‹ Jean de la ReoleChapitre 24 sur 27 · PRIEZ POU H ELLE · texte numérisé non relu

PRIEZ POU H ELLE

L'enterrement de Roberte eut lieu avec la plus .mande simplicité. Personne n'avait été prévenu. Ce n'était pas la première fois qu'une jeune fille avait disparu de la villa <lr Fronsac et qu'on n'en avait plus entendu parler.

- :1 au lu-as du président deGasc, le maréchal de Richelieu suivait, consterné et muet. Madame Rousse venait à quelque distance, accompagnée de plusieurs femmes de service qui s'étaient trouvées en contael avec Roberte pendant son séjour au château, (jetait tout. En vuyani passer ce convoi de vilqui aurait dit que c'étaient là les

obsèques de la petite-fille d'un maréchal de France ?

Une simple messe fut célébrée dans l'humble église de Fronsac, qu'une main ignorée était venue de grand matin parer de fleurs. Pendant tout le temps du service, un inconnu était resté caché dans l'ombre d'un pilier, étouffant ses pleurs. Nul ne l'avait vu clans le pays. Le maréchal, dont il avait attiré l'attention, se proposait de prendre des renseignements sur son compte, mais, après la pieuse cérémonie, il avait disparu presque subitement.

Une pierre placée dans un coin du cimetière de Fronsac, avec un nom gravée dessus, fut le seul souvenir qui devait rester de la pauvre Roberte.

Une semaine, puis deux s'écoulèrent. Le maréchal de Richelieu ne semblait plus vouloir quitter sa villa malgré les tristes souvenirs qu'elle lui rappelait. C'était la première fois que la douleur l'éprouvait si fortement. Deux puissantes affections avaient jusqu'à présent dominé son existence : c'était la comtesse d'Egmont, et c'était la fille de la

comtesse d'Egmonl : c'étail Roberte, el c'était

Ces deux affections, Les plus grandes de sa vie, étaient devenues les deux plus s douleurs. Elles avaient tué le

vieillard et anéanti le libertin. Il paraissail avoir gagné quelques rides de plus, lui qui en avait tant ! On eût dit qu'il avait renoncé au monde et à tous les plaisirs qu'il entraîne. s. .n unique distraction, — si cela peul s'appeler ainsi, — se bornait à une promenade quotidienne dans son parc, du coté de la d'eau qui évoquait à ses yeux une si effrayante catastrophe.

avec madame de Rothe il n'Hait plus question; les préparatifs en avaient été interrompus depuis la fête champêtre.

Un matin que le maréchal était occupé a travailler dans son cabinet, ses jardiniers lui amenèrent un homme qui avait été surau moment où il escaladait le mur du jardin v la Grotte de Minorque. De-

puis plusieurs jours on le guettait ; il avait été vu rôdant cà et là. Interrogé par tes domestiques, auxquels il avait commencé paroppo-

ser une assez vive résistance, il avait répliqué qu'il ne voulait répondre qu'à M. le maréchal, devant lequel il demandait à être conduit.

Richelieu ne leva d'abord sur lui qu'un regard indifférent ; il s'attendait à n'avoir affaire qu'à un simple vagabond, à un vulgaire malfaiteur.

Mais après un rapide examen, il crut s'apercevoir que les traits de cet individu ne lui étaient pas étrangers.

— Je vous connais, lui dit-il.

— Non, monseigneur, vous ne me connaissez pas.

— Alors je vous ai vu quelque part ?

— Oui, monseigneur, vous m'avez vu, en effet... il y a quelques jours...

— J'en étais sûr.

— A l'enterrement de votre fille.

Le maréchal fit un geste de surprise.

— De ma fille ! s'écria-t-il ; comment avezvous pu savoir?...

— Par Roberte qui m'avait tout appris.

— Roberte !

Et Richelieu «lit. après un silence :

— Attendez dune... vous êtes monsieur Sernin !

— Oui, monseigneur.

— Misérable !

A. cette exclamation sortie spontanément du coeur d'un père, Sernin n'avait pu s'empécherde baisser la tète.

8 rappelanl la fin lamentable de la jeune fille, il se considérait justement comme son bourreau.

Le maréchal le regardait avec des yeux • tiiicelants de colère qui semblaient lire son crime écrit sur son front.

— Ainsi, monsieur, vos deux destinées étaient unir- ?

— Le malheur nous avait liés tous deux, oui...

— Ma petite fille! tombée si bas!

El les yeux du maréchal s'humectaient.

