CHAPITRE V
que tous les effets de votre bienveillance envers eux seront reconnus de moi, comme si je les avais reçus en ma propre personne \ »
Jean de Witt, qui aurait voulu éluder tout engagement en faveur du prince d'Orange, était embarrassé par une invitation aussi pressante, et son trouble se trahit dans l'exagération mal dissimulée de ses flatteries. « Comme nous ne méritons pas l'honneur de cette illustre et éclatante visite v , dit-il à Charles II, « nous ne pouvions pas espérer que Votre Majesté se serait abaissée jusqu'à nous : puisqu'il plaît à Sa Majesté de nous assurer de nouveau de l'honneur de son amitié, nous osons bien espérer, Sire, que Votre Majesté aura vu sur nos visages, aussi bien que sur ceux de nos sujets, la véritable joie et l'allégresse publique que nous donne son heureux rétablissement; et certes, nous en aurions bien voulu donner des preuves plus fortes, étant contraints d'avouer que les effets n'ont pas eu de proportion avec la dignité royale et auguste de Votre Majesté. 5) A l'aide de ces protestations, de Witt évita de trop s'avancer, ne voulant loyalement promettre que ce qu'il pouvait tenir. «Votre Majesté 55, ajouta-t-il, ce nous recommande les intérêts de madame la Princesse Royale et de M. le prince d^Orange son fils ; nous pouvons l'assurer que nous ne manquerons pas de satisfaire à son intention. La seule considération qu'ils ont l'honneur d'être si proches de Votre Majesté suffirait pour nous donner cette inclination ; mais nous pouvons y ajouter encore que nous nous y sentions portés par plusieurs autres raisons, entre autres celle de l'affection que la Princesse a toujours témoignée pour le bien particulier de notre province, et à l'égard du prince d'Orange, parle souvenir que nous conservons du mérite de ses ancêtres. » Le lendemain ^, les Etats de Hollande vinrent faire leurs adieux à leur hôte. Le Grand Pensionnaire, en lui adressant sa harangue % dépassa encore par ses adulations les témoignages de respectueuse déférence que Charles II avait déjà reçus, sans prendre toutefois de nouveaux engagements en faveur du prince d'Orange*.
Pour lui rendre jusqu'à son départ les honneurs royaux, les
1 Résol. secrètes États de Hollande, t. II, p. 253.
2 2 juin 1660.
3 Résol. secrètes Etats de Hollande, t. II, p. 253 et suiv.
* Voir relation citée par Wicquefort, t. II, p. 647 et suiv.
États de Hollande, auxquels les députés des États généraux s'étaient joints, lui firent solennellement cortège jusqu'à la rade de Scheveningen. Charles II remercia du geste l'assistance, serra la main à Jean de Witt, et fut conduit dans une barque pavoisée au vaisseauamiral, où mylord Montaigu arbora aussitôt le pavillon royal. Sa sœur et son neveu vinrent Ty rejoindre; il ne se sépara d'eux qu'à la fin du jour, et les fit reconduire jusqu'à la côte , pendant que la flotte voguait à pleines voiles vers l'Angleterre. « Toute la population 75 , écrivait-on dans le Mercure hollandais, « semblait s'être donné rendez-vous pour être témoin du départ d'un roi qu'on avait vu, quelques mois auparavant, se promener dans les rues des villes, sans attirer la moindre attention des passants. i>
Cette courte réception avait coûté aux Provinces-Unies près d'un million, et les États de Ifollande y avaient contribué pour plus de 700,000 francs, u Elle leur avait valu ^j , observe ironiquement un contemporain , " des trésors de promesses dont Charles II ne fut jamais avare ->■) , et les États généraux, « qui ne se connaissaient pas en princes « , y mirent leur confiance. Moins naïf, un député hollandais, Nicolas Stellingwerf, l'un de ceux que le stathouder Guillaume Il avait fait emprisonner avec le père de Jean de Witt à Loevestein, fit la remarque « qu'il aurait mieux valu employer l'argent qui avait été dépensé dans les fêtes et festins , à l'achat de canons, de boulets et de munitions de guerre * « . Cette sombre prévision n'empêcha pas les États de Hollande de suivre à l'égard du roi d'Angleterre une politique persévérante de prévenances et de concessions. Dociles aux conseils de Jean de Witt, ils lui témoignèrent leurs désirs de conciliation, en tenant compte des intérêts de son neveu.
La restauration de Charles II était pour la maison d'Orange un retour inespéré de fortune , et ne pouvait manquer de lui présager la fin de ses épreuves. Ses intérêts avaient jusqu'alors été constamment compromis par l'hostilité qui n'avait cessé de diviser la grand'mère et la mère du jeune prince*. Cette rivalité venait de donner un prétexte àLouis XIV pour occuper la principautéd'Orange, dont les deux princesses se disputaient le gouvernement; le roi de
1 WlCQUEFORT, t. II, p. 656.
2 Journal d'un voyage à Paris, p. 302.