‹ Jean de SalisburyChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SES PRINCIPAUX OUVRAGES

(l'entuétique.)

Première édition de Pouvrage ; date probable de sa composition . — Les Gornificicns attaqués de nouveau sous un autre nom — Les écoles de l'antiquité : portrait de Socrate. — - Érudition de Jean deBalisbury : savait-il le grec? dans quelle mesure il connaissait Platon et Aristote : des écrivains anciens cités par lui et aujourd'hui perdus. — Jugement sur VEnthétique,

A la suite des deux ouvrages que nous venons d'étudier, il convient de placer un autre écrit de Jean de Salisbury, un poëme de plus de dix-huit cents vers, composé dans le même temps, publié depuis peu, et qui a pour titre ^wMeiicus de dogmale philosophorum (1). C'est en 1843 qu'il vit le jour pour la première fois. Jusque-là on n'en connaissait que le titre et tout au plus les deux ou trois premiers mots, grâce aux compilateurs qui avaient dressé le

(\) Voici comment Petersen (Entlieticus^ Proœm.i P- 13) expliqué ce titre : « Enlhelicm bonae notae est vocabulum, quod vocabulo ^oy^^ suppleto, substUucns, suppeditans, instruens, insinuans significat. » Le titre entier pourrait done se traduire ; Discours propre à

catalogue des œuvres de Jean (1) . Deux exemplaires manuscrits du poëme subsistaient, à la vérité, qui se trouvent aujourd'hui, l'un au Musée britannique de Londres, l'autre dans la bibliothèque de Cambridge (2) . Mais à peine en soupçonnait-on l'existence, et Labbe déclarait qu'il les avait en vain cherchés (3). Un de ses contemporains, mieux instruit et plus à portée de l'être, Patrick Young, préposé à la bibliothèque royale de Londres, sous les règnes de Jacques I" et de Charles P', avait projeté cependant une édition de VEnthéiique. Dans ce dessein , il s'était mis à le transcrire; mais il n'eut pas le temps de mener son entreprise à fin. Sa copie, qu'il avait laissée inachevée, fut plus tard complétée par ime main étrangère, puis, à la suite de maintes vicissitudes, après avoir souvent changé de possesseur, finit par prendre place dans la bibliothèque publique de Hambourg (4). C'est un professeur du gymnase de cette ville, Christian Petérsen, qui, de nos jours, publia e premier YEnthétiqiœ^ sur la transcription de Young , collatiônnée à l'original de Londres (5).

enseigner les opinions des philosophes* — Entheticus est le titre du manuBcîrit de Londres; celui de Cambridge ^^ovXb EutheticuSy mot forgé probablement par raateur> que Petérsen (loc. oit.) dérive de fôOrrio), hene disponere, se commendare, et qui signifierait qui hem disponere, se commendaref benevolentiam alicujus sihi reconciliare possit, — Eutheticus est le titre authentique de la dédicace eil vers, mise en tête du Policratique ; il semble que Enthéticm convient mieux au poëme dont il s'agit ici.

(1) Balée, lllustr. Brit. Script. CataL, 1559, cent. 3, p. 211. — Leland, Commentarii de Script. Bit., 1709, p. 206.

(2) Petérsen, Entheticus, jProcBm., p. 13.

(3) Fabrioius, BiùL med, et inf. lat.^ liv. IX, t. Il, p. 131.

(4) Petérsen, Entheticus, Proœm,, p. 15 et sq.

(5) Johannis Sarisberiensis Entheticus de dogmate philosophorutn

Imprimé si longtemps après le Policraiigue et le Méialogique (1) , ce poëme date pourtant des mêmes années, et peut être considéré comme le fruit de la même inspiration. Ces ouvrages se tiennent, en effet, par plus d'un lien et ont entre eux plus d'un trait de ressemblance : à le bien prendre, ils forment, à eux trois, tout un ensemble, où PEnihéiique serait, en quelque sorte^ le résumé et la conclusion des deux autres.

Comme ceux-ci, il fut composé sur les instances, presque sur Tordre de Thomas Becket, et à ce titre lui fut également dédié. S' adressant à son livre, Jean lui dit ; « Celui qui m'ordonne de t' écrire, veut faire aussi ta fortune. Heureux les auteurs qu'il protège : leur nom devient bientôt célèbre. C'est lui que Thibaud^ aujourd'hui chef de l'Église de Cantorbéry, appelle de ses vœux et de ses prières* à, lui succéder sur le siège qu'il occupe (2) ». Ces derniers mots nous aident à fixer la date de notre poëme. Thomas Becket n'était pas encore archevêque ; et Thibaud, voyant venir sa fin, souhaitait de l'avoir bientôt pour héritier de sa dignité et de son pouvoir.

D'autres motifs nous autorisent à rapporter la composition de XEnthéiique à cette période de la vie de Jean de Salisbury. En l'écrivant, il se trouvait évidemment sous l'empire des idées qui le dominaient lorsqu'il travaillait à ses

nunc primum edilus et commentariis imlnicUis a Christiano Pctersett Uamhargi, 1843. — VEulhélique est imprimé dans l'édition dd Giles, vol. V, p. 239 et s(|.

