‹ Jean de SalisburyChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SES PRINCIPAUX OUVRAGES

(lb métalogique.)

Des titres de Jean de fcialisbury. •*- Origine du Métalogique, — Lea Gornificiens: leur doctrine, leur histoire; les Gornificiens et les sophistes de la Grèce. — Esprit et opinions de Jean de Salisbury : son prétendu scepticisme ; son attitude dans la querelle des universaux; son orthodoxie ; qu'il n'est pas un philpsophe.

La dernière page du Policratique était à peine achevée, que Jeaa , sans quitter la plume, se mit à écrire un nouvel ouvrage, le Métalogique (1) » Pline et Aulu-Gelle (2) se rail* lent de la coquetterie raflSnée que les écrivains des siècles de décadence, les Grecs surtout, mettaient dans le choix de leurs titres. Pareils à des marchands qui veulent attirer les chalands par les couleurs voyantes d'une enseigne, ils s'efforçaient de piquer la curiosité des lecteurs, en parant le

(1) Il nous apprend, en effet, qu'il le termina pendant que la guerre de Toulouse durait encore. Métal, IV, xuj. Saresb. Opp,, éd. Giles, vol. V, p. 205.

(2) Pline, Sût. nat.^ préface; Aulu-Gelle, NocL Att„ préface*

frontispice de leurs livres des noms vagues et affectés de Ruche^ de Prairie^ de Corne d abondance. Les titres où se complaît Jean de Salisbury nous offrent des images moins riantes, mais ne présentent guère des idées plus précises. Il semble avoir pris à tâche de nous proposer des énigmes en tête de ses trois principaux écrits : le Policratique, le Métalogique^ Y Enthétique. De ces trois titres, le second , il est juste de le reconnaître, tient notre esprit moins longtemps en suspens que les autres, et paraît bien, à première vue, nous annoncer ce que nous réserve la lecture de l'ouvrage, des discussions philosophiques (1) .

Le Métalogique est une œuvre de circonstance, presque une improvisation, jetée sur le papier au courant de la plume; on peut même dire qu'il fut en quelque sorte parlé avant d'être écrit. Jean nous raconte lui-même |(2) que, dans les années de sa vie de courtisan , il se rencontrait souvent, soit à la cour du roi, soit chez l'archevêque de Cantorbéry (3) , avec un personnage singulier, grand disputeur et sectateur zélé des Comificiens : peut-être même était-ce le chef de l'école en personne (A). Cet homme ne manquait jamais de le provoquer à la lutte, le harcelant par de perpétuelles railleries à l'adresse des logiciens et de la vanité de leur art. Il fit tant, qu'à la fin Jean perdit patience et releva le gant. Les témoins de cette joute dialectique le

(1) Meialogicus^ de ^xà et Xo^ixt}.

(2) MetaL^If prolog., p. 8.

(3) On ne peut décider lequel des deux, Jean se servant du mot* curia pour désigner indiôéremment le palais du roi et celui de l'archevêque.

(4) Nous le soupçonnons, sans pouvoir l'assurer avec certitude.

pressèrent d'en fixer par écrit le souvenir; il obéit et fit le Métalogique^ mais avec la précipitation que lui imposait les occupations les plus multipliées et les plus graves, dictant, pour ainsi dire d'abondance (1), des pensées ébauchées, dans un style imparfait, et prenant pour cela sur les heures du sommeil ou des repas.

N'espérons pas toutefois rencontrer dans le Métalogique le caractère vivant et dramatique d'un duel oratoire, pris sur le fait et reproduit sous le coup des émotions du combat. Si l'on reconnaît dans ce livre quelques traces de son origine, c'est à la disposition plus^ arbitraire que méthodique des matières, c'est à leur choix même, qui semble dicté par le hasard bien plus que par le désir de présenter une apologie complète de la science mise en question. Aussi n'était-ce point là le but de l'auteur, qui se borne, il nous en prévient, à repasser par les principales péripéties de la lutte, à suivre son antagoniste pied à pied, à parer les coups qu'il lui portait, sans s'écarter du terrain où il l'avait appelé (2). L'ouvrage a donc emprunté au débat d'où il est sorti son désordre et ses limites ; rien d'ailleurs qui rap-

(1) TumuUuario sermone. MetaL, 1, prol., p. 8.

(2) Métal., ibid. — Ce que nous venons de rapporter de roriîÇine du Métalogique ne nous permet pas de penser, selon Popinion du docteur Petersen (Entlieticus, p. vij), que ce livre ait été composé dans une école, à Paris ou à Oxford. Il ressort, au contraire, du prologue, feur lequel cependant s'appuie le docteur Petersen, que Tau tour écrivait à la cour et parmi les courtisans. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que Jean n'avait pu mettre à exécution son dessein de se retirer de la cour ; nous verrons plus tard qu'à l'époque de sa première disgrâce il conçut le même projet, sans pouvoir y donner plus de suite. 11 nous parait donc certain que Jean ne quitta la cour que lorsqu'il quitta l'Angleterre pour prendre le chemin do l'exil»

l)elle, même de loii), les dialogues de Platon : le lieu de la scène n'est pas décrit (1), de m^nère que nous puissions nous y trq-nsporter en esprit ; les champions ne sont pas là, debqut devant nous, avec leur physionomie, leur attitude, leur geste ; nous entendons leurs paroles, mais non pas le son de leiu* voix ni Taccent que lui donnaient les accidents, les alternatives du combat.

Cependant, à défaut de personnages vivants et animés, nous trouvons d^ns le Mélalagique assez de traits épars pour essayer de faire, au moins en i)artie, ce que Fauteur a négligé d'exécuter lui-même. Nous pouvons tenter d'esquisser, sinon la figure des deux adversaires, du moins l'es-? prit, le caractère des Cornificiens et de lem' chef, comme aussi la doctrine, ou plutôt les penchants philosophiques de Jean de Salisbury*

C'est h, Jean de Salisbury que les Cornificiens doivent lem' nom. Désireux de conciher les égards qu'il devait aux personnes avec la sévérité que méritait l'erreur (2), Jean ne voulut pas désigner le chef de la secte autrement que sous le voile d'un pgeudonynie. L'antiquité profane, qu'une longue habitude lui avait rendue familière* lui fournit le nom de guerre qu'il prête à son antagoniste pour l'attaquer plus à l'aise. Cornificius, ce détracteur de Virgile, dont le biographe Donat nous fait connaître le méchant caractère et les âpres censures (3), c'est, aux yeux de Jean , le type

(1) A tel point que le docteur Petersen a pu s'y tromper.

