LA RE0LE I'. M
'. — Oui, comme la victime sous le môme toit que sou persécuteur !
Roberte avait demande à veiller le maréchal alternativement avec madame 1 tousse et avec le valet de chambre Quimout.
Ce que voyant, le duc de Fronsac n'avait point voulu avoir l'air de demeurer en reste de tendresse filiale et il avait manifesté Le désir de coucher non loin de son père, ce qui, - ses projets, avait l'avantage de le tenir rapproché de la jeune fille
Quimonl affirmail (pie Le maréchal oe tarderait pas à revenir bientôt de sou évanouis- ■ut. Aussi avait-il jugé inutile de le déshabiller et de le transporter dans son lit.
Il craignait ses colères au réveil, car ces indispositions avaient celadeparticulierque rien ne lui échappait de ce qui se passait autour de lui. Bien qu'il lui fut impossible de bouger et de parler, il entendait et voyait à merveille. Quimont prétendait, en outre, que la souffrance était nulle.
Toute la nuit ce fut un perpétuel va-et-vient entre Bordeaux et Fronsac. On vit arriver successivement M. de Garches, le président de Gasc, le duc de Crillon, le banquier juif Peixotto et beaucoup d'autres. A voir la physionomie tranquille du maréchal étendu dans son fauteuil, on se rassurait, et, comme on ne craignait pas de faire du bruit, on échangeait quelques propos, on se serrait la main, on repartait.
Les heures s'écoulaient, pendant lesquelles le duc de Fronsac essaya plusieurs fois d'adresser la parole à Roberte. Mais elle faisait tout son possible pour l'éviter. Une fois cependant dans un corridor, il réussit à la joindre.
— Pourquoi feindre de ne pas me reconnaître ? lui dit-il.
— Oh ! pardon, monsieur le duc ! Mais je vous ai si peu vu...
— A qui la faute, cruelle ? fit-il en employant le jargon à la mode ; vous savez bien l'effet que vous avez produit sur moi.
Et il cherchait à lui prendre les mains. Elle se débattait, palpitante et rouge.
— Ah ! laissez-moi, je vous en prie... une pauvre fille comme moi... monsieur le duc !
• Quoique ces mots s'échangeassent à voix étouffée, ils n'en attirèrent pas moins l'attention de madame Rousse qui passait par là. LVlonnement du duc de Fronsac dans le salon à l'aspect de Roberte ne lui avait point échappé. Depuis cet instant, elle ne les avait pas quittés de vue. Quels rapports pouvaient exister entre eux ? depuis quand dataient ces rapports? Autant de problèmes qui inquiétaient madame Kousse.
1 >;ms la demi-obscurité du corridor , elle Burta l'un et l'autre.
— C'est vous, monseigneur? c'est vous, mademoiselle?
Il> balbutièrent.
Puis, allant au-devant d'une question em-
19 i JEAN DE LA REOLE
barrassante (quoique rien, à vrai dire, ne l'embarrassât) Fronsac murmura :
— Je suis aise, ma chère madame Rousse, de retrouver ici la charmante mademoiselle Roberte.
— Comment, monseigneur ! vous connaissez mademoiselle ?
Fronsac avait reconquis son aplomb infernal. Il fit semblant de ne pas voir le regard suppliant que la jeune fille lui lança. Il avait à se venger d'elle ; il répondit sur une pirouette :
— Eh ! qui ne connaît pas la jolie marchande de fleurs du cours de l'Intendance ?
Ce fut comme un coup de foudre.
Roberte fondit en sanglots.
— Une marchande de fleurs ! dit madame Rousse, stupéfaite.
— ■ Est-ce que vous ignorez la popularité de mademoiselle... de votre commensale?... reprit Fronsac d'un accent ironique. Il ne doit pas en être ainsi, je le gage, de M. le maréchal, mon père Dans le cas contraire, je
me ferais un plaisir de l'en instruire à son réveil.
JEAN DB 1 A REOLB I0r>
— Oh ! monseigneur! s'écria Roberte, cachant sa figure entre ses mains.
Madame Rousse était femme avant tout. En entendant ces paroles où la cruauté le disputait à la perfidie, l'indignation domina en elle Ural autre sentiment, et elle riposta en ces term
— M. le maréchal ne sait qu'une chose, monsieur le duc : c'est que mademoiselle Roberte est vntiv sn'ur !
Au point du jour seulement, Son Excellence commença à donner des signes de rétablissement.
Il y avait sept heures environ qu'il dormait. Un léger soupir annonça le retour de ses facultés.