(1) Nous avons indiqué la première édition du Policratiqile à la fin du ch. m; la première éditîen du Métalogique est de 1513. Y.Hist.iitL.L XIV, p. 117.

(2) Entheticus, v. 1291, éd. Giles; t. V, p. 280.

deux premiers ouvrages. Les assauts qu'il livre, dans le Policratique^ aux ridicules et aux vices des courtisans, il les renouvelle dans ses vers, où il nous montre Thomas Becket, seul tenant de la justice et de la vertu, au milieu de l'aristocratie dépravée qui l'entoure (1). La guen'e que, dans le Méloiogiquej il fait au chef des sophistes de son temps, il la lui déclare ici de nouveau ; seulement il lui donne, on ne sait pourquoi, un autre nom : ce n'est plus Comificius, c'est Sertorius qu'il prend à partie. Au reste, sous cette appellation nouvelle, c'est le même caractère, ce sont les mêmes doctrines (2) : toujours le culte de la déclamation sonore et vide ; toujours le mépris de la science et des livres qui la renferment. << Voilà, » dit Jean de Salisbury, s' adressant à son livre, << les leçons que Sertorius donne en nourriture à ses jeunes disciples. Lui dont le seul mobile est l'amom* du gain, il leur apprend, en échange d'une large rétribution, à ne rien savoir. 11 les tient dans une perpétuelle enfance, leur inculquant le dédain delà vieillesse et la crainte d'atteindre à la gravité de cet âge. Son école est pleine d'étrangers, venus

(1) EniheL, v 1301 -1462, p. 280 et sq.

(2) Nous ne saurions, à ce sujet, partager les scrupules du dooteur Petersen, EnthcL, p. 80. Non-seulement l'ensemble des deux portraits, de celui de Comificius, dans le Mélalogique^ et de celui de Sertorius, dans VEnthctique, mais les moindres détails concordent exactement. Parlant des sarcasmes de Sertorius contre les pçirtisans des bonnes études, Jean dit dans VEnthéliquCi V. 95, p. 242 :

Disceptaturus, qui dogmata prisca sequetur, [n patriarcharum bobus habendus erit.

Gela ne rappelle- t-il pas le passage du Métalogique (I, v, p. 22) Où Comificius traite ses adversaires de bœufs d'Abraham et d'ànesscs de Balaam ?

des extrémités du monde, instruits à tout oser, sans aucun souci du devoir, asservis à l'intempérance, à la prodigalité, aux folles amours. Toi cependant, ô mon livre, arme-toi du bouclier et du glaive de la vertu, pour marcher à leur rencontre et abattre leur fureur (1) . »

Aux sophismes de Sertorius et des siens Jean de Salisbuiy oppose le langage de la vraie philosophie. L'image qu'il trace de celle-ci n'est pas nouvelle pour nous; déjà nous l'avons vue dans le Métalogique: c'est toujours cette philosophie utile et pratique dont les leçons vont à épurer les âmes et à discipliner la vie. « Qu'est-ce que la philosophie, sinon la source, le chemin, le guide de la vertu? elle éclaire nos pas, règle notre conduite, nous mène à la paix et au bonheur, »

Philosophia quid est, nisi fons, via, duxque salutis, Lux animae, vitse régula, grata quies? (2).

Dans ses vers comme dans sa prose, Jean prêche l'alliance de la philosophie et de la foi, l'intime union de la philosophie et de la charité, lesquelles ne sont, dit-il,^ qu'une seule et même chose : a Si en Dieu est la sagesse de l'homme, la philosophie n'est donc que l'amour de Dieu. Si rien en ce monde n'est plus grand que cet amour, si l'amour divin l'emporte sur tout ici-bas, concluez que la philosophie qui prend son point de départ dans la foi, s'élève au-dessus de cet horizon terrestre.

Bi verus Deus est hominum sapientia vera, Tune amor est veri Philosophia Dei.

(1) EntheL.v. 121, p. 242.

(2) Ibid., V. 277, p. 247.

At si mundanum nihil ilio majus amore,

Et si divinus omnia vincit amor, (îollige, quod mundum transcendit Philosophia (1).

Mais faudrait-il consacrer un chapitre spécial à YEnthétique^ si Ton n'y trouvait que la traduction en vers des autres écrits de Jean de Salisbury? Ce qui assigne à ce poëme une place à part au milieu de ces ouvrages, c'est une série d'esquisses historiques, où sont dépeints à grands traits les principaux philosophes de l'antiquité grecque et latine (2) . Déjà quelques pages du Policratiqiie auraient permis de deviner dans Jean de Salisbury un historien de la philosophie, le seul, croyons-nous, de son temps (3) ; déjà même en louant dans ces pages Aristote et Platon, il s'était montré poëte par la pompe du style, par l'abondance et l'éclat des images (4). Mais les portraits de YEnthétique^ bien plus nombreux, sont plus fermes de dessin et plus vifs de couleur. C'est comme une galerie, très-complète pour l'époque, où nulle grande école n'est oubliée, où chacune est personnifiée dans ses plus illustres représentants. Parmi ces sages, il en est un qui voit tous les autres à ses pieds comme autant de disciples et d'adorateurs, et que la Grèce apprend à révérer comme un Dieu : c'est Socrate. u Mettre en question s'il fut le premier dans la science du vrai, s'il fut pur et saint dans sa vie, ce serait vouloir passer pour impie. D'autres supputent les noiiibres, mesurent, pèsent, analysent la matière ; il en est qui

(1) Enthet., v. 305, p. 248.