Sernin contemplait avec compassion ce vieillard dont la douleur le disputait à l'orgueil.

Après quelques instants de réflexions, Richelieu se souvint que l'homme qu'il avait

sous les yeux venait d'être arrêté dans son jardin.

— Qu'y faisiez-vous à ce moment-là, lui demanda-t-il.

— Hélas ! monseigneur, répondit Sernin avec un accent des plus sincères, je venais revoir l'endroit où mon dernier entretien avec elle avait eu lieu.

— Ah! c'était là?...

Et le maréchal, cherchant à lire dans sa pensée :

— Elle vous aimait donc bien?...

Sernin ne répondit pas.

Ses remords se réveillaient plus aigus, plus déchirants...

Le maréchal y comprit ce qu'il voulut.

Il allait le congédier, lorsqu'une idée lui revint en mémoire.

— Restez encore, lui dit-il.

La physionomie du maréchal avait changé tout à coup.

— Clairville m'a parlé de vous.

A ce nom, Sernin resta cloué sur place. Le maréchal reprit :

— Que lui avez-vous donc promis... de lui retrouver ses diamants?

— Monseigneur, je crois avoir trouve une juste.

— Êtes-vous sur de ne pas vous êtes trop hasardé ?...

— Monseigneur, je vous assure...

— Prenez garde ! on trompe difficilement un vieux renard comme moi.

Son œil retrouvait quelque chose de son ancienne malice.

— Eh ! eh ! la Clairyille est une belle fille, dit-il, en regardant Serais d'une certaine

on.

— Je vous assure, monseigneur.

— Et à Laquelleje porte beaucoup d'intérêt. Ne la leurrez pas, employez-vous loyalement pour elle, vous n'aurez pas à vous en repentir.

— Oh! monsieur le gouverneur !

— Enfin, réussissez... el je vous place aude moi.

niii s'étail un pni aventuré en promettan! au maréchal de recouvrer les bijoux de la

Clairville. Il n'avait que des soupçons sur son voleur, et ces soupçons se concentraient tous sur Loupiac. Lui seul connaissait son logement de la petite place Saint-Rémy, lui et Dutasta, mais Dutasta n'était pas à redouter, frappé qu'il était de la cécité particulière aux gens de police. Il s'agissait donc de mettre la main sur Loupiac, de quelques précautions qu'il s'environnât depuis son récent coup de main.

Un matin donc, Sernin se mit en campagne et prit la route du port qui conduisait au cabaret du Repos des Navigateurs, où nous avons déjà conduit nos lecteurs au commencement de ce récit. La piquante cabaretière trônait comme d'habitude à son comptoir ; autour d'elle, plusieurs habitués, assis à de petites tables, buvaient et jouaient aux cartes.

— Salut à la belle madame Peyrecave !

s'écria Sernin en entrant.

Celle-ci tressaillit et ne reconnut pas le nouveau venu, ou du moins elle feignit de ne pas le reconnaître.

— Pardon, monsieur, murmura-t-elle ; il ne me semble pas vous reconnaître...

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— Cherchez bien, dit Sernin en souriant. e1 je suis sûr qui' vous trouverez.

— Je vous assure...

— Eh ! quoi, vous no remettez pas l'ami d'un de vos amis... du baron de Loupiar...

La cabaretière s'empressa derépondre :

— Excusez-moi... M. Loupiac n'est pas ici en ce moment... Je ne crois même pas qu'il soit à Bordeaux.

La précipitation avec laquelle ces mots furent prononcés firent comprendre à Sernin qu'il y avait une consigne donnée.

— Je vous remercie, madame, mais je vous ferai observer que je ne m'étais pas informé de mon ami Loupiac

Madame Peyrecave rougit, et elle allait balbutier quoique- paroles lorsqu'un des buveurs, interrompant sa partie de piquet, dit m se tournant vers Sernin :

— C'est Loupiac que vous cherchez, monsieur?... Vous le trouverez sûrement rue de la Pusterie, au café du numéro 1 \.

— Merci, monsieur, répondit Sernin.

La cabaretière avait blêmi de fureur. Elle dit au joueur eu Mirant les dents :

— Je crois que vous vous trompez, monsieur Sieurac.

— Je me trompe si peu que je m'engage à conduire monsieur auprès de lui, répondit l'interpellé.

— Rien ne presse, dit Sernin, en jouissant de la colère intérieure de madame Peyrecave.

