‹ Jean de SalisburyChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SES PRINCIP/iUX OUVRAGES.

(le polioratique. )

Occasipn du livre. — L'Épître dédicatoire. — Idée générale de l'ouvrage; abus de rérudition. — Peintures morales : la chasse au moyen âge; la musique d'église au douzième siècle; le théâtre; la magie; opinion de Jean sur les prophéties de Merlin. — Digression sur le libre arbitre. — Retour aux mœurs du temps : les courtisans. — Doctrine de l'auteur sur le tyrannicide. — Partie dogmatique de l'ouvrage : V Institution de Trajan, attribuée à Plutarque; l'amour du peuple ; le pouvoir des Papes. — Appréciation du Folicratique.

En ces années, la cour de Londres était plus brillante que jamais : au luxe qui partout y régnait , on reconnaissait l'ascendant du fastueux chancelier, Thomas Becket, maître aloi's de T esprit d'Henri II (1). Avant lui , le palais des rois, vieux et délabré, n'était plus qu'une ruine : il le fit rpst^ui'pr k |2T?*.nds frais: 9t ]pr travanY furent rondnît«^

i V. Gilen, Vie de S^ Thomas Bec/cvL *;. v, i, i, p. 'l\i-^ eir ^n.\.

avec une .telle célérité que, dans l'intervalle de Pâques à la Pentecôte, au dire d'un témoin, tout fut achevé. Aussi le nombre des charpentiers et àes autres artisans était si grand, si grande était leur activité, que l'air, tout à l'entour , retentissait d'un bruit assourdissant et qu'on ne pouvait, si près qu'on fût l'un de l'autre, se faire entendre de son voisin (1) . Ces splendeurs étaient loin d'éblouir Jean dé Salisbury. Au milieu du tumulte et de l'éclat des fêtes , il avait regret aux obscures années de sajeunesse, où il n'avait d'autre compagnie que celle des philosophes , d'autre occupation que l'étude (2). Cette existence d'inutiles loisirs lui était comme une mort anticipée, où l'homme s'ensevelissait tout vivant (3) . Ses goûts étaient au rebours de ceux des courtisans. « Je méprise tout ce qu'ils recherchent, » disait-il, « et je recherche tout ce qu'ils méprisent (4). » Peu s'en était fallu que , pris de dégoût poiir une société si futile , il

(1) Guillaume fils d'Etienne, Viia 5. T/iQmœ, ap. Migne, PatroL, t. GLXXX, col. lU :^ tt Gaucellariu&. Thomas regni aedem, palatium Londoniœ, prias fere ruinam» reparari facit; mira céleri-^ tate tantum opus perficiens intra quoddam Paacha et Peïiteoosten, tôt fabris lignariis, et aliis operariis tantœ instantiae motu et sonitu operantibus, ut vix alter alterum proxime admotum posset audire loquentem. »

(2) Salisb., PoUcrat, I, prolog.; t. I, p. 13: « Jam enim annis fere duodecim nugatum esse taedet, et pœnitet m& longe aliter institutum, et quasi sacratioris philosophiœ lactatum uberibus, ablaotatumqu© decuerat ad phîlosopbantiuin transisse ccetum, qtram ad coliegia nugatonim. » Quand Jeaa dit : anms fere duodecim, nous croyons à une distraction de sa part. Il s'était écoulé seulement neuf ou dix ans depuis qu'il avait quitté la France. Nous ne pcftsems pas quHi comprenne dan» les «niiéee perdues celles qu'il avait passées à Moutier-la- Celle.

(3) Id., ibid.,p. 16.

(4) Id., ibid., p. 13.

ne se dérobât de la cour, et n'allât chercher, parmi les gens d'école, un meilleur emploi de son temps et de ses talents. Thomas Becket l'avait retenu. Il lui avait conseillé, pour surmonter ses ennuis, d'imiter les manœuvres qui allègent le poids du travail, et les voyageurs qui abrègent la longueur de la route par des chansons et d'agréables contes : « Appliquez -vous, » lui avait-il dit, « à lire, à faire des ouvrages, dussiez-vous ne trouver d'autre sujet que vous et vos chagrins, d'autre lecteur que moi et les Muses (1). » Jean se rendit à ces avis, et, se mettant aussitôt à l'œuvre, il commença le plus étendu , le plus intéressant de ses écrits, le Policratique j qu'il intitula aussi: «Des Vanités de la Cour (2). »

Le livre une fois terminé , il le dédia à celui qui lui avait mis la plume à la main, à Thomas Becket, dans une épître en vers , élégante et ingénieuse , où il se souvient d' Horace (3) et de Martial (4), et qu'il adresse à son ouvrage, en

(1) Id., ibid., 1. Vn, prolog.; t H, 79-80 : • Si aliud non conceditur, de me ipso et variis fortunae formis conqueri, saltem mihi et Musis. »

(2) Policraticus, sive de nugis curialium et vestigiis philosophorum. Nous adoptons, pour le titre de cet ouvrage, l'orthographe et Tétymologie proposées par M. de Pastoret {ffisL litL^ t. XIV, p. 159) et M. le duc de Garaman {Histoire des révolutions de la philosophie, t. n, p. 329;. Scaliger et Pithou croyaient qu'il fallait l'écrire avec un y au lieu d'un t, comme venant de tcoXiS et signifiant que l'ouvrage contient beaucoup de choses. Dans les premières éditions, il est écrit avec un t; et il semble qu'il vient de ic6Xtç et de xparen/ : ce qui veut dire qu'il est question dans ce livre des grands et des princes, de leurs travers et aussi des Vertus nécessaires pour bien gouverner.

(3) Horace, Ep.^ I, xx.

(4) Martial, Epig., I, iv.

apparence pour le mettre en gai'de contre les périls où il va s exposer , et pour affermir ses premiers pas dans le monde; au fond pour faire , sous cette forme piquante , T éloge du chancelier et lui demander indulgence et protection en faveur de ces pages, dont il est juste qu'il soit le parrain : « Mon petit livre, si tu m'en crois, tu retiendras ta langue, et ton pied ne passera point le seuil de la cour : reste à la maison. Souviens-toi d'éviter avec soin les regards des hommes ; tiens secrètes les pensées que je te confie. Défietoi de tout le monde : on te traitera d'ennemi public ; on t'accusera du crime de lèse-majesté. Le feu dévoilant, le glaive cruel t'attendent peut-être ; ou bien on te jettera dans une eau immonde. Cependant si tu sors, dissimule tes traits sous ton manteau ; que ta peau paraisse hâlée et souillée de poussière ; porte un bâton à la main, une besace sur le dos; que ton bonnet soit tout usé, et ta chaussure grossière. Que l'on reconnaisse, à ton costume et à ton air, un pèlerin venu de loin ; parle une langue étrangère et barbare. On te croira né chez les Pictaves : il est permis à cepeuple d'user librement de sa langue. Avant tout, metstoi en quête d'un hôte sûr, chez qui tu sois à l'abri des embûches qu'on ne manquera pas de te tendre. Évite les sots, les gens trop timorés], les petits, les bavards. Situ rencontres un ami de la vérité, accepte avec empressement son hospitalité ; si c'est quelque courtisan de la vaine gloire, fuis-le. Choisis pour ton patron celui qui veut, qui sait, qui peut te protéger partout et toujours. Cherche donc cette lumière du clergé, cette gloire du peuple anglais, le bras^ iiroit du roi. le modèlf» des vertus : cherche le chancelif i Vr Angleterre... 11 n'est pas difficile de trouver sa demeure:

tu n'as pas besoin qu'un guide t'y conduise. Le chemin en est connu de tous , excepté des méchants ; il est ouveit aux riches et aux pauvres , aux malheureux comme aux heureux : tout étranger se réjouit d'y rencontrer un père. Sitôt qu'on t'aura ouvert la porte , dirige-toi vers la chambre à coucher du maître. Attends que la foule se soit écoulée et cesse de s'agiter dans les appartements. Quand le maître viendra pour donner un peu de repos à ses membres fatigués, alors approche-toi ; change de visage et tire de ta besace ta provision de bagatelles. »

Si mihi credideris, linguam cohibebis, et aula?

Limina non intret pes tuus; este domi.

Aspectus hominum cautus vitare mémento,

Et tibi commissas claude, libelle, notas.

Omnia sint suspecta tibi, quia publicus hostis

Et majestatis diceris esse reus.

Ignis edax, gladiusque ferox tibi forte parantur

Aut te poUuta subruet hostis aqua.

Quum tamen exieris, faciem velabit amictus,

Déforme tque tuam pulvis et aura cutem, Dextra ferat virgam, premat et sua mantica dorsum :

Tri ta tegant frontem pilea, pero pedem.

Sit gradus et cultus, habitus peregrinus eunti,

Nonnisi barbariem barbara lingua sonet.

De Pictavorum dices te gente creatum :

Nam licet his lingua liberiore loqui.

Hospitiique fîdem quaeres super omnia, quo sis

Tutus ab insidiis, quas tibi quisque parât.

Stultos, prudentes nimium, parvosque cavebis.

Et quos insignes garrula lingua facit.

8i quis amat verum, tibi sit gratissimus hospes ,

Et quem delectat gloria vana, cave.

Jure patronatus illum cole, qui velit ess'^.

Et sciât, et possit, tutor ubique tuu.«.

*M\20 quaeratur lux cleri, gloria genti?

Anglorum, re^ns doxtera, fonna boni.

Queesitus regni tibi cancellariud Angli, Primus sollicita mente petendus erit.

Hujus nosse domum non est res ardua ; cuivis

Non duce quaesito, semita trita patet.

Nota domus cunctis, vitio non cognita soli,

Lucet, ab bac lucem dives, egenus habenU nia patet miseris, patet et domus illa beatis,

Hic patre laetatur advena quisque suo.

Quum reserata semel fuerit tibi janua, currens

Ad thalamum domini progrediere tui.

Expecta dum turba fluat, quœ fervet in aula,

Fessaque sint domini membra fovenda toro.

Accèdes, vultum mutabis, mantica nugas

Excutiat. . • . (1).

Sous quel nom cet enfant des veilles de Jean de Salisbury devait-il se présenter à son puissant protecteur? Jean ne le dit pas. Nous ne savons, quant à nous, à quel genre il convient de rattacher cet ouvrage (2) si complexe, où V infinie

(1) Salisb., Poîicrat., Entheiicus in Policraticum, t. I, p. 1-2.

(2) Il y a un traité d'Hugues de Saint- Victor qui rappelle un peu le Policratique : c'est le dialogue de Vanitate mundi. Nous n'oserions dire toutefois que Jean l'eût présent à l'esprit en composant son livre. Le de Vanitate mundi est divisé en quatre livres. Dans les deux premiers figurent un maître et un élève, désignés le premier par la lettre D (docens); le second par la lettre I (interrogans) . Toutes les conditions, toutes les occupation^' bumaines sont tour à tour passées en revue, et le maître en démontre successivement la vanité. Les deux derniers livres présentent des nouveaux personnages : l'âme et la raison ; il y est question des révolutions de l'histoire jusqu'au sixième siècle. — Vers H80, un auteur anglais, Gautier Mapes, contemporain de Jean, quoique beaucoup plus jeune que lui, attaché comme lui à la personne de Thomas Becket, écrivit un livre de Nugis curialium. Il empruntait à Jean le titre de son ouvrage, mais non pas

variété des matières n'est pas exempte de confusion, et où r auteur passe tour à tour de la morale à la politique, les ^ quitte pour aborder les questions les plus abstruses de la philosophie de son temps, prend tous les tons^ depuis Fironie légère du satirique jusqu'à la gravité du docteur, et cela sans transition, se mettant peu en peine de vous épargner les heurts et les brusques secousses, mais suivant que le caprice ou F inspiration du moment le jette d'un côté ou d'un autre. L'explication, sinon l'excuse, de ce défaut d'unité, d'ordre et de proportion, se trouve sans doute dans les circonstances où est né ce livre et au travers desquelles il s'est peu â peu développé. Commencé au milieu des cours, soit dans le palais de Londres, soit à l'archevêché de Cantorbéry (1) , il se poursuivit, s'acheva peut-être en Italie, auprès du Pape Adrien (2) . Pour le mener à fin, Jean

ges idées : cat Gautier, ennemi de saint Bernard et des moines, mille et attaque presque tout ce que Jean avait défendu et exalté ; de plus, une grande partie de «l'ouvrage est remplie de fables et de traditions populaires. Il y a cependant de singulières analogies entre le livre de Gautier et celui de Jean : tous deux, par exemple, contiennent un récit de la prise de Jérusalem. Y. Rut. lifL, t. XV, p. 494; t. XVI, p. 187; X XXII, p. 139-154; t. XXIII, p. 250. — Beaucoup d'ouvrages furent écrits dans la suite sur la cour et les courtisans; nous n'en oonnaissons pas qui puisse prêter à un parallèle avec le Meta logique. Nous ne parlerons donc ni du Cariai d'Alain Ghartier, ni du del Cortegiano de Balthazar Gastiîçlione, ni de VAristippe de Balzac. V. sur ces trois ouvrages, sur le second surtout, la thèse latine de M. A. Joly, doyen de la faculté de Gaen, de Balthassaris Casiilionit opère cui titulm 11 libre del Cortegiano, (Paris, 1856.)

(1) Salisb., Enthetieus in Policrat* Poticrât, 1. 1, p. 5 :

Caniia te felix genuit, te Cantia fovit.

