FIGURES DE POLICE
Il serait difficile d'exprimer l'état de trouble dans lequel M. Lafargue rentra chez lui- Il lui sembla que sa tête avait acquis les proportions de la grosse cloche de la tour Saint- James. Pourtant ce qui lui arrivait n'aurait eu rien que de fort ordinaire pour tout autre que lui. On lui demandait de happer un voleur et de retrouver des bijoux. Deux choses bien simples assurément. Mais nous avons dit que le chef delà police de Bordeaux n'était pas,à la hauteur de son emploi.
Comme toutes les âmes faibles, il avait un confident : c'était son premier commis Dutasta.
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Homme de bon conseil, Dutasta avait souvenl tiré M. Lafargue d'un mauvais pas.
Eu le voyant revenir plus bouleverse qu'il lit parti, Dutasta jugea que l'entretien avec le gouverneur avait dû être chaud.
Etlorsque M. Lafargue lui eut tout raconté, il resta d'abord silencieux et soucieux.
— Eh bien ! Dutasta, que pensez-vous de la situation v
— Difficile, monsieur, très difficile! répondit le premier commis.
— N'est-ce pas? Il faut mettre tous nos hommes en campagne.
— Quels hommes ?
— Les hommes de notre personnel, parbleu !
— Des machines... des brutes! dit Dutasta en avançant la lèvre d'un air de dédain; ce n'est point de ces hommes-là que vous avez
in; il ne vous en faudrait qu'un, mais intelligent, avisé, rusé...
— Eh! quoi, un pareil homme ne peut-il se trouver dans toute ma police ?
Dutasta fit un geste de dénégation. *
— Pas un seul sujet ? dit M. Lafargue avec un etonnement douloureux.
— Il y avait bien quelqu'un, il y a deux mois... mais M. le directeur l'a renvoyé.
— Qui donc ?
— Sernin. Il commandait la brigade des mouches.
Mouches ou observateurs, tel était le nom qu'on donnait aux espions du dix-huitième siècle.
— Sernin?.'.. je m'en souviens, dit M. Lafargue ; un assez mauvais sujet... J'ai du le renvoyer pour un motif des plus graves ; il vendait ses renseignements aux particuliers. Et puis, perdu de mœurs...
— Eh ! monsieur le directeur, on ne peut pas exiger chez ces gens-là plus d'austérité que chez ceux qu'ils sont chargés de surveiller! Sernin aura été desservi auprès de vous.
— Par ma femme, c'est vrai... c'est elle qui m'a demandé son renvoi.
— Sernin rachetait sa légèreté de conduite par des qualités précieuses. Nous ne l'avons pas remplacé. Il nous serait très utile aujourd'hui.
— Croyez- vous, Dutasta?
— J'en suis sur; Sernin a une certaine
JEAN DE LA RÉOLE <'.l
éducation, de certaines manières... personne ne sait mieux que lui s'introduire dans une
famille.
— Eh ! mais, ne pourrait-on le retrouver?
— Cela doit être possible... Il demeurait, il y a deux mois, dans une maison de la petite place Saint-Rômy.
— L'eurez-y, Dutasta... Ne négligeons de mettre aucune carte dans notre jeu... Je veux parler moi-même a ce Sernin.
— Mais si madame Lafargue vient à apprendre... dit le premier commis avec ce sourire de la domesticité gros de venin.
— Le bien de l'Etat, avant tout, mon cher ; nous verrons ensuite à apaiser ma femme.
La petite place Saint-Rémy prenait et prend encore sa modeste ouverture dans lt rue du l'oiit-de-la-Mousque, une rue parallèle à celle du Chapeau-Rouge, aussi sombre et -i étroite que la rue du Chapeau-Rouge . si lu-:'' et éclairée.
