LE DOGE DE BORDEAUX
Dans les premiers jours du mois de juin
J, le maréchal s'était mis en route dans
sa dormeuse. Il appelait ainsi une voiture de
voyage qu'il avait fait construire à grands
frais et d'une dimension exceptionnelle.
Il y pouvait dormir, en effet, et aussi commodément qu'en sou hôtel de la placeRoyalc a Taris. Soucieux de toutes ses aises et devançant les sleeping-cars de plus d'un siècle, il l'avait voulu moelleusement capitonnée et -u^pendue par des ressorts qui rendaient tout mouvement insensible. Nous ne dirons pas les riches peintures dont elle était décorée à l'intérieur, non plus que l'ameublement féé-
rique imaginé pour le bien-être du voluptueux voyageur. Dans un second compartiment, il y avait place pour deux ou trois domestiques, veillant toujours et toujours attentifs au moindre signal de Richelieu.
Louis XV, qui le reconnaissait volontiers comme son maitre en sybaritisme, avait manifesté le désir de voir ce merveilleux carrosse ; le vainqueur de Mahon lui en donna le spectacle, ainsi qu'à la marquise de Pompadour, en faisant -amener la dormeuse dans une des cours du château de Choisy, le soir de son départ pour Bordeaux. Richelieu y descendit en robe de chambre.
Au bout de trois jours quasiment escamotés à franc-étrier, la dormeuse déposa douillettement le maréchal dans la petite ville de Blaye-sur-Garonne, où six grandes galères pompeusement ornées vinrent le chercher pour le conduire à Bordeaux.
En passant devant le château Trompette, il fut salué de plusieurs coups de canon par M. de la Groslay, commandant de la garnison ; ce fut le signal pour tous les bâtiments en rade, tant français qu'étrangers, de tirer
de leur bord. Au milieu de ce concert d'artillerie, Richelieu mit pied à terre, sur un vaste tapis, à la place Royale, où avait été dresst nu arc de triomphe, sous Lequel le Parlement vint le recevoir et Le haranguer.
rès quoi, il monta à cheval, escorté de sa maison, et d'une garde d'honneur qui lui avait été attribuer par la ville, garde d'honneur recrutée parmi la meilleure noblesse de la province. Les rues étaient trop étroites pour contenir la population et les balcons débordaient des plus brillantes toilettes. Le cor- . accompagné d'acclamations unanimes, se dû ers la cathédrale, suivant lente-
ment la rue du (,'hàteau-Rouge, les fossés de L'Intendance, la place Dauphine et la rue des Remparts. Les Heurs pleuvaient des fenêtres ; des cloches de toutes les églises mêlaient leurs envolées au bruit du canon qui continuait toujours.
Sous le porche de la cathédrale Saint- André, l'archevêque, qui était un Rohan, attendait avec son clergé. Là, un Te Deum fut chanté comme pour un roi. Ensuite, le maréchal se vit conduit, avec le même céré-
monial, à l'hôtel du Gouvernement, avoisinant la rue Porte-Dijeaux.
Pendant plusieurs jours, les fêtes se succèdent sans interruption. Que dis-je, plusieurs jours ? C'est plusieurs mois qu'il faut lire. L'affolement de Bordeaux pour Richelieu était inexprimable ; Richelieu était l'homme qu'il lui fallait ; il succédait au comte d'Eu, un prince de sang royal sans prestige, gouverneur endormi et obscur. Richelieu flattait son orgueil; c'était un héros ; Fontenoy et Port-Mahon témoignaient pour lui. Il arrivait comme au bon moment d'une comédie. Si Richelieu avait soif de pouvoir, Bordeaux avait soif de plaisirs, Bordeaux allait avoir sa cour et son monarque, comme Paris.
En arrivant dans son gouvernement, le maréchal trouva son neveu et sa nièce, le duc et la duchesse d'Aiguillon, qui étaient venus habiter pendant l'été leur superbe château entre Bordeaux et Agen. Ce fut une occasion de nouveaux divertissements. Nouvelle occasion encore : la présence de sa fille, la comtesse d'Egmont, qui vint le voir vers la fin de cette même année 1758. — La comtesse
d'Egmonl a laissé te souvenir d'une des plus attrayant»-- personnes de son temps; elle avait l'esprit de son père joint à une incroyable fantaisie el à an goûl déterminé pour les aventures. Elle tourna littéralement toutes les tètes à Bordeaux ; ce fut, parmi les no* tabilités, à qui la recevrait le plus fastueusement. Voici, entre autres, une brillante fête aisée pour elle.