(2) Salisb., Policrat,, VIII, xxni; t. H, p. 367 : Nihilenim, quum prœsens sum, sui gratia vult apud se absconditum esse ab ocuHs mets.

devait disputer quelques lambeaux de ses jours et de ses nuits aux tracas des cours et aux fatigues des voyages (1) . Est-il surprenant qu'il règrte un peu de hasard et d'imprévu dans la composition d'un ouvrage écrit au jour le jom% par un auteur dont mille préoccupations étrangères venaient à tout instant interrompre la plume et intercepter la verve (2) ?

Toutefois, comme s'il eût voulu nous mettre dès l'abord en main le fil qui nous doit conduire à travers les détours de la route, Jean de Salisbury expose, dans le premier chapitre, une vérité morale qui semble avoir inspiré le livre, qui en est comme l'idée dominante et peut servir à en relier toutes les pièces, si fortuitement qu'elles paraissent, à première vue, rassemblées. « De tous les périls semés sur le i/ chemin des grands, je n'en connais pas de plus à craindi'e que les séductions d'une fortune brillante, qui leur dérobe la\Tie delà vérité, tandis que le monde étale autour d'eux ses trésors et ses délices, qui tour à tour flattent les sens e» allumant leurs désirs, si bien que l'esprit, dupe des faux attraits qui le captivent, s'abdique en quelque sorte luimême, et renonce au vrai bien qu'il trouverait au-dedans de lui, pour se répandre au dehors et courir après des biens mensongers. La prospérité, véritable marâtre de la vertu, ne caresse ses favoris que pour l'étouffer en eux ; elle ne s'attache à leurs pas que pour les mener à leur perte : au

(1) Salisb., Policrat., VII, prolog.; t. II, p. 80 : Lies et nox nccessariis et alienis occupationibus transiguntur,

(2) Lui-même semble avoir prévu la critique, et il y répons' 'l'avance : Inœqualitas autem roluminum, variis et ocnipationihvadscrihenda, quiOm m n/rin ne (^hfrnrfv<i ç»m7. ni ri.r nliqvid senhfr» (fuandoque licu&rit.

commencement elle sert à ses convives les plus doux breuvages, et lorsque Ti vitesse les a gagnés, elle y mêle un poison mortel. Plus son éclat est radieux, plus profond est l'aveuglement de ceux qui se laissent tromper à ses appas (1). » Ne diiait-on pas la paraphrase du Beati paupères (2) , ou de cette autre parole divine : u II est difficile / qu mi riche entre dans le royaume des cieux (3) ?»

Cette maxime, Jean ne la perd jamais de vue, pas même dans ses plus lointaines digressions. Mais c'est dans les premiers chapitres smtout qu'il l'a présente à l'esprit, qu'il la con^mente, nullement en prédicateur, bien plutôt ^ en moraliste et en satirique. N'allons pas toutefois prendre Jean de Salisbury pour un précmseur de La Bruyère. Ce serait nous promettre de la lecture de son livre beaucoup plus qu'elle ne saurait nous tenir. Sans doute l'auteur du Policraiique avait bien de l'esprit, avec une pointe de malice ; il savait observer aussi, et Findépendance de son iftvactère aidait à la clair^(>\o)H:e d<:* suù jvgard ; de plus il était lettré, et capable, nous l'avons vu, de tailler finemeni sa plume; mais dans son érudition même était l'écueil, / dont il ne sut se garder. Il est savant, à la manière de son siècle, où la science, pour incomplète qu'elle soit, est toujours entachée d'un peu de pédanterie. Il reste un doctem- de collège ; et, chez lui, le savoir acquis dans les écoles ne se tourne pas assez, au contact du monde et par le libie développement de son talent, en culture élégante et polie. Passe-t-il en revue les vaines occupations où se consume la

(1) Policrat., I, i; t. I, p. 17.

(2) Matth., V, 3 ; Luc, vr, 20.

(3) Matth., XIX, 23.

vie des courtisans : vous vous attendez à un tableau de mœurs, à des portraits peints d'après nature. Méûs auparavant, il faut que Jean consulte ses souvenirs scolaires. H ne peut se railler des chasseurs et des musiciens de smi temps, qu'il n'ait préalablement recherché l'origine de la musique ^ de la chasse. Les premiers chasseurs» à l'en croire , furent les Thébains , race souillée des plus grand» crimes , le parricide , le parjure et l'inceste. Leur détestable invention , ils la transmirent d'abord aux I%Fygiens , nation molle et lâche , légère et dépravée (1). Led Grecs, plus sérieux et mieux avisés , n'eurent garde de se laisser mitrailler à ces exemples. Leurs fables prouvent leur éloignement pour un fiurt aussi funeste^ C'est parce qu'il était chasseur (2) que Ganymède fut enlevé par « l'aigle du tonnerre (3). » Heureuse inventiez I s'écrie Jean : cet enfant vain et léger n'était pas un fardeau trop lourd pour un oiseau (4). G»ù Jean de Salisbury a-t-il puiséces renseignements? Ils n'ont pas même le mérite d'être exacts, du moins si l'on s'en rapporte à Xénophon, qui, lut ausiw, a retracé les (Migines de la chasse , invention de» dieux, selon lui , et toujours en grand honneur parmi les héros de la Grèce ; « IVApolkm et de Diane viennent la chasse et te»

(î) "Policrat.^ I, V; t. I, p. 19.

(2) Ganymède passe généralement pour arorf été plutôt bergef que chasseur. Dans Lucien, Dialogues des dieux, XX, 6^ Mercure, racontant Tenlèvement de Ganymède par Jupiter, dit : « Ce fut, si j'ai bonne mémoire, de dessus cette roche qu'il Penleva ; votre berger était alors occupé à jouer de la jQùte près de son troupeau. » (Traduction de M. Talbot, t. I, p. 89-90.)

(3) Lamartine, ![• Méditation»

(4) Policrat., I, v; t. I, p. 20.

chiens ; ils en ont fait présent à Chiron pour honorer sa justice. Celui-ci reçut ce don avec joie, et eut pour disciples, dans la chasse aussi bien que dans lès autres arts. Cephale, Esculape, Mélanion, Nestor, Amphiaraus,Télainon, Méléagre, Thésée, Hîppolyte, Palamède, Ulysse, Mènesthée, Diomède, Castor, PoUux, Machaon, Podalire, Antiloque, Énée, Achille, honorés des dieux chacun dans son temps (1). » Si la chasse n'a pas trouvé grâce devant Jean de Salisbury, la musique est plus heureuse : aussi bien at-elle pris naissance en meilleur lieu. « C'est un art libéral, dit-il, et, soit qu'il se vante d'avoir pour père Pythagore, ou Moïse, ou Jubal (2) , il est de noble race (3). » C'est par cet indiscret usage de la réminiscence et de la citation que ^^ Jean de Salisbury, malgré son fin sourire et tout ce qu'il y a en lui d'aimable et d'attrayant, conserve quelque chose d'archaïque et d'un peu revêche, qui sent son écolier du ^ moy^ âge. Cette nourriture classicpie, mal digérée, s'ar- ^ rête dans sa mémoire, qu'elle surcharge et appesantit, au lieu de se mêler à sa substance pour fortifier son talent et lui prêter ces riches couleurs qui sont à l'esprit ce que la vivacité du teint est au visage de l'homme, la fleur delà

(1) Xénophon, àH la Chasse, I, traduction de M. Talbot, t. I^ p. 310.

(2; Genèse, iv, 21 : Bt nomen froctris ejus Jubal t ipse fuit pater eanentium citkara et organo. C'est par erreur évidemment que dans Pédition des Bénédictins (Bibl. max, PP., t» XXIII, p. 251) et dans Pédition du docteur Giles (t. I, p. 36) on a imprimé Tubat au lieu de JubaL II ne peut être question, en effet, de Tubalcaïn, mentionné au verset suivant du même chapitre de la Genèse, et dont il est dit : Qui fuit malleator et faber in cuncta opéra œris et ferri,

(3) Policrat., I, vi; t. I, p. 36.

santé. Nous avons nommé La Bruyère. Il commença par traduire Théophraste : il s'appuyait sur lui à l'entrée de la carrière ; mais, une fois ses pas afferaiis, il marche seul et va plus loin que son guide (1) . Dès lors il n'est plus le traducteur, mais l'émule des anciens ; il parle en son propre nom et dit comme sien ce qu'Horace a dit avant lui (2). Mais le nom même de La Bruyère nous avertit qu'il serait injuste de chercher au douzième siècle ce que le dix-septième pouvait seul nous oJMr, F un des fruits les plus exquis de notre maturité littéraire, l'une des œuvres les plus accomplies du savoir, du goût et du génie.

Au surplus, qu'on ait le courage de traverser les épines qui encombrent un peu les abords du Policratiqtie : on ne tardera pas, en pénétrant plus avant, à être récompensé de sa constance. En effet, si l'auteur se retourne trop fréquem-

/^ment en aiTière, du côté de l'antiquité et de la mythologie, <r autres fois, et plus souvent, il ramène ses regards et appelle notre attention sur son temps. Alors ce n'est plus l'é-

'/ rudit, c'est l'observateur qui nous parle. En poursuivant

(1) Je crois que La Bruyère n*a jamais été mis au-dessous de Théophraste que par Charpentier, qui le reçut à l'Académie française. V. Sainte-Beuve, Portraits littéraires^ t. I, p. 404.

(2) La Bruyère, des Ouvrages de l'esprit, — Cf. id., de la Société et de la Conversation : « Lucain a dit une jolie chose; il y a un bon mot de Claudien; il y a cet endroit de Sénèque; et là^ dessus une longue suite de latin, que l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas et qui feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens et bien de l'esprit : car ou l'on se passerait des anciens, ou, après les avoir lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs et les citer à propos. » Quel dommage que Jean de Salisbury n'ait pas lu ou deviné ce passage de La Bruyère!

les a vanités h des courtisans, c'est bien aux courtisans du douzième siècle, et à ceux d'Angleterre, qu'il fait le procès. Cette préoccupation delà société contemporaine est visible dans le catalogue qu'il dresse des amusements à l'usage des grands. Le choix qu'il fait de ces passe-temps, l'ordre où il les range, nous révèlent la vie des seigneurs du règne d'Henri IL C'est à bon droit que cette longue liste s'ouvre par la chasse. Nul divertissement n'eut plus de vogue au moyen âge : c'était la passion des nobles ; c'était, ou peu s'en faut, un de leurs titres de noblesse. Rarement on rencontrait un chevalier qui n'eût le faucon sur le poing ou son lévi'ier derrière lui. C'est dans cet équipage que la célèbre tapisserie de Bayeux nous représente Harold et ses compagnons. xMême témoignage nous est rendu par les sépultures du temps. Voyez-les, tous ces brillants gentilshommes, couchés sur leur lit de pierre, les pieds appuyés sur leur fidèle lévrier (1). Si peu compatible qu'un tel exercice nous paraisse aujourd'hui avec les convenances de l'état religieux, l'Église n'avait pu se défendre de l'universelle contagion. On comprend à la rigueur que les évêques

(1) Hallam, V Europe au moyen âge, I^ partie, ch. ix, trad. Dudouit. Paris, 1822. T. IV, p. 144. — « La chasse et même les animaux qu'on chassait furent tellement en honneur au moyen âge, qu'une infinité de nobles familles allemandes, ainsi qu'une f^rande quantité de villes, ont pris leur nom d'un ours, d'un loup, d'un cerf, d'un lièvre, d'un chien, parce que probablement ces bêtes ont fourni jadis des épisodes intéressants à l'origine de ces villes et de ces familles. Berne et Uri viennent d'un ours et d'un buffle; les Hischleben, les Wolfenbutel, les Hasenfratz, les Hundsleben et mille autres nous offrent des étymologies analogues. » Le Moyen Age et la Renaissance, publié sous la direction de M. Paul Lacroix ; article Chasse, % l*"*, fol. iv.

et les abbés, \Tais seigneurs féodaux, prissent exemple sur leurs pairs restés dans le siècle. C'était sans doute un homme de noble race, entré dans les ordres sans autre vocation que les vues ambitieuses de sa famille, que cet archevêque d'York qui, au commencement du quatorzième siècle, faisait ses tournées pastorales en chassant de paroisse en paroisse, avec une meute nombreuse et une suite de deux cents personnes, entretenues aux frais des abbayes dont il traversait les terres (1). Ce qui surprend davantage, c'est que des moines aient revendiqué, contre les interdictions canoniques ou royales, le droit de chasser, ou, tout au moins, de faire chasser dans les forêts de leurs domaines. Celles de Saint-Denis regorgeaient de gibier, dont l'empereur Charlemagne était particulièrement friand : aussi ne voulait-il pas qu'on le détruisît sans sa permission ni pour une autre table que la sienne. Cependant, à force d'instances , les religieux de l'abbaye finirent par lui arracher l'autorisation de faire tuer quelques cerfs par leurs gens et pour leur compte : ils lui avaient représenté que la chair de ces animaux devait servir à la nourriture des frères infirmes, et les peaux à couvrir des missels ou à faire des ceintures et des gants pour les moines (2). Sans doute Jean de Salisbury avait en vue des abus de ce genre lorsqu'il écrivait ces lignes : « Chaque condition a ses devoirs et ses bienséances. Qu'avons-nous de commun, vous et moi, avec la profession de chasseur ?. . • Le prince doit commander au peuple ;

(1) Hallam, t Europe au moyen âge, I'« partie, ch. ix; éd. cit., t. IV, p. 146.

