‹ Jean de la ReoleChapitre 17 sur 27 · RETOUR CHEZ LA CLAIRVILLE · texte numérisé non relu

RETOUR CHEZ LA CLAIRVILLE

Au bout de quelque temps, la Clairville finit par s'apercevoir que son intendant ne livrait rien du tout. En revanche, il passait de longues heures a la contempler et à pousser de gros soupirs capables de déraciner les superbes tilleuls du Jardin-Public. Il était visible que ce serviteur était indiscrètement épris de sa maîtresse.

l 'endant les premiers jours, la comédienne it de n'en rien voir, <v»ue pouvait-elle de la tendresse de ce policier, elle si . m méprisante? (Je n'était pas une femme a caprices et surtout a caprices au-dessous de

: elle avait oublie son origine, ou

plutôt elle ne voulait plus s'en souvenir. Elle n'était pas de celles qui introduisent la compassion dans l'amour, comme la Gaussin : il lui fallait, comme Adrienne Lecouvreur, un Maurice de Saxe.

Clairville avait devancé son époque, et sur la fin du dix-huitième siècle, elle réalisait ce type de la femme sans cœur qui plus tard devait faire les beaux jours du dix-neuvième siècle. Elle n'eut donc aucun mérite, vu les minces qualités de Sernin, à couper court à ses audacieuses espérances.

Un matin qu'elle vint à le croiser dans un corridor, où il semblait errer dans l'espoir de la rencontrer, elle l'apostropha en ces termes :

— Monsieur Sernin ?

— Madame ? dit-il.

Elle l'examina en silence, puis au bout de quelques minutes :

— Connaissez-vous les Fausses Confidences ? lui demanda-t-elle.

— Non, madame.

— C'est une comédie de Marivaux.

— Je ne l'ai jamais vue.

— Il faut que vous la voyez. J'y joue le

>nnage d'Araminthe, on prétend que c'est un de mes meilleurs roli -.

Sernin s'inclina.

— Venez demain au Grand-Théâtre. On représente les Fausses Confidences, dit la Clairville.

— J'irai avec plaisir, madame.

— Un mol encore.

— À vos ordres, madame.

— Vous trouverez peut-être quelque rapport entre votre situation el celle de Dorante.

— Dorante ?

— C'est un personnage de la pièce qui s'introduit chez Araminthe sous l'habit d'un intendant.

— Ah ! murmura Sernin , en rougissant gré lui; SOUS l'habit d'un intendant?

— Oui, dit la Clairville, cela est fort plaisant... Allez voir ça, monsieur Sernin.

— ■ Je n'y manquerai pas certainement , madame.

— Et quand vous L'aurez vu...

— Eh bien ! madame ?

— Eh bien ! monsieur Sernin, vous viendrez m'en dire votre avis.

— Volontiers, madame.

Le lendemain, vivement intrigué, Sernin, tapi dans un coin du parterre, écoutait, sans en perdre une syllabe, les Fausses Confidences.

Il passa la nuit à réfléchir, et prit pour son compte ce qu'il avait à prendre du chefd'œuvre de Marivaux. Si bien que son siège était fait lorsque la Clairville le fit demander.

De son côté, celle-ci s'était arrêtée à un parti sérieux. Son accent était vibrant, son œil décidé.

— Je vous ai vu à la représentation, ditelle à Sernin.

— Vraiment, madame, il faut que vous ayez de bien bons yeux, lui répondit-il d'un ton enjoué.

— Je vous ai vu applaudir aux bons endroits.

— C'était alors ceux où jouait madame.

— L'esprit de Marivaux a déjà déteint sur vous... Que pensez- vous de la pièce ?

— Je l'admire sans réserves, dit-il.

— Eh quoi ? vous ne trouvez pas l'intrigue invraisemblable.

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— Pas du tout, madame.

— Cependant, ce Dorantequise fait passer ; un intendant... N'approuvez-vous pas la

façon dont je renvoie ce petit monsieur à ses

soupirs: « J'avais envie de vous charger

iminer mon procès, mais je crois pouvoir

le ce travail : Je ne suis pas

garder. »

sentit atteint, mais il ne fit rien voir.

— J'admire entièremenl lejeud'Araminthe, dit-il, m. ce passage où elle rend plus de justice à Dorante : « Qu'est-ce donc que

que je ne vois point? Je manque de pénétration, j'avoue que je m'y perds. Je sujet de me séparer (l'un homme qui m'est donné de bonne main, qui est un homme de quelque chose, qui me sert bien rop bien peut-être. Voilà qui a'échappe [teint à ma pénétration, par exem-

Ce fut autour de la Clairville à se mordre

— la mémoire, monsieur ûin.

— Je suis à la réplique, seulement, répondit-il avec une fausse humilité.

— Convenez alors que vous vous tenez sur vos. gardes...

— Moi? fît-il, avec un geste de dénégation. - — Et que vous craignez un peu la menace

d'Araminthe à Dorante.

— Pourquoi la craindrais-je, madame, ne l'ayant point méritée ?

• — Vous avez un rare aplomb, monsieur Sernin, avouez-le.

— J'ai peine à m'expliquer la sévérité de vos paroles.

— Comment ! s'écria la Clairville, perdant peu à peu la patience; vous vous êtes engagé à m'aider de tout votre zèle pour me faire retrouver mes bijoux... De mon côté, j'ai mis à votre disposition toutes les facilités, que vous m'avez demandées, et...

— Et vous trouvez que je n'ai pas fait assez de besogne ?

— Je trouve même que vous n'en avez pas fait du tout.

Sernin demeurait impassible sous les rereproches.

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Il semblait vouloir conduire la comédienne jusqu'au dernier période de l'exaspération.

— Madame, lui dit-il après un instant de silence, vous êtes injuste envers moi comme Araminthe envers I tarante.

— Lafssons-là Dorante ! s'écria-t-elle en haussant 1rs épaules ; c'est une comédie qu'il •faut cesser.

— Ainsi, madame, vous renoncez à mes

— Vos services? répéta-t-elle ironiquement.

— Oui, madame.

Et comme s'il se parlait à lui-même, il dit à demi-voix :

— Allons, c'est décidé, il le faut !

Puis, haussant le ton :

— C'est cependant dommage, lorsque les choses étaient bd si dod train.

Les yeux de laClairville cl incelèrent.

— Vous poussez trop loin la moquerie, monsieur Sernin.

— - Et si je me justifiais d'un seul mot, madam

— Qne vuulez-vous dire?

to.

Il ne répondit pas. mais il tira de son gilet un élégant petit coffret qu'il présenta à la Olairville.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? demandât-elle.

— Ouvrez, dit-il.

— Mon collier !

Sernin triomphait modestement.

— Mon collier! répétait-elle, vous avez retrouvé mon collier ! -

Et ses yeux comptaient et dévoraient les perles une à une...

Puis, ils allaient du collier au jeune homme resté souriant.

— Ah ! monsieur, combien je suis confusionnée ! dit-elle dès qu'elle put parler ; et que d'excuses je vous dois!

— Non madame ; cela m'a coûté moins de peine que vous le supposez.

— Je n'ose penser, jusqu'à quel point je vous ai méconnu. Quel homme habile vous faites ! .. . Mais comment vous y ètes-vous pris ?

— C'est mon secret. J'aurai préféré attendre encore quelque temps et vous remettre tous vos brillants à la fois.

— Monsieur Sernin, pardonnez à mou inscience, je suis tout à fail rassurée maintenant... Prenez-en à votre aise, je vous en pri<'.

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