La comtesse avait désiré connaître en détail les différentes parties d'un vaisseau. Un groupe de négociants lit choix d'un bâtiment qui devait partir le lendemain pour porter aux Moscovites cinq cents tonneaux de vins et d'eau-de-vie. On attendait la comtesse sur un brigantin dont la chambre était superbement décorée, et dont les rameurs, vêtus de rouge et d'argent, tenaient hautes les rames peintes et décorées des armes du maréchal de Richelieu.
A six heures du soir, par le plus beau temps du monde, le maréchal, accompagnantlacomtesse d'Egmont et la duchesse d'Aiguillon, arriva à la première cale, suivi d'une foule innombrable. Le canon tonnait. Toute cette
brillante compagnie s'embarcpia sur le brigantin, précédé d'un autre bateau chargé de violons, de tambourins et de cors de chasse. Les organisateurs de la fête conduisirent le cortège à bord du vaisseau russe, qui disparaissait sous les guirlandes et les pavillons de toutes les nations.
Tandis que le consul de Suède, à qui appartenait le vaisseau, en faisait les honneurs à la comtesse d'Egmont et lui expliquait tous les termes de la navigation, le brigantin retournait au rivage et allait quérir tout ce que Bordeaux renferme de jolies femmes dans leurs plus galantes parures. Chacune d'elles avait pour la conduire un volontaire de Guienne.
Le brigantin fit quatre ou cinq tours à terre et ramena chaque fois au vaisseau une opulente cargaison de beautés. Il y eut présentation au souper. Une vaste tente aux retroussis d'or avait été dressée sur le pont. Au beau milieu du repas, le hasard se mit de la partie pour augmenter la fête: un vent de nordouest sembla souffler exprès, afin de donner à la comtesse d'Egmont le spectacle de trois vaisseaux étrangers qui entrèrent dans le port
à pleines voiles, el qui vinrenl saluer le vaisseau qu'elle commandait.
(tte manœuvre mit I»1 comble àl'admiration générale, et, sur ces entrefaites, la nuit étant venue, on procéda aux apprêts d'un bal sans pareil. Tout se prêtail à L'enchantement,
- têtes étaient bien excusables de se laisser aller à la mytholo
Au bruit des danses, des canons, Les néréides, les triions, Troupes sur les mers adorées, Se laissant aller sur les Ilots, A la faveur de la marée, Remontèrent jusqu'à Bordeaux.
Ils approchèrent du navire, Et reconnurent ce héros Que, >ur les bords de leur empire, Ils avaient vu, l'un à Mahon, L'un près de Stade, l'autre à Gènes.
Mais, à voir régner sur son front Cette grâce qui nous enchaîne Et ce regard si séduisant, Qu'ils n'avaient vu qu'en frémissant, Ils le reconnaissaient à peine.
Ainsi rimait sur son genoule jeune Rulhière, arme de La garde du roi et l'un des gen-
tilshommes du maréchal de Richelieu, Rulhière, qui, de petits vers en petits vers, devait arriver à l'Académie française. En ce moment, il était tout entier à la muse courtisanesque et à son adoration pour la comtesse d'Egmont. Elle semblait danser au-dessus des flots comme une déesse, et la méprise était facile.
Pendant ce temps, la ville s'illuminait comme par enchantement.
On acheva la soirée aux Chartrons, où la comtesse d'Egmont alla de bal en bal. de maison en maison, et partout applaudie. L'enivrement qu'elle excitait fut poussé à un tel point qu'on dansa dans la rue.
Les premiers rayons de l'aurore Revirent tout le monde encore, Et l'on fut se coucher enfin Vers les six heures du matin.