(2) Hallam, îbid., p. 145. — C£ le Moyen Age et la Renaissance, art. cit., fol. v.

le docteur, l'enseigner; le juge, châtier les coupables... Ne vous indigneriez-vouspas si un chasseur aspirait à la royauté ou au pontificat? Croyez-moi, je m'indigne à bien plus juste titre quand je vous vois déchoir d'un si haut rang, jusqu'à l'oflQce méprisable et meurtrier de chasseur (1). »

Cette passion de la chasse n'avait pas seulement pour effet de confondre les conditions et d'intervertir les rangs; elle donna naissance, en Angleterre surtout, à un code vrarment tyrannique, à ces lois forestières (/orest laws) (2), au ^, \yO^^''^ \*\ moyen desquelles les seigneurs, les rois principalement, ^^ ^ -^^^ assuraient leurs plaisirs, sans aucun égard à la justice et à l'humanité. Cet odieux système remontait à Guillaume le Conquérant, dont les chroniques saxonnes nous ont conservé les ordonnances oppressives : « Il établit plusieurs deer friths (3) , et il fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vie. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le fit pour les sangliers : car il aimait autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se plaignirent et les pauvres murmuraient; mais il était si duf qu'il n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on voulait vivre, si Ton voulait avoir des terres ou des biens, ou sa faveur. Hélas ! un homme peut-il être aussi capricieux, aussi boufh d'orgueil, et se croire lui-

(1) Balisb., PoîicrâL^ I, îV; t 1, p. 29«=§().

(2) Hallam, V Europe au moyen dge, l'^pattift, ch« tx; éd. citée, t. IV, p. 147.

(3) Les deer- friths étaient deà forêts ddilé liBquelles les bétes fauves étaient sous la protection ou /ri(h du roi

même autant au-dessus de tous les autres hommes ? Puisse Dieu tout-puissant avoir merci de son âme et lui accorder le pardon de ses fautes (1) ! w Ce code étrange fut renouvelé par Henri P% lequel sut si bien protéger ses forêts contre les incursions des hommes et des chiens, que la contrée était couverte de bêtes fauves, qui depuis disparurent comme par miracle. De son vivant, on les voyait errer par troupes innombrables ; quelques jours après sa mort , vous n'auriez pas découvert deux têtes de cerf dans la forêt royale (2) . Jean de Salisbury trouva ces prohibitions encore en vigueur, et peut-être aggravées ; car de son temps la peine de mort punissait le meurtre du gibier, placé sous^ la protection du souverain : «Telle est, » dit-il, « la démence où se laissent emporter les partisans de ces vains plaisirs, qu'ils méconnaissent la voix de la nature, méprisent les jugements du ciel, et ne craignent point de venger la mort des bêtes fauves sur l'image de Dieu, qu'ils soumettent aux supplices les plus raffinés. Ils n'ont pas eu honte d'exiger pour rançon de leur gibier la vie d'un homme que le Fils de Dieu a racheté de son sang. Ces animaux sauvages, qui appartiennent de droit au premier qui s'en saisit, quelques hommes téméraires ont osé, sous le regard de Dieu, s'en arroger la propriété, en quelque lieu qu'ils se trouvent, comme s*ils avaient enclos l'univers dans l'enceinte de leurs domaines. Chose à peine croyable ! tendre des pièges et des lacets aux oiseaux devient crime par l'effet d'une loi,

(1) Ghron. saxon., ap. Scr. Pr., Xltl, 51, trad. de M. Micheîcl, Bisî, àe France, IV, i; t. II, p. 197. - Cf. Lingard, EisL iV Angleterre, t. II, c. i, p. 115.

(2) Lingard, t. II, ch. iv, p. 255.

et mérite la confiscation des biens, la mutilation des membres et même la perte de la vie. Tu croyais que les oiseaux du ciel comme les poissons de la mer étaient biens communs à tous les hommes ; ils appartiennent au fisc, qui réclame les premiers partout où leur vol peut les avoir portés. 11 faut s'en abstenir et réprimer ton bras, de peur que, coupable du crime de lèse-majesté, tu ne deviennes la proie des chasseurs royaux (1) . »

Ce despotisme des rois chasseurs avait d'autres conséquences, qui, sans atteindre directement les personnes, augmentaient la misère du peuple en le privant du fruit de ses sueurs et en faisant dépérir l'agriculture. « Les laboureurs, » dit Jean de Salisbury, « sont forcés d'abandonner les champs qu'ils viennent de défricher, et de quitter la place aux bêtes qu'il faut laisser courir en pleine hberté. Afin d'étendre leurs pâtm^ages, on enlève au paysan ses terres ensemencées, ses vergers, ses prairies, où il ne peut plus conduire ses troupeaux ; les ruches sont exclues des jardins; à peine si les abeilles peuvent encore aller butiner les fleurs des champs à l'aventure (2). » Les campagnes laissées à l'abandon ; de vastes forêts couvrant des espaces immenses, qui, mis en culture, auraient nourri des provinces ; des étangs et des marais, qu'on n'avait garde de dessécher, de peur de nuire aux oiseaux malfaisants qui les hantaient ; tel était l'aspect de l'Angleterre sous l'inique régime que nous venons de rappeler (3). De semblables

(1) Salisb., PolicraL, T, iv; t. I, p. 28. — Gfl Lingard, Hist. d'Angleterre^ c v, t. Il, p. 459 et sq.

(2) Salisb., Policrat., I, iv; t. I, p. 28.

(3) Haliam, l'Europe au moyen âge, V* partie, ch. ix ; t. IV, p. 148.

abus ne devaient point prévenir Jean de Salisbury en faveur de la chasse, U la jugeait par ses œuvres, qui de son temps étaient mauvaises. S'il poursuit avec trop d'âpreté et condamne avec trop de rigueur un divertissement , à nos yeux plus innocent qu il ne le donne à entendre, c'est qu'au douzième siècle, la passion immodérée de la chasse avait engendré des injustices et des désordres, trop bien faits pour révolter le sentiment de l'humanité chez tout homme de cœur et pour dicter les plus légitimes remontrances à tout esprit désireux de la prospérité de son pays,

Par cela même qu'il écrit ainsi les yeux fixés sur son temps, Jean de Salisbury devient un des témoins les plus i/ instructifs de la société d'autrefois. Dans cette revue qu'il fait des divers passe-temps où s' oubliait l' oisiveté des grands, il nous livre plus d'un curieux détail sur les usages et les mœurs, le luxe et les arts, l'esprit et les préjugés du siècle où il vivait et qu'il observait d'un regard attentif et pénétrant. Par exemple, nous parle-t-il de la musique : il ne s'attarde pas longtemps sur les personnages à qui l'on attribue tour à tour la paternité de cet art; de Jubal, de Moïse et de Pythagore, il descend rapidement jusqu'aux artistes chargés d' amuser le désœuvrement des courtisans d' Henri IL 11 nous apprend alors que la musique d'église commençait à dégénérer, qu'elle s'éloignait de la religieuse gravité dont elle s'était empreinte sous l'inspiration de saint Ambroise et de Grégoire le Grand (1) . « On entend, » dit-il, « jusque dans le sanctuaire ces voix molles et efféminées, qui ne cherchent

(1) V. Gantu, Histoire universelle, X« époque, ch. xxiv; 3* éd. parisienne, t. IX, p. 454.

qu à se faUe valoii* et ne peuvent qu'énerver les âmes.,... ^ Écoutez-les : vous croiriez entendre des sirènes plutôt que des honunes ; la merveilleuse souplesse de leur gosier défie les rossignols et les perroquets. Ces savantes modulations charment les auditeurs et les ravissent au point de leur enlever la liberté de leur jugement. Si cet art est poussé trop loin, il attise le feu des passions au lieu de nourrir la dévoti(»i. Renfermez-le dans de justes limites , il affranchit Tâme de ses peines, met en fuite les soucis et les inquiétudes de la vie, et, nous élevant doucement à la pensée de Dieu, nous donne paît àla sérénité et àla joiedes anges (1) .» Un contemporain de Jean, disciple de saint Bernard et abbé en Angleterre, le bienheureux Aëlrède a décrit en détail toutes les innovations mondaines qui, à cette époque, dénaturaient le chant et la musique d'église. On allait jusqu'à simuler le hennissement des chevaux ; les hommes s'efforçaient de rendre leur voix aussi aiguë que celle des femmes. Parfois on ouvrait la bouche sans émettre aucun son % c'était pour figurer l'agonie des mourants ou l'extase des martyrs. Ajoutez à cela des gestes à l'avenant. A l'exemple des histrions, on roulait les yeux, on agitait les épaules et les bras (2). Le peuple admirait la puissante harmonie des orgues (3) , mais ne pouvait se tenir de rire aux éclats, à l'aspect de la pantomime indécente des chanteurs. Il se croyait au théâtre et non pas à l'église.

(1) Salisb., PolicraL^ I, vi; 1. 1, p. 38. •

(2) Aëlrède, Spéculum charitatiSy II, ii, ap. S. Bernard., Epist. 398, not. 1040; éd. Migne, t. GLXX-XII, col. 609 et sq.

(3) Sur les orgues, durant cette période du moyen âge, v. Cantu, Hist. univers,, X« époque, c. xmv; éd. cit., t. IX, p. 458.

f<On ne craint donc pas, » s écrie le pieux abbé, «la redoutable majesté de Dieu! on oublie que le Christ est là, sous les voiles mystiques, et qu'il répand son divin sang dans le calipe; que les cieux s'entrouvrent pour laisser descendre les anges, pour que la teire touche le ciel et que les hommes entrent en société avec les esprits bienheureux. » Aëlrède n'avait pas oublié les leçons de son maître. Consulté par un abbé sur la manière de solenniser dignement la fête d'un patron, saint Bernard répond : « Que vos chants soient graves, ni trop raffinés ni trop incultes; qu'ils aient de la suavité sans mollesse. Ce n'est pas assez qu'ils charment l'oreille s'ils ne touchent le cœur; qu'ils* soient de nature à en dissiper la tristesse, à en adoucir l'amertume. Au lieu d'affaiblir le sens des paroles, qu'ils les rendent plus fortes et plus frappantes. C'est un grand préjudice pour la piété, lorsque le charme de l'harmonie nous détourae des pensées utiles et nous rend plus attentifs aux inflexions de la voix qu'aux choses mêmes que celle-ci doit servir à insinuer dans les âmes (1). » Jean de Salisbury ne parlait pas autrement. Au reste, les âmes religieuses de tous les temps se rencontrent et n'ont qu'un sentiment sur ce point. Pour traduire Jean de Salisbury, Aëlrède et saint Bernard, nous aurions pu emprunter à Fénelon plus d'une expression, dés phrases même tout entières : « La poésie et la musique, » dit l'auteur du Traité de P Éducation des filles^ «si on en retranchait tout ce qui ne tend point au vrai but, pourraient être employées utilement à exciter dans l'âme des senti-

(1) S. Bernard, ép. 398, ap. Migne, Patrol, t. GLXXXII, coL 610-611. Nous n'avons pu traduire le jeu de mots de la dernière phrase : plxis sinuandis intmdere vocibus quam insinuandis rébus, '

ments vifs et sublimes pour la vertu... L'Église a ci*u ne pouvoir consoler mieux ses enfants que par le chant des louanges de Dieu. Une musique et une poésie chrétiennes seraient le plus grand de tous les secours pour dégoûter des plaisirs profanes; mais, dans les faux préjugés où est notre nation , le goût de ces ai'ts n' est guère sans danger (1) . » Dans un siècle où 1* esprit mondain altérait, comme on Ta vu, le caractère des cérémonies religieuses, comment espérer que le théâtre conserve assez de décence et de gravité pour éviter les censurés d'mi moraliste chrétien et d'un homme d'église? Aussi Jean de Salisbury se montre-t-il sévère pour les spectacles de sou temps. Ceux-ci méritaient d'abord, entre beaucoup d'autres reproches, celui qu'Horace adressait déjà aux représentations scéniques du siècle d'Auguste (2) : au lieu de parler à l'esprit en charmant les oreilles, on ne songeait qu'à occuper et à divertir les yeux. Ce n'était plus le comique de Ménandi'e ni celui de Plante, moins encore l'art délicat du poëte que Jean appelle « notre Térence (3) : » on ne voyait que des histrions qui s'efforçaient de provoquer les éclats d'un rire grossier par leurs gestes indécents et leurs bouffonneries licencieuses (4) . Pourtant le siècle précédent avait vu les premières ébauches d'im drame chrétien. Un abbé d'Angleterre, Geoffroi de Saint- Alban, avait composé ou fait composer des tragédies de piété, dont l'ime roulait, à ce que l'on croit, sur les

(1) Fénelon, de l'Éducation des filles, c. xii; éd. Gaume, t. V, p. 595. — Cf. Bossuet, Maximes et Réflexions sur la comédie, xxi; éd. Vives, t. XXVn, p. 49.

(2) Horace, Ep., H, i, 187-188.

(3) Salisb., Policrat., 1, viii; 1. 1, p. 43.

(4) Id., ibid., p. 44.

miracjies de sainte Catherine, Avant d'ôtre mis à la tête du monastère de Saint- Alban, Geoffroi avait ouvert une école non loin de là, à Dunestaple. Il faisait jouer par ses élèves ces pièces chrétiennes, les plus anciens antécédents, semble-t41, de ces comédies scolaires qui devaient un jour avoir tant de vogue dans les collèges des Jésuites (i). Mais, sans remonter si haut, un contemporain de Jean de Salisbury, le frère de son ami Pierre de Blois, Guillaume s'était exercé dans Tart de Sophocle et dans celui de Ménandre. f< Votre nom, » lui écrit Pierre, a sera longtemps en honneur, grâce à votre tragédie de Flaura et Marco et à votre comédie de Aida (2). » Quel était ce Marc, quelle était cette Flore (3) dont Guillaume avait fait les héros de sa tragédie ? Que signifie ce titre intraduisible (4) sous lequel Pierre de Blois désigne la comédie de son frère ? A peine en peut-on inférer, à T exemple des auteurs de Y Histoire littéraire (5) , que le sujet de ces pièces était tout profane, et que, par suite, Guillaume de Blois avait quitté laroute ouverte par Geoffroi de Saint-Alban. Si Jean de Salisbury ne mentionne aucun de ces essais, probablement bien informes, de poésie dramatique, c'est que sans doute les tragédies représentées

(1) Hist. lia,, t. VII, p. 66. Cf. Hénault. Abrégé ckroa,, éd. Walckenaer, 1821, 1. 1, p. 216.

