CHAPITRE IV
Mazarin, obligé de tenir compte des plaintes des marchands de Paris qui faisaient avec la répuljlique un trafic évalué à 40 millions, ne put se dispenser de céder. Une lettre du roi, ^c propre à contenter les plus difficiles « , fut solennellement remise aux Etats généraux par de Thou, et leur donna pleine satisfaction \
Peu s'en fallut toutefois qu'un incident imprévu ne fournît à la France un grief qui aurait pu empêcher la conclusion des négociations. C'était une de ces querelles de préséance pour lesquelles il était prescrit aux représentants du roi de France " de s'exposer à toute extrémité plutôt que de céder ^ « . L'ambassadeur de Thou, revenant de visiter la Princesse Douairière en son nouveau palais du Bois, avait rencontré Tambassadeur d'Espagne Gamarra, le 11 août 1657, à six heures du soir, sur la promenade publique de la Haye, le Voorhout. Leurs carrosses, celui de l'ambassadeur français attelé de six chevaux, celui de Gamarra attelé de deux chevaux, s'étant croisés dans l'allée des voitures, ils s'étaient disputé la place d'honneur, sans vouloir se détourner d'un pas. Leurs gens de service étaient prêts à en venir aux mains, et le peuple, attiré par le bruit de la contestation, irrité des violences commises en France contre les sujets de la république, se disposait à prendre parti pour l'ambassadeur d'Espagne. De Witt et quelques membres des États, prévenus du tumulte, se hâtèrent d'intervenir, appelèrent le garde de service pour écarter la foule, et entreprirent de régler pacifiquement le différend. Après des pourparlers prolongés pendant trois heures, Beverningh proposa un expédient qui fut agréé : la barrière qui entourait l'allée des voitures, et le long de laquelle les carrosses s'étaient rangés, fut abattue; l'ambassadeur d'Espagne passa à la droite de l'ambassadeur de France, en paraissant obtenir ainsi gain de cause, et de Thou, satisfait de l'avoir obligé à lui livrer passage, s'attribua l'honneur de la préséance ^
La pacification du conflit engagé avec la France n'en laissait pas moins les Provinces-Unies exposées aux exigences du gouvernement français, tant qu'il pouvait avoir besoin de leur assistance contre l'Espagne. La continuation de la guerre entre les deux monarchies rivales leur faisait craindre en outre que les Pays-Bas ne fussent
i 16 août 1657.
2 Instructions à Chanut, 10 décembre 1653 : Archives aff. étr.
3 L. de Thou, 12 août 1657 : Archives aff. étr.
conquis par la France, et que cette conquête ne les exposât à un redoutable voisinage. La paix des Pyrénées, bientôt conclue \ rassura les Etats généraux. Elle leur permit de profiler des bienfaits d'une neutralité à laquelle ils n'avaient pas voulu renoncer, et qui n'était plus désormais menacée. Leur alliance avec la France, jusque-là mise en péril, fut ainsi gaiantie.
Ils avaient été tenus en même temps d'observer une politique pleine de ménagements pour rester les alliés de l'Angleterre. Leur ambassadeur Nieupoort avait su gagner la confiance du Protecteur par l'enjouement de son caractère et l'attrait de sa conversation. Cromn^ell le mandait familièrement auprès de lui , aimait à passer en sa compagnie les heures qu'il donnait au délassement des afiaires, Pinvitait à la chasse, et jusqu'à des parties de boule dans le parc de Hamptoncourt. et Comme je ne me connaissais pas à ce jeu « , écrivait Nieupoort à de II itt *, « il m'a fait parier avec lui. Après avoir continué cet exercice pendant deux heures, il m'a fait prendre un siège auprès de lui, tandis que les autres seigneurs demeuraient debout, et m'a fait reconduire par le secrétaire d'Etat Thurloë jusqu'à mon carrosse. » Nieupoort ne manquait pas de répondre à ces avances par des attentions de courtisan. CromvifcU lui ayant fait entendre un jour qu'il désirait acheter son beau cheval barbe, Nieupoort le laissa à dessein dans les écuries de Hamptoncourt et refusa de le reprendre.
Cet échange de bons procédés était d'autant plus nécessaire qu'à la Haye il fallait s'attendre à de grandes difficultés de relations diplomatiques avec l'envoyé de la république d'Angleterre, Georges Downing, à qui les Etats généraux ne pouvaient se fier. Après avoir commencé par faire l'éducation de quelques jeunes seigneurs anglais, Downing, nommé chapelain d'un régiment dans rarmée républicaine, s'était fait connaître de Cromwell. Sa souplesse d'esprit et son aptitude aux intrigues ayant plu au Protecteur, celui-ci l'avait chargé de surveiller le service des espions et des correspondances secrètes. Allié par son mariage à la maison de Howard, l'une des plus illustres de l'Angleterre, Downing s'ouvrit bientôt l'accès des fonctions diplomatiques et fut envoyé en qualité de
* L. Nieupoort à de Witt, 9 juillet 1654.