EVANOUISSEMENT
Brûlant le pavé, soulevant la poussière, le carrosse du maréchal de Richelieu, escorté par devant, escorté par derrière, galopait vers Fronsac, où il était attendu.
Il s'y rendait à peu près régulièrement tous les mois, soit pour travailler aux affaires du gouvernement, soit pour donner certaines audiences qui exigeaient le mystère le plus complet.
Ce jour-là, l'élégante villa devait être le théâtre d'une aventure destinée à marquer dans l'existence orageuse du gouverneur de la Guienne. Ses familiers et ses serviteurs
JEAN DP. LA REOLE 177
avaient remarqué plus de fatigue que d'habitude dans sa physionomie.
Aussi, après avoir « fait ses comptes » avec madame Rousse, il allait passer dans sa chambre pour y goûter quelque repos, lorsqu'il se souvint d'avoir oublié quelque chose.
— A propos, dit-il, et cette jeune fille qui devait vous être adressée ?
. Madame Rousse attendait cette demande, car elle répondit :
— Elle est ici, monseigneur.
— Où l'avez- vous logée ?
— Dans le petit pavillon sud dont les fenêtres donnent sur l'étang.
— Bien.
Et il ajouta d'un air distrait :
— Vous l'avez vue ?
— Oui, monseigneur, répondil madame Rousse avec une nuance de surprise.
— Comment est-elle ?
— Cette question de la part de monseigneur... Il est donc vrai que Voire Excellence ue connaît point cette demoiselle ?
— Trè8 vrai. Cela vous étonne?
— Je l'avoue. Il n'entre pas dans les habi-
tudes de monseigneur d'acheter chat en poche.
— Aussi n'est-ce pas d'un marché qu'il s'agit en cette occasion... C'est presque une bonne action que j'ai envie de faire.
— Une bonne action... voir?, monseigneur l Le maréchal de Richelieu eut un sourire.
— Savez-vous, ma chère Rousse, que vous frisez l'impertinence ?
— Nous sommes seuls, monseigneur... Et cette bonne action?
— Je veux soustraire cette jeune fille à quelqu'un de votre connaissance.
— Soustraire ou souffler?
— C'est ce que nous verrons toutàl'heure... quand vous m'aurez appris si elle est jolie... car vous ne m'avez pas encore répondu sur ce chapitre.
— C'est que ce chapitre m'est antipathique, je ne m'explique pas pourquoi.
— Enfin, est-elle jolie, oui ou non? fit le maréchal- perdant patience.
— Je ne sais, dit madame Rousse, qui ajouta en hésitant : Je sais seulement qu'elle ressemble extraordinairement à...
— A qui ?
VN DE Là BJ30LE 179
— A une personne re Exceller beaucoup connue.
— Mais encore?...
— Monseigneur, croyez-vous aux re nants ?
— Cela dépend, répliqua Richelieu sur uu boa de badin;
— Aloi e?
— Quand ils ont vingl ans, de beaux 5 et de beaux cheveux... Est-ce l'âge de 1 revenant?
— Oui, moi ur.
— Alors, faites-moi annoncer.
— Je me charge de ce soin, dit madame
Quelques minutes après, le maréchal de
léd'un grand laquais portant
un flambeau magnifique, 'sait une séri<
de salons aboutissant à la chambre de Eto-
1mm-'
La jeune fille était debout, toute pâle et
- dsie d'un involontaire effroi.
L m tréchal entra de son pas plein d'ai- : imme il (Hait de
Laissent regarder plutôt que de re-
garder eux-mêmes, il ne se hâta point de lever les yeux sur Roberte. Cependant, lorsqu'il eut fini par la regarder, il ne put, en dépit de sa profonde rouerie, contenir une exclamation de surprise.
Dans cette jeune fille, blanche et immobile, amenée là pour ses caprices princiers, il venait de reconnaître la vivante eiïigie de sa propre fille, la tant regrettée comtesse d'Egmont, la plus belle et la plus grande dame de toutes les grandes et belles dames de France, descendante de la noble et puissante maison de Guise, princesse de Clèvesetde l'Empire, duchesse de Gueldres, de Juliers et d'Agrigente, grande d'Espagne de la création de l'empereur Charles-Quint.
— La Rousse a raison, murmura le maréchal; c'est une ressemblance prodigieuse.
Pendant qu'il la regardait, Roberte, de plus en plus pâlissante, se laissa tomber à ses genoux en balbutiant d'une voix éplorée :
— Grâce! monseigneur, grâce!
Le maréchal fit un mouvement vers elle pour la relever.
— La même voix que Septimanie ! dit-il.
Et la conduisant vers un sofa :
— Rassurez-vous, mademoiselle; qui peut causer votre frayeur? Serait-ce moi, par hasard?... Je ne me croyais pas une physionomie si rébarbative.