(2) Salisb., MetaL, I, ii, p. 14 : « Indulgendum esse personag credidi, dum tamen non indulgeatur errori. »

(3) Donat, Vita Virgilii^ lxvii, Bihlioth. cîa^s. de Lemairc, U XXIII, p. 286 : « Cornificius ol) perversam naturam illum non tulit. » — Cf. id., ibid., lxxvi, éd. cit., p, 288.

de la médiocrité jalouse, et ce nom est devenu, sous sa plume, comme une appellation générique, propre à une infirmité intellectuelle et morale. C'est ainsi qu'il fut le parrain de ces pseudo-philosophes de son temps, qu'il poursuivit â l'exemple de tous les bons esprits du siècle (4), mais qui sans lui n'auraient aucune place dans l'histoire, et qui n'ont plus d'autre nom que celui qu'il leur a infligé comme un premier châtiment.

Il faut le reconnaître, en taisant les noms propres, Jean a sauvé du ridicule les personnes, du moins après leur mort et aux regards de la postérité : car il est difficile de supposer que la précaution dont il se fait honneur leiu* ait profité beaucoup de leur vivant. Sous prétexte qu'il a fait la pai't de l'indulgence et de la charité, il n'a plus aucun scrupule à décrire, à bafouer Cornificius et les siens, au risque de rappeler les originaux à tous ceux qui verront les images, et de mettre sur les lèvres de tous ses lecteurs les noms propres qu'il se refuse à écrire de sa main. Un chapitre est intitulé 2 « Description de la personne, moins le nom, qu'on a supprimé (2). » Rien n'y manque, en effet, que le nom, C'est un signalement complet, au physique et au moral, mais où la flatterie n'a point de part : car le sujet ainsi dépeint est laid, ûoi et méchant. Ce corps, cette âme, cetesprit, ont été faits l'un pour l'autre. Cornificius est obèse ; il est aussi tout bouffi d'orgueil» Avare et débauché, ses mains sont aussi rapaces que sa bouche est licencieuse. Quant à ses mœurs^ elles feraient hOnte à un pourceau d'Épicure; et.

(i) Salisb., Métal. yl, \, p. 21.

(2) Des'criptîo perêonœ suppresso nominc. Métal. ^ I, u, p. 14.

j)Our r impertinence, il passe de bien loin le Cornificius de Tantiquité (1).

Si Cornificius n'avait eu que ces travers et ces vices, ce n'eût pas été la peine, croyons-nous, d'écrire tout un livre contre lui ; mais il les couronnait par l'ignorance, une ignorance systématique, érigée en doctrine*, et dont il tenait école. Pour être éloquent, pour devenir philosophe, pas n'était besoin, à l'entendre, de se livrer à de longues études; il avait trouvé, pour vous mener au but, un chemin trèscourt, très-facile (2). Et de fait, il ne retenait pas de nombreuses années sur les bancs ses élèves, lesquels ne mettaient pas, à parcourir le cercle entier de leurs études, plus de temps qu'il n'en faut aux petits oiseaux pour avoir des plumes et commencer à voler. Ceux-ci ne quittaient pas plus promptement leur nid que ces maîtres improvisés leur école (3). Aussi n'y apprenaient-ils qu'une chose : à mépriser toutes les branches des connaissances humaines. Poètes et historiens étaient, parmi eux, également décriés, çt qui s'aiTôtait encore à les lire était montré du doigt, traité d'âne d'Arcadie; mieux que cela, d'esprit obtus, plus lourd que la piene et le plomb (4) . Ils mutilaient la grammaire, défiguraient la dialectique et supprimaient la rhétorique. Pour les arts compris dans le quadrivium^ ils leur donnaient l'exclusion, et ne leur permettaient pas de' franchir le seuil du sanctuaire de la philosophie nouvelle. Là on entendait, à tout moment, retentir les mots de conr

(1) Métal. y I, ir, p. 14.

(2) Ibitl., I, ni, p. 15.

(3) Ibid., p. 17.

(4) Ibid., p. 16.

venance et de raison : les ayant toujours à la bouche, maîtres et élèves se croyaient suffisamment raisonnables et trouvaient leurs discours assez concluants. Ils se contentaient de l'étiquette, et ne pouvaient s'en passer. Ils n'eussent pas fait un argument sans dire au préalable : « Je fais un argument. >> Ils étaient hommes à ne point reconnaître des vers dans un poëme où l'auteur aurait négligé d'écrire: «Je fais des vers. » Et qui sait ce qu'ils eussent pensé d'un menuisier qui aurait fait un escabeau et n'eût pas dit ; « Ceci est un escabeau (1) ? m Pour suppléer aux questions d'ordinaire agitées dans les écoles et impitoyablement bannies de la leur, lesCornificiens instituaient des discussions du genre de celle-ci : Quand on mène un porc au marché, est-il conduit par la corde ou par l'homme qui la tient ? A quoi, dit-on, Cornificius et ses adeptes ne purent jamais trouver de réponse. Autre problème , pareillement insoluble : Celui qui achète une chape, achète-t-il du même coup le chaperon ? Il paraît qu'en argumentant sur ces graves sujets, les Cornificiens multipliaient à tel point les particules négatives que, pour savoir si elles ne se détruisaient pas mutuellement, si elles étaient en nombre pair ou impair, on les comptait avec des pois ou des fèves (2) . Somme toute, cet enseignement consistait en un vain fatras de paroles sonores et vi^es , de déclamations gonflées de vent, dont le maître essayait de vous étourdir ; que si quelqu'un l'interrompait par une objection, il s'emportait ou se prenait à rire, et, au lieu de répondre, déclarait

(1) Mclal, I, m, p 17

(2) Ibid., p. 10.

qu'il ne jetterait jamais ses perles aux pourceaux (1). Après avoir perdu leur temps à ces frivoles arguties, les sectateurs de Cornificius entraient dans les différentes carrière» qui s'ouvraient devant eux, persuadés qu'ils étaient prêts à les fournir avec honneur et succès. Une foisi munis du secret de leur maître, ils se croyaient propres à tout, comme s'ils se fussent trouvés en possession de l^outit universel^ si plaisamment défini par Lesage et si habilement manié par son héros (2) . Les uns se faisaient moines, mais non par humilité et par détachement, car ils portaient dans le cloître les prétentions et toute l'enflure de leur fastueuse ignorance. « Entrez dans les couvents, » dit Jean de Salisbury (3) , « observez les mœui-s des frères : vous leur trouverez l'orgueil de Moab, mais son orgueil seulement , sans sa valeur. Et vous serez tout étonné de voir des loups sous la peau des agneaux, la morgue et l'arrogance sous le froc et sous la tonsure. » D'autres partirent pour Salerne ou Montpellier, étudièrent la médecine, et, comme ils avaient été d'emblée improvisés philosophes, on les vit, du jour au lendemain, s'ériger en médecins. De retour en leur pays, ils se mettaient à exercer leur art. Sans cesse ils faisaient résonner le nom d'Hippocrate et celui de Galien, et rebattaîent de pompeux aphorismes, exprimés en termes inintelligibles. Dans le nombre, il en est deux que leur mémoire avait fidèlement gardés et dont ils faisaient le plus grand usage. Le premier est d'Hippocrate, qui le prenait, à la vérité, dans un autre sens : Dans le cas d'indigence, inutile

(1) Métal., I, iir, p. 15.