Dans l'une des maisons de ce petit carre, la plus petite et la plus ancienne, habitait, au deuxième étage, un jeune ménage ou sup-
posé tel. L'homme avait vingt-cinq ou trente ans ; la femme dix-huit à peine. Comment vivaient-ils '? de quoi vivaient-ils ? Il eût été difficile de le savoir, car jamais maison ne fut mieux faite pour garder ses secrets. Le rezde-chaussée était occupé par la boutique d'un charbonnier, noire comme comme une eau forte de Rembrandt ou comme l'âme d'un prêteur sur gages. Une porte d'allée presque toujours fermée conduisait aux étages supérieurs, qui n'étaient qu'au nombre de deux. Le premier servait de logement à une vieille dame paralytique, qui n'en était pas sortie depuis quatorze ans.
Nous avons dit que le second ^abritait un jeune homme et une jeune femme, que l'on croyait mariés et qui n'étaient qu'unis.
Le jetme homme était ce Sernin, dont il vient d'être question entre M. Lafargueet Dutasta. Ce dernier avait eu raison de le peindre sous d'agréables couleurs. Sernin était un de ces jolis batteurs dépavé comme se sont plu à les dessiner les Saint-Aubin et les Duplessis-Bertaux, l'air hardi, le nez au vent, le chapeau tricorne sur l'oreille. Les grisettes
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■ ■laquaient lorsqu'elles le voyaient pas irret tendu, dans la rue Sainte- Catherine, et non seulement les grisettes, mais encore
bourgeoises. Il faut dire que Sernin ne mentait pas à sa mine, et M. Lafargue avait eu raison en le qualifiant de mauvais sujet.
.entes fois, le chef de la police avait dû
voir les confidences et les plaintes dos maris trompes par Sernin et battus par Sernin. On comprend qu'à la fin il se fût résigné à se priver des services d'un observateur si disposé a passer au rôle d'acteur.
Mais M. Lafargue aurait dû prévoir ceci: que lorsque Sernin ne serait plus avec la police, Sernin pourrait bien être contre la police. Nous n'en dirons pas davantage pour le moment. Nous nous contenterons de remarquer que la perte de son emploi n'avail modifié en rien les habitudes de Sernin ; il continuait de se montrer aux mêmes endroits et de fréquenter les mêmes compagnies : il
i liait qu'il fût resté une mouc/ie honoraire. Comrin' autrefois, ses absences duraient sou- V'-nt deux ou trois jours, sans qu'il fût possible de leur trouver une explication quelconque.
Et cependant une affection l'attendait à son logis et aurait dû l'y retenir. Nous voulons parler de cette jeune femme qui habitait avec lui la maison de la petite place Saint-Rémy. On ne la connaissait que sous le nom de Roberte, et l'on ne savait d'elle autre chose sinon que c'était une petite bouquetière ambulante que Sernin avait ramenée une nuit chez lui à moitié évanouie, après l'avoir délivrée d'une agression de trois hommes, que l'on prétendait être des émissaires de M. de Fronsac, le fils du maréchal de Richelieu. Depuis cet événement, Roberte avait cessé d'aller vendre ses bouquets par les rues, et la reconnaissance aidant, elle était restée avec Sernin, qui paraissait l'aimer véritablement.
Ce n'était pas que son existence avec lui fût précisément heureuse; d'abord, elle ne sortait que rarement ; c'était le contraire de Sernin. Et puis la confiance manquait entre eux deux: Sernin ne lui avait appris de sa vie et de ses antécédents que ce qu'il avait bien voulu lui apprendre, lui laissant à soupçonner ou à deviner le reste. Elle souffrait de ses absences, sur lesquelles elle n'osait l'in-
terroger, car alors Le fronl du jeune homme 36 rembrunissait, et ses réponses toujours îives étaienl proférées d'un accent brusque et même brutal.
Un autre sujet d'étonnementpour Robert e, <•'. (aient les visites bizarres que Sernin recevait. Toute la journée, des gens à visage sinistre, ou tout au moins hétéroclite, venaient le demander, mais elle n'assistait jamais à leurs conversations; chaque fois, Sernin trouvait un prétexte pour la renvoyer dans sa chambre.
