuis seulement aux suppositions... Je me souviens, quand j'étais toute petite, d'une belle dame qui venait me voir de temps en temps, et qui me prenait sur ses genoux en me mangeant de caresses.
— Une belle dame... répéta madame Rousse qui ne perdait pas une seule des pari îles de Roberte, bien belle, n'est-ce pas?.. •
— Oh! oui, la plus belle de tout Bordeaux, à ce que j'entendais dire autour de moi.
— Et parmi ce que vous entendiez dire, n'entendicz-vous pas vanter particulièrement sa chevelure... une chevelure d'une couleur exceptionnelle.
— Oui, répondit Roberte avec vivacité... d'un blond ardent...
— C'est cela ! dit madame Rousse.
Roberte fit un mouvement, frappée de l'accent de l'intendante.
— Madame! madame ! vous avez connu ma mère?
— Peut-être, dit madame Rousse, devenue songeuse... Mais achevez de me renseigner.
— Ah! de grand cœur!
— Jusqu'à quelle époque la protection de cette dame s'est-elle étendue sur vous?
— Jusqu'à l'âge de sept ou huit ans... Je •fus alors placée dans un couvent, à quelques lieues d'ici. Mais ma pension ne fut payée que pendant peu de temps. A l'air dont on me renvoya, je compris que ma mère... ma bienfaitrice, veux-je dire... était morte, ne laissant aucune instruction me concernant... Voilà tout ce que je sais sur celle à qui vous trouvez que je ressemble si fort. Depuis, mon existence n'a été qu'un tissu de malheurs et de misères. A votre tour, madame, de m'instruire, si vous pouvez, et de m'apprendre qui était ma mère.
Mais madame Rousse hocha la tête, comme si elle se repentait d'en avoir trop dit.
Elle sentait qu'elle avait déjà beaucoup parlé.
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Ce lut en vain que la jeune fille redoubla de sollicitations.
— Mademoiselle, répondit madame Rousse, j'ensuis comme vous aux conjectures... Il y a un mystère là-dessous, certainement, mais je ne chercherai pas à l'approfondir. Je ne vois qu'une seule personne au monde qui peut vous renseigner.
— Et cette personne?
— Vous la connaissez aussi bien que moi, mademoiselle, dit madame Rousse, en reprenant son ton de voix bref, c'est le maréchal.
— Le maréchal de Richelieu? dit Roberte se étonnement.
— Oui, mademoiselle.
— Mais je ne le connais pas, répliqua- 1elle.
Ces mots furent prononcés par la jeune fille avec une telle expression de candeur que madame Rousse en demeura stupéfaite.
Elle pensa tout bas : Elle ne connaît pas le Il ] - -e que cela est possible, lorslui qui l'envoie? Qu'est-<-e que c'est que cette jeune fille, dont l'air et le lam sont si différents de ses autres protégi
Une intrigante? Je répugne à l'imaginer. On n'est pas une intrigante avec un front aussi pur et des yeux aussi limpides. Si c'était, en effet, celle que je crois être? Comment son existence serait-elle restée ignorée jusqu'alors?
Et tout haut, madame Rousse répéta :
— Vous ne connaissez pas le maréchal de Richelieu ?
— Non, madame.
— Oh! ne put s'empêcher de s'écrier l'intendante.
— Comment le connaitrais-je? dit Roberte, prête à s'offenser.
— Eh mais! mademoiselle, cela n'aurait rien de surprenant, puisque...
— Puisque? demanda Roberte.
— Puisque vous êtes chez lui.
Roberte eut un tressaillement.
— Chez le maréchal? dit-elle, je suis ici chez le maréchal de Richelieu?
— Assurément... dans son domaine de Fronsac.
— Cela ne se peut pas ! s'écria violemment la jeune fille.
— Attendez quelque temps ; vous eu serez convaincue bientôt... Monseigneur arrive ce soir.
— Qu'est-ce que cela prouve?
— J'ai reçu des ordres, mademoiselle, pour veiller à votre installation.
— Vraiment ?
— Sun Excellente a recommandé que la meilleure chambre du château fût mise à votre disposition.
Une pointe d'ironie perçait dans les paroles
<lf madame Rousse, toujours sur ses gardes.
Roberte, aussi méfiante qu'elle, murmura :
— Mon Dieu ! madame, il est probable que Son Excellence ne me connaît pas plus que je ne connais Son Excellence.
— C'est ce que nous verrons ce soir, dit madame Rousse ; il demandera sans doute à vous voir.
— Croyez-vous? fit Roberte, effrayée.
— Cela est certain.
La jeune fille u'y comprenait rien. Enle par Le fils, elle venait tomber chez le père. Comment cela finirait-il?
ou l'on revoit les diamants
Il nous reste à dire comment Roberte avait été enlevée et ce qui s'était passé chez elle après son départ.