Rien n'était changé autour de lui.
C'étaient les mômes objets, meubles et tentures, vaguement teintés de la pâle coloration de l'aurore ; c'étaient les mêmes individus, excepté sept ou huit repartis pour Bordeaux afin d'y aller répandre de rassurantes nouvelles.
Les premiers regards du maréchal s'étaient ouverts et étaient tombés directement sur Ro-
berte : pleins d'une douceur infinie, ils semblaient vouloir lui dire :
— Je aie souviens de vous... Oui, vous êtes celle qui avez changé toute mon existence... Soyez remerciée d'être restée auprès de moi !
El comme il faisait des efforts pour parler :
— Ne vous fatiguez pas trop, monseigneur, disaient les deux femmes unies dans un même sentiment d'affection.
Il paraissait, d'ailleurs, avoir gardé nettement la mémoire des événements accomplis pendant sa léthargie, car il s'enquit du duc de Fronsac, et, lorsque Quimont lui eut appris son départ, sa physionomie en exprima une sorte de soulagement.
— Parti ! murmura-t-il ; allons, tant mieux... l'n ennemi de moins!
— Oh ! monseigneur, dit Quimont, Votre ellence va un peu loin.
— Non, non. repril le maréchal ; je sais ce que je dis... Fronsac attend ma succession ; il peut l'attendre encore longtemps... d'ici là, je me prépare à lui jouer un tour sur le-
quel je veux avoir ton avis, Quimont...
Madame Rousse et Roberte se sentaient gênées par la tournure que prenait l'entretien ; heureusement que le maréchal luimême les délivra de cette gêne.
— Suis-moi, dit-il, s'adressant à Quimont ; allons préparer ma recette.
Et se levant de toute sa haute taille, il sortit en s'appuyant sur le bras de son valet de chambre.
... Sa recette !
Nous touchons cà lune des manies de cet homme universel qui' avait pris à tâche de gouverner son corps comme il gouvernait son esprit.
Mieux aurions-nous fait de dire : ses recettes, au lieu de dire sa recette, car il en avait de toutes sortes ; et le cabinet de toilette était la pièce importante de chacune de ses résidences. De bonne heure il avait entrepris d'être son propre médecin et composé lui-même plusieurs panacées dont il n'avait livré le secret à personne. Comme Don Quichotte, il se vantait d'être l'inventeur d'un autre baume de fier-k-bra.s qui l'avait sou-
vent tiré de plus d'un mauvais pas et dont il était fort ménager. Ce remède, sur lequel i] comptait pour dépasser cenl ans, avait pour (S l'opium et le safran. A l'ordinaire, et dans l'état de bonne santé, il était au régime du petit lait. Toutes les deux heures il trempait un biscuit dans un vieux vin de Rota, un cru presque disparu aujourd'hui, situé à quelque distance de Cadix.
La chimie l'avait conduit à l'alchimie.
Après avoir fait de la santé, il eut l'ambition de l'or. La pierre philosophale Vèblouil de ses rayons. Curieux à l'excès, il appartenait a ces natures avides qui se sont appelées tour à tour le maréchal de Rais, Nicolas Flamel, le comte de Saint-Germain, !ostro. Il donna dans l'astrologie, dans la cabale; tous les moyens lui étaienl lions pour ses expi -. Ne l'a-t-on pas accusé,
bien à tort sans doute, du meurtre d'un homme, qu'il aurait, à Vienne, en compagnie de quelques seigneurs allemands, a sacrifié à la lune »f Sans -on grand nom, il eût été jeté maintes fois dans quelques prisons du Saint- < tffice, pour fait de sorcellerie.
Il avait été l'élève d'un certain Damis, qui avait gagné sa confiance en le guérissant de crachements de sang auxquels il était sujet dans sa jeunesse, et qui avait entrepris de l'initier au « graud œuvre ». Richelieu promettait de faire de sérieux progrès, mais Damis, comme presque tous les personnages mystérieux, disparut un beau matin sans dire où il allait, abandonnant au fond d'un creuset tant était grand son désintéressement ! — un lingot fait en présence du duc, et qui pesait 722 livres 10 sous.
Quimont avait succédé à Damis ; mais ce Quimont manquait de zèle et surtout de feu sacré; ce n'était qu'un aide fort ordinaire. Brave homme, pas autre chose.