Leur très modeste appartement n'était composé (iue de trois pièces tristes et mal éclairées, avec des murailles nues et des meubles sans caractère. Cela n'était pas la pauvreté, mais cela y ressemblait beaucoup.
La veille du jour où nous introduisons le lecteur dans cet humble intérieur, Sernin était rentre assez tard : cependant, Roberte n'était pas encore couchée ; elle cousait à la lueur d'une chandelle.
— Encore debout ! murmura-t-il.
— Je vous attendais, mon ami.
— Vous savez bien que je vous ai défendu de (n'attendre.
Elle soupira.
Mais en levant les yeux sur lui, elle eut un mouvement de surprise. Sernin était extrêmement pâle ; il avait l'air égaré ; ses vêtements étaient souillés.
— Eh! bon Dieu ! ne put-elle s'empêcher de s'écrier, d'où venez-vous, Sernin ? Comme vous voilà fait ! Il y a de la terre et du plâtre à vos mains ; on dirait que vous avez escaladé un mur...
— Je suis tombé, en effet !... Oui, j'ai été bousculé à la sortie du théâtre... Ce n'est rien...
Elle reprit :
— Mais vous paraissez tremblant... N'auriez-vous point froid ? Voulez-vous que je vous fasse du feu ?
— Laissez, Roberte, laissez... je vous dis que ce n'est rien... Il y avait une telle foule à ce spectacle d'ouverture qu'il est tout simple que j'aie été un peu meurtri.
— Etait-ce bien beau, mon ami?
— Magnifique!... le maréchal de Richelieu avait un habit tout brodé d'or.
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— El les femmes?... couvertes de bijoux el de diamants, n'est-ce pas?
— Des diamants, oui... tics diamants...
nin avait un air étrange en prononçant 5. Il semblait surtout ne pouvoir supiml de Roberte.
— Allez reposer, lui dit-il avec effort.
— Vous laisser dans l'étal où je vous vois?
— Oui... j'ai besoin dï't iv seul... Allez... ei quelque bruit que vous entendiez dans cette
mbre, ne vous étonnez de rien.
— Du bruit y
— Allez ! bonsoir, Roberte.
— Bonsoir, Sernin, dit-elle en s'éloignant lentement, très intriguée et très inquiète par ces dernières paroles.
Elle ne ferma pas l'œil de toute la nuit.
Pendant longtemps, elle entendit Sernin aller et venir dans sa chambre, parler à haute voix, déplacer des chaises, ouvrir et fermer des tiroirs, frapper aux murs comme pour y chercher des cavités, donner des coups de marteau aux poutres du plafond, au-dessus duquel il n'y avait que le toit. Pour plus de rite, il s'était enfermé à clef.
Ce manège dura jusqu'au point du jour.
Alors, elle n'entendit plus rien, mais elle n'en fut pas plus tranquille. Elle jugea que Sernin avait cédé à la lassitude et qu'il s'était endormi. Se levant, elle alla sur la pointe du pied regarder par le trou de la serrure : elle l'aperçut, en effet, étendu tout habillé sur son lit,
Vers onze heures, on cogna tout à coup à la porte.
Ce fut Roberte qui, la première, en fut réveillée ; mais enfermée, elle ne put qu'avertir de la voix Sernin, encore plongé dans un lourd sommeil.
Effaré, il se jeta à bas du lit et demanda :
— Qui est-ce qui frappe? et qu'est-ce qu'on me veut?
— De la part de la police, répondit-on. Ces mots n'étaient pas faits pour dissiperl'es-
pècede trouble auquel ilétaitencore en proie. De l'autre côté, Roberte, pressentant un danger, disait à petits cris :
— Ouvrez-moi, Sernin, ouvrez-moi!
La tête égarée, Sernin commençapar ouvrir à la jeune femme.