(2) Lesage, GièBlas, VIII, ix.

(3) Métal., I, iv, p. 18.

de donner i)os soins. Maxime qu'ils observaient avec scrupule, se gardant bien de porter secours aux indigents et à qui ne pouvait ou ne voulait reconnaître leurs bons offices autrement qu'en paroles. Voici l'autre aphorisme, quiji'est pas d'Hippocrate, chez qui du moins Jean ne Fa jamais rencontré : Quand le malade souffre^ c^est le moment de recevoir. Quelle occasion plus favorable, en effet, que ces crises où, le mal étant à son comble, les alarmes du patient conspirent à merveille avec l'avarice du médecin ? Au surplus, jamais leur science n'était prise en défaut, et ils triomphaient toujours, soit que le malade revint à la santé, car alors c'était l'effet de leurs soins ; soit qu'il mourût, car ils l'avaient prévu et annoncé d'avance à quelque confident. — Mais ce n'est pas seulement dans le cloître ou au chevet des malades qu'on retrouvait les adeptes de la secte nouvelle ; on les voyait partout : à la cour, où leur frivolité semblait marquer leur place ; dans le commerce et dans les emplois lucratifs, où bon nombre d'entre eux, à l'exemple, paraît-il, du chef de l'école, mettaient à profit l'axiome antique : -< Faites fortune, honnêtement si possible; sinon, usez de tout moyen, mais faites fortune, h

Rem facias, rem.

Si possis recte; si non, quocumque modo rem (1).

Ces Comificiens qui, au sortir de l'école, pouvaient indifféremment devenir moines, médecins, courtisans ou négo^ ciants, ne rappellent-ils pas le sophiste Hippias, dontl'uverselle aptitude embrassait tous les arts, toutes les scien-

(l) Mêlai, I, IV, p. 18-20.

ces, tous les métiers? Poëte et philosophe, géomètre et musicien, il parut un jour aux jeux olympiques, vêtu d'une tunique dont la pourpre deux fois teinte avait été tissée de ses mains, chaussé de sandales qui étaient son propre ouvrage, et portantau doigt un anneau d'or artistement travaillé, dont il avait, disait-il, arrondi le cercle, scellé le chaton et gravé la pierre (1). Hippias est, en effet, Tancêtre de Cornificius et de sa secte, en qui nous ne devons point voir comme un accident isolé de l'histoire de la philosophie, mais un rejeton d'une famille nombreuse, qui représente une disposition trop commune de l'esprit humain, et dont on peut suivre les rameaux, dans le passé, depuis Lucien (2) jusqu'à Platon et Aristote. Ne sont-ce point les Cornificiens de son temps que Platon traquait comme un gibier, les enserrant dans le cercle de plus en plus étroit de ses distinctions, et les enveloppant dans les filets de ses raisonnements invincibles (3)? Ne sont-ce point les adversaires de Jean de SaUsbury qu' Aristote a définis par avance, lorsqu'il a dit: « La sophistique est une sagesse apparente, nullement réelle, et le sophiste est celui qui tire profit de cette vaine apparence de sagesse (4) ? »

Au douzième siècle, les Cornificiens n'ont plus affaire à des Platon et à des Aristote. Ce n'étaient pas cependant de méprisables antagonistes que les Guillaume de Champeaux

(1) Gicéron, de Oratore, III, xxxir, éd. Nisard, t. I, p. 312. — Apulée, les Florides^ c. ix, éd. Nisard, p. 116.

(2) Lucien, Fugitivi, X, éd. Tauchnitz, t. IV, p. 175.

(3) Platon, Sophista, xxiii, éd. Tauchnitz, t. II p. 26.

(4) Aristote, de Sophisiicis Elenchis^ 1, vi, éd. cit., t. VIII, p. 280 :

TioT^; ành çaivojiivT)? <joç{a;, àXK' oùx ouai]ç.

et les Abélard, les Bernard de Chartres et les Robert PuUus, lesquels, sans distinction d'école ni de parti, s allièrent contre l'ennemi commun (1). Il était temps : la contagion gagnait de proche en proche. Déjà même, dans les rangs des meilleurs esprits et des professeurs les plus en renom, on avait vu, sinon d'entières défections, du moins des compromis regrettables. Deux maîtres de Jean de Salisbury, Guillaume de C4onches et Richard l'Évêque, ne s'étaient pas enrôlés sous le drapeau du novateur ; ils lui avaient fait pourtant la concession d'alléger le programme de leur enseignement et d'abréger pour leurs élèves le temps des études (2). Mais, grâce aux efforts conjurés des plus célèbres docteurs du temps, la secte ne fit guère de recrues en dehors de la foule des étourdis et des sots (3). Bientôt même elle essuya une première défaite au lieu de sa naissance, dans les écoles de Paris, où elle avait d'abord vu le jour. Cornificius eut beau redoubler d'insolence et de grossièreté, et traiter ses adversaires de bœufs d'Abraham, d'ânesses de Balaam (4) : le bon sens triompha de ses sophismes; les bonnes études reprirent faveur, et sa ridicule entreprise, dit Jean de Salisbury, s'évanouit enfumée (5). Toutefois les CiOrnificiens ne mouraient en France que pour revivre en Angleterre, où ils firent invasion vers l'an 1145 (6), et faiUirent un instant ébranler

(1) Salisb., Métal., I, v, p. 21-22.

(2) Id., ibid., I, xxiv, p. GO.

(3) Id., ibid, I, ir, p. 14.

(4) Id., ibid., I, v, p. 22.

(5) Id., ibid., p. 21.

(6) ^ooàf Hist, et AntifjuiL Univ. Oxon., p. 51

la restauration littéraire et scientifique récemment accomplie à Oxford par le cardinal Robert Pullus. Mais là comme à Paris leur succès fut de courte durée ; Sans doute Jean de Salisbury leur porta le dernier coup, du moins ne retrouve-t-on plus, après lui, leur trace dans l'histoire des lettres et de la philosophie au moyen âge, etsî le Métalogique n'acheva pas leur ruine, aucun livre postérieur ne viendra nous apprendre qu'ils existent encwe.