Roberte se remettait peu à peu.
— Excusez-moi, monseigneur, mais on m'avait dit... on m'avait raconté...
— Toujours mon ancienne réputation ! lit le maréchal ; on m'aura dépeint à vos yeux comme un Croque-mitaine... Mais regardezmoi donc bien, mon enfant!
— Je vous regarde, monseigneur, et je vous trouve l'air bon... bon comme un père.
Le maréchal tressaillit involontairement.
— Un père? je l'ai été, je le suis encore... et je pourrais même être grand-père.
— Vraiment, monseigneur?
— Je pourrais avoir une petite-fille de votre . uni, plus je vous regarde, plus il me
semble revoir ma Septimanie, ma chère Septimanie... relie que j'ai tant aimée, celle que j'aime tant encore, malgré la nuit du tombeau qui noussi paiv... Ce sont ses traits si suaves, cette distinction si rare et jusqu'à cette che-
velure fauve qu'elle était seule à posséder... Chère fille! elle avait pris toute mon âme!
Et il recommença l'interrogatoire que madame Rousse avait ébauché.
Mais là où madame Rousse émettait un doute, il apportait une certitude. Ce fut ainsi qu'en rassemblant des dates et des faits, il acquit peu à peu la preuve que Roberte était le fruit anonyme d'une des erreurs de la comtesse d'Egmont. Tout se réunissait là pour lui fournir des indices irrécusables. Il se rappelait certaines lettres de sa fille trouvées après sa mort dans ses papiers, et qui jusqu'à présent étaient restées à l'état d'énigmes. Aujourd'hui elles s'éclairaient d'une lumière soudaine, de la lumière de l'authenticité.
Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Roberte qui ne fût un document ; il se souvint qu'un des plus beaux gentilshommes du pays bordelais s'appelait Robert de Lormont.
On comprend combien la comtesse d'Egmont, malgré son indépendance d'allures, dut s'entourer de précautions pour cacher la naissance de cette enfant. Et plus tard, quand sa ressemblance la dénonça à tous les yeux, que
\N DB LA EUBOLK 133
de difficultés elle éprouva à la faire élever!
Frappée subitement par la mort, la pauvre mère n'eut pas le temps de confier Kobcrte à un ami ou même de remettre le soin de sou avenir à un homme d'affaires. Cela explique son renvoi du couvent et l'abandon qui s'en était suivi. Aujourd'hui que la Providence ou le hasard s'était chargé delà rendre à son ascendant naturel, tout promettait d'aller le mieux du moud.'.
Contenant difficilement la joie infinie qui le débordait, le maréchal de Richelieu, sans s'ouvrir davantage dans une première entrevur. s'adressa en ces termes à Roberte :
— Regardez-vous ici comme chez vous, mademoiselle... Jen'ai pas de petite-fille, vous m'en tiendrez lieu.
— Tant de bonté, monseigneur... c'est à peine si croire!
A ce moment, les beaux yeux de Roberte se fixaient avec une ineffable expression de reconnaissance sur le maréchal, lorsqu'elle crut voir qu'une révolution s'opérait
Il pâlit et porta la main à son cœur.
Roberte n'eut que le temps d'appeler au secours.
Madame Rousse, qui n'était pas loin, s'empressa d'accourir. Aidée de la jeune fille, elle transporta le gouverneur dans un fauteuil. Là, elle défit promptement sa veste, et chercha sous la dentelle un flacon qui y était toujours, et qu'elle lui fît respirer.
— O mon Dieu ! fît Roberte secouée par l'inquiétude.
— C'est une de ces syncopes auxquelles Son Excellence est sujette, dit madame Rousse.
Le valet de chambre Quimont, qui se trouvait du voyage, fut appelé. Il connaissait les habitudes de son maître et était son confident dans tous les secrets si compliqués de sa toilette.
Roberte sollicita la faveur de ne pas le quitter ; cette permission lui fut octroyée par madame Rousse, qui, d'une chambre à côté, avait entendu sa conversation avec le maréchal, et qui ne doutait plus mainte nant qu'elle ne fût la fille de la comtesse d'Egmont. L'habile surintendante de Fronsac vit tout son intérêt à faire d'elle son alliée.
D'ordinaire, les syncopes du maréchal de Richelieu fiaient sans gravité ni durée; mais, cette fois, son indisposition parut prendre un caractère plus sérieux. Vers le milieu de la soirée, il o'était pas encore revenu à lui, bien que sa respiration suivit un cours régulier et paisible.