(2) Pierre de Blois, ép. 93, ap. Bihl. max. PP., t. XXIV, p. 1012. — Sur Guillaume de Blois, v. Hist. litt., t. XV, p. 413.

(3) U Histoire littéraire (loc. cit.) suppose que cette Flaura peut être une courtisane du douzième siècle, nommée par Ives de Chartres, dans sa 67® lettre.

(4) Faut-il lire, au lieu de Aida, Aldea ou Aldia, féminin de Aldius, que Ducange définit : qui adhuc servit patrom? Ducange, t. I, p. 175.

(5) Hist. litt.,tAX, p. 171.

par la jeuiiesse de Saint-Alban n'avaient jamais franchi les murs du collège, et que les pièces de Guillaume, composées en &cile, écrites d'ailleurs en langue latine (1) , n'avaient jamais été appelées à égayer les loisii's de la cour de Londres. On ne voyait donc sur la scène que des facéties ridi^ cules ou odieuses, que le goût réprouvait lor^ môme qu elles n'alarmaient point la conscience. C'est à bon droit que Jean de Salisbury s'élève contre de semblables specta* clés et qu'il réclame leur suppression. Mais, h la différence de Bossuet, il ne pai^aît pas croire que le plaisant touche de si près au licencieux, qu'on ne les puisse séparer qu'en métaphysique (2) . On le rangerait presque au nombre de ceux qui entreraient volontiers « dans l'expédient de réformer le théâtre (3), » Non pas assiu-ément qu'il ait en pensée de casser l'arrêt de tant de Pères de l'Église, imanimes à condamner un art trop souvent corrupteur. « On ne saurait mettre en doute, » dit-il, « que les histrions et les mimes sont excommuniés aussi longtemps qu'ils persévèrent dans leur détestable condition: c'est l'avis de tous les Pères (A). »

(1) Lingard nous apprend le peu de crédit que les ouvrages écrits en latin trouvaient auprès des gens du monde : « Ces compositions latines n'excitèrent d'autre curiosité ni d'autre admiration que celle des écoliers latins. Les riches et les grands, qui seuls pouvaient récompenser les travaux du poëte, ne connaissaient d'autre langage que le leur, le franco-normand, qui, depuis la conquête, s'était introduit à la cour du prince et dans les salles des barons, et qui était parlé par tous ceux qui aspiraient aux places et au pouvoir. » Lingard, HisU d'Angleterre, t. II, c. ni, p. 250.

(2) Bossuet, Maximes et Réflexions sur la comédie, xxxv; éd. Vives, t. XXVn, p. 74.

(3) Id., ibid., p. 75.

(4) Salisbury, Policrat,, I, vni; t. I, p. 45.

Mais il avait dit plus haut que le sage ne saurait frapper d'anathème les fables dramatiques et les spectacles capables de porter à la vertu et qui n'offrent rien de déshonnête (1) . Sans doute il hésitait à envelopper dans une même proscription les pantomimes obscènes, seules en possession de divertir ses contemporains, et le sel de Plante avec la grâce et le pathétique de Térence. Le lettré en lui modérait le casuiste au point de le contredire un peu. S* il avait insisté davantage sur F art dramatique, j'imagine qu'il se serait plu à nous montrer comment on le pourrait « réduire à quelque chose d'honnête et de supportable (2),)i et à nous en tracer des règles inspirées par ces incomparables modèles de l'antiquité, sauf à prendre ses sûretés au début et à dire comme Fénelon : « Je dois commencer en déclarant que je ne souhaite point qu'on perfectionne les spectacles, où on ne représente les passions corrompues que pour les allumer. Nous avons vu que Platon et les sages législatem^ du paganisme rejetaient loin de toute république bien policée les fables et les instruments de musique qui pouvaient amollir une nation par le goût de la volupté. Quelle devrait donc être la sévérité des nations chrétiennes contre les spectacles contagieux ! Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels spectacles, je ressens une véritable joie de ce qu'ils sont chez nous imparfaits en leur genre (1). h Continuant à explorer la cour en tous sens, pour y pren-

(i) Salisb., Policrat.,1, vjn; p. 45.

(2) Bossuet, Maximes et Réflexions sur la comédie^ xxxv; éd. Vives, t. XXVII, p. 74.

(3) Fénelon, Lettre sur les occupations de P Académie, vi; éd. Jouby et Gaume, t. VI, p. 633.

dre en flagrant délit les travers, les abus, et nous les dénoncer, Jean de Salisbury rencontre les superstitions les plus grossières, la foi aux devins, à la magie, la pratique f^ des sciences occultes : car la crédulité populaire n'était pas seule à accueillir les imposteurs qui faisaient métier de ces arts chimériques. Ceux-ci étaient en honneur et en crédit dans les palais des grands. Le chancelier d'Angleterre, Thomas Becket, sur le point d'entrer en campagne contre les Bretons, fait venir un chiromancien et le consulte sur Tissue de la guerre. Jean de Salisbury le lui rappelle et lui fait honte de sa curiosité coupable, qui fut bien mal satisfaite : car le devin ne put lui découvrir l'avenir, qu'il ignorait (1). Telle était alors la vogue de la sorcel- -^ lerie et de la divination, que le clergé lui-même n'avait pu échapper à l'universelle contagion. Jean de Salisbury connaissait, il nous signale des prêtres adonnés à ces pratiques, frappées maintes fois des anathèmes des Pères et des Conciles. « Je dois, » dit-il, « rendre grâces à Dieu, qui, dès mon plus jeune âge, m'a préservé de ces embûches de l'ennemi. Tout enfant, j'avais été remis aux mains d'un prêtre pour qu'il m'apprît à chanter les psaumes : il se livrait à la magie spéculatoire (2) . Il voulut nous initier à son art, moi et un autre enfant un peu plus grand : nous devions voir apparaître sur ses ongles frottés d'huile, ou sur un bassin lisse et poli, tout ce qu'il lui plairait d'évoquer devant nous.

(1) Salisb., Policrat^ II, xxvii; t. I, p. 135.

(2) V. Ducange, v. Specularii ; qui re^'um quœsitarum figuras in speculis politis ex/iihent. — Du reste, Jean de Salisbury a pris soin de défiiiir, entre beaucoup d'autres, cette variété de la magie. PolicraUy I, xii; t. I, p. 48. — Cf. Alf. Maury, la Magie et V Astrologie dans Vantiquité et au moyen âge; H^ partie, ch. iv, p. 438.

Il commença par prononcer certains noms, sî durs, que je les pris aussitôt pour des noms de démons ; puis il en vint à des adjurations que je ne saurais reproduire. Dieu m'en est témoin : au bout de quelque temps, mon compagnon dit qu'il voyait certaines images, quoique légères et pareilles à des ombres. Pour moi, je demeurais aveugle et ne voyais rien, si ce n'est les ongles et le bassin , et les objets que j'avais eus auparavant sous les yeux. Mon maître me tint pour incapable et me regarda comme un sacrilège, qui ne lui serait qu'un obstacle dans ses opérations. Aussi toutes les fois que depuis il voulut recommencer, eut -il soin de me faire d'abord sortir. C'est ainsi que Dieu eut pitié de moi. Dans la suite je pris de telles infamies de plus en plus en horreur. Ce qui me confirma dans mon sentiment, c'est que, parmi les adeptes de l'art spéculatoire, tous ceux que j'avais connus ont été tôt ou tard privés de la vue, soit par maladie, soit par violence. Deux seulement font exception: le prêtre dont j'ai parlé et un diacre, lesquels abandonnèrent un art aussi funeste et firent pénitence, l'un d'eux sous l'habit de chanoine régulier, l'autre dans une cellule de Cluny (1). » Ces malheureux frappés de cécité pour s'être crus doués de seconde vue, cela ne rappelle-t-il pas ces devins que Dante nous montre, dans son Enfer ^ si étrangement paralysés, et condamnés à regarder éternellement en arrière, à marcher toujours à reculons, pour avoir voulu devancer les temps et lire prématurément dans l'avenir (2) ? Peut-être est-il permis de croire que Jean de

(1) Ballsb., Policrat*, II, xxvm; t, I, p* 155. (i) Dante, Enfer^ ch. xx.

Salîsbxiry n'avait pas trop de semblables leçons, et que. s'il avait eu la vue aussi perçante que son jeune camarade, lui aussi se serait plu aux évocations magiques de leur maître. Son bon sens, d'ordinaire si ferme, n'a pas toujours suffi à le défendre des illusions commîmes à tous ses contemporains. Sans doute, il n'hésite pas, dans le Policraiique^ à faire justice des sciences occultes et de leurs variétés infinies : enchantemetits, divinations, présages, toutes choses dès longtemps réprouvées par les saints Pères, comme autant de maléfices qui reposent sur un damnable commerce de l'homme avec le démon (1). Mais ses lettres ne nous le montrent pas toujours assez fermement attaché à une doctrine si orthodoxe. On sait quelle fut, en ce siècle, la faveur des prophéties attribuées à l'enchanteur Merlin. Les historiens le citaient, aimaient à remarquer l'accord de ses prédictions avec les événements accomplis , à appuyer sur sa seule autorité leurs conjectures au sujet de l'avenir (2) . Les solitaires le lisaient, dans leur cellule, la nuit, à la lueur de leur lampe, au bruit des vents et des flots de la mer, comme pour ajouter à l'horreur du livre divin (3) . Les docteurs le commentaient, et appliquaient à l'éclaircissement des révélations du célèbre devin la méthode en usage dans les gloses de l'Ancien Testament (â). Peu s'en était fallu que le nom de l'enchanteur ne pénétrât dans une hymne

(1) Salisb., PolicraU^ I, ix; 1. 1, p. 45.

(2) Le vicomte de la Villemarqué, VEnchanteur Merlin^ lll, f, p. 296.

(3) Id., ibid.

(4) Le vicomte de la Villemarqué, tEnchanteur Merlin, III, i, p. 299.

de rÉglise, et, n eût été la rime qui lui donna Texclusion, il aurait pris la place de la Sibylle à la fin de la première strophe du Dies irœ^ laquelle se fut terminée par la variante Teste David cum Merlino (1). Jean de Salisbury n est pas à ce point dévot à Merlin. Souvent même, il faUt bien le dire, il s élève au-dessus de la superstition de son temps, et refuse toute créance au prétendu prophète. Mais c'est lorsque les prédictions de l'enchanteur pourraient attiédir le zèle des partisans de Thomas Becket, et les tenter de découragement, à la pensée de l'inutilité de leurs efforts (2). D'autres fois, le besoin d'un peu de réconfort pour ses amis, pour l'archevêque , pour lui- même , le dispose à se montrer plus crédule : a Soyez-en sûr, » écrit-il alors (3) , «Dieu, qui a déjà consolé son Église dans son chef, ne tardera pas à l'affermir aussi dans ses membres. Si l'on en croit les astrologues (auxquels, quant à moi, je ne daigne guère ajouter foi) , cette année sera mémorable : elle apportera de grands changements dans les conseils des princes ; elle verra les guerres se multiplier sur notre globe, et les séditions ébranler la terre ; au commencement les sages seront abaissés, mais avant la fm de l'année ils reprendront autorité et crédit. Ce ne sont là, selon moi, que de vains songes ; et pourtant il semble qu'il y ait dans tout cela une grande part de vérité. » Un autre jour, il écrit à Thomas Becket (à), au moment où le roi d'Angleterre entrait en guerre contre les princes bretons qui, réimis en confédéra-

(1) Le vicomtedela Villemarqué, VEnchantfur Merlin, IXl, i,p. 299.

(2) Salisb., ep. 289, t. II, p. 212. — Cf. Ep. 297, t. II, p. 236.

(3) Id., ep., 225, t. H, p. 83.

(4) Salisb., ep. 176, t. I, p. 284.

tîon contre lui, se prévalaient de Talliance et de la protection de Louis le Jeune, u Voici le temps, » dit-il, uoù, d'après la prédiction de Merlin, F aigle doit enchaîner le sanglier, h L'aigle, c'est Louis le Jeune, désigné d'ordinaire sous cette image dans les prophéties de Merlin et dans les interprétations qu'on en fit au moyen âge (1). Le sanglier, c'est Henri II, que l'enchanteur a plus d'une fois figuré sous les traits d'un moins noble animal (2). « Bientôt, » ajoute Jean de Salisbury, « le sanglier que nous voyons ravager et fouler aux pieds la vigne du Seigneur, sera dompté et réduit en captivité. » Gardons-nous de surfaire Jean de Salisbury en le séparant arbitrairement du siècle dont il fait partie. Forcément et comme tous les hommes, il dut tenir de son temps ; seulement, sur cette pente de la superstition où beaucoujp de ses contemporains ne s'arrêtaient plus, il fit à peine quelques pas, retenu qu'il était et par l'indépendance de son esprit et par la docilité de sa foi : car ce que rejetait la raison du philosophe, l'Église l'interdisait à la conscience du fidèle. Mais devait-on se faire [scrupule de prêter par instants l'oreille à des prédictions revêtues, aux yeux de tous, d'une incontestable authenticité, et consultées comme la voix du ciel par tant de doctes et saints personnages? D'autre part, la raison se trouve faible en face de certaines épreuves, alors que les calamités présentes semblent'troubler les lois de l'histoire, et rompre, pour ainsi dire, les chaînes qui fient les effets à leurs causes : on se sent alors

(1) Le vicomte de la Villemarqué. V Enchanteur Merlin, II, i, p. 255.