Après le portrait et l'histoire des Cornificiens, ce. qui nous intéresse le plus dans le Métalogique^ c'est l'image que l'auteur y a tracée de lui-même. Quel fut son esprit, quelles furent, sinon ses doctrines (il n'en eut point à proprement parler) , du moins ses préférences philosophiques et les habitudes de sa pensée : c'est ce que nous apprenons à la lecture de ce livre *, c'est ce que nous saurons mieux encore si nous complétons les données qu'il nous fournit, par les renseignements contenus dans le Policratiquc. Ces deux écrits ne sauraient se contredire : ils se suivent de si près, qu'on serait tenté de les rapporter à la même -date, et que les opinions de Jean n'eurent pas le temps de changer de l'un à l'autre (1) .

Nous avons eu l'occasion déjà de voir Jean de Salisbury

(1) C'est ce qui nous empoche d'admettre cette assertion de M. Hauréau {Biog. ufiiv., t. XXVI, p. 5^1) : « L'esprit de ce livre (le Métalogique) paraît, au premier abord, tout autre que l'esprit du livre précédent. Loin d'y favoriser le scepticisme, Jean de Salisbury y combat en plusieurs rencontres les sceptiques do son temps, auxquels il donne le nom de Cornificiens. » — Nous essayons d'établir que les Cornificiens ne sont pas les sceptiques, mais les sophistes du douzième siècle.

donner la main aux sceptiques de T Académie (1) î une fols même^ nous l'avons surpris se qualifiant d'académicien flottant à tout vent de doctrine (2) . A mainte reprise , dans le courant de ses œuvres, il montre son penchant pour cette école et nous apparaît comme un esprit phis enclin à dou* ter que prompt à affirmer (3) . Mais alors de quel droit rompre tant de lances contre les sophistes de son temps? — Disons-le tout d'abord: fallût-il le prendre au mot, fût-il plus sceptique encore qu'il ne le donne à penser, et plus voisin de Pyrrhon qu'il ne Test de Cicéron, il aurait été parfaitement fondé à s'élever contre les Hippiasdu douzième siècle. Sceptiques et sophistes sont peut-être de même famille ; mais la parenté qui les unit est, à coup sûr, fort éloignée. On appelle sophistes, dit Cicéron (A) , ceux qui s'adonnent à la philosophie par vanité ou pour l'amour du gain. Si l'intérêt est le mobile du sophiste, qui ne voudra croire au désintéressement de Pyrrhon, le père des sceptiques, lui qui savait, au péril de sa vie, mettre sa conduite en accord avec sa doctrine, et qui, sous prétexte qu'il ne faut pas ajouter foi au témoignage des sens, marchait toujours tout droit devant lui , sans se détourner , quelque obstacle qui se trouvât sur son chemin, chariots, chiens ou

(\) V. plus haut, ch. m, et Salisb., PolicraU^ II, xxir, t. I p. 115.

(2) V. plus haut, ch. ii, et Salisb., ep. 59, t. I, p. 70.

(3) V. notamment PolicraL, I, prol., t. I, p. 15; VII, i, t. II,

* (4) Cicéron, OraL, éd. Didot, t. lU, p. 458 : « Sic enim appellabantur ii, qui ostentationis aut quœstus causa phiiosophabantur. » — Diogène de Laërte, Vie des philosophes, IX, viir, où il dit de Protagoras : « Il est le premier qui ait exigé pour ses leçons un salaire de cent mines. » Trad. Zévort, t. II, p. 216.

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précipices (1)? Pas plus que son désintéressement, la loyauté du sceptique ne saurait faire question. A la différence du sophiste, qu'il faut définir un charlatan, au dire de Platon, et qui veut nous persuader que les simulacres qu il nous montre sont la vérité même (2) , le sceptique déclare ouvertement que l'apparence est reine et maîtresse du monde (3), qu'il ne voit la certitude nulle part, la vraisemblance partout. Enfin, quoi de plus opposé que ces deux ho'tnmes , dont l'un va répétant qu'il sait tout, dont l'autre professe hautement qu'il ne sait rien? Ainsi donc, à supposer qu'il fût un Pyrrhonien décidé , Jean de Salisbury n'aurait pas fait preuve d'inconséquence en attaquant des sophistes dont le caractère devait lui répugner tout autant que l'esprit.

Mais le rangerons-nous parmi les sceptiques, lui qui ne comprend pas qu'on hésite sur tout, qu'on ne se fixe à rien, et qu'on prétende au nom de philosophe; lui qui affirme que mettre toute chose en doute et ne tenir aucune vérité pour certaine, c'est s'éloigner delà science non moins que de la foi (4) ? « Si l'homme, h ajoute-t-il, « l'emporte sur les autres animaux, c'est par l'intelligence et la raison : car pour ce qui est des sens, il est aisément vaincu, et doit le céder au lynx pour la pénétration du regard, au sanglier

(1) Diogène de Laërte, IX, ii, trad. Zévort, t. II, p. 222.

(2) Platon, Sophista, xxir, éd. Tauchnitz, t. JI, p. 25.

(3) Diogène de Laërte, loc. cit., p. 243.

(4) Salisb., Poîicrai., Vil, ii, t. II, p. 85 : « Quid enim ineptius, quam fluctuare in singulis, et nullius rei habere certitudinem, et nomen Philosophi profiteri? Nam qui de omnibus dubitant, eo quod nihil habeant certum, tam a fîde quam a scientia alieni sunt. »

pour la finesse de l'ouïe, au vautour et au chien pour la piiissance de l'odorat, au singe pour la délicatesse du goût, à l'araignée pour le sens du toucher. Mais, s'il en est ainsi, ne descend-il pas au-dessous de la brute, l'homme qui ne se sert ni de sa raison pour discerner le vrai, ni de son intelligence pour le comprendre (1)? » Allant plus avant, il distmgue trois fondements de la certitude : les sens, la raison, la révélation. << De même, » dit-il, « que certains objets s'imposent à nos sens et ne sauraient leur échapper, tandis que d'autres ont besoin, pour être perçus, qu'on les considère ou qu'on lespalpe avec attention : semblablement il est des vérités si évidentes par leur propre clarté, qu'elles ne peuvent se dérober à la vue de la raison et qu'elles sont communément reçues de tous les hommes ; et il en est d'autres, au contraire, dont la possession est le fruit de l'étude et de la recherche, mais qui sont tellement liées aux premières, d'où elles dérivent, qu elles ne restent pas longtemps cachées à qui les poursuit avec soin. Mais pardelà les imes et les autres, il est encore des vérités, qui les précèdent en quelque sorte, que la raison pose comme les bases de la connaissance, nous demandant pour elles un acte de foi gratuit, et nous promettant de grands profits en échange. C'est ainsi quela géométrie nous présente d'abord» comme les premières assises de la science , les axiomes sur lesquels s'élève tout l'édifice de ses démonstrations. Et telle est la conformité de ces premiers principes avec la raison, qu'on ne saurait sans folie les contester même à un ennemi. Qu'on le remarque, il n'est pas ici question des

