‹ Jean De WittChapitre 12 sur 264 · CHAPITRE PREMIER. H · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. H

Le luxe, ce mauvais compagnon de la richesse, n'avait pas encore dénaturé, dans les Provinces-Unies, l'ancienne simplicité des mœurs. Les habitants écartaient de leurs maisons, très-soignées au dedans et meublées avec recherche \ toute apparence fastueuse au dehors. Ils se traitaient eux-mêmes comme leurs demeures. Ils ne connaissaient pas les excès des toilettes françaises ou anglaises du temps, qui provoquaient leur naïve surprise. « Tout va sens dessus dessous en France i) , lit-on dans leurs récits de voyages; « les femmes y sont hommes; les hommes, femmes. Les femmes sont reines à la maison et gouvernent tout. Les hommes usurpent la coquetterie, la pompe et l'élégance des femmes. Celles-ci s'étudient à sembler pâles, et on dirait qu'elles ont toutes la fièvre quarte; pour paraître plus belles, elles se mettent toutes des mouches et des emplâtres sur la figure. Elles sèment leur chevelure d'une cerlaine farine qui blanchit leur tête. Elles s'environnent de certaines cordes de tonneaux qu'elles appellent vertugadins et qui leur donnent Tair solennel. Les hommes, dans les grands froids, se promènent en chemise ; ils ont la poitrine ouverte; leurs manchettes sont plus longues que les manches; ils sont toujours bottés et éperonnés à la cavalière ; cardinaux pour le reste de leur costume qui est, la plupart du temps, rouge ^. « — « Ils portent autour de leurs jambes des vertugadins qu'ils appellent des canons, comme pour se moquer de leurs femmes qui en portent autour de leur corps; on les fait d'une si horrible et si monstrueuse largeur, qu'on est tout à fait contraint et contrefait en sa démarche. Le reste de leurs habits est mêlé de tant de couleurs qu*on dirait une palette de peinture; ils les chamarrent de dentelles, de guipures qui coûtent fort cher; ils portent des panaches plus longs que des queues de renard et sur la tête une seconde tête postiche qu'on appelle une perruque. Voilà les

< t J'ai de beaux meubles en Hollande dont je voudrais bien me défaire » , écrivait en 1673 Pierre de Groot, obligé de quitter sa patrie. « J'y ai entre autres de riches tentures de lit, vingt-quatre chaises de savonnerie, avec un grand tapis de table, qui me coûtent ensemble près de mille écus, sans compter de fort belles couronnes de cristal, des miroirs et de grands chenets d'argent de très-bel ouvrage. » (L. de Groot à Wicquefort, 30 janvier 1673. Archives du royaume à la Haye.)

'^ Lettre du temps sur les modes de France en 1603, publiée par M. Schotel. Oud HoUandsch Huisgezin der seventiende Eeuwe, 1868.

hàbils <|u'il faut que je porte pour être à la mode ici où tout va avec excès, ce qui est Thumeur des Français . »

• S'agit-il, d'autre part, de la société anglaise? L'ambassadeur de France à Londres rendant compte, quelques années plus tard, sous le règne de Charles II, du spectacle qui s'offrait à ses yeux, écrit dans une de ses dépêches ^ qui paraîtrait assurément choquante aux Anglaises de notre temps : ci Si j'avais de quoi subsister dans ce pays-ci, je ne m'y ennuierais pas tant qu'un autre. Les dames de la cour ne me déplaisent pas. Je ne peux plus souffrir les chaussures de madame Desbordes; il n'y a rien de si propre que la chaussure des Anglaises ; les souliers sont juste sur les pieds, les jupes courtes et les bas de soie fort propres. Les Anglaises montrent même sans façonner toutes leurs jambes. J'en vois fort souvent qui sont faites à peindre. Les bas de soie verts sont à la mode, et Ton porte au-dessous du genou des jarretières de velours noir avec des boucles de diamants : au défaut du bas de soie, la peau est blanche et satinée. "

Les habitants des Provinces-Unies ne se laissaient pas entraîner au goût des dépenses frivoles dont les sujets de Louis XIV et plus tard ceux de Charles II leur donnaient l'exemple. Au commencement du dix-septième siècle, on ne voyait de carrosses qu'à la Haye et un seul à Amsterdam. En 1610, le premier carrosse fit son apparition à Dordrecht'. Un édit de la ville d'Amsterdam, resté en vigueur, défendait au marié de donner à sa femme des bijoux dont la valeur excédât le vingtième de sa fortune *. Un pasteur touchant un traitement de cinq cents florins se contentait pour ses vêtements d'un habit tous les deux ans et d'un manteau tous les dix ans ^. Les plus grands personnages de l'Etat conservaient fidèlement leurs habitudes d'économie. De jeunes Hollanr dais en voyage à Paris, reçus chez l'ambassadeur des Etats généraux en France, racontent ^ « qu'ils y furent traités à la mode de la Hollande, avec de la bière, du beurre et du fromage, le tout

1 Journal d'un voyage à Paris, 1657-1658, publié par M. FAUciRE, 1832, p. 139 et 449.

'*L. Courtin, 29 octobre 1675. Archives aff. étr. 3 ScHOTEL, Oude Zeden en gebruiken in Nederland, 1859, p. 26.

* Veegens, Notice sur Wendela Bicker.

^ ScHOTEL, Oude Zeden en gebruiken in Nederland, p. 75. ^ Journal d'un voyage à Paris, p. 84.

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