(2) Id., ibid, « L'âne s*est levé pour exciter ceux qu'il commande. »

sous la main d'un pouvoir supérieur, seul maître de F avenir, seul capable de nous le dévoiler ; aussitôt naissent de tous côtés mille prophéties, anciennes et nouvelles, que lisent les plus sceptiques et qu ils voudraient croire, ne fûtce que pour trouver dans Tespoir d'un meilleur lendemain un refuge contre la réalité du moment.

Jusqu'ici nous avancions sans encombre dans T ouvrage de Jean de Salisbury. L'auteur paraissait sui^Te un plan, et, bien qu'il prît quelquefois des détours, ou se permît, chemin faisant, quelques haltes, encore ne perdait-il pas sa route. Mais à partir des chapitres sur la magie, commencent les écarts les plus imprévus, d'interminables digres-

^ sions, qui font brusquement dévier le cours des pensées de l'écrivain et déconcertent le lecteur, qui ne sait plus où on le mène. Jean parle-t-il des présages : il y en a de faux, et

[/' c'est le plus grand nombre *, mais il y en a de vrais aussi, à l'aide desquels le ciel nous signifie parfois l'avenir : témoin les prodiges qui annoncèrent la ruine de Jérusalem (1) ; et voilà que l'auteur prend de là occasion de nous raconter fort au long, d'après l'historien Josèphe, le siège et le sac

^ de la ville, et cela sans omettre aucune circonstance, ni l'atroce action de cette mère qui, pressée par la faim, dévora son enfant (2) ; ni le nombre des morts, des blessés, le nombre aussi et l'âge des jeunes gens réservés au triomphe du vainquent* ou destinés aux mines de l'Egypte et aux jeux du cirque (3). Ce n'est pas tout : car à peine l'historien a-

(1) Salisb., Policrat,, II, iv; t. I, p. 64.

(2) Id., ibid.. H, vi; t. I, p. 73.

(3) Id., ibid., n, vu; U I, p. 75.

t-îl épuisé ses souvenirs, lephilosq)he paratt qui veut avoir son tour, et se demande en présence de ces signes certains d'un av^iîr arrêté par avance dans la pensée du Créateur, comment on peut mettre d'accord la prescience divine et la libété humaine. Au ton décisif que tout d'abord il prend, vous diriez qu'il vous apporte une solution définitive : « De même^ » dit41, « que l'enchatuement des effets et des causes ne contrarie pas les conseils de la Providence, pareillement les dispositions de la volonté divine ne traversent ea rien le développement naturel du cours des choses. Parce que Dieu savait d'avance que l'homme pécherait, ce n'est pas à dire que celui-ci ne pouvait pas ne point pécher ; de même, de ce que l'homme était libre de pécher ou de ne pécher pas, il ne s'ensuit nullement que Dieu ignorât la chute avant qu'elle devînt un fait accompli (1) . » Mais l'actjexkt (kgmatique ne saurait longtemps convenir à cet esprit plus souple et délié que ferme et vigoureux. A la différence de saint Augustin, dont pourtant il se réclame dans cette discussion même (2), il n'a garde de faire le procès à Cicéron, sous prétexte de timidité et d'indécision de sa part (3) ; au GORtrsdre, il se range à son doute et à celui des académiiàm& &&R maîtres, h Avec eux, » dit-il, « j'aime mieux douter de toutes choses que de faire montre d'une science mensongère, et de trancher témérairement sur ce que j'ignore ou n'entrevois qu'à peine (A). » Ce n'est pas qu'il consente à rien rabattre des principes qu'il a posés dès l'abord. Son

(1) Salisb., Policraté^ II, xx j t. I, p. 106.

(2) Id., ibid., H, xxti; t. I, p. 122.

(3) 8. Augustin, de Civitate Dei^ V, ix.

(4) Salisb., PolicraU^ II, xxn; t. I, p. 416.

doute, calme et serein, n'ébranle aucune des convictions que la foi a enracinées dans son âme : c'est un souffle léger qui dissipe les nuages ; ce n'est pas un ouragan qui soulève les tempêtes. Aussi, porté par lui dans la digression qui nous occupe, loin d'échouer sur les écueils, il aborde doucement à une conclusion, circonspecte et ferme à la fois, où l'on reconnaît le fond de sa philosophie, qui n'exclut pas la certitude, mais la renferme dans les bornes de la faiblesse humaine : « Si je ne puis terminer le débat de la Providence et du libre arbitre, » dit-il, a si je ne puis concilier la prescience divine avec la liberté de l'homme, je n'en tiendrai pas moins l'une et l'autre pour certaines. En jurisprudence, l'avantage est d'ordinaire du côté du défendeur; c'est le contraire en philosophie, où l'accusateur paraît avoir la meilleure part. Cela tient, je crois, à l'infirmité de notre nature, à l'aveuglement de notre esprit, qui ne peut pénétrer les premiers principes ni percer l'obscurité qui enveloppe des mystères comme celui de la Providence et la plupart des articles de notre foi (1).»

De retour de ses excursions sur le terrain de l'histoire et de la philosophie, Jean de Salisbmy déroule à nos regards de nouvelles scènes de la comédie humaine. L'image est de lui, ou plutôt de Pétrone, qui nous la présente en des vers ingénieux, cités et loués par l'auteur du Policratique (2). u Le monde est comme une scène où chacun joue son personnage : tel actem* est père ; tel autre fils de famille, celuici millionnaire : à peine ont-ils déclamé la dernière page de

(1) Salisb., PolicraL, II, xxvi; 1. 1, p. 133.

(2) Id., ibid., m, vu; t. I, p. 179.

leur rôle, le masque tombe et Thomme reparaît (1) . » « Si militude pleine de grâce et de vérité, ajoute Jean de Salisbury. L* Esprit-Saint a dit : « C*est un combat que la vie de l'homme sur la terre (2). » Mais, s* il avait eu en vue notre temps, aucun doute qu'il n'eût dit : « C'est une comédie que la vie del'hommesur la terre(3).» Dans cette pièce, les acteurs, ce sont les sots, c'est la foule qui se laisse entraînera ses folles passions ; le spectateur, c'est le sage qui, du haut de sa vertu, contemple la scène du monde et juge le drame qui s'y développe (A) . Jean de Salisbury nous invite à être spectateurs avec lui. Mais observons tout d'abord qu'au point où nous en sommes de la pièce , la troupe des acteurs se renouvelle : nous avons désormais affaire à des personnages d'une autre tailleetd' une autre famille. Jean a sans doute épuisé la liste des passe-temps en usage dans les cours ; il a mis à nu la frivolité des seigneurs de son siècle : il en vient maintenant à leurs vices.

De toutes les difformités morales qui s'abritent dans les palais des rois, la plus contagieuse et la plus funeste, au gré de Jean, c'est la flatterie; c'est même, à l'en croire, un des péchés dominants del'âge où il écrit. « De nos jours, dit-il, » a la faction des flatteurs a prévalu. . . , et il est aisé de voir par là combien notre temps a dégénéré de la vertu des aïeux (5). » Il nous semble qu'ici Jean de Salisbury est dupe d'une illusion commune à bien des moralistes. « Ho-

(i) Petron., Satyricon^ lxxx.

(2) Job, VII, i.

(3) Salisb., PolicraU, III, viii ; t. I, p. 179.

(4) Id., ibid., m, ix; t. I, p. 187.

(5) Id., ibid., m, XIV ; 1. 1, p. 209.

râce et Aristote, » dit Montesquieu, «nous ont déjà parlé des vertus de leurs pères et des vices de leurs teiupsy et les auteurs de siècle en siècle nous en ont parlé de même» S'ils avaient dit vrai, les hommes seraient à présent des ours (1) « n Au reste, le flatteur de Jesm ressemble à tous ceux qu'on a pu observer dès V origine des sociétés^ et son langage n'a rien qui le distingue de ses pareils, si l'on en juge du moins par ce vocabulaire des hyp^boles dont il abordait sa victime t a Mon soleil, mon sauveur, mon refuge, mon cœur, ma vie, chef invindble, ô le plus sage des mortels, le plus libéred et le plus bienfaisant des hommes, modèle de toutes les vertus, miroir de sagesse (2).» Il n* y a pas de langue qui n'offre pour chacune de ces expressions un parfait équivalent»

Mais là où Jean cesse de marcher à la remorque des mo« ralistes ses devanciers, c'est lorsqu' après avoir sévèrement condamné la flatterie, il aflîrme qu'elle est pourtant légitime en un cas, à savoir quand elle s'attaque au tyran. « Il est permis de flatter le tyran , » dit-il, « puisqu'il est p^mis de le tuer (8). h Ce n'est pas seulement dans l'ouvrage qui nous occupe, en passant et sous forme épisodique, que Jean de Salisbury avait émis cette étrsmge doctrine du tyrannicide. Il avait composé, lui-même nous l'apprend (4) * tout un traité sur la matière. Ce livre, intitulé d& Escitu tytan* norum , ne nous est point parvenu. Il eût été curieux de rapprocher les principes qui s'y trouvaient développés de ceux de Mariana, de les opposer aussi à ceux de Bossuet et

(1) Montesquieu, Pensées diverseSy Op., éd. Hachette, t. Il, p. 436.

(2) Salisb., Policrat.^îlh vi; t. I, p. 175.

(3) Id., ibid., m, XV ; t. I, p. 217.

(4) Id., ibid., Vin, XX ; t. II, p. 333.

de Fénelon : le premier, qui avance que a la personne des rois, même infidèles et injustes, est sacrée, et qu'attenter sur eux est un sacrilège (1) ; » le second, qui, d'accord sur ce point avecTévêque de Neaux, a reproduit la même doctrine en plus d'un endroit de ses écrits (2) , et T avait exposée fort au long dans des entretiens , recueillis plus tard par un hôte et un ami qui s'était fait son disciple, et qui les résume à l'aide d'une image où l'on reconnaît non-seulement l'esprit, mais quelque chose de la touche et du pinceau de son illustre maître : « Il est vrai que les rois ne sont que des hommes faibles et quelquefois méprisables par leurs qua« lités personnelles ; mais leur caractère est auguste, sacré et inviolable. Ce ne sont que des statues, des images, des hiéroglyphes, mais des hiéroglyphes de la majesté souveraine, qui sont respectables à cause de celui qu'ils représentent. C'est lui qui donne à chaque statue sa place, et qui les arrange les unes au-d^sus des autres, selon différents degrés. U se réserve à lui seul le droit de briser, dans sa fureur, la statue suprême, quand elle ne répond pas à ses desseins adorables (3) , )>

(1) Bossuet, Politique tirée de VÊcfiture sainte, liv. III, art. 2, 2* proposition; éd. Vives, t XXIU, p. 534. ^ Cf. Uv. YI, art. 2, 5« et 6« propositions; t. XXIV, p. 14 et 16.

(2) V. notamment le Télémaque^ liv. III, éd. Jouby et Gaume, t. VI, p. 413, et liv. VU, p. 446.

(3) Ètsai phihsophique sur le goutfemement civil, $elon les pnncipes de feu M» François de Salignac de la Mothe*Fénelon, archevêque de Camhraiy par le chevalier de Ramsai, c. xviir, t. VII, p. 147. — Cf. c. X, p. 12i)-122. — 8ar ce livre et sur sa valeur comme expression des idées de Fénelon, v% le cardinal de Bausset, Histoire de Fénelon, pièces justificatives, liv. IV, n" 3, éd. oit», t. X, p. 354, et VHistoire littéraire de Fénelon, en tête do l'édition citée, t. I, p. 146.

Mais, en l'absence du traité que nous avons perdu, le Policratique suffit à nous édifier sur l'opinion de Jean et à nous faire entrevoir les arguments dont il l'appuyait. On sait que, d'après Mariana, l'autorité du peuple est supérieure à celle des rois, laquelle n'en est qu'une émanation (1). De là, le droit pour le peuple de refuser son obéissance à qui ne tient pas de lui le souverain pouvoir ou ne lui paraît plus digne de l'exercer en son nom. Le point de départ de Jean de Salisbury est tout différent. Selon lui, la puissance vient de Dieu, en qui, de toute éternité, elle- réside en sa plénitude. Par suite, quiconque résiste à l'autorité établie, s'élève contre l'ordre de Dieu lui-même, qiyi seul a pu la constituer, qui seul aussi la peut restreindre ou renverser quand il lui plaît (2). Voilà, croyons-nous, la royauté fondée sur une base inébranlable, et désormais à couvert des entreprises de l'esprit de rébellion. La royauté, peut-être ; mais non pas la tyrannie. Jean se hâte de faire la distinction : car, si le roi est l'image de Dieu, le tyran est l'image de Lucifer (3). Or, le tyran, ce n'est pas seulement celui qui usurpe le trône par la violence ou par la ruse ; c'est aussi le prince qui, légitimement élu ou succédant par droit de naissance à des aïeux respectés, oublie ses devoirs

(1) a A republica, unde ortum habet regia potestas, rébus exigentibus, regem in jus vocari posse, et si sanitatem respuat, principatu spoliari, neque ita in Principem jura potestatis transtulit, ut non sibi majorera reservavit potestatem. » (Mariana, de Rege et Régis institutione, lib. I, c. vi, cité par Bayle, Diction, hisL et crit,y art. Mariana, t. IV, p. 125.)