Madame Rousse et le valet de chambre délibérèrent pour mettre leur double responsabilité à couvert. Si habitués qu'ils fussent l'un et l'autre aux fantaisies souvent déconcertantes de l'illustre vieillard, ils ne pouvaient perdre de vue ses quatre-vingt-quatre ans bien sonnes. En conséquence, ils décidèrent d'envoyer immédiatement des courriers à ses parents et à ses amis.
Le premier auquel ils écrivirent fut, par ordre naturel, le duc, son fils, à Mérignac.
>nsac pensait en ce moment à cette jeune fille blonde dont il était épris depuis quelque temps et que ses agents avaient promis de lui amener.
— Sun Kxcellence le gouverneur est dangereusement malade!
Telles furent les paroles qui retentirent
tout à coup à son oreille, prononcées par un domestique accouru à franc-étrier.
— Malade... lui, mon père? dit Fronsac, qui se contint pour arrêter un geste d'incrédulité.
— Oui, monseigneur... Partez vite... le temps presse.
— Partir! s'écria le duc.
— Pour Fronsac... oui. monseigneur...
C'est là que Son Excellence a été frappée d'une attaque très grave.
— En êtes-vous bien sûr? dit l'irrévérencieux personnage ; mon père m'a quelquefois joué de ces tours-là... Est-ce que vous croyez qu'en remettant le voyage à demain?...
— Oh ! monseigneur!... le cas de Son Excellence est tout à fait inquiétant.
— Alors, partons !
Quatre heures après, le duc de Fronsac était arrivé, et gravissait rapidement les degrés qui conduisaient chez son père, en faisant résonner la maison de ses démonstrations affectées.
— Mon père! où est mon père! ! que j'embrasse mon cher père ! ! !
On eût dit, à le voir et à l'entendre, un de de la Comédie-Italienne.
rimonl eut toutes peines du monde à L'empêcher de se précipiter sur le maréchal et de le presser dans ses liras.
— Prenez garde, monseigneur, oh! prenez le! vous allez étouffer Son Excellence!
— Ah ça! faquin, lui dit Fronsac, crois-tu donc que je ne sais pas aussi bien que toi comment on soigne son père ?... Voyons, quel
■ in a-t-on envoyé chercher?
— Aucun, monseigneur.
— Comment, aucun?
— ( l'est la volonté formelle de M. le maréchal eu semblable circonstance; il ne peut supporter que M. Tronchin, et M. Tronchin
! irdeaux.
— L'a-f-on saigné au moins?
— Miséricorde! saigner M. le maréchal!...
msez pas... Ce sérail vouloir le
— El moi, j'entends qu'il soit saigné! dit l'i >nsac d'une voix impérieuse.
Le valet de chambre se dressa en répliquant :
— On me tuera plutôt que de le saigner.
— Monsieur Quimont, vous le prenez sur un ton...
— Monsieur le duc, voilà vingt ans que je n'ai pas quitté Son Excellence d'un seul jour, et...
— Que m'importe ! dit Fronsac, dont la colère allait augmentant.
Tout à coup cette colère, qui était celle d'un homme de bas étage et non d'un grand seigneur, fut détournée par un incident inattendu.
Jusqu'à présent, il n'avait pas regardé les gens qui se trouvaient dans la chambre, éclairée seulement par la lueur discrète d'une lampe.
Enfin, il promena sur eux ses regards, et soudain, il laissa échapper une exclamation... Il venait de reconnaître au chevet de son père la personne qu'il s'attendait certainement le moins à y rencontrer, Roberte !
Il crut rêver.
Quoi ! Roberte, la petite marchande de
fleurs, dans la maison de plaisance du gouverneur de la Guienne ! Roberte, cette pauvre fille qui fuyait ses pièges à lui, Fronsac, et qui. du premier coup, venait tomber dans ceux de son père! Que faisait-elle là? Et pourquoi aucune des personnes réunies n'avait-elle l'air étonné de sa présence? Il fut tenté de l'interroger brusquement là-dessus, mais, malgré son naturel grossier et hardi, il n'osa pas. 11 verrait plus tard dans la soirée ; il se fiait aux événements et au hasard, il guetterait les occasions pour lui parler. Déjà son exclamation n'avait pas été sans être remarquée ; il fallait laisser s'amortir l'impression qu'elle avait produite.
Quant à elle, Roberte, elle était réellement épouvantée. L'apparition du duc de Fronsac lui avait fait peur. Elle le savait méchant et vindicatif, et il devait avoir un double motif de lui en vouloir, car non seulement elle avait repoussé ses propositions, mais encore elle tit jouée de son amour. Heureusement que BÏ «:11e avait à redouter la vengeance du Sis, elle se sentait forte de la protection du père.
— Mon enfant, vous êtes ici en sûreté, lui avait-il dit.
Et ces paroles du maréchal de Richelieu étaient restées gravées dans la mémoire de Roberte.