(l) Salisb., PolicraL, VII, ii, t. II, p; 85.

objets de la foi religieuse, lesquels excèdent la portée de la raison humaine. Ceux-là, si la raison ne nous demande pas d'y croire, la piété nous en fait un devoir. Par ses bienfaits sans nombre , par ses incomparables miracles, le Christ a

mérité notre assentiment : le lui refuser serait aussi impie qu il serait insensé de nier les axiomes. Quand on bâtit, on ne peut se passer d*un fondement fixe et stable , capable de porter le poids de la construction à élever ; de même, quand on veut apprendre, il faut partir d'un point ferme et inébranlable : la saine raison l'exige impérie{isement. Autrement tout ce qu'on essayera d'édifier croulera î autant vaudrait bâtir sur le sable mouvant ou écrire sur Teau courante d'un fleuve (1). »

Où trouver un langage plus empreint de dogmatisme ? Non, Jean de Salisbury n'est pas sceptique. Mais alors, comment le concilier avec lui-même ? comment accorder ce ton si aflirmatifi avec les éloges qu'il prodigue à F Académie, son école de prédilection, disait-il, au sein de laquelle il semblait désirer d'être admis? La ccmtradictioti ti'est qu'apparente et se peut aisément effacer. Jean tie se rétracte pas, en effet ï il s'explique ; il marque la mesure de son doute j et détermine les limites où il le veut cii*conscrirei Rien ne sera capable d'ébranler sa foi au triple témoignage des sensi de la raison et de la révélation. Mais en dehors dfeleur domaine, s'étend, suivant lui, un vaste pays, abandbtiné par la Pi'ovidence aux disputes des hommes, où ces trbis flambeaux nous manquent à la fois, où ils ne projettent plus du moins que d'incertaines lueurs. Ici le doute reprend

(l) Salisb., PolicraL, Yll, vu, t. II, p. 102-103.

ses droits. En présence de tant d'affirmations contradictoires, qui toutes ont leurs preuves et leur fondement , le mieux est de s'abstenir. Le bon sens et la modestie sont du côté des académiciens, qui suspendent leur jugement ; l'imprudence et la témérité, du côté des dogmatiques, impatients de prendre parti pour ou contre (1).

On le voit, Jean de Salisbury fait au scepticisme sa part: elle est encore assez belle; elle l'est même trop selon nous : car au nombre des questions insolubles , dont l'investigation est aussi vaine que la recherche des sources du Nil, Jean met le problème qui porte en lui la scolastique tout entière, et sur quoi repose, à le bien prendre, la philosophie même : le problème des universaux (2).

Ce n'est pas le moyen âge qui l'inventa ; F antiquité le lui avait transmis dans une phrase de Porphyre, conservée sous le latin de Boëce. Voici ce qu'on lit, en effets dans l'introduction de Porphyre aux Catégories d'Aristotei « Chrysaore, puisqu'il est nécessaire pout* comprendre la doctrine des Catégories ^Axi^iQlQàQ savoir ce que c'est que legenre^ la différence, l'espèce, le propre etl'accidenti et puisque cette connaissance est utile pour la définition $ et en général pour la division et la démonstration^ je vais essayer, dans un abrégé succinct et en forme d'iiitroduc^ tion, de parcourir ce que nos devanciers oht dit à cet égards m' abstenant des questions trop profondes et m* arrêtant même assez peu sur les plus faciles. Par exemple, je ne rechercherai point si les genres et les espèces existent par

(1) Salisb., Policrat.y VII, ir^ 1. 11^ p. 87^88i

(2) Ici., ibid.

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eux-mêmes ou seulement dans l'intelligence, ni, dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes, s'ils sont corporels ou incorporels, ni s'ils existent séparés des objets sensibles ou dans ces objets et en faisant partie : ce problème est trop difficile et demanderait des recherches plus étendues (1) . »

On le voit, si Porphyre se refuse à l'examen de cette question, ce n'est point qu'il la dédaignât, qu'il y attachât peu d'importance ou y trouvâtjpeu d'intérêt : il recule au contraire, effrayé de la grandeur et de la portée du problème. Les universaux existent-ils à part des individus, ou ne sont-ils rien en dehors de ceux-ci, que de simples mots ou de pures abstractions de notre esprit ? Les deux plus grands représentants de la raison antique s' étaient emparés de cette question ; ils se partagèrent, pour ainsi dire, les deux solutions opposées, auxquelles leur nom reste encore attaché. Platon distingue deux ordres de choses : les unes, individuelles, visibles, composées et périssables ; les autres, universelles, invisibles, simples et immortelles ; en d'autres

(1) Cité par M. Cousin, Fragments de Philosophie du moyen àge^ p. 67, et par M. Hauréau, de la Philosophie scolastiquc^ c. ii, t. I, p. 34. Nous croyons devoir transcrire ici, dans la traduction latine de Boëce et dans le grec de Porphyre, la phrase la plus importante de ce morceau : « Mox de generibus et speciebus illud cjuidem sive subsistant sive insolis nudis intellectibus posita sint, sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa lia3C consistentia, dicere recusabo. Altissimum enim negotium est hujusmodi, et majoris egens inquisitionis. » Auifxa nBç^ y^vwvts xai eI'Ôwv, xh uiv EiTê ucpéoTïjxEV iÎte Y,oiX h (x6vaiç tj^iXatç iTiivoîaiç xetTai, eiti xai 0o£crrr,y.6Tût ati)[iàtxa laxiv tj dtaw{xaTa, xat 7:6x£pov y^wpiaià t] Iv Totç àiaOr,rorç xai Tiz^X Taûia vKûe<JTÔ)Ta noLpaiz^QO\Mi X^ysiv paOuTd*n)ç ou(yr,ç ttjç xoiaitr^ç TZçtOLy^tjx- TK(aç, y.ai dtÀX/j; [je^î^ovo; Ocoasvrj; iÇsxàazto;.