(2) Salisb., Po/icra^, IV, i; t. I, p. 220.

(3) Id., ibid., VIU, xvn; t. U, p. 308.

et déchoit de la majesté de son rang (1) . Mais qui donc décidera que ce souverain, roi la veille, n'est plus aujourd'hui que tyran ? Le peuple, qui avait hier le devoir d'obéir, et qui a maintenant le droit d^ se révolter. A la vérité , Jean lui conseille la patience (2), et ne voudrait point qu'une seule faute du prince lui coûtât la privation de sa couronne; il y faut l'obstination dans le mal et une impénitence qui menace d'être finale. Toujours est-il que, dans ce système, si le peuple ne fait pas les rois, du moins il les juge, et, à ce titre, les peut défaire. Parti d'un point diamétralement opposé, Jean de Salisbury se rencontre avec Mariana dans les conséquences et dans la pratique. Chez ce dernier, le peuple a de plus qu'il crée le souverain ; chez tous les deux, il est investi du droit de le détrôner et de le mettre à mort.

A l'appui de sa théorie, Jean allègue des exemples; il commence, à son ordinaire, par les tirer de l'histoire ancienne. Il se montre sans pitié pour César. « César, » dit-il, a n'était pas cruel ; bien au contraire, il aimait à pardonner les injures. Supérieur par le courage, il le fut aussi par la prudence. Il voulait être juste, et ne négligea rien pom* devenir sage... Mais il s'était emparé, à main armée, du souverain pouvoir ; il passait à bon droit pour un tyran : il méritait de tomber, du consentement de la majorité du sénat, sous les coups de Brutus (3) . » Mais bientôt Jean franchit les limites qui séparent l'antiquité des temps modernes, et s'avance même jusque sur le terrain de l'histoire contemporaine. Il explique alors, au profit de sa cause, la

(1) Salisb., PoUcraL, VIU, xvii; t. II, p. 308.

(2) Id., ibid., V, vi; t I, p.278.

(3) Id., ibid., VIII, xix; t. II, p. 326.

fin mystérieuse de deux princes, dont Tun» au aiôdo précédent, avait gouverné F Angleterre par droit de conquête (1) , et dont Vautre, mort tout récemment, semblait appelé par sa naissance à tenir un jour le même sceptre (2) ♦ a En lisant notre histoire, » dit-il , « nous voyons Dieu se 8er« vir du bras du glorieux et royal martyr saint Edmond, pour comprimer et punir les excès de la tyrannie. Lorsque Swen ravageait et pillait l'île de Bx'etagne, qu'il avait conquise en grande partie, il la soumit & un impdt que les Anglais, dans leur langue, appellent le danegheld (3) , et refusa d'en exempter l'abbaye dédiée à notre martyr. On lui adressa des prières ; il les méprisa. Le martyr lui envoya un religieux, pour le menacer de châtiment s'il ne déchargeait l'Église du Christ, le sanctuaire du martyr et safa^ mille, d'une injuste servitude. Mais l'impie resta sourd aux supplications, s'emporta contre la défense, tourna les menaces en raillerie, et accabla l'humble émissaire d'invectives et de propos outrageants ; si bien que Dieu, dont il mépris£ut la patience » résolut d'appesantir sa main sur lui, de s'armer de son fouet et de le faire périr dans son aveuglement Sa mort, en effet, suivit de près le départ du religieux. Au milieu de S(m camp rempli de soldats, comme il se trouvait seul dans sa tente, il crut voir, lui-même l'a déclaré, le bienheureux Edmond debout devant lui, l'^ée

(1) T. Lingard, Eht, d'Angl^ t. I, c, v, p. 395; Aug. Thierry, Conquête d^AngL, 1. ÎI, 1. 1, p. 195.

(l) V. Lingard, Hùt. d'Angl., t. Il, c. îv, p. 297; Aug. Thierry, Conquête d'AngL.l Vin, t. III, p. 47.

(3) V. Dacange, t. II, p. 740 : Danegeldum^ tributum Anglis indictum ob pacandos vel vi propulsando» Danos, Angliam saepius incurrentes.

à la oaam, la meiiÂce à la bouohe et le frappant d'un coup mortd* A partir de ce jour» bien que Tlle ait vécu sous de cruels tyrans, TégUse de Saint-Edmond est toujours de** meurée affiranohie de cet impôt. Nul d'entre eux n'osa pro** voqaer le saint martyr, et s'attirer sa juste vengeance en opprimant son église. De nos jours cependant, Ëustacbe fils d'Étienae sévit contre l'Église de Dieu. Après avoir porté le pillage presque partout, il vit l'opulence de l'ab^ baye de Saint^Edmond, et, comme il n'avait plus, par suite de ses folles prodigalités, de quoi payer ses soldats, il s'empara des biens de cette église. Mais il n'avait pas en« core digéré le festin qu'il venait de ^re aux dépens du saint lieu, que, le jour même, avant qu'il eût pu gagner son p^ais, tout proche de là, il fut touché de la main du martyr et fhippé d'une maladie mortelle, à laquelle il succomba en moins de huit jours (1) . »

Aveo Ëustàche fils d'ÉUenne, nous revenons à la cour des rois d' Angleterre) d'où nous étions smiis sur les pas de Jean de Salisbury, et pour le suivre dans une de ces di-^ gressions dont il n'est que trop coutumier. On n'a pas ou^ blié quelle a été l'occasion de ces réflexions incidentes sur le régicidoi II i^ous parlait des flatteurs, ces hôtes nés des demeures royales, mais non pas les seuls, car on en pour-^ rait dter nombre d'autres qui marchent à leurs côtés, et, en premim* lieu, les médisants (2). Ici nous retombons dans cette morale, d'une vérité universdle, dont les observations) prises suf la nature humaine et non sur l'homme

(1) Salisb., PolicraL, VIII, xxir, t. II, p. 355.

(2) Id., ibid., VII, xxiv; t. II, p. 186.

de tel siècle et de tel pays, ne peut le faire coimaitre ni aider à le définir. Les détracteurs et les médisants ! quand donc n'ont-ils pas eu leurs entrées à la cour? Parfois c'est par simple passe-temps et dans Tunique dessein de remplir des heures oisives, qu'une spirituelle marquise souhaitera « de découvrir tous les dessous de cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous ne voyons point, tout ce qui se passe dans les familles, où nous trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage, du mépris, au lieu de toutes lés belles choses qu'on met au-dessus du panier, et qui passent pour des vérités (1). » D'autres fois c'est un sentiment plus noble, sans mesure peut-être, mais loyal et sincère, qui allume le flambeau dont une main impitoyable éclairera tous les recoins du palais et les derniers replis du cœur humain. « Servons-nous des facultés qu'il a plu à Dieu de nous donner, » dit Saint-Simon, c et ne croyons pas que la charité défende de voir toutes sortes de vérités, et de juger des événements qui arrivent et de tout ce qui en est l'accompagnement. Nous nous devons pour le moins autant de charité qu'aux autres : nous devons donc nous instruire pour ne pas être des hébétés, des stupides, des dupes continuelles. . . Connaissons donc tant que nous pourrons la valeur des gens et le prix des choses ; la grande étude est de ne s'y pas méprendre au milieu d'un monde la plupart si soigneusement masqué (2) . » Cette morale dont nous parlons, et où Jean de Salisbury se complaît trop peut-être, est appUcable à tous les temps et à tous les peu- Ci) Sévigné, lettre du 24 juillet 1675, éd. Hachette, dans les Grands Écrivains de la France, t. III, p. 522. (2) Saint-Simon, Introduction, éd. Ghéruel, 1. 1, p. xxxii.

pies, et, à ce titre, ne saurait vieillir; il la faudrait rajeunir un peu cependant, si l'on voulait qu elle agréât au lecteur autant qu'elle le peut instruire. Jean de Salisbury n'y a pas toujours manqué : chez lui, le développement didactique est fort à propos coupé de mainte anecdote, heureusement choisie, qui nous rappelle des sphères abstraites, pour nous faire toucher la terre et nous montrer des êtres concrets, ayant une physionomie, un costume, une date. ((Levénérable Gilbert, évêqued'Hereford,))raconte-t-il, en tndtant delà médisance, «m' a souvent entretenu de ce vice des cloîtres, dont lui-même, il l'avouait, ne fut pas toujours exempt. Lors de son entrée en religion, tout brûlant de son zèle de novice, il accusait la tiédeur de ses anciens. Bientôt, élevé à quelque modeste charge, il devint indulgent à ses égaux; mais il n'épargnait pas encore les supérieurs. Peu après il fut fait prieur : plein dès lors de facilité pour les prieurs, il ne cessait de déchirer les abbés. Promu abbé à son tour, il s'adoucit envers ses pareils, et commença d'ouvrir les yeux sur les vices des évêques. Le voilà évêque enfin : il ne médit plus de ses collègues, et n'a plus de fiel contre personne (1 ) . »

Dans cette revue des travers et des vices des cours, Jean de Salisbury ne pouvait oublier les gens d'Église, dont les plus haut placés vivaient de pair avec les grands seigneurs, et, trop souvent, d'une vie tout aussi mondaine. Si la médisance et la flatterie sont les fléaux des cours, la plaie de l'ÉgUse d'alors c'est l'ambition, qui engendre la simonie. « Voyez-les, » dit Jean, {< tous nos candidats d'aujourd'hui,

(1) Salisb., PoHcraL, VII, xxiv; t. II, p. 191.

comme ils flairent les sièges vacants, bien supérieurs par l'ardeur et Tagillté, comme aussi par la force et la finesse de r odorat, aux chiens les plus habiles à dépister un lièvre ou à éventer la voie d'une bête fauve (1).» En vain leur objectez-vous que leur ambition ne peut s'autoriser d'aucun titre valable : l'intrigue et la corruption y sauront suppléer, outre qu'ils ont à leur usage mille arguments en fimne qui vtmt déconcerter vos plus solides raisonnem^ts. «[ Il est obscur, » dites-vous : «mais saint Pierre était41 patricien? où donc s'est-il fait gloire de l'illustration de sa race ? Il est incapable : il vous alléguera Jérémie <)t le précurseur du Sauveur. C'est un enfant : il vous rappellera les vî^llards confondus par le jeune Daniel, il est sans lettres : lit-on quelque part que les Apôtres aient fréquenté les écoles? Il «st marié : mais l'Apôtre prescrit d'élire un homme qui n'a épousé qrfune femme..* Il est muet : tette infirmité n*a pas exclu Zacharie du sacerdoce. H est aveugle : mais saint Paul avait perdu la vue quand Ananias le consacra au Seigneur.. . Il a enseigné l'hérésie : mais saint Augustin confesse qu'il fut manichéen. Il a adoré les idoles : mais Marcellin, martyr et Pape illustre, leur a offert de l'encens. Il n'est pas encore chrétien : mais saint Ambroise n'était, dit-on, que catéchumène lorsqu'il fut élu. n a persécuté l'Église de Dieu : saint Paul, lui aussi, devint, de persécuteur qu'il avait été, prédicateur de l'Évangile. Il n'a pas été élu : mais les Apôtres furent envoyés à des peuples qui ne souhaitaient pas leur venue (2) . »

(1) Salisb., PolicraL, VII, xix; t. II, p. 156.

(2) Id., ibid, VII, 3ux; t. II, p. 456 et sq.

On devine que, sur ce chapitre de la simonie, les anecdotes ne devaient point faire défaut : Jean de Salîsbury n'a vraiment que l'embarras du choix. « Sous le règne de Rog^r de Sicile, un siège vint à vaquer dans le royaume de Naples. Le chancelier du roi était pour lors un certain Robert, homme d'une grande activité, et, quoique sans beaucoup de littérature, d'un esprit très-pénétrant, d'une élocution abondante et facile, imposant à tous le respect par son autorité coname par la dignité de ses mœurs ; ce qui frappait Surtout en lui, c'est que, parmi ces Lombards, si parcimonieux, pour ne pas dire si avares, il faisait de grandes dépenses et déployait un luxe inconnu de cette nation : il était Anglais de naissance. Trois solliciteurs vinrent donc le trouver, xm abbé, un archidiacre et un laïque, officier du roi, qtii recommandait son frère engagé dans les ordres : chacun offrait de grandes sommes pour obtenir l'évêché en question. Il prit chacun d'eux à part, et convint du prix qu'ils y mettraient. Le marché conclu, on échangea les gages et les cautions ; vint enfin le jour de l'élection. Les archevêques, les évêques, grand nombre de vénérables personnages se réunirent : le chancelier leur exposa les mérites des compétiteurs, les mît au fait de la conduite de chacun, les pria de prononcer et de faire choix d'un évoque. On exclut les candidats simoniaques, et un pauvre moine, ignoré de tout le royaume, mais légitimement élu, fut approuvé et intronisé. Les autres furent contraints de payer jusqu'à la dernière obole la somme qu'ils avaient promise (1). » Un autre jour, a un moine avait payé d'à-

(1) Salisb., PoîkraUy VII, Xîx; t. H, p. 155.

vance une abbaye. Le prince, Henri I" ou le duc Robert, Jean ne sait au juste lequel, le fait venir pour le mettre en possession; lui, d'autant plus humble qu'il est plus ambitieux, veut se soustraire à un si lourd fardeau et proteste qu'il est indigne d'un si grand honneur : «En effet, » dit le prince, «vous en êtes indigne, puisque vous l'avez acheté de moi, en secret, au prix de telle somme (et il lui rappelle le chiffre). Si le pacte ne tient pas, ce n'est pas que j'y aie manqué; vous venez de me rendre ma parole; retournez donc chez vous; un plus digne sera mis à la tête de cette église (1) . »