(2) Enilmt., V. 400-1270.

(3) PolicraU, Vil, iv, v, vi; t. II, p. 91 et sq.

(4) V. les passages cités au chapitre précédenti

observent les astres, à T effet de surprendre le secret des Parques, les mystères de Tavenir, les décrets delà divinité; ou bien ils fouillent les entrailles de la nature, s'attachent à r enchaînement des causes et des effets, et vivent tout entiers dans le monde extérieur.-C'est ainsi qu'ils usent leur intelligence et en dispersent les facultés au dehors. Cependant leur cœur demeure privé de lumière. Socrate méprise les vaines occupations des hommes, et nous avertit de scruter les replis de notre conscience. 11 porte bien ses regards sur les objets extérieurs, mais pour en tirer profit, et n'estime chaque chose qu'à sa juste valeur, Il concentre sur lui-même tous les rayons de son intelligence. Pour lui l'âme est un Dieu ; le monde, son temple (1) ; la chair, son , esclave. Il fuit les coupables entraînements des sens, et tient la nature dépravée sous le joug de la raison. Il réforme les mœurs, calme les passions et nous apprend que la plus grande des vertus est de savoir souffrir. Si l'on pouvait mesurer ensemble l'âme humaine et l'univers, on verrait que la première est plus grande, le second plus petit ; que celui-ci doit servir, celle-là commander. Le monde obéit à l'homme, l'homme à la raison, parcelle de l'intelligence de Dieu. Ainsi tout s'incline devantl'heureuxSocrate, et lui que ntil pouvoir ne peut dompter, se voit le maître du monde. >»

Ante pedes Socratis humiles sternuntur alumni,

Indigetemque Deum Grœcia tota colit.

Quœrere si cunctos prœcessit vera docendo,

Vixerit an sancte, creditur esse scelus.

(1) Nous demandons la permission de traduire par cet à-peu-^ près ces mots, qui ne nous représentent rien de bien clair : munlus rictimiu

— iiyh —

Exercent alii numéros et pondéra reruni>

Quœ mensurandi régula, quive modi; Parcarum montem sunt qui specuientur in astris

Et rerum motus, consiliumque Dei ; Sunt qui rimantur naturse viscera, sunt quos

Nexio causarum, signaque sola tenent :

Sic aciem mentis vexant et in extcra spargunt ;

Et privata suo lumine corda manent.

At Socrates hominum curas comtemnit inanes

Et latebras cordis quemque videre monet, Extera cuncta notât et comtemplatur ad usum,

Et, quanti novit singuia, tanta facit.

Gontrahit in sese mentis radios; Deus iili

Est animus, mundus victima, serva caro ; lilicitos motus corruptte carnis abhorre t.

Naturoeque malum sub ratione domat, Instituit mores vitamque serenat, eoquc

Judice virtutum maxima scire pati.

Si commetiri mentem mundumque liceret,

Ha?c major, minor hic; servit hic, illa régit. Nam carni mundus, servitque caro rationi,

Quai pars est animi participata Deo.

Omnia sic la3lo Socrati famulantur eique,

Quem vis nulla potest luBdere, mundus ol)it (1).

Malgré l'emphase, par moments un peu obscure, de ce panégyrique, on y retrouve les traits essentiels du maître de Platon^ de ce sage qui fit descendre la philosophie du ciel sur la terre et dont la méthode se peut résumer en un mot : Connais-toi toi-même (2) . Même ressemblance dans les autres portraits, qui entourent celui de Socrate, comme pour lui faire cortège, et où Ton reconnaît, entre plusieurs.

(1) Enlhet., v. 773, p. 263. '

(2) «i Le Connais-toi toi-mâmc, qui n'avait été jusque-là qu'un sage précepte, devint une méthode. » Cousin, Iliit. gén, delapfdfos,, m« leçon, p. 116.

Pythagore et Zenon, Platon et Aristote, Varron, Cicéron et Sénèque(l). Où donc Jean de Salisbury avait-il puisé toute cette science? A l'égard des Latins, il possédait si bien leur langue, leurs écrits étaient si répandus de son temps, qu'il n'est pas douteux que son érudition concei'nant leur doctrine et leur personne fût de première main. Mais savait-il assez le grec, les bibliothèques de l'époque étaientelles assez riches, pour qu'il ait pu, directement et sans intermédiaire, nouer commerce avec les Aristote et les Platon ? Nous ne le croyons pas.