termes, les individus et leure types généraux. « La première chose que nous devons nous demander à nousmêmes, » dit Socrate dans le Phédon^ « c'est à quelle na^ ture de choses il appartient de se dissoudre, pour quelle sorte de choses nous devons craindre cet accident, et à quelles choses cet accident n'arrive pas. . . — Cela est trèsvrai. — Ne semble-t-il pas que c'est aux choses composées ou qui sont de nature à l'être qu'il appartient de se résoudre dans les éléments qui ont fait leur composition, et que s'il y a des êtres qui ne soient pas composés, ils sont les seuls que cet accident n'atteint pas ? — Cela me paraît très-certain, dit Cébès. — Les choses qui sont toujours les mêmes et de la même manière, n'y a-t-il pas bien de l'apparence qu'elles ne sont pas composées? et celles qui changent toujours et qui ne sont jamais les mêmes, ne paraissentelles pas composées nécessairement? — Je le ti'ouve comme toi, Socrate. — Allons tout d'un coup à ces choses dont nous parlions tout à l'heure, et de l'existence véritable descpielles nous avions dit que nous convenions toujours dans nos demandes et dans nos réponses : ces choses-là sontelles toujours les mêmes, ou changent-elles quelquefois ? l'égalité, la beauté, la bonté, et toute existence essenti^e reçoivent-elles jamais aucun changement, si petit qu'il puisse être, ou chacune d'elles, étant pure et simple, demeure-t-elle ainsi toujours la même en soi, sans jamais recevoir la moindre altération ni le moindre changement? — Il faut nécessairement, répondit Cébès, qu'elles demeurent toujours les mêmes, sans jamais changer. — Et toutes ces choses, reprit Socrate, hommes, chevaux, habits, meubles,

et tant d'autres choses de même nature, restent-elles tou-

jours les mêEoes, ou sont-elles entièrement opposées aux premières, en ce qu elles ne demeurent jamais dans le même état, ni par rapport à elles-mêmes ni par rapport aux autres ? — Elles ne demeurent jamais les mêmes, répondit Cébès. — Or ce sont des choses que tu peux voir, toucher , percevoir par quelque sens ; au lieu que les premières, celles qui sont toujours les mêmes, ne peuvent être saisies que par la pensée ; car elles sont immatérielles et on ne les voit jamais. — Cela est très- vrai ^ Socrate,dit Cébès. — Veux-tu donc, continue Socrate^ que nous posions deux sortes de choses ? — Volontiers, dit Cébès. — L'une visible, et Vautre immatérielle ? celle-ci toujours la même, celle-là dans un continuel changement? — Je le veux encore, dit Cébès (1). » Veut-on voir la contre-partie delà thèse que Platon vient de soutenir sous le nom de Socrate : qu'on lise ces phrases de la Métaphysique d'Aristote : a Uhomme, le cheval, tous les universaux résident dans les individus; la substance n'est pas quelque chose d'universel (2)... Il est évident que rien d'universel n'a une existence isolée des êtres particuliers (3) . » Ce n'est point par hasard et en passant que les deux illustres chefs d'école ont abordé cette controverse et se sonft prononcés sui* son

(1) Platon, Phédon, trad. Grou, éd. Chauvet et Saisset, IIP série, t. I, p. 50, cité par M. Hauréau, de la Philosophie scolaslique, Ch. III, t. I, p. 63.

(2) Aristote, Métaphysique^ Vil, x, trad. Pierron et Zévort; t. II, p. 37.

(3) Id., ibid., VU, xvi, trad. cit., t. Il, p. 59. Cette phrase et la précédente sont citées par M. Hauréau, de la Philosophie seolastique, ch. m, t. I, p. 65.

objet. Selon M. Cousin (1) , « Platon est tout entier dans la théorie des Idées ^ et Ton peut dire avec une rigueur parfaite que la Métaphysique d'Aristote est une polémique perpétuelle contre cette théorie. Ce n'est pas là,» ajoute excellemment M. Cousin, « une querelle de détail ; c'est toute la différence qui sépare ces deux grands hommes, car c'est là le problème même de la philosophie. Les expressions de ce problème varient suivant les diverses époques de la philosophie et de la civilisation. Les données en sont plus ou moins nettement posées, les conséquences plus ou moins rigoureusement tirées ; mais le problème est toujours celui qui, à toutes les époques, tourmente et féconde l'esprit bumain, et, par les diverses solutions qu'il soulève, engendre toutes les écoles. Il se teint en quelque sorte de toutes les couleurs du temps où il se développe ; mais partout il est le fond duquel partent ou auquel aboutissent les recherches philosophiques. Il a l'air de n'être qu'un problème de psychologie et de logique, et en réalité il domine toutes les parties de la philosophie î car il n'y a pas une seule question qui, dans son sein, ne contienne cellcH^i \ tout cela n'est-il qu'une combinaison de notre esprit faite par noifâ à notre usage, ou tout cela a-t-il, en effet son fondement dans la hature des choses ? >$

L'im|)ortance de ce débat, qui divisa les philosophes anciens et troublait de son temps les écoles du moyen âge, semble avoir échappé à Jean de Salisbury. Aussi se tient-il à l'écart de tous les partis, et conserve-t-il envers les deux grands maîtres dont se réclamaient les factions rivales une

(l) Fragments de philosophie scolastique, p. 70.

impartialité qui paraît prendre sa source dans une indilïérence presque absolue pour les questions qui s'agitaient sous leur nom. Il sent bien qu'on ne peut accorder Aristote et Platon, et il ne laisse pas de sourire de la chimérique enti^eprise de Bernard de Chartres et de ses sectateurs, lesquels s' efforçaient de réconcilier, après lem' mort, des philosophes qui, de leur vivant, n'avaient cessé de se faire la guerre (1). Cependant il se fait l'apologiste des deux adversaires à la fois, et, en vantant leur génie, il semble craindre avant tout que la balance ne penche d'un côté plutôt que de l'autre. Pour lui, iVristote est le philosophe par excellence, et il n'est pas surpris que les plus grands esprits de tous les temps se soient fait gloire de baiser la trace de ses pas (2). D'autre part, Platon s'est élevé si haut par la viguem* de son génie, l'étendue de ses connaissances, la grâce et l'abondance de sa parole, qu'il a en quelque sorte pris possession du trône de la sagesse, d'où on le voit commander en maître aux philosophes de tous les siècles, à ceux qui l'ont précédé comme à ceux qui sont venus après lui (3) . Ailleurs, parlant de la mort de Platon : «Le soleil,» s'écriet-il, «parut tomber du ciel le jour où ce prince des philosophes quitta la terre, et on le pleura comme si le monde allait être replongé dans la nuit (4) . » Mais aussitôt il ajoute : a Aristote, disciple de Platon, lui succéda comme un nouveau soleil levant, et, par l'immense variété de son

(i) Salisb., Metahf II, xvii, p. 92.