Des émissaires du maréchal de Richelieu et de ceux du duc de Fronsac, chassant le même gibier, c'étaient les émissaires du maréchal, plus alertes, mieux informés, qui avaient su gagner une avance de vingt-quatre heures.
En conséquence, un carrosse fermé avait attendu Roberte sur la petite place Saint- Rémy, et, sous une escorte de gens appartenant au maréchal, l'avait transportée à Fronsac. au lieu de Mériçmac où elle croyait aller.
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Avant de quitter son logement, non sans un grand combat intérieur, elle avait écrit à Sernin une lettre qu'elle avait laissée en évidence sur sa table.
\ ici ce <i ne cette lettre contenait :
« Mon ami, je vous ai attendu jusqu'à présent, triste, muette, les yeux fixés sur la porte, croyant à chaque minute vous voir entrer. Aujourd'hui j'ai cessé de vous attendre. Et moi. à mon tour, qui vous dis adieu. ûn.
» Hier, j'ai voulu savoir la vérité, et je me suis rendue aux environs du cours Saint-André. Je voua ai guetté pour la première fois et pour la dernière fois de ma vie. Mal m'en a pris, hélas! Je vous ai vu sortir en voiture celle qui m'a succédé dans votre cœur.
u'ai-je eu le courage de me précipiter '.
cherchez pas à me retrouver ; mais pas sans doute. Je m'en vais En vous quittant, je vous débarrasse d'un fardeau et d'un devoir. Cela vaut mieux peut-être ainsi ; je n'aurais jamais
pu être pour vous une amie telle que vous l'aviez rêvée, c'est-à-dire doublée d'une confidente.
» Vous ne me reverrez plus, Sernin, ou si vous me revoyez, ce sera par hasard ; je serai à vos yeux ce que j'étais avant notre rencontre, une étrangère. J'aurai passé sans laisser de trace dans votre vie. Hélas! il faut croire que je ne suis pas née pour le bonheur. Mon enfance a été une énigme ; ma mère ne s'est dévoilée à moi qu'à demi, et je n'ai jamais reçu ses baisers qu'en cachette. Pauvre mère ! il est probable qu'elle n'est plus de ce monde ; si elle vivait, elle m'aurait consolée de tout...
•» Adieu, Sernin! »
Les pleurs avaient interrompu plusieurs fois ce triste message, qui n'avait ni date ni signature.
Un quart d'heure après, Roberte désertait le pauvre logement de la petite place Saint- Ré my.
La première personne qui entra dans la chambre abandonnée, ce ne fut pas Sernin,
ce fui une de nos anciennes connaissances, ce lut Loupiac.
3 souvient-on que nous avons laissé Loupiac à demi assommé dans une des ruelles avoisinant le port? Apres un séjour d'une semaine à l'infirmerie du fort du lia. comme on ne relevait pas de nouvelles charges contre lui, il fut remis en liberté. Sa première visite, nous devons le dire à sa louange, fut une visite à Sernin, — Jean delà Réolepour lui.
Non seulement Loupiac aimait Jean, dont il reconnaissait la supériorité d'intelligence et d'esprit, mais son amitié s'étendait également sur Roberte. Et qui ne se serait immédiatement attache à cette jeune fille, si charmante d'aspect et si douce de maintien ?
I » >nc, ce jour-là, Loupiac étail venu serrer la main à Srrnin et à Roberte, et leur demander en passant un verre de petit Médoc.
On était au crépuscule lorsqu'il s'engagea dans l'escalier de la place Saint-Rémy. 11 s'annonçail en fredonnant sa romance favorite :
it dans la ville de Bordeaux Qu'est arrivé trois beaux vaisseaux...
Après avoir trébuché plusieurs fois, il frappa à la porte. Personne ne répondit.
— Holà! les moineaux! ouvrez, c'est moi... c'est votre bon ami Loupiac.
Même silence.
Il recommença son tapage des poings et des pieds.
— Qu'es aco? continua-t-il; êtes-vous devenus sourds ?
Il se décida à pousser la porte. Elle céda.
— Capdébious ! s'écria-t-il ; la maisonnée est donc bidé... Qu'est-ce que cela signifié?... Ils ne peuvent pas être éloignés, puisque la clef est restée sur la porte. Attendons-les.
Pourtant, son regard furetait partout.
Il alla au buffet et l'ouvrit.
— Si encore ils avaient laissé quelque chose pour prendre patience... un restant de graion, un chaîne. . . Mais rien, rien ! . . .
Alors, il s'arrangea commodément pour les attendre dans l'unique fauteuil de l'appartement.
J'ai dit que la nuit était proche ; elle provoquait à la songerie, mais Loupiac n'était pas songeur. A peine assis, le sommeil le gagna.