Quelques auteurs lui ont fait une réputation d'helléniste, qui paraît peu méritée. Fabricius le donne pour également habile dans les deux langues de l'antiquité classique, Balée et Leland, dont le premier semble, à la vérité, copier le second, font dater de lui je ne sais quelle restauration des études grecques en Angleterre. «L'un des premiers parmi nous, » disent-ils tous deux, « il rendit à la langue grecque et à la langue latine toute leur pureté, tout leur honneur (2) , » Quel emploi fait-il donc du grec dans ses ouvrages ? On y rencontre quelques mots isolés, perdus au milieu de sa prose et de ses vers, et qui, appartenant à la

(1) Fabricius, BibL med, et inf, lat.^ I. IX, t. II, p. 131 ! « utriusque linguas peritum. »

(2) Balée, Illusir. Max. Britann. Script. Catal,, cent, m, p. 211 : « Ex primis unus fait qui nostrœ Britannia), post Theodori lempora, grœcam et latinam linguam suœ puritati ac dignitati restituere laboravit. » — Leiand, Comment, de Script. Brit,^ c. clxxyi, p. 206 : « Unus ex primis fuit qui nostraB Britanniœ, post Theodori, Cantiorum archiepiscopi, et Adriani Abbatis feiicia tempora, greecam et latinam linguam cum sua puritatc et dignitate restituit. >»

terminologie de l'école (1) , étaient sans doute en usage dans l'enseignement vulgaire, et n'exigeaient, pour être compris, aucune teinture de la langue. Au surplus, n'en trouverait-on pas tout autant chez Abélard, et M. Cousin n'artril^pas victorieusement démontré qu'il ne savait pas ou qu'il savait fort peu le grec (2) ? Nous pensons que Jean de Salisbury y était plus versé. Au temps de son exil , il entretint une correspondance littéraire avec l'helléniste le plus renommé du siècle, Jean Sarazin, moine de Saint- Denys, traducteur des œuvres connues sous le nom de l'Aréopagite (3). Ce savant religieux envoie ses traductions à Jean de Salisbury, et lui demande son avis, ses conseils, comme à quelqu'un de compétent. Il entre ensuite avec lui, sur la différence du génie des deux idiomes, sur la difficulté de faire passer dans le latin la grâce et la concision du grec, en des détails qui ne permettent guère de supposer son correspondant tout à fait étranger à l'une de ces langues (4). Mais Jean de Salisbury, très-apte sans doute à bien juger d'une traduction, ne pouvait s'en passer quand il avait à lire les philosophes de la Grèce, Veut-il étudier Aiistote : il demande à ses amis, non le texte ori-

(1) Comme et^oç {Met., II, xvii, p. 92) ; £vv6taç (ibid., II, xx, p. 96) ; 6Xt)v (ibid., p. 104); t<57cowç (ibid., III, ix, p. 145), etc.. Quelquefois ces expressions sont latinisées ; ex : alethiœ (Met., IV, m, p. 66), ou simplement écrites en caractères latins : phronesin (Met, IV, XIV, p. 170),

(2) Cousin, Fragm, de philos* au moyen dge^ p. 50 et sq.

(3) V. sur Sarazin, Hist. litL, t. XIV, p. 191.

(4) Salisb., ep. 149, 1. 1, p. 238; ep. 230, t. U, p. 95. Quelques lignes de ce.tte dernière lettre, où Jean Sarazin expose sa méthode de traduction, pourraient être rapprochées du ch. v du de Optimo Génère dicendi, de Gicéron.

ginaJ, mais la version latine des traités du Stagyrite ; il les prie d'y joindre des éclaircissements, des conunentaires, propres à lui faciliter l'intelligence des passages obscurs ou mal rendus (1), Lui-même d'ailleurs ne fait nulle difficulté d'avouer son insuffisance en qualité d'helléniste. Consultant Jean Sarazin sur une page de saint Ambroise relative à la signification théologique du mot oùdtoc : « Elle me paraît, » dit-il, « nuageuse et subtile, mais à moi seulemait et à mes pareils : car, pour les Grecs et pour ceux qui possèdent à fond leur langue, je ne crois pas qu'il y ait rien là qui les puisse arrêter (2). » Après cela, quoi d'étonnant si, toutes les fois qu'il cite les Grecs, il les cite en latin, d'après des traductions qui ne sont évidemment pas son ouvrage ? car, pour quelques-unes dont nous ignorons l'origine, il en est un bien plus grand nombre dont nous sommes à même de nommer les auteurs (3).

Au reste, Jean de Salisbury eût-il été capable de comprendre sans interprète les manuscrits grecs, il n'en aurait sans doute pas trouvé beaucoup autour de lui. Les bibliothèques du temps, si riches en écrivains latins, semblent avoir été, en fait de littérature hellénique, dans le plus absolu dénûment. On serait tenté de croire qu'elles ne contenaient que les œuvres de Denys l'Aréopagite, les seules que nous sachions, de source certaine, avoir été lues

(1) Salisb., ep. 211, t. II, p. 54.

(2) Salisb., ep. 159, t. 1, p. 270.