Cette colère fut poussée si loin, que la cabaretière se dirigea vers la porte d'entrée et l'ouvrit comme pour prendre le frais. Elle y fut rejointe par Sernin, qui crut devoir lui fournir quelques explications.

— Soyez tranquille, madame, je n'irai point à l'adresse indiquée. 11 se peut que Loupiac ait quelques motifs de m'éviter ; cependant, je ne le crois pas. Dans tous les cas, je vous prierai de lui dire de ma part...

— Je ne lui dirai rien, car je ne le verrai pas, répondit sèchement madame Peyrecave.

— Vous le verrez, et vous lui direz que Jean l'attend demain ici, à la même heure.

— Quel Jean ? demanda-t-elle, confondue d'une telle assurance.

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— Jean de La Eléole.

La cabaretière frissonna à ce nom, qui était aussi répandu dans la Guienne que celui de Robert le Diable dans la Normandie.

— El si M. Loupiac, dit-elle, refuse de se rendre à ce rendez-vous, ce qui n'a rien que de tréspossi;

— Il ne s'y refusera pas... Pour cela, vous n'aurez qu'à ajouter qu'il s'agit d'une superbe opération de diamants.

.Madame Peyrecave pâlit visiblement.

S min continua :

— Je ne suis que le représentant d'un riche fabricant en joaillerie qui a été ébloui non seulement de vos beaux yeux... mais

ire des feux que lancent ces bagues à vos jolis doig

premier mouvement de madame Peydissimuler ses mains...

Sernin salua profondément L'hôtelière du posdes Navigateurs », et reprit le chemin par où il était venu.

Lorsque Loupiac rentra Le soir chez la

brune cabaretière, où il avait élu domicile depuis quelque temps, il fut accueilli par une averse de reproches et de récriminations.

— Eh bien ! lui dit-elle en posant ses poings sur les hanches, il est venu !

— Qui, lui?

— Lui, Jean,., celui que je craignais tant... votre sinistre professeur.

— Ah ! murmura Loupiac d'un air sombre ; cela debait finir ainsi... Et qu'est-ce qu'il a dit, Jean de la Réole ?

— Il a demandé à vous voir, parbleu !

— Ne lui abez-bous pas répondu ce dont nous étions conbenu, c'est-à-dire que j'étais en boyage ?

— Si lait, mais il ne l'a pas cru.

— Eh vien ! ce qui n'était pas brai hier peut l'être demain. Je partirai demain, dit Loupiac.

— Demain il sera peut-être trop tard.

— Que boulez-bous dire, Gavrielle ?

— Jean m'a donné à entendre que je m'étais compromise.

— Comment cela ?

— Mes bagues sont la première chose qui lui a sauté aux yeux.

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— Enfer!... Je bous abais pourtant bieD recommandé de les tenir cachées.

— Ah! je suis perdue! s'écria madame Peyrecave.

— Par votre faute! répondit-il.

— Vous avez été mon mauvais génie, ditelle en sanglotant.

En parlant ainsi, elle avait le droit de l'accabler et de le considérer comme l'auteur de sa perte. 11 n'était cependant ni beau ni spirituel ; il l'avait séduite comme on séduit toutes ses pareilles, par de l'or et par des bijoux. < îaie et aimable femme, devait-elle se douter qu'elle finirait un jour par devenir une receleuse ? Et maintenant quel allait être son avenir? La prison, sans doute

Loupiac la regardait d'un œil scrutateur.

— Tout n'est peut-être pas desespéré, lui dit-il.

— Croyez- vous?

— La bie est diberse...

Et réfléchissant :

— Gavrielle ! lui dit-il.

— Loupiac ?

— Êtes-vous femme à fuir, à quitter Vordeaux ?

— Pourquoi pas?... Mais Jean de la Réole.. .

— Eh vien ! Jean de la Réole ?

— Il est capable de courir après nous.

— Oui, s'il nous sait chargé de notre vutin.

L'avide cabaretière eut un mouvement.

— Vous voulez donc l'emporter, votre butin? dit-elle.

— Et bous?

— Moi, je suis femme !

A ce beau mot, Loupiac, qu'on aurait pu croire agité de tristes pensées, partit d'un bruyant éclat de rire.

— Faisons donc nos préparatifs de départ, s'écria-t-il.

— Volontiers, répliqua-t-elle.

— Je vous laisse le choix du voyage par terre ou par eau.

— Non, non, choisissez vous-même.

— Alors, lisez ce journal, à la page que voici :

Gabrielle lut :

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