Après avoir employé deux heures environ à fabriquer sa drogue, Richelieu poussa un ouf! de satisfaction, et rassuré pour l'avenir, il dit à son valet de chambre :
— Vois-tu, Quimont, il ne faut, plus désormais, nous laisser prendre au dépourvu... Hier, nous avons failli manquer de notre baume... Il ne nous en restait que quelques gouttes.
— La moitié de ce flacon.
— C'était bien peu... Qu'as-tu pensé en me voyant perdre connaissance... N'as-tu point eu crainte ?
— Oh ! m»n. monseigneur, je savais madame Rousse au courant... Et puis, votre cœur qui battait toujours... joint à un certain clignement des paupières qui ne vous quittait
. . Je m'apercevais bien que votre Excellence n'avait pas cessé de voir et d'entendre.
— C'est égal, cette nouvelle attaque m'a fait faire des réflexions... des réflexions moral.'.-.
— En vérité, monseigneur?
— Et légèrement attristantes.
— Est-il possible?
— Oui, Quimont. J'ai pensé à la stérilité de ma vie, si occupée et si agitée qu'elle soit à la surface... au néant de mes quatre-vingtcinq ans...
— Quatre-vingt-quatre, monseigneur.
— Flatteur! Enfin, L'attitude de mon fils m'a porte le dernier coup.
— Votre Excellence est sévère pour M. le duc.
— J'avoue que je ne peux pas lui pardonner d'avoir voulu me faire saigner... Ces façons d'agir en maître me sont absolument déplaisantes. Aussi, me suis-je permis de lui jouer un tour, et je tiendrai ma promesse. Tu verras, Quimont, tu verras !
— Monseigneur me fait bien de l'honneur.
— D'abord j'avais songé à le déshériter...
— Oh ! monseigneur !
— Et puis, j'ai réfléchi que j'avais sous la main un autre moyen de le punir, aussi efficace et aussi spirituel....
Après cette conversation, le maréchal procéda à une toilette d'apparat et annonça qu'il donnerait audience.
A peine avait-il fait connaître ses volontés que le grincement d'un lourd carrosse retentit sur la route de Fronsac. Bientôt, une berline de mode gothique déboucha et s'arrêta dans la cour d'honneur.
On frappa presque aussitôt à la porte du cabinet du maréchal, et une voix, — celle de madame Rousse, — fit entendre ces paroles :
— Monseigneur ! monseigneur!
— Que me veut-on?
lll.OLE 203
— C'est madame de Rothe qui arrive !
Madame de Rothe! répétale maréchal
• mi se dirigeant vers la fenêtre; est-il possible y...
■ l'écartement des rideaux, il vit descendre <le la berline une femme jeune et fraîche, à la chair rose et blanche, et blonde.
Al aimant vers son valet de cham-
bre :
— Quimont? dit le maréchal.
— Monseigneur?
— Vois-tu bien cette femme qui met pied à tem
— Oui, monseigneur.
— C'est le ciel qui l'envoie pour me venger de Fronsac.
— Je ne comprends pas, monseigneur.
— Tu vas comprendre, dit le maréchal : comment la trouves-tu ?
— Mais... je ne sais... dit Quimont, embar-
— Réponds toujou
— Je la trouve agréabli .
— N'est-ce pas ? L'air d'une déesse, le port d'une reine...
— Oui, monseigneur.
— Eh bien? Quimont ?
— Eh bien? monseigneur?
— Si j'en faisais une maréchale ?
COLONELLE ET CIIAXOINESSE
Disons ce que c'était que madame de Rothe, qui est appelée à jouer un rôle important dans les dernières pages de ce récit.
Madame de Rotlie était veuve d'un colonel irlandais qui avait appartenu à la compagnie des Indes, où il avait fait de mauvaises affairés. Il l'avait laissée veuve de très bonne heure, sans fortune, avec une jolie figure et nichée d'enfants blonds comme des Amours.
D rigine strasbourgeoise, madame de Rothe avait été cbanoinesse et portait, en cette qualité, un large cordon bleu par le travers du buste. Il ne fallait pas moins que
cela pour atténuer ses manières assez communes. Elle parlait un français épouvantable avec un accent à faire pouffer de rire.
La manière dont le maréchal de Richelieu avait fait connaissance avec elle ne manquait pas d'originalité. C'était sur la route de Fontainebleau; il revenait de la cour, lorsque, tout à coup, au milieu du chemin, il aperçoit une voiture renversée et brisée. Le maréchal s'arrête, et voit sortir de ce carrosse démantelé madame de Rothe et sa mignonne famille. Il offre ses services, on les accepte ; il emballe toute la petite troupe dans sa voiture à lui, et la ramène à Paris.