(3) V. dans M. Jourdain le rapprochement établi entre plusieurs extraits d*Aristote, tirés du Métalogique, et la traduction do YOrganum de Boëce. Jourdain, Recherches critiques,- note F, se rapportant à la page 26, p. 247 et sq.

daiisForiginal et mises en latin au douzième siècle, d'abord par Hugues de Saint- Victor (1), ensuite par Jean Sarazin. La Petite Chronique de Saint-Denys (2) mentionne, il est vrai, à la date de 1167, le retour dans cette abbaye, du moine Guillaume (3) , qu elle qualifie de médecin et qui re- * venait d'un voyage en Orient, rapportant de Constantinople des livres grecs. Ce religieux, habile dans l'art de la médecine, ne l'était pas moins , paraît-il , dans les langues anciennes; on le cite comme l'un des trois grands hellénistes du temps (4). Mais quels étaient ces ouvrages, qu il montrait, à sa rentrée en France, comme le butin de sa lointaine expédition ? Nous ne le savons pas. Ce que nous savons, c'est que, sur deux traductions qui passent pour l'œuvre de Guillaume, il en est une qui a rapport à saint Denys l' Aréopagite : c'est son éloge, d'après le grec de Mi-

(1) V. Essai sur la fondation de l'école de Saint-Victor, thèse pour le doctorat ès-lettres, par l'abbé Hugonin, imprimée dans le Cours de Patrologie de Migne, en tête du GLXXV* vol., g 5, col. 187. — On lisait, à la vérité, les Pères grecs, mais dans des traductions. V. HisL litt., t. IX, p. 207. Il résulte môme de ce passage que Tétude des Pères fut un peu négligée au douzième siècle. J. de Salisbury connaissait bien et cite souvent les Pères latins, saint Augustin surtout; il nomme plus rarement les Grecs, et, lorsqu'il lui arrive de leur faire quelques emprunts, c'est toujours d'après des traductions latines.

(2) Duboulai, HisU Univ. Paris., t. II, p. 348. — Hist. litl,, t. XIV, p. 375.

(3) Il s'appelait Guillaume de Gap, du lieu de sa naissance. On ne sait s'il fut médecin avant d'être moine; il devint dans la suite abbé de Saint-Denys. Hist, litt,, t. XIV, p. 374 et sq.

(4) Les deux autres étaient Jean Sarazin, dont nous avons déjà parlé, et Macaire, abbé de Fleury, auteur d'un glossaire grec-latin. Sa notice se trouve au tome XIII, p. 313 de VEist. lut. Cf. t. IX, p. 151.

chel Syncèlle (1) . Faudrait-ii en inféiw que les manuscrits dont Guillaume dota la bibliothèque de son monastère étaient plus propres à servir les religieux voués, comme Jean Sarazin, à la gloire de leur saint patron, qu à venir en aide aux philosophes désireux de faire plus ample connaissance avec les grandes écoles de l'antiquité païenne ? Quoi qu'il en soit, nous ne voyons pouit qu'à partir du voyage dece moine helléniste en Orient, les études grecques aient fait le moindre pas dans l'Europe occidentale, ni qu'un nouveau traité d' Aristote ou de Platon ait été mis dès lors à la disposition des étudiants ou des maîtres en philoso^ phie.

Concluons donc, sans hésiter, que Jean de Salisbuiy ne possédait, qu'il n'avait lu des grands représentants de la raison ancienne, que les ouvrages ou fragments d'ouvrages déjà traduits en latin, et qui avaient cours de son temps,

A ce compte, il n'avait eu entre les mains qu'un seul traité de Platon, le Timéc^ et encore dans l'incomplète version de Chalcidius. Celivie avait été introduit en France, au dixième siècle, par le moine Gunzon. Fort maltraité par un religieux de Saint-Gai et même chassé de l'abbaye pour un solécisme, Gunzon écrivitune longue lettre à sadécharge, où, en preuve de son savoir, il rappelle que les Français lui doivent la connaissance du Timée de Platon, qu'aucun d'eux avant lui ne s'était avisé de citer (2). Longtemps

(1) Hist. nu., t. IX, p. 94-t5l ; t. XIV, p. 376. L'autre était une vie anonyme du philosophe Secundus.

(2) Petit Radel, Recherches sur les bibliothèques , II« section, p. 80. — Hist. m., t. VI, p, 389-393; cf. ibid., p. 65.

Tauteur du Phèdre et du Banquet ne survécut, en Occident, que dans ce seul dialogue, le moins dramatique peut-être de tous ceux qu'il nous a laissés. Abélard n'en connaissait pas d'autre (1) , et rien dans les écrits de Jean de Salisbury ne nous donne à penser qu'il fût, en ce point, plus avancé qu Abélard (2). Par contre, il avait eu sous les yeux quelques traités d'Aristote, inconnus à celui qu'il se plaît à nommer je péripatéticien palatin. Il avait lu, par exemple, il examine et apprécie fort au long les Topiques et les Ana^ ly tiques (3), ouvrages qu Abélard n'avait jamais rencontrès (4) , bien que Boëce les eût traduits l'un et l'autre. Gardons-nous de croire cependant que Jean de Salisbury possédât dans sa bibliothèque les œuvres complètes du Stagy rite.

(1) Cousin, Philosophie scolastiqmy p. 55.