Nous venons de voir les princijJaux personnages que Jean de Salisbury fait tour à tour figm-er sur la scène. La toile peut maintenant se baisser. Il nous reste aussi bien à entendre l'auteur tirer lui-même la moralité de la pièce. C'est un soin qu'il n'a pas voulu laisser au lecteur. On peut faire deux parts dans le Policratique^ et mettre d'un côté la satire des travers et des vices, de l'autre les exhortations morales et les exemples de vertus. Après nous avoir peint le courtisan tel qu'il est, un homme déplaisir, Jean nous le montre tel qu'il doit être, c'est-à-dire l'homme du devoir. Afin de rendre la leçon plus complète et de mieux marquer aux grands, qu'il a surtout en vue d'instruire, leur place dans la société et les obligations qui s'y trouvent attachées, il commence par nous décrire l'État dans son ensemble et dans toutes les parties qui le composent. Pour cela, il emprunte une image à Plutarque, ou plutôt à un livre alors attribué au prétendu précepteur de Tra-

(i) Salisb., PoUcraLy VIT, xviii; t. II, p. 151.

jan (1) . Dans ce traité, intitulé V Institution de Trajan^ et qui, selon toute apparence, est l'œuvre d'une époque très-moderne, la République est compîu-ée au corps humain, dont tous les membres se prêtent un mutuel secours : les pieds représentent le peuple, qui foule la terre et la féconde par son labeur ; les bras figurent les hommes de guerre, armés poui* la défense de la patrie ; les yeux et les oreilles, ce sont les magistrats, attentifs à réprimer les abus et à rendre justice à chacun; la tête, c'est le roi. Mais ce n'est pas assez , et pour que ce corps vive et marche, il lui faut une âme, laquelle n'est autre chose que la religion, personnifiée dans ses ministres, et surtout, ajoute le commentaire de Jean, dans le Souverain Pontife (2). Peut-être trouvera-t-on que, pour faire accepter une similitude tombée dès longtemps dans le domaine public, Jean de Salisbury n'avait pas besoin d'en appeler à l'autorité de Plutarque. Toujours est-il que, d'une figure im peu usée, il a su tirer mainte observation judicieuse, élevée, parfaitement appropriée au temps qu'il avait dessein d'éclairer et de convertir.

(1) Voir, sur l'authenticité de Vlnstitution de Trajan et do la Lettre de Plutarque à Trajan, citée par Jean de Salisbury dans le chapitre précédent, comme aussi sur la question de savoir si Plutarque fut le précepteur de Trajan, la thèse de M. Gréard, de la Morale de Plutarque, ch. i, § 1, p. 5 et sq. L'auteur adopte l'opinion que Vlnstitution serait « Poeuvre de quelque sophiste du Bas-Empire. » Il incline seulement à croire que « Tauteur de la traduction latine était quelque homme d'église des premiers siècles, qui aura modifié le texte primitif, conformément à l'esprit de son temps. » (Ouvr. cité, p. 16, noie 3.) Jean de Salisbury nous prévient, au reste, qu'il cite plutôt l'esprit que la lettre de cette traduction : Curavi inserere, ita tamen ut sententiarum vestigia potim imitarer quam passus verborum. (Salisb., Policrat.^Y, ii; 1. 1, p. 262.)

(2) Salisb., Policrat., V, ii; 1. 1, p. 262-263.

Quoi de plus sensé, par exemple, quoi de plus touchant et de plus opportun à la fois, que ses réflexions sur le peuple? u Les pieds sans cesse attachés à la terre, voilà iaien, » dit-il, « nos paysans, sur qui la tête doit veiller avec d'autant plus de sollicitude que, rampant sur le sol pour le service des autres membres, ils sont exposés à tous les heurts et portent le poids de tout le corps, qu'ils soutiennent et font mouvoir. Enlevez au corps le mieux constitué Tappui de ses pieds, il ne pourra plus marcher; il lui faudra se txalner sur les mains ou emprunter les secours d'une bête de somme (1) . » -^ « Lorsque le peuple souffre, » dit-il ailleurs, u c'est comme si les grands étaient atteints de la goutte. Voulez-vous que l'État soit brillant de santé et de force : il faut que les membres supérieurs se dévouent aux membres inférieurs ; que ceux-ci payent les premiers de retour, qu'il y ait entre eux échange de bons offices, et que chacun se persuade que le meilleur moyen de ménager ses intérêts est de pourvoir à ceux d' autrui (2), » Est-ce là un lieu commun, imité des déclamations de l'école et développé à froid dans le cabinet? Gardons-nous de le croire. Les misères du peuple, Jean les connaissait d'expérience. De son temps, les chaumières et les pauvres demeures des villes devaient sei ressentir encore des récentes calamités du règne d'Etienne. Sous ce prince, l'anarchie, portée à son comble, avait pesé principalement sur le peuple, épuisé de corvées et d'impôts. Les luttes intestines, sans cesse renaissantes, avaient dépeuplé les campagnes et jeté

(1) Salisb., PoHcrat., V, îi; 1. 1, p. 263.

(2) Id., ibid., VI, xx; t. U, p. 52.

partout la terreur. On pouvait voyager tout un jour durant, disent les chroniques, sans rencontrer âme vivante ni voir une pièce de terre en culture. Parfois, à l'approche de deux ou trois cavaliers, tous les habitants d'ime ville, craignant que ce ne fussent des pillards, avaient pris la fuite (i). Le souvenir et les suites de ces désordres duraient toujom^s, on le peut croire, au temps où Jean de Salisbury écrivait. Sachons-lui gré d'avoir eu compassion des opprimés; mais surtout d'avoh* compris que leur oppression retombait sur ^ ceux-là mêmes qui en étaient les auteurs, et que les souffrances d' en-bas remontaient jusqu'à la tête du corps sodal, dont un membre ne peut languir que tous les autres ne s'en trouvent affaiblis. Il a prouvé par là qu'il n'avait pas moins de pénétration d'esprit que de bonté d'âme. A ce titre, peu s'en faut que nous ne préférions les deux phrases de Jean à ce cri d'une sombre et pathétique éloquence, arraché à La Bruyère par l'aspect de ces êtres « noirs, livides et tout brûlés du soleil, » qui n'ont de l'homme, avec les traits du visage, que l'obligation de travailler et de souffrir (2). Le coBur du moraliste est profondément ému, et c'est beaucoup pour un contemporain de M°*'~de Sévigné (8) ; mais son regard, blessé par les abus, ne va pas au delà, pour en prévoir les effets ; et cependant le temps n'était pas loin où cette société fastueuse, véritable statue d'or aux

(1) Chron. saxon., citée par Hallam, l'Europe au moyen dge. Ile partie, ch. rv ; t. H, p. 70, n* 2.

(2) La Bruyère, ch. xi, de l'Homme,

(3) V. Sévigné, lettres du 24 juillet 1675; des 16, 27 et 30 octobre 4675, éd. Hachette, dans les Grands Écrivains de la France, U m, p. 524; t. IV, p. 183, 202, 207.

pieds d'argile, allait justifier Timage de Jean de Salisbury et s'affaisser sur elle-même.

Nous avons cru devoir, pour expliquer ces pages de Jean sur le peuple, prendre en main l'histoire et nous reporter au siècle où il vécut. Si nous passons aux chapitres qui roulent sur les deux pouvoirs, le temporel et le spirituel , plus que jamais il nous faut devenir, en esprit, le contemporain de l'auteur, sous peine de ne pas le comprendre, et, par suite, de le mal juger. On se souvient que, dans la pensée de Jean, si le roi est la tête du corps social, l'Église représentée par son chef en est l'âme. Aussi n'hésite-t-il point à professer la subordination des princes au Souverain Pontife. « Le prince, » dit-il, « a reçu le glaive des mains de l'Église. Le glaive, en effet, appartient à l'Église; mais elle en fait usage par le bras des rois séculiers, à qui elle confère l'autorité qui s'exerce sur les corps, se réservant à ellemême de régir le domaine spirituel. Le prince est donc le .ministre du sacerdoce. Son pouvoir a été détaché des fonctions sacrées des prêtres, dont il est la part la moins digne (1). » Si Ton essayait aujourd'hui de remettre au jour une semblable conception de la souveraineté, nul doute qu'on ne fût aussitôt taxé d'extravagance et accusé de porter un défi à l'opinion publique. Mais au douzième siècle, cette théorie ne pouvait choquer personne, étant conforme aux idées de tout le monde. Dans la croyance des princes comme des peuples, le roi était le vicaire de Dieu, qui l'avait préposé à la conduite de son royaume terrestre, et

(l) Salisb., Policrat., IV, m; t. I, p. 223. Cf. ibid., V. iv; t. I, p 274.

lui avait mis le glaive â la main pour qu il défendît l'Église contre ses ennemis, et extirpât de son sein le mal et Terreur. « S'il néglige de s'y employer, » dit une constitution anglaise émanée de saint Edouard et confirmée par Guillaume le Conquérant, « il' cesse de mériter le titre de roi, que le Pape Jean a raison de lui dénier (1) . » Ces derniers mots annoncent et contiennent les conséquences de la doctrine, conséquences qui n'ont effrayé ni Jean ni ses contemporains. Ces rois qui , établis de Dieu , exercent leur autorité sous la dépendance et pour le bien de l'Église, sont justiciables du Souverain Pontife, qui les peut déposer : « car, » dit Jean de Salisbury, «c'est un axiome en jurisprudence, que qui peut consentir peut aussi refuser, que qui peut donner peut reprendre également (2). » En s' exprimant ainsi , Jean ne faisait que traduire les idées de son temps et prêter sa plume à des convictions que les princes, pas plus que les peuples, n'auraient voulu ébranler : les uns parce qu'ils y trouvaient un abri contre les abus du pouvoir ; les autres, parce qu'ils y voyaient un rempart contre les excès de l'indépendance. C'est en effet vers le Pape, représentant d'une loi de justice et de charité, que se tournaient les regards des sujets opprimés ; c'est lui seul qui , par son immense ascendant moral, pouvait tenir en respect

(1) « Rex autem, qui vicarias summi Régis est, ad hoc est constitutus, ut regnum terrenum et populum Dei, et super omnia sanctam veneretur Ecclesiam ejus, et regat, et ab injuriosis defendat, et maleficos ab ea evellat et deslruat, et penitus disperdat. Quod nisi fecerit, nec nomen régis in eo constabit, verum, testante Papa Jeanne, nomen régis perdit. » (Labb., Concil., t. IX, p. 1023.)

(2) Salisb., Policrat., IV, iii; t. T, p. 225.

les souverains temporels, que nulle entrave légale ne dé-* fendait alofs contre les tentations et les caprices de la toutepuissance. D'autre part, cette suprématie duPontife romain, cet arbitrage que l'opinion contemporaine lui déférait dans les conflits entre les peuples et leurs chefs, tournaient au profit et à la sécurité des trônes. Du moment que l'infidélité aux devoirs de la royauté entraînait la perte du titre de roi , les couronnes am-aient souvent changé de maître, si Ton s'en était remis aux sujets du soin de juger en dernier ressort du mérite de leurs rois : car les passions populaires n'auraient jamais manqué de prétextes pour atracher le sceptre des mains qui le portaient. Ce qui maintenait la stabilité dans l'État et garantissait aux princes l'obéissance de leurs peuples, c'est que la déchéance devait être prononcée par un juge élevé* au-dessus des emportements de la foule, plus à même que personne de s'inspirer de la seule équité, et qui savait qu'une nation n'a pas moins à souffrir des secousses des révolutions que du poids de la tyrannie. Aussi les souverains de cette époque n'ont-ils point réclamé contre cette prééminence pontificale, qui affermissait leur pouvoir en le réglant, et Jean de Salisbury, en prenant ces maximes à son compte, a , suivant nous, apporté un correctif utile à sa doctrine du tyrannicide. D'après celle-ci, on s'en souvient, l'autorité et jusqu'à la vie des rois se trouvaient à la merci du bon plaisir de leurs sujets : il vaut mieux que l'une et l'autre dépendent d'une sentence émanée de la chaire de saint Pierre (1).

(1) V. sur cette question l'introduction de Fabbé Jager, en tête de sa traduction de V Histoire de Grégoire VU, par J. Voigt. Paris, Aug. Vaton, 1854. — Vers la un du dix-septième siècle, ce sys-

n est temps de nous arrêter dans l'analyse et l'appréciation du Policratiquéi Nous l'avons, croyons-nous, parcouru en tous sens (1) , cherchant de préférence, comme il est naturel à qui étudie l'œuvre d'un moraliste , ce qui pouvait nous faire connaître l'auteur et son temps, le peintre et les originaux qu'il avait sous les yeux et dont il devait, qu'il le voulût ou non, reproduire les traits en décrivant les tra~ vers généraux de la cour. Aussi, arrivé au terme, est-il pris d'un scrupule : il a peur d'en avoir trop dit, d'avoir trop bien vu, trop bien fait voir surtout ; il craint de tomber sous le coup des reproches qu'on a peine à éviter en écrivant sur la morale, et d'être accusé d'avoir moins songé à condamner le vice qu'à dénoncer les vicieux. « Si les cour-, tisans me lisent, » écrit^il à la dernière page de son livre, « qu'ils sachent que je n'ai voulu manquer à aucun d'entre eux. Ce que j'ai dit des vanités de la cour, ce n'est pas sur

tème trouva un défenseur célèbre dans les rangs des luthériens. En 1667, Leibniz publia, sous le pseudonyme de Cesarinus Fus^ tencrius^ son li\re : de Jure $uprematûs ac Legationis Principum Germaniœ, à propos duquel Fontenelle s'exprime ainsi : « Il (Leibniz) prétendait que tous les états chrétiens, du moins ceux d'Occident, ne font qu'un corps, dont le Pape est le chef spirituel, et l'empereur le chef temporel; qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine juridiction universelle ; que l'empereur est le général né, le défenseur, Vadvoué de l'Église, principalement contre les infidèles ; et de là lui vient le titre de sacrée Majesté, et à l'empire celui de saint-empire; et que, quoique tout cela ne soit pas de droit divin, c'est une espèce de système politique, formé par le consentement des peuples, Bt qu'il serait à souhaiter qu'il subsistât en son entier. » (Fontenelle, Eloge de Leibniz.)