(2) Id.,ibid., U, xvi, p. 88.

(3) Id., Policrat., VU, v ; t. II, p. 93.

(4) Id., Policrai, Vil, vi: t. U, p. 99.

.savoir, éclaira l'univers de mille rayons de sagesse (1). » Fervent admirateur de Platon et d*Aristote, Jean de Salisbury a peu de goût pour leur postérité, ou du moins pour les philosophes de son temps, qui se prétendaient issus de l'enseignement de ces grands hommas. Réalistes et nominaux essuient tour à tour ses critiques. A la vérité, il ne donne pas à l'une de ces écoles le droit d'être jalouse de sa rivale, car il les répudie toutes deux avec la même impartialité qu'il met à louer leurs ancêtres. A l'en croire, c'en est fait pour jamais de Roscelin et de sa doctrine (2) . Quant à la théorie opposée, Jean ne s'en dissimule pas la grandeur : il reconnaît qu'elle est propre à séduire les esprits élevés et familiarisés avec les hautes spéculations métaphysiques; mais il déclare en même temps qu elle ne saurait tenir contre les réfutations d'Aristote (3). Il était encore une troisième école, qui s'annonçait comme un compromis entre les deux camps opposés, l'école conceptualiste, laquelle ne voyait dans les universaux ni des êtres réels ni de purs noms, mais des conceptions de l'esprit humain qui, observant dans les individus des qualités générales, communes à chaque espèce, à chaque genre, les considère à part, en forme des êtres abstraits, et leur donne une sorte d'existence rationnelle. C'est l'école d'Abélard, qui, au témoignage de Jean de Salisbury, comptait alors bon nombre de sectateurs. « Ces philosophes, » dit-il , a sont

(1) Salisb , PolicraL, VII, vi; t. II. p. 99.

(2) Saligb., Mctah, II, xvfî, p. 90. Cf. PoUcraL, VII, xii; t. II, p. 127.

(3) Id., ibid., p. 92.

me» amis (1). » Et de fait, il n'eût peut-être pas répugné à incliner vers le conceptualisme, qu'il expose complaisamment, en le mettant sous le patronage d' Aristote (2) , mais pour lequd d'ailleurs il n'a garde de se compromettre : car, en terminant le chapitre qu'il consacre à cette théorie : « Je la recommande, » dit-il , a à ceux qui entreprennaît l'étude d' Aristote, non qu'elle soit plus vraie que les autres, mais parce qu'elle est mieux accommodée à la doctrine péripatéticienne (3). h

IK Jean de Salisbury s'abstient, comme nous vencms de le vok, des plus hautes spéculations de la philosophie de son temps, ce n'est pas uniquement par dédain ; c'est aussi, je le crms, par un scrupule d'orthodoxie et de peur des téœfeités d'une raison trop curieuse. H n'y avait pas longtemps que la dialectique avait fait invasion dans l'ensdgnement religieux , et que la théologie scolastique était née de remploi de la méthode péripatéticienne dans la démonstration des dogmes chrétiens (4) . Cette nouveauté ne fut pas sans porter ombrage aux docteurs attachés à la tradition , et Ton vit une levée de boucliers contre les esprits in- (Bscrets qui se jetaient dans une route inconnue, au péril d'y rencontrer l'erreur et d'y corrompre l'intégrité de la foi. Gautier, prieur de Saint-Victor, écrivit contre eux tout un traité, où il prend surtout à partie quatre philosophes

(1) Salisb., Métal, ^ II, xvii, p. 90.

(2) Id., ibid., Il, xx, p. 94 et sq.

(3) Id., ibid., p. 112 : « Ei qui Peripateticorum libros aggrediiur, magis Aristotelis sententia sequenda est : forte non quia verior, sed plene quia bis disciplinis magis accommoda est. »

(4) Bisf. lut., t. IX, p. 207 et sq.

illustres, Abélard, Gilbert de la Porrée, Pi^re Lombard et Pierre de Poitiers, qu'il appelle les quatre labyrinthes de France et qu il taxe formellement d'hérésie (1). Un autra écrivain contemporain , F intime ami de Jean de Salisb«ry, Pierre de Cdle, ne voulait pas qu'on jdantât la forêt d' Aristote ftuprës de Tautel du Seâgneur, dans ia craiote Sb voh* les mystères de la foi s'obscurdr sous les ociq})F8S d'une infinité de rech^ciies inutiles et ds^ereuses (2). Sans doute Jean de Salisbury , admirateur du philosophe éê fitagyre, adve^aire des Cornificiens, contre lescpieis il plaida si vivement la cause de ia dialectique, n'aurait pas voulu fermer la bouche aux modeiDes triants du péripatétisme^ encore mdns antidper les exécutions dont fut témmn le siècle suivant et livrer aux flammes les écrits d' Aristote (8) . 11 n'en est pas moins prompt à s'alaima^ des allures indépendantes de quelques docteurs d'alors, ni plus tolérant pour leurs entr^rises sur le terrain de ia foi. Selon lui, quiconque met en question l'existence de Dieu, mérite rfêtre lumené à la vérité par le châtiment (4). Il y a un j sam^uaire des vérités surnaturelles dont l'abord est défendu à la raison humaine, où la foi règne en maltresse, ^ ^à Ton doit entrer, non avec un esprit de curiosité et de c<mt^tion , mais avec un cœur humWe et soumis aux enseign^nents de l'autorité. Prenez, par exemple, le dogme de

(1) Duboulai, Hùt, Univ. Pans., U II, p. 629.

(2) Hist. m., t. IX, p. 23.

(3) Jourdain, Recherches critiques..., c. v, p. 187.