Le maréchal ne devait pas demeurer en reste de courtoisie avec les Bordelais ; les portes de l'hôtel du Gouvernement s'ouvrirent bientôt toutes grandes pour. eux. Il donnait presque tous les jours des soupers de
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cenl couverts où régnaient à la fois La profusion ef la recherche: mais ce grand luxe était gâté par la suprême impertinence de L'amphitryon. C'était ainsi qu'à ces soupers il servait une table particulière où il présidait seul une reunion de vingt-neuf jolies femmes triées sur le voici. Les maris étaient
gués à la grande table. Il fallait que ces malheureux fussent de bonne composition! Malgré le ton de licence qu'on affichait à cette table particulière, les vingt-neuf places
étaient horriblement recherchées. Tout autre que Richelieu aurait été ridicule dans ce rôle de sultan; lui seul savait le rendre acceptable.
Non content de pervertir les femmes, il s'attacha aussi à pervertir les hommes. Les Bordelais aimaient le jeu; il favorisa ce goût au point de lui donner les proportions d'une
jion, d'une frénésie. On joua un jeu d'enfer à son hôtel. Vainement, le Parlement
ya-t-il de mettre un frein à cette fureur; il ne pouvait rien dans les salons du maréchal, où des fortunes venaient s'engloutir. On jugera du degré d'intensité auquel attei-
gnit cette folie, en sachant qu'en un seul carnaval les valets du maréchal se partagèrent pour plus de cenl mille francs de cartes et de dés.
Marmontel raconte dans ses Mémoires, que voyageant à Bordeaux vers cette époque, il ne put supporter la vue des infortunés frappés de cette sorte d'épidémie: « Un fatal jeu de dés qui les possédait, dit-il, noircissait leur esprit et absorbait leur âme. Ils semblaient ne dîner et ne souper ensemble que pour s'entr'égorger au sortir de table. »
Richelieu se maintint pendant une trentaine d'années au poste de gouverneur de la Guienne. Trente ans de folies, de scandales, d'impudeurs, de faste, qui lui valurent le surnom de Doge de Bordeaux !
On voudrait retrancher ces trente années de sa déplorable vieillesse, qui y gagnerait en dignité et en considération.
Deux choses suffirent, pourtant, à racheter cette période de son existence : la première, c'est d'avoir mis en faveur le vin de Bordeaux par tout le monde entier.
A peine, en effet, eut-il touché le sol giron-
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tlin, qu'il s'enthousiasma du Médoc et du
ûiliOD <•[ sans doute aussi du Sau-
9on enthousiasme fut poussé si loin,
qu'il ne voulut plus voir, désormais, d'autres
vins sur sa table.
croyez pas qu'il y eût la quelque adroite flatterie pour ses administrés. Non: mais le maréchal de Richelieu était arrivé de Paris un peu fatigué, l'estomac délabré : au bout de quelques mois, il avait recouvré ses forces et se prétendait même rajeuni. 11 célébra haureconnaissance, et, comme sa le s'entendait de loin, il n'en fallut pas davantage pour donner une vogue prodigieuse aux crus en ac.
A Paris, où la moquerie ne perd jamais ses droits, un plaisanta sur l'enthousiasme du maréchal : quelqu'un proposa d'appeler le vin de Bordeaux la tisane de .Richelieu. Les Bordelais prirent le mot au bond et l'adoptèrent; la ti<:nie de Richelieu s'imposa et s'impose encore à toutes les poitrines délicates.
11 faut reconnaître qu'en échange de ce haut et efficace patronage on a baptisé une fort belle place du oom de Richelieu. Mais est-ce
assez, et n'y avait-il pas motif à statue ? Je soupçonne que les habitants ont été arrêtés dans l'élan de leur gratitude par des rancunes grandes et petites dont le temps n'a pas entièrement effacé le souvenir. On cite de lui quelques actes d'un arbitraire achevé, parmi lesquels les Bordelais ont eu longtemps sur le cœur l'arrachement des arbres de leur promenade favorite, les allées de Tourny.
L'autre chose dont il faut savoir hautement gré au vieux Richelieu, c'est la protection qu'il accorda au grand architecte Victor Louis, l'auteur du théâtre de Bordeaux, cette merveille ! Il le protégea contre tout le monde, contre les persécutions des conseillers municipaux, contre les tracasseries de ses confrères, contre l'ineptie universelle. Bref, on peut dire que c'est en partie au maréchal de Richelieu qu'on doit ce superbe monument, qui, à son tour, protège et protégera sa mémoire.