(1) C'est à dessein que nous avons laissé de côté la partie philosophique du livre. Nous aurons à en faire usage dans le chapitre suivant, où, à propos du Métalogique, nous devrons présenter une esquisse de la philosophie de Jean de BaUsbury.

eux que je l'ai observé , mais sur moi et mes pareils , et ce serait en vérité m' astreindre aune loi trop sévère que de m'interdire de me reprendre et de me corriger, moi et mes amis. Si ces pages portent ombrage à quelqu'un, que son front se rembrunisse , que son visage rougisse et pâlisse tour à tour, que ses lèvres se contractent et s'agitent convulsivement, que sa langue se dessèche, que ses genoux tremblent, que sa main s'avance d'un geste menaçant, par là il s'avouera lui-même atteint et convaincu des ridicules que j'ai dépeints (1). » Juvénal n'a point de plus vives couleurs pour nous peindre le trouble du coupable, qui n'a pas plus tôt senti la pointe du glaive étincelant de Lucilius, que la rougeur lui monte au front et que son âme est comme glacée de la sueur du remords (2). Aussi pensons-nous que Jean s'exagère quelque peu l'émotion que produiront ses censures et les rancunes qu'il doit encourir, lui dont la satire nous paraît bien réservée au prix de celle de Lucilius et de Juvénal, et chez qui l'attaque personnelle perce à grand' peine, du moins à nos yeux, sous le voile discret qui la recouvre. Mais peut-être n'est-ce point à nous de faire, à sept siècles de distance, la part de ce qui est actuel, de ce qui est universel dans ses esquisses morales. Si les contemporains voyaient de trop près, et se trouvaient exposés à prêter à Fauteur plus d'une intention dont il n'avait nullement conscience, ne sommes-nous pas , de notre côté,

(i) Salisb., Policrai., VIE, xxiv; t. II, p. 379. (2) Juvénal, sat. I, v. 165 :

Ense velut stricto, quoties Lucilius ardens Infremuit, rubet auditor cui frigida mens est Griminibus ; tacita sudant prsecordia culpa.

placés trop loin pour bien juger des ressemblances, et voir autre chose que des peintures générales là où il a tracé des portraits vivants et fidèles ? Ce qui nous inclinerait à le croire, c'est que ses scrupules à cet égard ne lui ont pas seulement dicté la page que nous venons de transcrire : ils se font jour en plus d'un endroit de son ouvrage (1) ; il y a plus, et Ton peut soupçonner qu'ils n'étaient pas sans fondément, quand on voit son ami, Pierre de Celle, l'avertir dans une lettre que son humeur caustique a éveillé quelques susceptibilités en haut lieu, et qu'on l'accuse d'avoir parlé de la cour en termes peu mesurés (2/. C'est sans doute en réponse à ces bons avis et pour expliquer les inculpations dont il est l'objet, qu'il se plaint à l'abbé Pierre qu'on lui ait dérobé les pages inachevées du Policratique^ pour les mettre sous les yeux de ses ennemis, dans cet état d'imperfection où elles prêtaient plus encore aux interprétations défavorables, n J'avoue d'ailleurs, » ajoute-t-il, <i que mon livre a la langue un peu intempérante, et que ses indiscrétions ne lui feront guère d'amis à la cour. Je ne voudrais pas cependant m' aliéner les courtisans. Je vous prie donc de n'épargner pas les ratures : corrigez-le sans pitié, et renvoyez-le à votre ami, qui l'attend impatiemment (3). » Il est à présumer qu'en dépit de sa déférence pour les volontés de son ami et de son zèle pour son repos et sa réputation, la censure de Pierre de Celle laissa subsister bien des allusions, dont nous avons aujourd'hui perdu

(1) V. PolicraL, VI, prolog.; t. H, p. 1-2.

(2) Pierre de Celle, Epist. IV, iv, ap. Bihl. max. PP.^ t. XXIII, p. 868 : Insusurraverunt te de curia dixisse quœdam inhonesta,

(3) Salisb., Epist. 81, t. I, p. 113.

la clef, et grâce auxquelles maint, pasaage, qui pour nous tient du lieu commun et nous semble, par suite» froid et rebattu, offrait aux lecteurs du temps l'intérêt le plus présent et le plus vif*

Aussi le succès de T ouvrage fut-il grand: on pouvait suspecter les intentions de V auteur; son talent et son savoir ne furent mis en doute par personne* « Je viens de lire votre livre sur les vanités de la cour, » lui écrit Pierre de Blois ; «j'y ai trouvé, dans une large mesure, plaisir et profit: quelle abondance d'érudition ! quel art dans l'ingénieuse disposition des matières, d'où natt la plus séduisante variété (1) ! » Les siècles suivants ne professèrent pas moins d* estime pour le PoHcratùjue, On l'imprima pour la première fois sur la fin du quinzième siècle (2) . Dans sa préface, l'éditeur anonyme ne crut pouvoir mieux faire, pour donner une juste idée du livré, que de reproduire les éloges mêmes de Pierre de Blois. Dès lors les éditions se succédèrent rapidement : l'année 1618 ^en vit paraître deux nouvelles, l'une à Lyon, l'autre à Paris (3). Celles-ci, toutes deux soignées par le « très-grave et très-docte confesseur du Roi, » Guillaume Petit, portent un sous-tltfe des plus flatteurs, conçu en ces termes : « Ouvrage exquis, d'une lecture propre à charmer toutes les conditions •, » Festivum

(1) Pierre de Blois, Epiit. 23, (tp, Max. Sibh PP., t. XXIV, p. 953.

(2) Cette édition est sans date ; on s'accorde, à la rapporter à Tannée 1475. V. Hist. lia., t. XIV, p. 111. La Bibliothèque Sainte- Geneviève en possède un exemplaire.

(3) V. Hist, litt., ibid. On trouve un exemplaire de l'édition de Paris à la Bibliothèque nationale, un autre à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

opm et omni statut dekctabile lectura* Au dix-septième siècle, ce vieux livre latin compte encore des lecteurs et des admirateurs : un des coups d'essai de Mézemy fut une traduction du Policratique (1). Déjà, il est vrai, Tteuvre de Jean de 8aliftbury avait senti les atteintes de la critique : deux savants de F âge précédent lui avaient été sévères î « C'est un centon, » dit Juste-Lipse, a où Y on rencontre quantité de lambeaux de pourpre et de fragments d'un meilleur siècle (2).» Jean Douzan'a pas mieux traité l'auteur du Policratique: il le compare à la corneille d'Horace, et, s© chargeant de restituer à qui de droit le fruit de ses larcins , c'est à Pétrone surtout qu'il fait honneur des richesses d'emprunt qui décorent cet ouvrage (3).

Une appréciation équitable tiendrait, selon nous, le milieu entre ces divers jugements, dont les uns surfont Jean de Ualiâbury et son livre, dont les autres ne leur rendent pas la justice qu'ils méritent. Nous ne saurions, comme Herre de Blois, nous extasier sur l'ordonnance d'une œuvre qui, nous l'avons déjà dit, semble surtout pécher par là ; et cette grande variété de pensées et d'objets, loin de nous paraître un heureux effet de l'art, ne vient, à notre avis, que de l'excessive précipitation d'une plume courant à l'aventure dans le premier chemin qui s'ouvre devant elle. A l'égard de l'érudition, nous avons également fait

(1) Hist, lin., t. XIV, p. 112. Cette traduction est aujourd'hui introuvable; nous l'avons vainement cherchée dans les bibliothèques publiques de Paris.

(2) Juste-Lipse, in TacU. Ann,^ liv. XII : In quo centone mullos pannos purpurœ agnosco et fragmenta œvi mêlions.

(3) J. Douza, Prœcid. in Petron., liv. III, c ix, cité par Bayle, Diction, ait., t. V, p. 55.

par avance nos réserves : elle est un peu exubérante parfois ; ce n'est pas à dire cependant qu elle fasse à elle seule tous les frais de l'ouvrage, et que le meilleur du Policratique doive faire retour aux écrivains anciens, mis à contribution par l'auteur. Que Juste-Lipse et Douza aient retrouvé dans ce livre maint passage de connaissance, on n'en saurait douter ; mais qu'on mette à part tout ce que l'antiquité a pu prêter à Jean, il restera encore à son avoir bien des pensées fines et élevées, bien des observations justes et quelquefois profondes, un sens droit, un esprit aimable et souvent délicat, une âme sensible, sincère et comme naturellement tournée vera ce qui est bon et vrai ; il lui restera aussi un style singulièrement élégant pour l'époque, où se mêle sans doute plus d'un terme introduit dans la langue de Cicéron par la barbarie des temps (1) , msds qui d'ordinaire, soit par le choix des expressions, soit par le tour des phrases, tranche d'une manière frappante sur le jargon obscur et prétentieux de la plupart des écrivains de cet âge. Il est à regretter seulement que, parlant si bien la langue des anciens, Jean de Salisbury n'ait pas plus exactement formé son goût sur le leur : à moins toutefois que l'exemple même de quelques-uns d'entre eux, et des plus grands, comme Cicéron, ne l'aient égaré sur cette pente des jeux de mots où il se laisse trop fréquemment glisser. Sans doute il avait lu dans le second livre du de Oratore qu'un des genres de plaisanterie fort en usage chez les Romains, chez les Grecs aussi, qui le désignaient sous le nom de pa-

(1) Par exemple, le mot de guerra, perpétuellement employé pour désigner la guerre.

ranomasCy consistait à altérer légèrement un mot, en y changeant par exemple une seule lettre. C'est ainsi que Caton appelait M. Fui vins mobilior au lieu de nobilior (1). A Timitation de Caton et sur le précepte de Cicéron, Jean, voulant parler des généraux qui trahissent leurs devoirs, les qualifie de chefs de malice plutôt que de milice (non tam militiœ quam maliiiœ principes (2). D'autres fois ces traits de bel esprit, semés à profusion dans le Policratiqtte^ ne sauraient passer dans notre langue : s'agit-il de faire l'éloge des lettres, Jean nous dit que les jouissances qu'elles procurent sont solides et durables, et que les trésors qu'on acquiert par l'étude sont placés hors des atteintes de la corruption. Ainsi traduite, la pensée ne peut paraître que naturelle et vraie ; elle semble subtile et affectée jusqu'à la puérilité, quand on lit en latin : res scitu dignas situ abolerinon patiuntur (3). Nous n'avons heureusement qu'à tourner la page pour rencontrer des idées justes , parées d'une expression simple. Il n'en pouvait être autrement. Louer les lettres, n'était-ce point, pour Jean de Salisbury, célébrer l'une des grandes affections de sa vie, ce qui avait été le charme et l'utile emploi de ses jeunes loisirs, ce qui était maintenant le dédommagement et la consolation des fatigues et des peines de sa vie militante ? On a toujours assez de goût quand c'est l'âme qui parle : « Les lettres, » dit-il, « elles sèchent nos larmes dans l'affliction, réparent nos forces après le travail ; elles font la joie du pauvre dans son indigence, elles enseignent la modération au riche au sein

(1) Cicéron, de Oratore^ U, lxiii. ,

(2) Salisb., Pûlicrat., VI, ii; t. Il, p. 10.

(3) Ibid., I, prolog.; t. I, p. H.

de r abondance et des délices. Le meilleur moyen de s'affranchir des passions, de se fortifier contre l'adversité, c'est de s'appliquer à lire ou à écrire quelque chose d'utile. Passez en revue toutes les occupations humaines, vous n'en trouverez pas de plus douce ni de plus profitable, si vous exceptez cependant les entretiens que la prière nous ménage avec Dieu, lorsqu'il se rend présent à notre cœur touché de componction ou dilaté par la charité, et qvHl nous devient sensible à ce point dans la méditation que nous touchons pour ainsi dire du doigt ses perfections infinies. Croyez-moi, au prix de ces jouissances, tous les plaisirs du monde ne sont qu'amertume (1). » Tout est vrai, tout part du cœur dans ces lignes. Jean a droit d'en appeler à sa propre expérience : il avait pu mettre en balance les bruyants divertissements des cours et les joies calmes de l'étude ; c'est pour fuir les premiei'S qu'il se réfugie dans la composition de ses ouvrages et retourne aux études de ses premières {innées. Il aurait pu dire alors ce que Daguesseau devait écrire un jour à son fils s « On aime à revoir les lieux qu'on a habités dans son enfance. Une ancienne habitude y fait trouver des charmes qu'on ne goûte point ailleurs; et c'est ce que j'éprouve aujourd'hui en rentrant avec vous comme dans ma patrie, c'est-à-dire dans la république des lettres, où je suis né, où j'ai été élevé et où j'ai passé les plus belles années de ma vie (2) . h

(1) Salisb., Policrat.y I, prolog.; 1. 1, p. i2.

(2) Daguesseau, Instfiictiom sur les études propres à former un magistrat, III* instruction.

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