CHAPITRE IV
Malgré rintervention des médiateurs, Frédéric IIÏ et Charles- Gustave se montrèrent peu disposés à accueillir des propositions de paix. Le roi de Danemark refusait de laisser au roi de Suède ses conquêtes et s'indignait que les Etats voulussent l'obliger à signer un traité qui lui paraissait honteux. « Faites la paix, Sire, si vous ne voulez pas y être contraint " , lui disait un jour, d'un ton menaçant, l'envoyé des Provinces-Unies, Vogelsangh. — a Qui m'y contraindra? » répondit le roi; « les États généraux ou le diable luimême ne pourraient m'y forcer. S'il faut périr, je périrai en homme qui a de l'honneur et du courage ; mais en me perdant, j'entraînerai avec moi vos maîtres les premiers dans le précipice \ « Cette obstination donnait à de Witt des perplexités sans cesse renaissantes ' ; elle lui faisait craindre que le refus de la médiation n'obligeât les Etats généraux à intervenir contre leur allié. Profitant de la faiblesse du Parlement, qui se sentait menacé d'une restauration prochaine et laissait aller à la dérive la politique extérieure de l'Angleterre, il obtint que la convention de la Haye fût complétée par une clause favorable au roi de Danemark, qui lui rendait, avec le bailliage de Drontheim, une partie de la Norwége. Frédéric III, satisfait de cette concession, s'engagea à accepter le traité de paix qui lui était proposé'. Mais son consenlement fut suivi du refus du roi de Suède, qui ne voulait pas déposer les armes, dans l'espoir que le roi de Danemark encourrait la responsabilité de la rupture des négociations. Déçu dans cette attente, Charles-Gustave profita du changement qui venait d'être fait à la convention de la Haye, pour déclarer qu'il le considérait comme une violation des engagements pris envers lui, dont il pouvait désormais se prévaloir pour rompre les négociations. Il témoigna avec éclat ses ressentiments aux plénipotentiaires de l'Angleterre et des États généraux , en les recevant sous sa tente dans tout l'appareil de la puissance militaire. Après avoir refusé de prendre connaissance du projet de médiation accepté par le roi de Danemark, il les interpella vivement, et, mettant la main sur son baudrier, termina l'entretien par ces fîères paroles : u Vous, messieurs, vous faites des traités sur vos flottes; moi, je prends des résolutions avec mon épée. Faites retirer vos
* Basnage, Histoire des Provinces-Unies , t. I, p. 559. ^2 L. de Witt à d'Obdarn, 28 mai, 26 juin, 30 juin 1659. 3 24 août 1659.
vaisseaux hors de la portée de mes forteresses, si vous ne voulez pas que je les y force à coups de canon '. «
Les puissances médiatrices ne pouvaient rester neutres plus longtemps, le dernier délai fixé pour la médiation étant expiré. La retraite de l'escadre anglaise ramenée en Angleterre par l'amiral Montaigu, désireux de prendre part à la restauration qui se préparait, laissait toute liberté d'action à la flotte des Etats généraux. De Witt avait pris son parti du grand coup à frapper, et en écrivant à Vogelsangh % il invoquait celte belle sentence du poëte, qu'il était digne de s'approprier comme règle de conduite :
Hic murus aheneus esto
Nil conscire sibi, nulla pallescere culpa ^.
L'ordre de reprendre les hostilités est donné à Ruyter, qui avait remplacé d'Obdam dans le commandement de la flotte. Pour se conformer aux instructions qu'il avait reçues, il transporte ses troupes et celles des Danois dans l'île deFionie et les débarque à Odensee, sous le feu de Tennemi *. La cavalerie danoise commence par reculer et jette le trouble dans les rangs de l'infanterie. Mais un capitaine français, Henri de Culant, seigneur de Buat, engagé au service de la république et qui commandait la compagnie des gardes de Hollande, se jette à l'eau jusqu'à la ceinture, l'épée à la main, en criant ; et Je vais devant; suivez-moi. » Son exemple entraîne les soldats, qui repoussent la cavalerie suédoise et l'obligent à abandonner le rivage ^ . L'armée alliée, à laquelle se joignent les renforts envoyés par le roi de Suède et l'électeur de Brandebourg, profite de ce premier succès pour marcher sans retard sur Nybourg, où les troupes suédoises s'étaient retranchées. L'infanterie des Etats généraux, forte de 3,000 hommes, commandée par les colonels Killegrew et Meteren, fait, la pique à la main, une charge irrésistible qui metla garnison en fuite et l'oblige à rentrer en désordre dans la ville. La flotte de Ruyter,
* Mémoires du chevalier Terlon,i. II, p. 433, édition 1681. L. de l'ambassadeur de France Bordeaux à Mazarin, 27 septembre 1659. — Relation manuscrite de Cuypper, citée par Stoppelaer, Vie de Pierre de Huybert, pensionnaire de Zélande, p. 30.
2 L. de Witt à Vogelsangh, 22 septembre 1659.
^ a Que ce soit votre rempart d'airain, de n'avoir à vous faire aucun reproche, ni à rougir d'aucune faute. »
^ 8 novembre 1659.
^ 10 novembre 1659.