Nous avons conduit nos lecteurs à la soirée d'inauguration, et nous les avons introduits jusque dans la loge du gouvernement, où
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Richelieu avait fait ce qu'on appelle aujourd'hui une entrée à sensation.
Lorsque la rameur fut dissipée, le spectacle commença.
Le prologue, en un acte, composé pour la circonstance, était intitulé : le Jugement d'Apollon, et était mêlé de chant. L'auteur des paroles se Gommait Blincour; celui delà musique était François Beck, qui a laissé une réputation à Bordeaux comme chef d'oritre.
Aucune trace n'est restée de ce Jugement 'l'Apollon.
Ensuite, vint la tragédie, cette indispensable élément des fêtes d'alors, la tragédie pour laquelle il était de bon goût de se passionner. — On sait que les deux derniers tragédiens, ou à peu près, Lafon et Ligier, sont d'origine bordelais'.
J'ignore comment fut jouée Athalie ce soir-là, mais je m'en doute ; ce furent force grands bras, force grands gestes et grands éclats de voix ; le grand prêtre fît rouler de grands yeux inspirés, Abner fit reluire le cuivre de son grand casque et de ses tirades.
L'innocent Joas était représenté par une très belle personne, du nom de Clairville, renommée en province pour son talent autant que pour sa galanterie.
Le maréchal de Richelieu dirigeait souvent sur elle sa lorgnette.
— Savez-vous, disait-il au duc d'Aiguillon, que cette Clairville est tout à fait attrayante sous le lin, comme dit Racine.
Le duc d'Aiguillon sourit discrètement.
— - Est-ce d'aujourd'hui seulement que vous vous en apercevez, monseigneur ?
— Je veux qu'elle figure dans ce costume à mes soupers de campagne.
— Cela ne sera pas difficile à Votre Excellence.
— Un soir même de représentation à'Athalie... afin de jouer un tour aux Bordelais.
— Ce ne sera pas le premier, répartit d'Aiguillon.
— Voyez-vous d'ici la colère de ces gros marchands en attendant leur actrice préférée, pendant qu'une de mes voitures la fera rouler sur la route de Libourne ?
Et Richelieu d'éclater de rire.
— Vous leur en voulez donc bien, monsei-
is marchands
— Je l'avoue. Voisenon avait bien raison de me dire : « Que l'on ne nie parle plus des
ïcons ; il faut leur donner du foin ! »
— En attendant, dit le président de Gasc, qui avait saisi quelques mots à la volée, vous leur faites un féerique cadeau avec ce théâ-
— N'est- < ? fit le maréchal : ce Louis a vraiment du mérite; je l'ai pris au duc de C . qui l'avait pris au roi de Pologne.
— Il ne peut qu'avoir gagné aux conseils de votre goût et de votre expérience, ajouta le duc d'Aiguillon ; ce théâtre est un chefd'œuvre. L'empereur Joseph II a voulu le visiter avant qu'il fut terminé, et il en a fait mille èlog
— Pauvre Louis ! dit le président de Gasc, qui était un homme de cœur autant que d'intelligence; cette soirée est une compensation à tout ce que les jurats lui ont fait souffrir.
— On prétend qu'il a une fort belle femme, dit d'Aiguillon, affectant l'insouciance.
— Et qui fait avec beaucoup de grâce les honneurs de chez lui...
Puis, de temps à autre, l'attention des trois causeurs se reprenait à la tragédie et aux tragédiens. Les décorations attiraient aussi leurs égards ; il y en avait qui avaient la valeur de belles toiles d'art. C'était alors la mode des palais, des colonnes, des arcades . de tout ce qui composait la noble École française et particulièrement de l'architecture juive.
— Et à ce propos, dit le président, regardez donc là-bas Peixotto, le riche banquier israélite.
— Où ? demanda le duc d'Aiguillon.
— Aux premières galeries... à côté de madame Foa... Comme il a l'air de prendre un vif intérêt à toute cette pompeuse mise en scène à'Athalie !
— Eh quoi ! Peixotto est ici ? fit le maréchal de Richelieu dont le sourcil se fronça involontairement.
Le président de Gasc surprit ce mouvement et dit en souriant :
— Oui, sans doute, mon cher maréchal, il