LA GROTTE DE MIXORQUE
Un des jours qui suivirent la petite fête de Fronsac-le-Tertre, Roberte trouva, en rentrant «Luis sa chambre, une lettre à son adresse.
Quoique sans signature, elle n'eut point de peine à reconnaître l'écriture de Sernin.
Voici ce qu'elle lut :
« Roberte, ne cherchez pas à savoir comment j'ai appris votre retraite ni par quels moyens je suis parvenu à gagner une des femmes de chambre de madame Rousse, celle qui déposera cette lettre chez vous.
a Vous devez comprendre que je veux absolument vous voir el vous parler.
» Trouvez-vous demain, à minuit, à l'extrémité du Jardin anglais, à l'entrée de la Grotte de Minorque. »
Roberte ne songea pas un seul instant à se refuser à aller à ce rendez-vous; elle était habituée à céder aux volontés de Sernin. Elle comprit qu'il ne pouvait guère se rencontrer avec elle que dans l'ombre ; mais elle était loin de prévoir la scène épouvantable qui l'attendait.
En se trouvant face à face avec elle, Sernin entama la conversation avec un accent de colère mal dissimulée. On sait qu'il la croyait coupable ou tout au moins complice du vol des diamants de la Clairville ; et cependant tout se révoltait en lui à cette idée.
A demi-voix, il l'apostropha ainsi :
— Roberte, vous vous souvenez de cette soirée du 8 avril, où je revins si tard de la cérémonie d'ouverture du Grand-Théâtre ?
— Comment ne m'en souviendrais-je pas ? dit-elle; vous étiez pâle... pale... vous aviez les vêtements en désordre, tout déchirés... Je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui... Vous répondîtes à peine à mes ques-
tiens, et voua voua enfermâtes dans votre chambre. Pourquoi faire ? Je ne l'ai jamais su.
— Vraiment, Roberte, vous ne l'avez jamais su? lit Sernin d'un air soupçonneux.
— Non, en vérité.
•nin crut devoir entrer dans les explica- - que voici :
— J'avais quelques objets précieux que je déairais dérober aux regarda. Ces objets, je
sai une partie de la nuit à les cacher dans ma chambre, particulièrement au plafond.
De cela; vous devez aussi vous en souvenir?
— Sernin, je ne me souviens que de ce <me j'ai vu. Or, je n'ai pas vu ces objets précieux. Et d'abord, quels étaient-ils ?
— Rappelezwous, Roberte. Le lendemain de cette nuit, au matin, lorsque je fus réveillé par Dutaata, ne vitea-vous par luire à terre un bijou?
— En effet, un collier...
— ment, dit Sernin. Mais ce bijou n'Hait pas le seul que j'avais apporté. J'en avais e sur moi pour une somme én>>! me... considérable... pour trois ou quatre
mille francs environ...
— Miséricorde ! s'écria Roberte.
— Votre étonnement est-il bien sincère?
demanda-t-il en la regardant fixement.
— Que voulez-vous dire ?
— Ce que je veux dire? murmura-t-il ; ce que je veux dire... c'est que ces bijoux ont disparu !
— Eh bien !
Cet eh bien ? fut prononcé par Roberte avec une inexprimable candeur.
Sernin saisit violemment la jeune fille par les deux mains.
— Vous savez ce qu'ils sont devenus !
— Moi! s'écria-t-elle les yeux effroyablement dilatés.
— Qui peut le savoir, sinon vous ou moi ?
— Vous êtes fou !
Quelle scène que celle qui se jouait ainsi dans cette nuit épaisse, sous ces grands ombrages frissonnants ! Elle, effarée et pâle, ployée sous une accusation odieuse ; lui, rude et menaçant, c'était là un spectacle à la fois étrange et violent !
Et dans ce duo ténébreux qui montait peu
à peu au ton de l'invective, on devinait les larmes brûlantes baignant les joues de Roberte.
Elle murmurail par phrases saccadées:
— Oh! Sernin, savez-vous que c'est indigne ce que vous me dites là ? Il est impossible que vous puissiez penser ces cboses.
Mais Sernin :
— Toul est contre vous, Roberte : tout vous accable. Avouez.
— Encore une fois, je ne sais rien, Sernin ; je n'ai rien à avouer. Cessez de tourmenter une malheureuse fille!
— Oh! cria-t-il, aveuglé par la colère... Presque aussitôt, il prit peur et crut avoir
entendu un bruit de pas. Escalader la muraille, comme il avait fait à son arrivée, fut pour lui l'affaire d'une minute.
— Malheur à vous. Roberte, si vous m'avezmenti! dit-il en s'enfuyant ; malheur!
Demeurée seule, Roberte prêta l'oreille un
:,! et n'entendit rien. Chancelante, elle
le chemin de la villa. A mesure qu'elle
.-'en approchait, elle se sentait gagner par
une vague inquiétude. Sur le point de tou-
cher au seuil, un froid glacial lui serra le cœur: la porte qu'elle avait laissée ouverte était fermée à présent.
Le saisissement l'immobilisa. Que faire? que devenir? Avait-elle été espionnée par quelqu'un de la maison? Fallait-il appeler, mais appeler c'était ouvrir le champ aux interprétations les plus diverses et les plus folles. Sans savoir à quel sentiment elle obéissait, elle revint sur ses pas, lentement cette fois, comme égarée, et elle l'était, en effet ; elle ne reconnaissait plus sa route ; il est vrai de dire qu'elle ne la cherchait pas non plus.
Devant, derrière, autour d'elle, sur sa tête. les ombres allaient, s'épaississant de plus en plus. Pas d'étoiles au ciel. Du noir rien que du noir.
Il y eut un moment où, brisée par tant d'émotions, Roberte se laissa tomber sur un banc de pierre. Là, elle récapitula silencieucieusement les événements dont elle avait été la victime depuis quelques jours, événements incroyables, mystérieux, funestes.
Flétrie par d'infâmes soupçons, son avenir était brisé à jamais. Et c'était justement à
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L'heure où la fortune avait semblé s'adoucir à aid, où la Providence lui envoyait un aïeul à elle, l'orpheline, L'enfant abandonnée '
Maintenant. L'Ile n'avait plus rien des autres jeunes filles ; elle ne pouvait plus prétendre comme elles au moindre lambeau de considération, leur première ou leur dernière res-
SOUl
1 ; inerte en était là de ses réflexions désespérées lorsque, ses yeux s'accoutumant aux ténèbres, elle finit par distinguer une morne ihnjue d'eau, non Loin de la grotte de Minorque. Elle la contempla longtemps avec une fixité farouche: puis, elle se leva et se gea lentement vers cette triste clarté.
Une mauvaise idée lui était venue: la vie lui ayant <;te trop cruelle, elle se décida à quitter la vie. Elle n'eut pas besoin pour cela d'un grand effort de courage; elle s'approcha
- Lument, comme du pas d'une somnam-
. de L'étang immobile, qui semblait avoir
un air de défi. Peu à peu ses souliers se
tirent atteints et mouillés par l'eau. Elle n'y
prit de et n'hésita pas une minute.
Une vague prière errait sur ses lèvres. Elle avançait de plus en plus. Enfin, elle s'affaissa sur elle-même et poussa un grand Ah mon Dieu! puis elle disparut, ne laissant que quelques ronds surl'eau.