CHAPITRE IV. 23J
Grand Pensionnaire était impatient de le rassurer, et lui confiait en ces termes ses patriotiques espérances * : u Vous et tous les ministres dans les cours étrangères, vous pouvez en effet bien juger, peut-être mieux encore que nous qui sommes ici, combien il importe à TEtat de faire cesser la jalousie et la défiance entre les membres de l'Union. Depuis quelque temps, suivant mon faible pouvoir, j'y ai travaillé de tout cœur, et j'en attends un prompt et bon succès. S'il en est ainsi, les alliés de cet Etat pourront attendre des preuves plus efficaces de notre amitié, et ceux qui ne lui sont pas affectionnés devront le redouter davantage, w Aussi ne négligea-l-il aucune occasion pour rendre à la république le prestige qu'elle semblait avoir perdu. Plus que tout auUe, il était intéressé à lui ménager des satisfactions d'orgueil national, pour faire oublier les humiliations du traité qu'il avait fait conclure avec Cromwell.
Le commerce des Provinces-Unies, compromis depuis la dernière guerre, fut protégé avec une active et vaillante sollicitude sur toutes les mers. Envoyé dans la Méditerranée pour y défendre leur marine marchande contre les pirates africains *, le vice-amiral Ruyter fît voile vers Alger qu'il ne put attaquer, mais où il répandit la terreur, parcourut les côtes du Maroc en s'emparant de plusieurs bâtiments corsaires, et s'avança dans une seconde expédition ' jusque dans les parages de Tunis. Il réussit ainsi à réprimer un brigandage depuis longtemps impuni et rétablit les bons rapports des souverains indigènes avec la république. Les rois de Maroc et de Fez firent choix de trois envoyés qui se rendirent à la Haye, pour y renouveler le traité antérieurement conclu entre leurs maîtres et les Provinces-Unies. « M. de Witt, qui fut toujours curieux de connaître à fond tous les Etats du monde v , écrit l'ambassadeur de France*, « s'attacha à leur rendre toutes sortes de bons offices et les fit recevoir aux frais de Leurs Hautes Puissances. 53
Dans les colonies, la république répara également avec une heureuse promptitude le coup qui lui avait été porté par la perte
1 L. de Witt à Boreel, 9 décembre 1655.
* L. de Thou, juillet 1G59 : Arch. aff. étr.
du Brésil. Ce fut oans Pextrèine Asie qu'elle en chercha le dédommagement, et la Compagnie des Indes orientales dut à ses négociations, aussi bien qu'à ses conquêtes, une prospérité jusqu'alors inconnue. Elle profita de la révolution qui venait de livrer la Chine à l'invasion tartare pour obtenir la libre entrée de ce grand empire, et l'ambassadeur qu'elle renvoya à Pékin avec de riches présents fut reçu par l'empereur qui lui fît témoigner sa satisfaction. Les relations avec le Japon n'étaient pas moins favorables à la Compagnie. Malgré Texpulsion des Portugais et le massacre des chrétiens qui avait ensanglanté ce pays quarante ans auparavant', elle avait conservé ses établissements, et gardé un droit d'entrepôt dans l'île de Décima, en face de Nangasaki. La Compagnie ne s'était, il est vrai, fait reconnaître ces privilèges qu'au prix de conditions humiliantes et moyennant des simulacres d'apostasie religieuse imposés à ses agents. Mais préoccupée seulement de ses intérêts pécuniaires, elle ne recherchait que les profits du commerce, qui lui assuraient sur toutes les marchandises dont elle avait le monopole, un bénéfice évalué à 150 pour 100.
En Europe, les Provinces-Unies ne pouvaient se résigner à garder un rôle timide et effacé, et elles étaient impatientes de reprendre le crédit qu'elles avaient perdu. Un nouvel attentat à la liberté relgieuse, qui eut un loinlain retentissement, leur ménagea une rentrée en scène et leur offrit l'occasion de revendiquer avec ostentation le patronage de la cause prolestante. Cruellement persécutés pour leur foi religieuse par la cour de Savoie, les Vaudois cherchaient des prolecteurs, el ce fut avec une sympathie empressée que les Etats généraux répondirent à leur appel. Ils appuyèrent énergiquement les réclamations dont Cromwell avait pris l'initiative, joignirent une collecte de 200,000 florins à celle qui était recueillie en Angleterre, et firent partir en ambassade l'un de leurs députés, Van Ommeren, en lui donnant Tordre de passer d'abord en Suisse, pour se concerter avec les délégués des cantons appartenant à la religion réformée. La cour de France s'alarma de cette intervention des puissances protestantes', et pour la prévenir, elle obtint par le traité de Pignerol une pacification urgente, mais qui ne
2 L. Boreel ù de VVitt, il juin 1655.