(2) Ici encore nous croyons devoir nous séparer du professeur Petersen, lequel pense {EntheL, p. 93) que Jean de Salisbury connaissait les Lois et la République de Platon. Il est vrai que Jean mentionne plusieurs fois ces traités ; il établit môme un parallèle entre la République de Platon et celle de Gicéron (Poliaat.^ VI, xxr, t. It, p. 52) ; mais tout cela paraît tiré de Gicéron , d*Apulée, de Macrobe, de saint Augustin, etc., bien plutôt que puisé dans une étude directe des ouvrages en question. D'ailleurs, comment Jean de Salisbury aurait-il pu se les procurer? Petersen s'appuie sur une assertion de V Histoire liltéraire (t. IV, p. 246), d'après laquelle un certain Mannon, moine philosophe du neuvième siècle, aurait composé « des commentaires sur les Lois et la République de Platon, et d'autres sur les livres du ciel et du monde et la morale universelle d'Aristote. » —Mais le savant éditeur de VEnthétique n'a pas fait attention que cette affirmation, qui se rencontre dans un discours préliminaire, oii les points de détail sont nécessairement moins étudiés que dans les notices spéciales, se trouve très-sérieusement mise en doute dans la notice relative à Mannon qui est au volume suivant, p. 658.

(3) Métal, liv. III et IV.

(4) Cousin, Philosophie scolculigue, p. 58.

Même parmi les traités qu'il cite, il en est plus d*un dont il ne parle que sur la foi d' autrui et qu'il ne connaissait que par ouï-dire (1). Les seuls qu il eût directement étudiés sont les traités dialectiques, fort répandus au moyen âge, à dater du douzième siècle surtout, grâce aux traductions de Boece. C'est par l'intermédiaire de ces traductions qu'il s'était familiarisé avec Aristote et sa doctiine. Toutes les fois qu'il l'analyse avec quelque détail, qu'il le cite avec quelque étendue, on est sûr qu'il s'agit des traités mis en latin par Boëce, et l'on peut affirmer, avec M. Jourdain (2) , qu'il n'avait vu de ses yeux et feuilleté de ses mains que ceux-là.

Ainsi le Tvnée de Chalcidius, l' Organum de Boëce, voilà tout ce que Jean de Salisbury avait pu lire des grands philosophes de la Grèce.

Où donc avait-il puisé tant de renseignements précis sur les écoles de l'antiquité, sm' leurs chefs et leurs principaux représentants ? Sans doute il avait beaucoup appris de Cicéron, d'Apulée, d'Aulu-Gelle, de Macrobe et de saint Augustin. Mais il fallait qu'il eût d'autres sources d'information. Nulle part il ne nomme Diogène de Laërte, et il semble bien qu'il ne lui a fait aucun emprunt (3). Il cite une fois Satyrus (4), ce péripatéticien du temps des Ptolémées,

(1) Par exemple, V Éthique à Nicomaque^ Policrai,^ VIII, u; t. n, p. 205; t. VIII, p. 245.

(2) Jourdain, Recherches critiques, p. 30, 247 et sq.

(3) Petersen , si enclin à étendre au-delà de ses limites l'érudition de Jean, déclare qu'il n'a rien trouvé dans ses livres qui indiquât la moindre connaissance de Diogène. EntheL, p. 96.

(4) Salisb., Policrat,, V, xvn; t. I, p. 332,

l'un des premiers historiens de la philosopliie, queDiogène a pris souvent pour guide (1) , et que saint Jérôme qualifie de très-docte personnage (2). Mais c'est justement à saint Jérôme qu'il doit de connaître Satyrus et d'avoir pu reproduire un fragment de ses vies d'hommes illustres. Ce fragment, il l'avait lu dans le second livre contre Jovinien (3) , d'où il l'a transcrit mot pour mot, sans y rien changer, pas même les quelques lignes d'introduction qui le précèdent dans le texte de saint Jérôme. Il n'avait donc pas ces biographies en sa possession, et ce n'est pas là qu'il à trouvé de quoi suppléer à l'insuffisance de ses lumières touchant la vie, la doctrine, les œuvres des philosophes anciens. Maïs on peut croire qu'il avait entre les mains un autre livi'e du même genre, aujourd'hui disparu, et sans doute perdu pour toujours, dont il nomme volontiers l'auteur et d'où il a tiré le meilleur de son érudition : le livre de Flavianus, intitulé de Vestigiis philosophonim (4). Notons-le en passant, Jean de Salisbury s'est approprié ce titre, que nous retrouvons en tête du Policratique. Quel est ce Flavianus ? On a cm reconnaître en lui (5) , avec assez de vraisemblance , un in-

(1) SchœlL, IV, XLiii; t. III, p. 349. Cf Fabricius, Bibl. gr„ t. UI, p. 51-504.

(2) 8. Jérôme, de Viris illustribus, prologue, éd. Migne, t II, col. 603.

(3) S. Jérôme, adv, Jovinianum, II, xiv, éd. Migne, t. II, col. 304.

(4) Salisb., PolicraL, II, xxvr; t. I, p. 133 : « Hoc autem asscrit Flavianus in libre qui de vestigiis Philosophorum inscribitur. » Cf. Policrat., VIII, viir; t. Il, p. 271; XII, t. ii, p. 281.

(5) Petersen, Entliet,^ corrigenda et addenda, note se rapporlanl »iux pages 91 et 95.

terlocuteur des Saturnales de Macrobe, introduit par Symmaque,et loué tout à la fois pour l'élégance de ses mœursja probité de son caractère, la profondeur et la variété de son savoir (1) . Cette supposition une fois admise, on ne pourra se refuser à reconnaître également en lui un correspondant de Symmaque, celui à qui ce fameux orateur adresse le second livre de ses lettres (2). Là s'arrêtent les données que nous fournissent les écrivains anciens sur cet érudit (3) , que personne, à coup sûr, ne se fût avisé de ranger parmi les historiens de la philosophie, si Jean de Salisbury ne l'avait plusieurs fois cité et plus souvent encore, on peut le croire, mis à contribution dans ses ouvi'ages.

