PAPA MARECHAL
Le maréchal de Richelieu voyait avec dépit se prolonger sa maladie ; il n'attendait que son entier rétablissement pour rendre public les bans de son troisième mariage, décidé dans son esprit.
Afin de se distraire, il entreprit de donner une fête à la blonde et douce madame de Rothe dans sa maison de Fronsac. De sa propre main il traça le programme des divertissements où il était passé maître : concert, partie sur l'eau, partie sur l'herbe, feu d'artifice, escarpolettes, moulin à vent, bal champêtre, et surtout comédie, — car pour Richelieu il n'y avait pas de plaisirs
sans représentation théâtrale. En cela il tenai] du maréchal de Saxe. Ces deux gurrse plaisaienl autant dans les coulisses que sur les champs de bataille. C'était d'ailleurs la folie du temps; tout grand seigneur s.' doublait d'un imprésario; les gentilshommes de la chambre se partageaient la surintendance des théâtres : le duc d'Aumonl avait la Comédie-Française, le maréchal de Richelieu avait la Comédie-Italienne. Quelque infime que fût ce dernier tripot, nul plus que Richelieu n'en prenait au sérieux la direction et les fonctions. Il distribuait les ssistait aux répétitions, et surtout tranchait du sultan.
S'il avait osé, Richelieu se serait empressé défaire venir la Comédie-Italienne tout ena Fronsac, pour rendre hommage à madame de- Rothe. Mais son pouvoir ne s'étendait pas jusque-là. Il se contenta de faire construire une mignonne et élégante salle de spectacle, par les génies familiers qu'il trainaii toujours à sa suite. L'architecte était tout trouvé. C'était Victor Louis, qui fit pour Fronsac une réduction de la salle qu'il venait
d'édifier à Bordeaux. Une véritable bonbonnière.
Les décors une fois brossés sur place, les costumes chiffonnés par les plus adroites faiseuses, il ne resta plus à choisir que les pièces, ce qui était la plus accessoire des choses. Le maréchal emprunta cinq ou six artistes de comédie au Grand-Théâtre et son corps de ballet tout entier — son corps de ballet qui jouissait déjà par toute l'Europe d'une brillante réputation. Puis, le jour où la fantaisie le prit de jouer à Fronsac, il donna l'ordre de faire relâche à Bordeaux. C'était une de ses malices ordinaires.
Jusqu'au dernier moment la partie fut tenue secrète ; on savait seulement qu'elle devait avoir lieu devant un nombre restreint d'intimes, le dessus du panier de la noblesse bordelaise. Ce fut surtout la présence du corps du ballet qui trahit le génie inventif et les goûts du gouverneur. La représentation devait être suivie d'un souper, et le souper, à son tour, devait être suivi d'un bal avec masque facultatif. Ce ne fut même qu'à cette seule condition du masque que Roberte,