CHAPITRE IV
Toutefois, leur sécurité n'était pas assurée, tant que les États généraux pouvaient tenter de faire passer au prince de Nassau le gouvernement de la confédération. Aussi le Grand Pensionnaire employait-il de nombreux agenls de confiance, afin d'être éclairé par de fréquents rapports sur sa conduite et ses démarches. Il interrogeait en outre les bourgmestres de Hollande avec lesquels le prince avait eu des entrevues \ éloignait de Dordrecht le régiment qui était sous ses ordres^, et renforçait la garnison de la Haye avec des compagnies dont les officiers donnaient des garanties de fidélité aux Etats ^ De Witt put bientôt reconnaître combien sa défiance était justifiée : Finstruction du procès de Messen, son premier clerc ou secrétaire *, lui révéla les manœuvres qui étaient destinées à le perdre, et auxquelles le prince de Nassau s'était associé.
Jean de Messen avait occupé auprès des deux derniers Grands Pensionnaires de Hollande, Cats et Pauw, la charge qu'il continuait à remplir, depuis que Jean de Witt leur avait succédé. Offensé de ses procédés un peu hautains, ne lui pardonnant pas l'ordre qu'il avait reçu de lui parler la tête découverte, contrairement à l'usage, et froissé de la préséance que le Grand Pensionnaire avait donnée dans ses bureaux à un nouveau venu, l'avocat Hallingh, il résolut de se venger. Dans cette vue, il accueillit les ouvertures qui lui avaient été faites par Théodore de Ruyven, trésorier du prince de Nassau, et lui communiqua les affaires les plus secrètes dont il avait chaque jour connaissance. Ruyven ne se contentait pas de les transmettre au prince de Nassau; il s'entendait avec Messen pour falsifier et dénaturer la correspondance de Jean de Witt, afin de provoquer contre lui d'implacables ressentinients. C'est ainsi qu'il avait fait répandre le bruit que le Grand Pensionnaire avait suggéré à Cromwell l'acte d'exclusion, et qu'il lui avait même demandé l'envoi de la flotte anglaise sur les côtes de Zélande, pour vaincre la résistance opposée par cette province aux Etats de Hollande,
* L. de Wilt à Beverningh, 28 août; et à d'Obdam, 11 septembre 1654.
2 L. man. de Jean de Witt à Jacob de Witt, 5 août 1654.
3 L. man. de Witt à Beverningh, 14 août 1654.
^ Le compte rendu de ce procès a été publié dans un remarquable article de M. Nedermeijer de Rosenthal , inséré dans le Recueil des pièces historiques et archéologiques du pays, t. X, 3° partie, 1855.
allant jusqu'à conseiller au Protecteur de faire, au besoin, occuper quelques villes du littoral par ses troupes. Ruyven accréditait ces fausses imputations, en persuadant au prince de Nassau qu'il en avait trouvé la preuve manifeste dans une prétendue dépêche écrite par le Grand Pensionnaire à Beverningh et à Nieupoort, et dont Jean de Witt tenait soigneusement la minute cachée dans un coffret. A l'aide de ces calomnies, il faisait peser sur le Grand Pensionnaire une accusation qui paraissait irréfutable. Il avait même poussé la prévoyance de la haine jusqu'à tenir fidèlement note des communications qu'il faisait passer au prince de Nassau ; il les enregistrait dans son journal, et se proposait de les remettre un jour au jeune prince d'Orange, afin de convaincre de Witt d'avoir voulu lui enlever le pouvoir de ses pères, en prenant l'initiative de l'acte d'exclusion. Les deux coupables ne purent longtemps dissimuler leurs intrigues; de Witt finit par en avoir connaissance, et la cour de Hollande fut saisie de sa plainte \ Elle commença par faire arrêter Messen , et après l'avoir soumis à un premier interrogatoire, elle fit comparaître sa femme, dont les aveux, confirmés ensuite par les siens, ne laissèrent plus aucun doute sur la culpabilité de Ruyven. Celui-ci fut aussitôt incarcéré, et il fallut employer la force pour s'emparer des papiers qu'il cherchait à dérober.
Le Grand Pensionnaire avait désormais la preuve du méfait de son secrétaire, aussi bien que celle de sa propre justification. Il avait découvert dans le bureau de Messen le journal tenu par Ruyven qui avait ainsi préparé contre lui-même le témoignage de ses impostures. De Witt prit soin d*en réfuter les assertions, en y opposant les pièces authentiques. Il les communiqua aux commissaires de la cour, qui en firent le plus minutieux examen. Mis en présence de ses juges, Messen chercha à atténuer ses torts, en alléguant qu'il ignorait l'usage que Ruyven pouvait faire de ses révélations, prétendant « qu'il avait fini par les lui refuser ^5 . Ruyven ne voulut pas d'abord reconnaître la fausseté de ses écrits; il déclara dans un premier interrogatoire que, « par charité chrétienne 55, il avait plaint Beverningh de s'être justifié par serment d'avoir provoqué l'acte d'exclusion. Mais quand son journal lui fut présenté avec les
* 18 septembre 1655.