(4) Salisb., Policrat., VII, vu; t. II, p. 402 : « Qui vero an Deus sit deducit in quœstionem, et an idem potens, sapiens sit, an bonus, non modo irreligiosus, sed perfldus est, et pœna docente dignus est instrui. »

la Trinité : admettez-vous la distinction des personnes ? à moins de vous réfugier dans la lumière et dans Thumilité de la foi, comment échapperez-vous aux pièges d'Arius? Vous attachez-vous maintenant à la simplicité et à l'unité de substance? si la foi ne vient à votre secours, comment éviterez-vous de tomber aux mains de Sabellius? Ces dogmes n'en sont pas moins vrais cependant, pour être en butte aux assauts de Thérésie. La sagesse divine, ajoute Jean de Salisbury, s'est bien rendue visible aux yeux de notre chair dans le mystère de l'Incarnation, mais jusqu*à un certain point seulement, sans devenir pleinement accessible aux prises de notre intelUgence, ni nous permettre d'embrasser toute l'étendue de son être et d'en mesurer au juste la longueur , la largeur , la sublimité et la profondeur (1) . L'exemple sur lequel Jean raisonne ici n'est pas indifférent : car les écoles retentissaient encore des querelles soulevées par les hardiesses d' Abélard, et l'on n'avait pas oublié les persécutions qu'il s'était attirées pour avoir disserté avec plus de subtilité que de prudence touchant le dogme de la Trinité. Ce n'est donc pas sans intention, semble-t-il , que l'auteur du Policra tique a choisi ce mystère, parmi les vérités révélées, qu'il faut croire sans les comprendre. Par là il se sépare de son maître Abélard ; et, sans prendre ouvertement parti contre lui et ses pareils, à l'exemple de Gautier de Saint- Victor, pourtant il paraît se ranger à Tavis de ce dernier. Si l'on voulait donc l'enrôler dans l'une des écoles de son temps, lui qui , par l'originalité et la libre impartialité de son esprit , résiste à toute incorporation de

(l) Salisb., Policfat., II, xxvi; t. I, p. 134.

ce genre, il faudrait le compter au nombre des disciples de saint Bernard, c'est-à-dire des partisans de la théologie positive, de celle qui se fonde sur l'autorité de l'Écriture, des Pères et des Conciles, et ne recourt qu'avec discrétion aux lumières de la raison naturelle, à la différence de la théologie scolastique, plus contentieuse, plus raisonneuse du moins, qui prend surtout son point d'appui dans l'art de la dialectique, et dont le chef avoué, au douzième siècle, était Abélard (1). Il convient, en tous cas, de voir en lui un esprit circonspect, ami de la paix, respectueux pour l'autorité, trouvant sa nourriture dans la vérité révélée et son repos dans une foi humble et soumise ; nullement tenté d'ailleurs de s'engager, sur les pas de tant de philosophes, qu'il estimait ou qu'il aimait pour la plupart, dans les aventures d'une recherche épineuse, pleine d'obscurités et de périls, dont le terme était trop souvent l'erreur, et la récompense ime vie troublée par les querelles et parfois flétrie par les condamnations les plus graves.

Un autre motif détournait Jean de Salisbury de gravir les cimes des spéculations métaphysiques ou de s'enfoncer dans le dédale des subtilités dialectiques. Non-seulement \ il redoutait les faux-pas où l'on s'expose dans ces routes \ escarpées, mais celles-ci ne conduisent pas, selon lui , au vrai but de la sagesse, qui est la vertu. Il ne fait nul cas des livres, des études qui ne sauraient aider à l'amendement de la vie, et traite d'inutile toute philosophie qui n'apporte aucun profit moral et pratique (2). La vraie phi-

(1) Voir, sur la différence et l'histoire de ces deux méthodes, VHistoire littéraire, t. IX, p. 207 et sq.

(2) Métal., prol., p. 9.

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los(^i€, à son sa^, est celle qui nous mène à l'amour de Dieu (1) , unique foyer de toutes les vertus, qui , semblable au soleil, dont les rayons se peignent des couleurs des objets qu'ils rencontrent, prend les nuances les plus variées et devient tour à tour, suivant les temps et les personnes, prudence, courage, tempérance et justice (t). Toutefois, en assi^mnt pcmr terme aux eff<»ts de son philosophe, l'amour de Dieu, Jean a soin de le mettre en garde contre la chimère d'un mysticisme nuageux et stérile. La charité ne s'endort pas d^ns Textase : elle s'exprime par les œuvres; elle est agissante et prend corps, en quelque sorte, dans des actes de vertu (3) .

iem de Salisbury n'est donc pas un philosophe mys* tique, mais est-il un philosophe? Mous ne le croyons pas. Son indifférence à l'égard des graves débats qui partageaient les meilleurs esprits de son siècle, son dédain pour les re» cherches purema^t spéculatives et qui ne visent directem^it à aucune utilité pratique, nous empêch^aient de kii ouvrir les rangs des illustres docteurs, ses cont^^i^KM^ains, qu'il a si bien connus, dont il a tracé des portraits si fidèles, mais auxquels on dirait qu'il craignit lui-même de se voir associé. #ean était un esprit brillant, studieux et savant, au fait des différents systèmes produits et débaittus de son temps, singulièrement habile à en découvrir le faible, mais par cela même, et plutôt par excès de clairvoyance que par trop de timidité, incapable de prendre pied dans une doctrine, de

(1) Policrat., Vil, ii; t. II, p. 121.

(2) Policrat., V, m; t. I, p. 267.

(3) PolîçraU, V, m; t. 1, p. 268.

Taccepter pour sienne, de la défendre envers et contre tous. Au reste, les goûts et les besoins de son amené le portaientils pas vers d'autres objets? Sans doute il était, comme Platon l'exige de son philosophe, ami de la grâce et de la mesure ; mais la pente de sa nature Tentraînait-elle, comme le veut encore Platon , à la contemplation de T essence des choses (1)? S'il avait pu, vers le milieu de sa carrière, se retirer dans la solitude, où il rêvait alors de cacher et de finir sa vie, il eût sans doute ajouté son nom à la liste des auteurs spirituels : il n'aurait pas grossi le nombre des écrivains scolastiques ; et, plus soucieux d'édifier les âmes que d'éclairer les esprits, il n'aurait certes pas préludé à la Somme de saint Thomas d' Aquin ; U aurait peut-être donné au douzième siècle le livre de F Imitation de Jésus^Christ^ où devait plus tard s'épancher la foi ardente et pieuse des âmes, sœurs de la sienne, si nombreuses au moyen âge, dont fi toute la science était d'obéir à la loi de Dieu (2), » et qui savaient que « les hautes pensées ne font pas les saints, mais qu'une vie pure est agréable au Seigneur (3). »

(1) Platon, de Republica, VI, ir, éd. Tauchnitz; t. V, p. 199.

(2) Salisb., Polia^at., VU, ii; t. II, p. 121 : « Omnis doctrina illuc tendit, ut homo subjectus sit legi Dei. »

(3) De Imitatione Chrisii, I, i, 3 : « Vere alta verba non faciunt sanctumetjustum; sed virtuosa vita efûcit Deo charum. » — Le livre de rimitation ne parle-t-il pas des problèmes des universaux dans les mômes termes que Jean de Salisbury : Et quid curœ nobis de generibm et speciebus ?

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