Dès le lendemain, il va faire sa visite, il se croit amoureux, il revient tous les jours, il se rend utile.
Ce manège dura plusieurs années, en tout bien, tout honneur. Richelieu se lit insensiblement une habitude de la compagnie de madame de Rothe ; il avait passé sur son horrible accent pour ne voir que sa douceur et son charme tant soit peu naïf. La sympathie qui les liait l'un à l'autre, leur faisait choisir les mêmes lieux de séjour, tantôt Paris,
tantôl Bordeaux. Le dix-huitième siècle a de nombreux exemples de ces amitiés candides et durables.
Le jour où Richelieu tomba malade de
cette maladie don! nous venons de décrire
Les incidents, madame de Rothe, qui habitait
leaux, eut hâte de se faire conduire à La
maison de plaisance de son vieil ami.
— Ah : ma jèr maréjal ! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras tendus vers elle ; ma jèr maréjal ! gompien che suis héresse de fis safoir hors de tanger.
— Merci mille fois, mon excellente chanoinesse ! Toujours aussi bonne que charmante!
— Ne m'abbelez pas janoinesse, abbelezmoi golonnel
— Comme vous voudrez, ma chère amie.
dit le maréchal.
— Foilà ze gue fus rabbordent vos gondinuelles imbritei
— Mais non. ma chère colonelle, il n'y a pas eu d'imprudences, je vous le jure !
— Ne m'abbelez pas golonelle, abbelezmoi jaii
— Volontiers, ma chère chanoines?
— Envin, fus fus èdes dire te là?
— Grâce à mon élixir.
— Pah ! pah ! fus n'afez bas pezoin d'élizer ; fus fifrez audant gue Madhissalem.
— Croyez-vous, ma chère chanoinesse?
— Chen zuis zire, monzeignir.
— Peu m'importe de vivre longtemps!...
Je ne vis, vous le savez bien, que pour quelques bon cœurs comme vous.
— Fus èdes le blis aimaple tes hommes, monseignir.
— Prenez garde d'exagérer, colonelle.
— Non, mon illistre ami, che n'egssachire bas... Croyez-moi, laizez-fus fifre.
— Ce n'est pas aussi facile que vous le supposez.
— Fus blaissandez !
— Non, d'honneur... Savez-vous ce qu'il me faudrait pour m'encourager à la vie ?
— Coi tonc, z'il fus blit?
— Il me faudrait une affection toujours présente, une amie sans cesse à mes côtés, en un mot ce que les faiseurs de romances appellent un ange gardien.
Madame de Rothe avait rougi dès les pre-
miers mots, puis «'lit1 cacha son émotion sous un éclat de rire.
— Ein anche cartien?Tiaple ! s'écria-t-elle; cela ne ze rengondre pas, en evet, du bremier goup.
— Je sais quelqu'un, cependant, qui réalise tout à fait cet idéal, murmura tendrement Richelieu.
— Fraiinent ?
— Vraiment... et qui n'est pas loin d'ici. Richelieu avait fait asseoir madame de
Ethote sur une large ottomane, qui gémissait sous li- poids de sa riante et moelleuse anatomie.
Lui s'était placé devant elle, dans un fauteuil où étaient figurées en tapisserie de Beauvais les Métamorphoses d'Ovide.
Insensiblement et malgré ses quatre-vingtquatre ans, il se laissa glisser à ses genoux.
Il fallait être l'acteur Baron pour oser, à cet âge, une évolution d'une aussi audacieuse et périlleuse pantomime.
Il fallait être le maréchal de Richelieu pour oser y ajouter cette phrase d'une imprévue galanterie :
— Ma chère amie, voulez-vous me permettre de vous demander votre main ?
Madame de Rotlie demeura saisie d'étonnement.
Toutes les roses du Rhin s'épanouirent sur ses joues.
D'abord, elle ne trouva rien à répondre.
— Ma main!... halbutia-t-elle : fus temantezmamain, monzeignir?
Puis, s'apercevant qu'il était toujours resté dans la même position, elle lui dit avec son plus limpide sourire :
— Ah ! z'est zans tude bour fus relefer ! De la part de tout autre, le maréchal aurait
fort mal pris cette réplique, mais elle venait d'une personne si douce, si dépourvue de malice, qu'il ne lui en garda pas rancune.
— Ma main?... répéta lentement la colonelle.
Et, après une courte hésitation :
— La voilà ! ajouta la chanoinesse.
•ilAN DE LA RÉOLE 211