Ci' est un fait curieux assurément qu'un livre placé dans les bibliothèques du douzième siècle se soit égaré depuis lors. Que serait-ce s' il s'agissait, non plus d*un seul volume, mais d'un grand nombre d'auteurs, que nous ne connaissons que par les titres de leurs écrits, tout au plus pai* quelques fragments, dont quelques-uns même nous seraient

(1) Macrob., Saiuriu, I, v, éd. Nisard, p. 158 : « Plavianum, qui quanto sit mirando viro et venusto pâtre pra?stantior, non minus ornatu morum gravitateque vitœ, quam copia profundœ eruditionis asseruit. »

(2) Petersen, loc. cit. — Cf. Fabricius, Bibl. laUy t. II, p. 168, qui ne veut pas confondre le Flavianus du Policralique avec celui des Saturnales et des lettres de Symmaque, et cola sans produire aucune preuve de son sentiment. — Petersen (loc. cit.) a cru reconnaître aussi le Flavianus du Policralique dans un certain Furvus, que Jean cite à côté de Martianus Gapella au vers 198 'de VEnthétique. Cette conjecture a été adoptée par Schaarschmidt, Jolian, Saresbur., nach lehen und siudien^ elc.^ p. 105.

(3) Fabricius et Petersen (loc. cit.) citent encore une vieille inscription où Flavianus est appelé hisloricus disert issimus.

taut-à-fait étrangers, au point que leurs noms sellaient pour nous de véritables énigmes? Séduit évidemment par cette idée, M. de Pastoret s'est laissé entraîner à des erreurs surprenantes, et qu'on nous permettra de relever ici, d'autant qu'elles empruntent au recueil célèbre qui las abrite un crédit qui les>end plus dangereuses.

D'après M. de Pastoret, Jean de Salisbury possédait le traité de l'Analogie de César, dont nous n'avons conservé que de courts lambeaux, épars dans les compilateurs de l'antiquité, et la grande histoire de Trogue-Pompée, que nous ne lisons plus que dans l'abrégé de Justin (1). Mais c'est dans cet abrégé que Jean, lui aussi, l'avait lue, comme il a pris soin de nous le dire formellement (2) ; et lorsqu'il invoque l'autorité de Trogue-Pompée, c'est au travail de Justin qu'il nous renvoie (3). De même pour le Traité de l'Analogie, qu'il mentionne deux fois, la première pour en citer quelques lignes (â). Ces lignes, nous les retrouvons dans Aulu-Gelle et dans Macrobe (5) , où Jean les avait rencontrées et d'où il les a transportées dans son Métalogique (6) .

(1) HisL lut,, l. XIV, p. 161.

(2) Salisb., Policrat., V, xri; t I, p. 312 : « Trogo Pompeio vel Justine compendiario ejus, si mavis, auctore revolvamus. »

(3) Salisb., Policrat., Vm, v; t. H, p. 221. Cf. Justin, IX, vr, éd. Nisard, p. 433.

(4) Salisb., MetaL, I, xv, p. 41; I^ xxi, p. 52.

(5) Aulu-Gelle, Noct.att., I, x, éd. Nisard, p. 440; Macrob , Sa-» turn., I, V, éd. cit., p. 156.

(6) Nous ne croyons pas devoir revenir ici suy Satynis, dont nous avons parlé plus haut, et que M. de Pastoret compte aussi parmi ces auteurs que Jean de Salisbury aurait cités de première main. Dans ce nombre il range aussi Cratinus, sous le nom du-

Mais que dire de la double méprise qu'il nous reste à signaler ? A en croire M. de Pastoret, Jean de Salisbury a inséré dans ses ouvrages les vers de deux poètes qui lui semblent très-familiers et dont nous ne soupçonnions même pas l'existence : Photinus et Coquus (1). Or Photinus n'est pas un poëte, mais un personnage de la Pharsale (2) , sur lequel nous croyons superflu d'insister, car M. Hauréau a péremptoirement rétabli son identité (3). Quant à Coquus,

quel Jean de Salisbury cite une maxime philosophique. {PoHcrat.^ VU, vu; t. n, p. 102.) Mais nous ne voyons pas comment cette maxime aurait pu se trouver dans une comédie du prédécesseur d'Aristophane, et nous croirions volontiers à une erreur de copiste : on aurait écrit Cratinus pour Gratippus, et la maxime en question aurait été empruntée à la biographie de ce philosophe par Flavianus. — Mentionnons enfin une autre citation, que M. de Pastoret, à notre grande surprise, a passée sous silence, bien qu'elle fût de nature à prêter à sa thèse un appui plus spécieux que les autres. Il s'agit d'un passage de l'historien Glaudius Quadrigarius. {Policrat., V, vu; t. I, p. 290.) Le passage se trouve dans Aulu-Gelle {Noct. ait., III, vni, éd. Nisard, p. 490), mais avec des variantes assez considérables et qui pourraient faire croire, au premier abord, que Jean avait puisé à une autre source. Nous pensons, quant à nous, que c'est bien dans Aulu-Gelle que Jean avait rencontré ce fragment, altéré seulement par l'infidélité d'un copiste. Le rapprochement des deu^t leçons de la première phrase peut nous en convaincre; Texte d' Aulu-Gelle : « Nos pro tuis injuriis continue animo strenui, commoti inimiciter, tccum bellare studemus; sed communis exempli et fidei ergo visum est uti te salvum velimus. » Texte de Jean de Sahsbury : a Nos pro tuis injuriis continuo animo commoti, inimiciter tecum bellare studemus, sed cum muniis (?) exempli et fidei. Ergo visum est ut te salvum velimus. b

