CHAPITRE IV. â2S
annotations irréfutables du Grand Pensionnaire, il fut obligé de confesser qu'il avait travesti tous les faits. Les dernières lettres confidentielles que le Grand Pensionnaire avait échangées avec les ambassadeurs d'Angleterre, et qui furent représentées à la cour, achevèrent de confondre Ruyven , en faisant rendre pleine justice à la conduite diplomatique de Jean de Witt. Il ne put continuer à nier qu'il avait eu connaissance de ces dépêches, et sa mauvaise foi fut ainsi rendue évidente.
La condamnation ne pouvait être douteuse. Messen fut déclaré ^ « perfide et infâme 5) , et banni à perpétuité des provinces qui étaient du ressort de la cour de Hollande, la Zélande et la province d'Utrecht^. Ruyven, qui paraissait être le plus coupable, ne fut condamné qu'à un exil de six ans. La sentence rendue contre lui déclarait son journal a calomnieux, séditieux et scandaleux, avec défense d'en publier ou d'en conserver un seul exemplaire ou fragment, sous peine d'être puni comme perturbateur de la paix publique ?) . Le châtiment pouvait paraître peu rigoureux pour le temps, et suivant la parole que lui prête un contemporain % « Jean de Witt s'étonna qu'on n'eût pris qu'une queue de renard pour châtier les coupables ^^ . — ce J'aurais désiré :> , écrivait-il à l'ambassadeur Nieupoort '^, a qu'on eût forcé Ruyven à faire une confession encore plus claire et encore plus complète. Toutefois, je laisse volontiers le jugement à d'autres, sachant que, lorsque le juge a satisfait sa conscience, on doit se tenir pour content. •» L'indulgence de la cour était facile à expliquer. La réserve respectueuse qu'elle avait gardée envers le prince de Nassau, si compromis qu'il fût par sa correspondance avec Ruyven, en ne le mentionnant dans l'arrêt que par allusion, et en ne l'indiquant que comme une personne haut placée en dehors de la province de Hollande, témoignait combien elle tenait à le ménager. En renonçant à punir trop sévèrement l'un de ses principaux agents, elle ne lui donnait pas une preuve moins manifeste de condescendance. Elle craignait d'encourir ses ressentiments, dans la prévision d'un prochain retour de fortune en sa faveur.
1 27 octobre 1655.
2 Le droit d'exil, que la cour de Hollande pouvait prononcer sur le territoire d'Utrecht, remontait à une décision impériale de Charles-Quint du 17 avril 1534.
^ Thurloe, State papers, 2 novembre 1655. ^ L. de Witt à Nieupoort, 29 octobre 1655.
La vacance du commandement en chef de l'armée semblait en effet devoir lui profiter. Le feld-maréchal de Bréderode venait de mourir ^ Attaché, malgré sa parenté, à la cause du gouvernement républicain, de Bréderode avait donné au premier ministre des États de Hollande un dernier témoignage de confiance, en le choisissant comme Tun de ses exécuteurs testamentaires, mais sans que de Wilt consentît à accepter cette désignation % qui lui paraissait incompatible avec la charge de Grand Pensionnaire. Son héritage ne pouvait manquer de tenter l'ambition du prince de Nassau, qui, en qualité de grand maître de Tartillerie, occupait après lui la première charge militaire. Il avait obtenu le désistement de son cousin, le prince Jean-Maurice de Nassau, ancien gouverneur du Brésil, lieutenant général de la cavalerie, qui aurait pu être son rival : sa candidature, qui semblait rendre inévitable sa prochaine nomination, réveillait les espérances du parti orangiste. Tandis qu'à Amsterdam les plus grands honneurs étaient rendus à la Princesse Douairière qui venait négocier l'alliance de l'électeur de Brandebourg, son gendre, avec les Provinces-Unies, les divisions apaisées menaçaient de renaître jusque dans l'assemblée des Etats de Hollande. La santé de Jean de Witt l'en avait éloigné pendant un mois, et son absence avait favorisé les intrigues de ceux qui cherchaient à le supplanter, en demandant ' qu'il fût chargé d'une ambassade extraordinaire en Suède, où les intérêts de la république pouvaient réclamer ses services.
Craignant que la charge de feld-maréchal ne fut donnée par les États généraux au prince de Nassau, sans que les États de Hollande fussent en mesure de s'y opposer, le Grand Pensionnaire entreprit de le satisfaire, en lui faisant accepter les conditions d'un accord. Les avances du prince de Nassau rendaient la réconciliation plus facile. Il avait apprécié l'assistance que de Wilt venait de lui donner, en l'aidant à pacifier ses différends avec la noblesse de la province de Groningue. 't Je suis heureux 5), lui écrivait-il'', « d'avoir appris à mieux vous connaître, vous ayant trouvé tout autre
1 Septembre 1655. Il était mort dans son hôtel de la Haye, qui sert aujourd'hui d'emplacement au théâtre et au cercle diplomatique.
- L. de Witt à madame de Bréderode, 26 septembre 1655.
^ Thurloe, State paperSy 2 novembre 1655.
"^ L. man. du prince de Nassau à de Witt, 1<='^ juin 1655.