(1) Hist. lia., t. XIV, p. 160-161.

(2) Pharsale, VHl, v. 484, éd. Nisard, p. 150.

(3) Biographie univers,, art. Jean de Salisbury. Jean cîte les vers de Lucain dans sa glxxxvi* lettre, t. I, p. 325.

ce n'est pas là le nom d'un poëte inconnu, mais le surnom d'un poëte que nous pouvons lire tous les jours, de Martial (l) , qui tenait cette appellation soit de la profession de son père, qu il aurait peut-être exercée lui-même dans sa jeunesse, soit plutôt de l'inadvertance d'un copiste, qui aurait altéré une phrase de Lampride, où l'auteur des Épigrammes est ainsi désigné pour la première fois (2). Jean de Salisbury cite, sous le nom de Coquus, deux épigrammes (3), que M. de Pastoret eût aisément retrouvées, l'une au premier livre (4) , l'autre au quatrième (5) du recueil de Martial.

Mettons fin maintenant à cette digression , qui nous a menés assez loin de notre poëme. Nous n'avons pas dessein toutefois de rentrer dans l'examen de YEnthétique, lequel ne nous offrirait plus, dans les allusions qu'il renferme aux mœurs et aux personnages du temps, que des problèmes insolubles, que la curiosité et l'érudition du premier éditeur ont vainement remués, sans y pouvoir porter un peu de lumière (6) . Le mérite littéraire de cette œuvre ne sau-

(1) Cette erreur n*a encore été relevée, que nous sachions, par aucun écrivain français. Schaarschmidt, qui ne prend pas M. de Pastoret à partie, s'est bien gardé de tomber dans son erreur. V. Johan. Saresb,, nach leben und stadien, etc., p. 100 et 106.

(2) Lampride, Alexandre Sévère, xxxvii, éd. Nisard, p. 468 : « Ut Martiali Goci epigramma significat. » Coci (coqui) pour Coce (quvque), V. sur toutes ces hypothèses M. Val. Martialis vita auetore Malth, Radero^ ap. Lemaire, Bibl, class. lat., t. LXVin, p. 16.

(3) Salisb., Policrat., YII, xir, t. II, p. 128; VIII, xnr, t. II, p. 287.

(4) Martial, Epigr., I, 69, éd. Nisard, p. 351.

(5) Ibid., IV, 56, éd. Nisard, p. 398.

(6) Petersen, EntheL, p. 111 et sq.

rait non plus nous retenir. Jean de Salisbury n'est guère, dans ses vers, qu'un habile écolier, qui possède ses auteurs et les imite aver dextérité (1). Lorsqu'il commença d'écrire YEnthétique^ il n'était pas obsédé du démon de la poésie; il cherchait à se distraire des soucis et des dégoûts qui le tourmentaient. S'il se fit poëte un instant, ce n'était pas par vocation, mais plutôt par désœuvrement et par ennui (2).

(1) Surtout Perse et Juvénal. Petersen a rapproché plusieurs passages de ces satiriques des vers de Jean de Salisbury.

(2) Nous ne croyons pas devoir consacrer une étude spéciale au petit poëme intitulé : de Membris conspirantibus, qui n*est qu'une amplification) spirituelle d'ailleurs, de la fable de Ménénius A^ippa. — Il sera question, dans les chapitres suivants, des Lettres de Jean, ainsi que de ses' Vies de saint Anselme et de saint Thomas de Gantorbéry. — L'édition de Giles contient encore un traité en prose qui a pour titre : de Septem Septenis, HeureusemcQt pour les commentateurs de Jean, il est plus que probable que ce livre, fort obscur, n'est pas de cet auteur. Les arguments dont se sert M. Hauréau {Biogr. univers, j art J. de Salisb. ) pour le lui contester, nous ont paru assez concluants pour nous autoriser à passer cet opuscule sous silence. Quelques critiques attribuent en outre à Jean de Salisbury un commentaire sur les Épîtres de saint Paul (Hisi. litt.y t. XIV, p. 119), imprimé à Paris en 1700, lequel ne nous a paru présenter aucun intérêt et auquel le docteur Giles n'a pas donné place dans son édition. On attribue aussi à notre écrivain un Pénitencicl (ibid., p. 157), que le docteur Giles restitue à son auteur, Jean d'Oxford, doyen de Salisbury, au douzième siècle. (Giles, J. Saresb,, opp^, vol. I, préface, p. xiv et sq.)

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